J’ai sur une de mes étagères, une photo de mes grands parents maternels. Jeunes. Prise dans les années 20. Sérieux comme des papes, mais pourtant costumé comme pour le carnaval. Elle en Colombine, lui en Cadet Roussel, comme dans Les Enfants du Paradis.
Je me suis fait la réflexion quand j’ai réalisé à quel point Arletty ressemblait à ma grand-mère, ou à sa belle-soeur, « Tata Got ». Même esprit acéré, même petit phrasé ironique. Pourtant, l’Arletty, elle ne devait pas être dans leurs petits papiers, avec ses mœurs légères, ses ennuis à la Libération, ses amours avec un officier allemand. Mais voilà, moi qui me préoccupe des influences de la Génération Professorinette (Lady Gaga, Kirsten Stewart ou Amy Winehouse), je trouve finalement Arletty, l’Amy Winehouse des années 40.
Car bien que le film de Marcel Carné passe trois bonnes heures à clamer le contraire, Arletty n’est pas belle dans Les Enfants du Paradis. Trop vieille pour le rôle (45 ans), elle ne supporte pas la comparaison avec l’incandescente Maria Casares qui joue la femme foldingue de Jean-Louis Barrault. Lui est beau, incroyablement beau, malgré son profil acéré, et la folie qui guette.
Mais la magie des Enfants du Paradis n’est pas là. A vrai dire, elle est intangible cette magie, comme tout tour de passe-passe devrait l’être. Qu’est-ce qui rend ces Enfants magiques ? Impossible à dire. Le film suit une trame très classique, boy meets girl, tout le monde aime Arletty-Garance qui n’aime que Barrault-Baptiste, le Pierrot Mélancolique du Boulevard du Crime. Mais Baptiste est un poète, et, Ian Curtis avant l’heure, laisse passer le Grand Amour. La structure dramaturgique des Enfants est classique (enjeu, climax, résolution)…
Pourquoi alors, affirme-t-on que Les Enfants du Paradis est le plus grand film français de tout les temps ? Il n’y a pas que les français qui le disent, d’ailleurs*. Qu’est-ce qui fait un chef d’œuvre ? C’est simple : rien n’est mauvais dans ces Enfants-là. La perfection à l’état pur. Du premier plan sur Arletty, nue dans un bain, au dernier plan d’Arletty, plus seule que jamais dans sa robe de luxe et son carrosse doré. De l’extrême pauvreté à la richesse la plus opulente, Garance n’aura pas trouvé le bonheur sur le Boulevard du Crime.
Les acteurs sont parfaits, le texte, comme chacun sait, grandiose. Les répliques sont passés dans le domaine public. Les décors sont époustouflants (scène de rues avec des milliers de figurants, reconstitution exacte des théâtres et des costumes de 1830, une préoccupation assez rare dans les années 40)**
Non, le génie des Enfants du paradis, c’est de partir de cette évidence, de cette simplicité pour atteindre au chef d’œuvre. Pitchons l’histoire en deux mots, car elle est simple comme l’amour, pour paraphraser le mime Debureau.
1830, avant la révolution. Le Boulevard du Crime, baptisé ainsi car s’y trouve tout les théâtres qui proposent des pièces policières, ancêtres du cinéma : premier clin d’œil, on y reviendra. Sur le boulevard, une jeune femme en goguette, Garance (Arletty) s’y fait draguer par un jeune acteur séducteur, Frédérick Lemaitre (Pierre Brasseur). Elle le repousse et va vers un autre prétendant, qui n’est autre que Pierre François Lacenaire, anarchiste, assassin et voleur. Accusé par sa faute de complicité de vol, elle est tirée d’affaire par un mime, Baptiste Debureau (Barrault), souffre-douleur d’une grande famille de comédiens. Ils vont s’éprendre l’un de l’autre. Garance est une femme libre, qui prend l’amour quand il vient. Mais Debureau est un poète, un être torturé, qui n’ose pas prendre la femme qui s’offre à lui. Trop tard, Garance est à nouveau accusée de meurtre, et ne se sauve que grâce à son quatrième protecteur, le comte Édouard de Montray.
