vendredi 15 mai 2026


Los Años Nuevos
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Un chef-d’œuvre, ça n’arrive pas tous les jours. Un chef-d’œuvre discret qui se cache derrière un pitch unique, c’est Los Años Nuevos

On suit en effet un couple (et quelques amis) pendant dix ans, mais seulement les 31 décembre et 1er janvier. Entre-temps, c’est hors-champ, et rien que ça, c’est déjà passionnant : que s’est-il passé cette année ? C’est ce qu’on va apprendre, évidemment, dans l’épisode qui suit.

Rodrigo Sorogoyen, déjà auteur de très bons films (Que Dios nos Perdone, El Reino, As Bestas…) réalise cela sans aucune afféterie stylistique*. Tout a l’air très simple, jusqu’au moment où l’on comprend qu’on est sur un plan séquence depuis une demi-heure…

Car évolue, devant nos yeux ébahis, un couple d’acteurs extraordinaires (Iria del Río et Francesco Carril**) qui portent ce couple de cinéma pendant dix heures, et c’est beau comme la vie. Comment on se rencontre, comment on tombe amoureux, comment on se déchire ou comment on se retrouve…

On osera dire qu’on n’a jamais vu ça. Tomber amoureux, par exemple. Là où n’importe qui ferait des raccourcis cut (un petit sourire, des mains qui se frôlent, un baiser, et puis on couche ensemble), Sorogoyen décide de la jouer live, temps réel. Pendant que les dialogues de la soirée sont volontairement small talk (t’as des clopes ? tu reprends une bière ?) la caméra s’attarde sur les corps, sur les visages, en bref l’essence du cinéma. Car ce sont eux que Sorogoyen charge de dire les vraies choses : la solitude, l’envie, le désir… La magie pure de l’acteur fait le reste ; un regard en coin, de lèvres qui se plissent, et on comprend ce qui se passe vraiment, à savoir qu’un couple se forme. On ne vous en dira pas plus, car c’est le grand plaisir, évidemment, de Los Años Nuevos.

* Mais aussi Sara Cano et Paula Fabra…
** Mais aussi Pablo Gómez-Pando, Ana Telenti, Lucía Martín Abello, Vladimir Perrin, Ana Labordeta…




vendredi 15 mai 2026


Le Bus
posté par Professor Ludovico dans [ Documentaire -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens -Pour en finir avec ... ]

Enfin.

Seize ans après, Netflix remet l’église au centre du village. Nous n’étions pas nombreux en 2010 à soutenir Patrice Evra, Nicolas Anelka, et Frank Ribéry contre Raymond Domenech, Jean-Pierre Escalettes et Roselyne Bachelot. Pas nombreux à défendre ces « caïds de banlieue », cette « racaille millionnaire » qui osait faire grève. Et perdre cette Coupe du Monde qui nous était due.

Car ces joueurs étaient des champions. Evra, meilleur arrière gauche au monde, capitaine de Manchester United, vainqueur de la Ligue des Champions. Anelka, gros buteur de Chelsea, Ribery, star du Bayern etc. Comment se fait-il, dans un sport collectif, que des joueurs géniaux deviennent nuls ? Qu’ils enchaînent les contre-performances, perdent l’Euro ? La raison est toujours la même, quel que soit le sport : l’entraîneur n’a pas réussi à créer un groupe.

Et dans les faits, Domenech était alors un sélectionneur haï, comme il avait été un joueur haï pour sa brutalité. Vilipendé pour son manque de résultats, pour ses déclarations à l’emporte-pièce « J’ai vu des belles choses », pour son indécente demande en mariage à l’issue de la défaite à l’Euro

Pourtant, ce n’est pas ce qu’on va reprocher à Domenech dans ces fameuses heures de Knysna. Car tout se renverse après France-Mexique. Anelka ne rentre pas à la deuxième-mi-temps, la France perd et le lendemain, la Une de l’Equipe titre « Va te faire enculer, sale fils de pute » attribué à Nicolas Anelka. Voilà le joueur exclu de la Sélection, il rentre en France. Les joueurs menés par Evra font la fameuse grève de l’entrainement, tout cela inverse les rôles et transforme le coach et la FFF en victime de voyous immatures.

Le Bus de Netflix fait enfin la lumière sur tout cela, et les acteurs parlent. Les joueurs (Evra, Gallas, Sagna), la presse (Vincent Duluc, Sébastien Tarrago) mais surtout les institutionnels (Domenech, Bachelot et François Manardo, l’attaché de presse de la FFF…)

Ces mensonges, ces manipulations étaient suspectées, mais en voici la preuve. Anelka n’a jamais prononcé ces mots (c’est Domenech lui-même qui le dit, face caméra « Il m’a tutoyé , ça m’a énervé… » sic !) Il n’y a pas eu de traître au sein de l’Equipe de France : la presse s’est enflammée sur une ambiguïté de Ribery (sur un terrain déjà bien inflammable, il est vrai.)

Et surtout, la récupération politique a commencé. Le football, mouchoir habituel des passions mauvaises, comme le dit Eduardo Galleanao*, est sorti de la poche des politiques…

Le témoignage de Roselyne Bachelot est tout à fait éclairant sur le sujet. Après la grève, elle se rend en urgence en Afrique du Sud et tient un discours très émouvant de fermeté, selon les mots mêmes des joueurs. Une maman, aimante, qui vient les gronder : « Quelle trace voulez-vous laisser ? », conclut-elle. Et ça fait son effet : « Enfin un discours d’entraineur ! », commente Evra aujourd’hui. Mais deux jours après, la même Bachelot à l’Assemblée Nationale les traite de « caïds immatures » ; opportunisme crasse du politique**, et stupéfaction des intéressés. Le cliché est en réalité trop beau pour ne pas être instrumentalisé : quelques pauvres blancs pur sucre (Gourcuff, Domenech…) harcelés par des voyous issus de l’immigration (Anelka, Evra, et… Ribery, le musulman converti). Le cirque peut commencer.

Pourtant rien de tout cela n’est vrai, rien de tout cela n’est arrivé. En confiant imprudemment son journal intime à Netflix, Domenech montre son vrai visage d’égocentrique, paranoïaque obsédé qui aime la provocation permanente : « Gourcuff est un autiste complètement con », « Anelka est un gros con », ses joueurs « des abrutis, de vrais connards ». Manipulation de Netflix ? Même face caméra, Domenech continue : « Si Gallas est capitaine, moi je suis général » « La lettre ? Je ne pouvais pas croire qu’ils l’avaient écrite, il n’y avait pas de fautes d’orthographe ! »…

Domenech a toujours été en roue libre, et il aurait dû être viré bien avant. Si l’Equipe de France était en finale de la Coupe du Monde 2006, c’était grâce au retour de Zidane. Si elle l’a perdu, c’était à cause du coup de boule de Zidane. Tout cela avait caché l’impréparation, la bêtise manipulatoire de son Sélectionneur. Mais la FFF s’est entêtée pendant quatre ans, sans voir que l’iceberg Knysna pointait à l’horizon.

Il y a aussi des beaux moments dans ce Bus : la larme d’Evra pendant la Marseillaise, celles de Deverne, le préparateur sportif, seize ans après, qui montre ces vies abimées (et celles de leurs familles) par le scandale. Ces gens gagnent certes des millions mais personne, absolument personne, ne mérite l’injustice. Le football, une fois de plus, révèle les fractures de notre pays qui rêve de trouver des boucs émissaires aux malheurs qu’elle s’est elle-même créés.

Le mouchoir, les larmes, encore et toujours.

* Le Football : Ombre et lumière, Eduardo Galleanao
**Comme par hasard, la très télégénique Roselyne 2026 refuse dans le documentaire de commenter cette dernière déclaration. 




mercredi 13 mai 2026


Conclave
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Les films ]

Ralph finesse. On oublie – parce qu’il est discret – que Ralph Fiennes est un très grand acteur. On sait qu’il a commencé comme la pire ordure au monde, le terrible Amon Göth dans La Liste Schindler, un rôle qui aurait tué bien des carrières. Mais depuis, il a tout fait, ou presque : Le Patient Anglais, John Steed dans le très mauvais remake de Chapeau Melon et Bottes de Cuir, un tueur en série dans Dragon Rouge, Voldemort ou Hadès, bossé chez James Bond ou Wes Anderson, joué un réalisateur très affecté chez les Coen dans Ave César

Ici, il campe un cardinal compassé dans Conclave. Un « administrateur », selon ses propres termes, chargé, à la mort du souverain pontife, d’assurer le conclave qui va désigner son successeur.

Le film reconstitue avec réalisme cette opération. Edward Berger, qu’on a connu moins fin dans le remake de A l’Ouest Rien de Nouveau, pilote dans un classicisme de bon aloi cette adaptation du livre de Richard Harris. Il suit les méandres de cette élection si mystérieuse, ces 103 cardinaux servis par quelques bonnes sœurs qui doivent élire le nouveau pape en restant confinés pendant des jours dans la Chapelle Sixtine. Chacun prétend ne pas vouloir accéder à la candidature suprême et pourtant rêve de devenir le nouveau vicaire de Christ.

Fiennes incarne parfaitement ce cadre sup du catholicisme, tiraillé entre sa foi vacillante et ses compétences de diplomate, assurant avec un rare sens moral la mission qui lui a été confiée.