Deuxième époque, six ans plus tard. La révolution est passée (même si l’on y fait jamais référence dans les Enfants) et les choses ont changé : Pierre François Lacenaire est recherchée par la police, Frédérick Lemaitre est un grand acteur shakespearien, Baptiste Debureau est devenu une star grâce à son art du mime, et Garance est la compagne du comte de Montray, mais ne l’aime pas. Une dernière possibilité va s’offrir aux anciens amants de se retrouver pour une nuit, mais la chance est passée ; Garance repartira seule, dans son carrosse doré.
Le film joue à la perfection de cet axiome de base du cinéma, martelé ensuite par Hitchcok et tous les pontes du scénario : le héros sait ce qui est bon pour lui, mais fait tout le contraire. Le mime Debureau est fou amoureux de Garance, mais ne prend pas la pomme quand celle-ci veut bien être croquée. Les prétendants de Garance (le poète-assassin, le comte, l’acteur) l’aiment, mais elle ne les aime pas. Elle passera pourtant de l’un à l’autre, pour un peu de plaisir, d’amusement, ou de protection.
Entre temps, les répliques de Prévert auront fusé : « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment, comme nous, d’un aussi grand amour » « Comment vous appelez vous ? Je m’appelle rarement, mais on m’appelle Garance » « Vos gueules, là-haut, on n’entend plus la pantomime ! »
Et Les Enfants du Paradis, tourné pendant la guerre, attendu comme le messie par les fans d’Arletty, la plus grosse star de l’époque, sera un immense succès français, puis international…
Il fait désormais partie du panthéon mondial du cinéma, comme Citizen Kane, Rashomon, La Nuit du Chasseur, pour une raison simple : ces films ne vieillissent pas.
Il ne vous reste qu’à le vérifier…
*Le film, restauré, est d’abord sorti aux Etats Unis avant de ressortir en France au mois de novembre
**Comme on peut s’en apercevoir à l’exposition de la Cinémathèque…
posté par Professor Ludovico
Voilà une petite controverse qui aurait pu passer inaperçue, au cœur du trou noir Noël-Jour de l’An. Mais c’est la période des bilans, et Le Parisien a ouvert le bal avec un article sur les tops/flops de l’année, tout en dégonflant quelques baudruches : oui, La Vérité Si Je Mens est 4ème est un succès en nombre d’entrées (4,6M), mais c’est quand même une déception pour ses auteurs, car le film, ayant coûté 25M€, espérait bien plus (le deuxième de la franchise avait fait 7M€).
Car la règle d’or dans ce business, ce n’est pas les entrées (qui reste néanmoins le critère du public et des médias), mais bien le ratio recettes/investissements. Ainsi Paranormal Activity, Le Projet Blair Witch restent des résultats marquants, car pour des budgets minuscules (15 000$ et 60 000 $), ils ont rapportés énormément d’argent (107 M$ et 140M$). Ce qui n’empêche pas, évidemment, d’investir énormément, dans l’espoir de gagner encore plus.
Ce qui nous amène à la controverse du jour : comme le signale cruellement Le Parisien, « Les grosses stars hexagonales n’ont pas fait recette » : ni Adjani (David et Madame Hansen, 100 000 entrées), ni Gad Elmaleh (Le Capital, 400 000), ni Dany Boon, ni le casting all-stars des Seigneurs (2,7M). Et Fabrice Leclerc, de Studio Ciné Live, un magazine peu réputé pour être un histrion de la contre culture, de conclure : « Contrairement aux américains, nombre de réalisateurs français ne bossent pas suffisamment leur scénario » ; encore un qui lit CineFast !
Mais l’assaut le plus sournois ne vient pas des odieux médias, ou des horribles critiques (ces réalisateurs frustrés), non, l’attaque vient de l’intérieur, via une charge destroy dans Le Monde datée du 28 décembre (et aimablement indiqué par l’ami Fulci). Cette charge ne vient pas de n’importe qui : Vincent Maraval, patron de Wild Bunch, un des plus gros distributeurs français The Artist, Le Discours d’un Roi, Le gamin au Vélo, Polisse, Old Boy, La Chambre du Fils, etc.
Maraval parle carrément de « désastre »*. Reprenant le bilan du Parisien, il constate que tous les gros films français se sont plantés cette année. Pire, même les gros succès commerciaux perdent de l’argent. Moralité : les films français sont tout simplement trop chers.
Et d’indiquer la source du mal : les stars françaises, surpayées. Et de balancer des chiffres, qui malgré l’inclination naturelle du Professore, l’ont que même cloué sur son siège : les films français ont le deuxième budget moyen après les USA (bizarre, pour une production peu orientée sur le blockbuster à effets spéciaux). Ensuite, les cachets des acteurs : 3,5M€ pour Dany Boon dans Un Plan Parfait, une somme qui n’est pas couverte par les entrées du film ! et 1M€, pour quelques minutes dans Astérix… Ou Vincent Cassel, qui demande 226 000€ pour Black Swan et 1,5M€ pour Mesrine : dix fois moins de recettes que le film de Darren Aronofsky, cinq fois plus de salaire ! Et de multiplier les exemples avec des stars internationales comme Benicio del Toro, ou Soderbergh, qui gagnent moins que… Marylou Berry ou Philippe Lioret.
Il n’y aurait aucun mal à cela si ces chiffres étaient produit par le marché : Depardieu vaut 2 parce qu’il va rapporter 20. Le Professore, citoyen d’honneur de Los Angeles, California, est évidemment est pour le marché, et n’a jamais trouvé scandaleux le salaire des footballeurs, par exemple. Pourquoi ? parce que le salaire des stars, les primes de match, c’est l’argent des mécènes (le Qatar, Abramovitch, Aulas) ou celui des sponsors. Ils font ce qu’ils veulent de leur argent, parce qu’ils pensent que ça va leur rapporter quelque chose, de l’argent ou de l’image.
Mais là, c’est votre argent qu’il s’agit. Car si ce système existe, c’est dû au fameux fonctionnement du cinéma français. La fameuse exception culturelle dont on nous rebat les oreilles, et qui génère un régime très particulier et extraordinairement déficitaire (l’intermittence : 223 M€ de cotisations pour 1 276 M€ de paiements, et aucun chômage). Mais aussi un système extrêmement vicieux de financement**, via le CNC, Canal+ et les chaînes de TV, ce qu’explique très bien Vincent Maraval : les acteurs célèbres permettent au film de se faire, uniquement sur leur nom. Dès lors, ils disposent d’un droit de vie ou de mort sur le film, qu’ils monnayent à prix d’or. Au final, que le film ait coûté cher ou pas, qu’il ait du succès ou pas, qu’il fasse un bon score ou pas à la télé, ne change rien. Les chaînes sont obligées d’acheter des films et d’en diffuser, donc tout le monde vit bien avec ça.
Sauf le contribuable.
Moi je veux bien financer Arte, même si je la regarde rarement. Mais ça m’embête de financer Dany Boon dans Astérix.
Vraiment.
* A lire également, la réfutation par Jean-Michel Frodon, qui n’est pas n’importe qui non plus, et qui relativise en partie le propose de Maraval, notamment le « désastre ».
** qui a une seule vertu : les gros films (français et étrangers) financent les plus petits
vendredi 28 décembre 2012
Jack Reacher
posté par Professor Ludovico
Jack Reacher. Tom Cruise. « Un thriller impitoyable». Adapté d’une série de livre de Lee Child. Vous connaissez Lee Child ? Moi pas. Ça ne m’empêche pas d’avoir une idée, cela étant. Une sorte de daube écrite au kilomètre, un « page turner » façon Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell ou Elizabeth George. Avec un cliffhanger par chapitre, des personnages caricaturaux, et un bouquin écrit au manuel de scénario en dix leçons. Bref, qui a envie de voir ça ?
Ben le Professore, quand James Malakansar, diplômé de GCA à l’Université de Louisville, Kentucky lui propose deux heures de débauche au Pathé Wepler.