Le thriller monte lentement, car même confinés, l’extérieur, le monde est là, et il intervient dans les débats : sexualité, islamisme, progressisme et traditionalisme…

Tout cela est assez passionnant, jusqu’à la surprise finale, qui gâche un peu le plaisir en violant la Loi d’Olivier. La fameuse loi qui dit que l’auteur ne peut pas être le Dieu omniscient de son univers. En effet, aucun indice n’est laissé au spectateur qui permette de deviner le final. D’où l’impression (même si moralement, c’est une belle fin) de s’être fait un peu escroquer…




mardi 5 mai 2026


Les Rayons et les Ombres, dernière ?
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les gens ]

Bon, on veut pas en remettre une couche, mais quand même… Si le sujet vous intéresse – et si vous avez du temps devant vous – jetez un œil sur la vidéo de MicroCiné sur le Giannoli avec François Bégaudeau, ça vaut le coup.

Plutôt que dénigrer Giannoli, ou s’y attaquer politiquement, Bégaudeau démonte très rationnellement le film pièce par pièce et en dévoile la malhonnêteté. Quelques exemples :

  • Giannoli dit que Luchaire est une ordure. Pourtant, il ne montre que les actions positives du personnage : protéger sa fille, ne pas dénoncer des résistants, sauver une famille juive…
  • Il utiliser sa fille comme narratrice, ce qui crée une distance (l’innocente fille qui aime son père). Faire le portrait de Luchaire, et seulement de Luchaire, aurait forcément durci le propos. Cette narratrice, étonnamment lucide sur son père et sur elle-même (tout le contraire de la vraie Corinne Luchaire, by the way) excuse ses actes et gentillise le propos. Une fille parle de son papa, voilà qui arrondit les angles et rend le film inoffensif, ce qu’il ne devrait pas être. C’est d’autant plus drôle que Giannoli prétend partout « affronter courageusement le problème de la Collaboration ».  
  • Le film est par ailleurs très confortable, rien de gênant n’est montré :  ni rafles, ni Gestapo, ni Miliciens en action (à part une unique séance de torture)*
  • Par contre, Giannoli exhibe les innombrables souffrances des Luchaire : toux, glaires et sang.
  • « Il nous reste le cinéma » : la phrase culte du final, comme si le cinéma était un bloc, comme si le cinéma pouvait, lui, rester pur. Il y a pourtant eu pendant la guerre un cinéma collaborationniste.
  • Avec Les Rayons et les Ombres, on n’a pas un film sur la Collaboration, mais un film de Collaboration, avec les clichés qui vont avec (une fausse scène avec Céline, seul écrivain collabo à peu près connu du public, et l’inévitable orgie, avec filles en porte-jarretelles et casquettes de la Wehrmacht…**)

Ici s’arrête – sous réserve d’informations nouvelles portées à la connaissance du Professore Ludovico – la persécution du pauvre Xavier Giannoli …

*Bégaudeau développe à ce moment-là le point de vue de CineFast sur l’adaptation impossible de Dune : quand on fait un film de cette dimension, avec le budget afférent, on ne peut pas faire un film inconfortable ou clivant…

** Comme dans l’autre grand film sur la Collaboration : Papy fait de la Résistance




lundi 4 mai 2026


Un Ours dans le Jura
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films ]

C’est donc ça, le fameux César qu’a (enfin) eu Franck Dubosc ? Ici, on n’en a rien à foutre de la Palme des Alpes Maritimes, du César Compressé, des Oscars « indie » à 18 millions de dollars*… Mais avouons-le, notre cœur de midinette avait craqué devant le « Césario » 2025 de Frank Dubosc. Et encore plus touché par son vrai César et son discours de cette année.

Car ce qui manque aux César, c’est tout simplement une récompense comique. S’il y avait un César de la Comédie, un César du Meilleur Acteur Comique, du Meilleur Second Rôle Comique, ce genre serait plus méprisé. On ne comparerait pas la performance extra de Delphine Baril dans Les Pistolets en Plastique avec Nina Meurisse, la gagnante des César 2025 pour L’Histoire de Souleymane ! Plus fondamentalement, on pourrait distinguer la bonne comédie de la mauvaise, ce qui, avouons-le, ne ferait pas de mal au cinéma français !

Eh bien, en voilà une de bonne comédie. Un Ours dans le Jura se place clairement dans les traces ursidées des Frères Coen. Un dérapage incontrôlé, des migrants qui font plus que migrer, des gangsters pas fut-fut et des gendarmes pas si neuneu. Dubosc tient parfaitement son sujet, n’en fait pas trop (on l’attendait au tournant – verglacé -), Poelvoorde non plus. Calamy est très bonne, comme d’habitude.

Que demande donc le peuple, sinon une bonne comédie française ?

*coût de la promo d’Anora, soit 3 fois le coût du film lui-même…