Et là, bingo ! Big surprise ! 2h de cinéma jouissif, Tom Cruise en antihéros, du divertissement pur et dur. C’est tellement drôle, et tellement accrocheur, qu’on oublie les faiblesses évidentes du bouquin (l’intrigue qui ne déparerait dans la ridicule intrigue d’un récent James Bond, les personnages, taillés à la serpe (le beau brun ordonne, la blonde (Rosamunde Pike) exécute). Mais mon dieu, que c’est bon, un film qui prend le temps d’installer son histoire, et qui implique le spectateur dans l’intrigue, et qui crée des personnages, des vrais ! Que c’est bon, un film qui ne s’intéresse pas à la virtuosité technique, mais s’attache à raconter une histoire ! Que c’est bon, un film ou Tom Cruise ne se prend pas au sérieux !
Un type tire dans la foule. Tue 5 personnes. Banal, en Amérique. Très vite on le retrouve, les preuves sont accablantes. Sauf qu’il refuse de signer ses aveux et demande à voir Jack Reacher. Reacher, c’est un ancien flic de l’armée, qui agit dans l’ombre. Et pour lui, c’est louche. Commence une autre enquête, pour lui et la blonde, l’avocate du présumé tueur.
Le talent de Christopher McQuarrie, le réalisateur-scénariste aux manettes* c’est de vous mettre lentement – mais sûrement – les indices en main. Vous participez à l’enquête, vous vous enthousiasmez pour les méthodes peu conventionnelles de Reacher, vous vous régalez aux répliques cultes, comme celle-ci « Et qu’est-ce que vous allez me faire, si je refuse de vous répondre ? » « Bah, je sais pas… Je te fais visiter l’intérieur d’une ambulance ? »
Bref, on est dans un film des années 70, une sorte d’Inspecteur Harry en plus sexy, et on ressort de la salle avec le sourire aux lèvres…
*capable du pire comme du meilleur : scénario de Usual Suspects, mais aussi de Walkyrie, The tourist, réalisateur de Way of The Gun
mercredi 26 décembre 2012
Les Bêtes du Sud Sauvage
posté par Professor Ludovico
Quoi de plus gerbant que des intellos qui se la pètent sur la « pauvreté » ou « les pauvres » ? Pour tenter cela, il faut beaucoup de talent (Fellini, Larry Clark) et zéro condescendance (Sur Ecoute, The Corner), ce qui manque gravement à Benh Zeitlin et à ses Bêtes du Sud Sauvage.
Sur cette allégorie pseudo SF de l’ouragan Katerina, matinée de Toto le Héros, Zeitlin se la joue cinéma vérité. Camera portée (en fait, c’est juste moins cher), musique entraînante (le seul aspect positif du film, même si elle sert à guider tes sentiments tout au long du film), image lourdement chargée de sens, et cabotinage hégélien de l’héroïne (6 ans) qui philosophe en voix off : « Chacun perd la chose qui l’a fait » « Tout l’univers dépend du fait que chaque pièce soit bien à sa place »…
Car tout tourne autour de cette héroïne, Hushpuppy, petite fille courageuse qui vit dans un bidonville du Bassin, en Louisiane. Quand vient la grande tempête, Hushpuppy et son père perdent tout. Il faut alors survivre, car, comme l’imagine la petite, les aurochs vont revenir et dévorer l’humanité.
Ce genre de film (la catastrophe vue par un enfant), on en a vu plein. Mais celui-là est particulière puant. Sous des dehors humanistes (montrer les conditions de vie des black and white trash du bayou, Benh Zeitlin fait surtout le voyeur. Qu’elle est belle cette petite fille en slip et en bottes, dans la boue du marais ! Qu’ils sont sympas, ces cajuns qui se pintent toute la journée et mangent des écrevisses au kilo ! Que c’est graphique, la petite fille qui mange de la pâtée pour chiens ! Et si son père la bat, c’est qu’au fond, il l’aime !
Nous voilà au plus profond de notre siège, guettant la trotteuse sur notre montre, quand, enfin, les secours arrivent ! Et l’on se prend à espèrer qu’un nouveau film va commencer. Que la petite fille, découvrant enfin un peu d’attention, de la nourriture et des vêtements propres, va soudain découvrir qu’une autre réalité est possible. Evidemment, c’est tout le contraire. Ce petit monde préfére retourner au bidonville (ce qui n’est pas un scoop en soi). Mais ce qui est gênant, c’est que Benh Zeitlin a l’air d’approuver. « Ces gens sont durs, mais ils sont fiers. Ils ont dans le cœur, … » etc., etc.
Bref, un océan de bêtise, recouvert de la pire fange qui soit : l’intellectualisme. Probablement ce qu’il y a de plus insoutenable dans l’art, au cinéma ou ailleurs.
mercredi 26 décembre 2012
Charade
posté par Professor Ludovico
C’est quoi ce truc avec Charade ? Ce buzz multiséculaire autour de Charade, Hepburn, Stanley Donen. On soupçonne la critique des années 60-70 d’avoir fantasmé grave sur le plus jolie fille du monde : Miss Audrey Hepburn, comme d’autres le feront plus tard sur Ali McGraw, Kathleen Turner, Julia Roberts, Scarlett Johansson.
Car Charade est imbitable, pas drôle, avec des rebondissements abscons, et des dialogues (volontairement) absurdes qui devaient faire tordre de rire en 63, mais qui sont horriblement désuets aujourd’hui.
Bref fuyez cette Charade, pas plus fraîche que celles du Père Fouras !
lundi 24 décembre 2012
Cogan : Killing Them Softly
posté par Professor Ludovico
Il existe peut-être un espoir au cinéma américain, et cet espoir s’appelle Cogan. Un petit film (18M$), sans ambition au box office, ce qui lui permet d’être bourré de talents, et de se permettre toutes les audaces. Aucune trace de marketing dans Killing Them Softly.
Non juste d’incroyable numéros d’acteurs (Pitt, Gandolfini, Liotta, Jenkins, et deux losers splendides (Scoot McNairy (vu dans Monsters) et Ben Mendelsohn)), tous magnifiés par les longs plans séquences qui leur permettent d’exprimer leur incroyable talent.
Derrière une histoire simple, à l’ancienne (deux losers cassent un tripot), la vengeance de la mafia sera terrible, Andrew Dominik (L’Assassinat de Jesse James par le Lâche Robert Ford) filme rien moins que la déchéance de l’Amérique.
Car plutôt que s’attarder sur les casses, passages à tabac, exécutions (remarquablement filmés, pourtant), Dominik s’intéresse à autre chose : les coulisses. Pas les meurtres, mais les négociations autour de la « prestation ». Combien ça vaut, la vie d’un petit braqueur ? 10 000 ? 15 000 ? Ça dépend de qui le fait. Comment on le fait. Tout ça fait le sel d’un dialogue récurrent entre le Maître Assassin (Brad Pitt) et l’avocat de la Mafia (Richard Jenkins, ressuscité d’entre les morts de Six Feet Under*).
Dominik accorde l’image au propos : ce n’est pas l’Amérique habituelle qu’il filme, mais plutôt ses backyards : banlieues résidentielles pourries, bars louches, parkings déserts, pressing…
Et il y ajoute un incroyable sous-texte : la crise de 2008, et les élections qui suivent, qui infiltrent la bande son. George Bush et Barack Obama, narrateurs en voix off, deviennent le chœur grec de cette déconfiture financière et morale.
* Ce n’est pas un hasard d’ailleurs, que le film soit investi des meilleurs acteurs HBO des années 2000 : Gandolfini, Vincent Curatola (Sopranos), Jenkins (Six Feet Under) : un signe de plus que les séries sont désormais le seul repaire de la maturité (acteurs et scénarios) qui subsiste à Hollywood.
dimanche 23 décembre 2012
Titanic, le téléfilm
posté par Professor Ludovico
C’est drôle à regarder, mais il ne faut pas y passer une heure : Titanic, le téléfilm, passe sur TMC. Quoi d’amusant là-dedans ? Rien, sinon, que cette série B colle (budget et talent en moins) aux traces de son illustre aîné.
Bien sûr, il est difficile de raconter une autre histoire (quoique !) mais là, c’est le décalque pur et simple. Scène après scène, Titanic le téléfilm pompe le découpage, plan pour plan, de Titanic, le film. La scène de l’arrivée des prolos sur le bateau, ou la fuite de la salle à charbon, ou l’embarquement sur les canots de sauvetage : rien ne manque !
A voir pour rire bêtement sous la couette en bouffant des chamallows…
samedi 22 décembre 2012
C’est les fêtes !
posté par Professor Ludovico
Joyeux noël, bonne année, et tout le toutim ! Mais cette année, surtout, le père noël des cinéphiles est passé, on ne sait par quel miracle, sur vos programmes télé !
Bien sûr il y a Peau d’Ane, comme d’habitude, mais pas que ça, pour une fois. Blade Runner, Le Tigre du Bengale (Fritz Lang, période indienne), Frankenweenie (le court métrage), Ed Wood, un cycle Hitchcock, un cycle James Bond, Treme saison 2, Titanic, et tout ça sur les chaînes hertziennes ! Que demande le peuple ?
Alors oubliez les cadeaux des gosses, le saumon fumé à acheter, les parents à appeler : coupez le téléphone ! Allumez la télé !
C’est noël, vous dis-je !!!
vendredi 7 décembre 2012
Polisse
posté par Professor Ludovico
Il est des films qui vous arrivent comme dans un coup de poing dans la gueule. Par dandysme, je ne voulais pas voir Polisse à sa sortie. Trop de consensus, trop de branchouillerie Canal+, trop d’amis qui ne vont jamais au cinéma, mais qui t’expliquent que c’est le chef d’œuvre de l’année.
Hier, je cherchais un film pour me divertir (sic), pas trop long (il était déjà tard). Tiens Carnage, 76mn, why not ? Sauf que dans ma mémoire éléphantesque résidait une autre information, la péremption des films. Sur Canal à La Demande, les films restent deux ou trois mois, et après, nada. Va jusqu’au bout de la liste, Professore. Ils sont là, les films que tu dois voir en priorité.
Bam.
Polisse. Expire le 21 décembre. Allez, courage… On en regarde une heure, et on regardera la fin demain.
Comme le disait John Ford, il faut mettre la moitié du budget d’un film au début, et l’autre moitié à la fin. Le spectateur entre tout de suite dans l’histoire, et repart sur la meilleure des impressions, qui lui donne envie de revoir votre prochaine œuvre.
C’est exactement le programme de Polisse, qui vous scotche dès les dix premières minutes, s’arrange pour ne pas trop vous lâcher en route, et finit de manière grandiose. Pour sûr, j’irais voir le prochain Maïwenn.
Parfaitement servi par son cinéma-vérité, qui colle ici parfaitement au propos (la vie, la vie, rien que la vie), Polisse va enchaîner les morceaux de bravoure. Mélangeant les horribles témoignages des enfants abusés, les scènes de vie du commissariat (où l’on glande aussi), les vies annexes de la flicaille (anorexie, divorces, cocufiages divers).
Maïwenn souffle le chaud et le froid, alternant, avec un sens parfait du rythme, tragédie et comédie. Son art consommé du montage, qui semble capable de tirer parti de n’importe quel bout de pellicule, ou des multiples improvisations des acteurs. Et quels acteurs ! La Viard, impériale as usual, Marina Foïs, parfaite en vraie-fausse bonne copine de la précédente, Joey Starr, géniale oxymore dans un rôle de flic.
Bien sûr, il y a quelques faiblesses : le chef de brigade est un peu raté (et très mal joué), et le grand chef flic, franchement caricatural. Des choses marchent moins que d’autres : l’amourette Joey Starr-Maïwenn sent un peu le journal intime de la réalisatrice, et Mrs Maïwenn avec son Leica ne ressemble pas vraiment à un photographe embedded.
Mais tout ça ne sont que peccadilles, devant un film qui vous emporte, vous émeut, mais aussi vous fait rire. C’est la grande force du film, que de traiter d’un tel sujet en deux heures, si souvent mal-traité ou expliqué, et, de réussir à en faire le tour. Sans concession, mais pas sans compassion. Aborder les roms ou l’inceste sans se voiler les yeux, mais sans non plus tomber dans les clichés misérabilistes. Ça se passe ici, Paris Capitale de la France, pas à Outreau, et pas dans un bouge, mais dans une famille huppée, ou dans un gymnase, avec des petits blonds, ou des arabes…
J’ai fini le film à une heure du matin, et je n’étais plus fatigué.
mardi 4 décembre 2012
Fear and Desire
posté par Professor Ludovico
Comme dirait notre regretté président de la république, « On va pas s’mentir, on va s’dire les choses » : Fear and Desire n’est pas un bon film. Un Kubrick, mais pas un bon film. Mal fait, mal monté, avec des dialogues pas terribles du tout et une mise en scène à l’arrache.
Et si on veut vraiment regarder les choses en face, Le Baiser du Tueur n’est pas un très grand film non plus. Kubrick ne devient un cinéaste qu’à partir de l’Ultime Razzia, et un génie, seulement à partir de 2001.
Pourtant, il faut aller voir Peur et Désir. D’abord parce que c’est une chance exceptionnelle qui vous est donné, cinéphile, de voir enfin ce film en salle. Kubrick l’avait violemment renié, avait essayé de détruire les copies existantes, ce qui est déjà en soi révélateur d’un étrange goût pour la perfection…
En fait le film ressemble à un film de fin d’études, avec quelques fulgurances arty (les scènes de combat stylisées, le montage des voix dans la forêt…), mais la plupart du temps, Kubrick enchaîne les erreurs de montage, de cadrage, et clairement, les acteurs ne sont pas dirigés.
Pourtant, toute l’œuvre de Kubrick est déjà là, en devenir. A travers une histoire très basique : un soldat, un caporal, un sergent, un officier, survivants du crash de leur avion. Mais ils sont en territoire ennemi. Comment retourner derrières leur lignes ? Leur officier, un beau gosse arrogant et sûr de lui (futur modèle du supérieur, à Stars and Stripes, de Mathew Modine dans Full Metal Jacket) a un plan beau comme une ligne droite : on construit un radeau et on se laisse filer sur la rivière. Le sergent n’aime pas le plan du lieutenant, et il n’aime pas le lieutenant tout court. Il n’est que haine des officiers. Le caporal se tait, et le jeune soldat, idéaliste, est en panique, bouc émissaire rêvé des trois autres.
Les structures sociales, si chères à Kubrick, sont en place ; le peuple, la caste dominante, la violence obligatoire : « on ne va pas faire la révolution maintenant ! », dit le lieutenant. Quoique.
Arrivés à une maison, ils tuent deux soldats à la baïonnette pour s’emparer de leur nourriture ; évidemment, ce sont les soldats, et pas l’officier qui se charge de la sale besogne. Cette scène est la seule véritable occasion de mise en scène : Kubrick filme seulement les mains des victimes, leurs pieds dans un bol de porridge, leur visage, et pas la violence de l’assaut. Néanmoins, l’effet reste saisissant.
Une fois rassasiés, les soldats repartent et tombent sur une femme, évidemment objet de leur convoitise. Laissée seule avec le jeune soldat, il commence à la caresser, elle simule le plaisir, et en profite pour s’enfuir. Il la tue, devient fou et disparaît. Dans cette scène, et dans d’autres de Peur et Désir, apparaissent pour la première fois les Masques, chers à Kubrick. C’est à dire le visage humain utilisé comme un masque grec, chargé des expressions les plus élémentaires : la folie (Peter Sellers dans Dr Folamour, Nicholson dans Shining), la convoitise, la peur, la bêtise crasse.
Entre-temps, le sergent a réussi à convaincre le lieutenant d’aller assassiner le général ennemi. Là aussi, thème Kubrickien par excellence : la pulsion de mort, la violence, que l’on habille des habits de la raison (tuer un officier, acte de bravoure ou vengeance sociale ?). Ou que l’on détourne à des fins étatiques (Orange Mécanique).
Quant à la femme, (jouée par la première Madame Kubrick, très belle), elle est toute emplie d’ambiguïté : terrorisée, objet sexuel promis à la convoitise des soldats (comme la deuxième madame Kubrick dans Les Sentiers de la Gloire)
Le final se termine façon Apocalypse Now, (toutes proportions gardées). Deux soldats sur un radeau remontent le fleuve, dans la brume, comme perdus, pour toujours, dans la folie de la guerre.
Reste l’étrange sentiment d’assister à l’éclosion d’une œuvre, et la naissance d’un génie.