lundi 1 juin 2026


The Big Lebowski
posté par Professor Ludovico dans [ Hollywood Gossip -Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films -Les gens ]

Que faire quand la semaine a été rude ? Quand on a connu le gros stress au boulot, et qu’on rentre crevé parce que le TGV a été retardé par des petits rigolos montés sur les caténaires ? Et bien on se (re)mate l’imputrescible Big Lebowski

Tâche indispensable, car le grand Lebowski fut petit à sa sortie. Incompris par le public, la critique, (et le Professore !), le film – et son génie – sont devenus limpides aujourd’hui.

Il faut dire que l’intrigue n’est pas claire de prime abord, vaguement inspirée du Big Sleep (Le Grand Sommeil, chef d’œuvre tout aussi impénétrable de Howard Hawks). En deux mots, des truands ont confondu Jeffrey Lebowski (le Dude) avec un autre Lebowski, riche magnat de Beverly Hills. Voilà notre Dude mêlé bien malgré lui à une affaire d’extorsion. Bunny, la femme du magnat, est enlevée : El Duderino est chargé de remettre la rançon. Mais tout se complique, et va aller de mal en pis, comme il se doit.

Croisement d’une parodie de l’univers de Chandler (Raymond, pas Bings) avec la culture soixante-huitarde, The Big Lebowski n’est pas fourni avec son habituel privé hardboiled (Humphrey Bogart), mais plutôt avec le slacker Jeff Bridges, qui a de loin notre préférence.

C’est incontestablement LE grand rôle de cet immense acteur, assez sous-estimé*. Dans The Big Lebowski, IL EST Lebowski, le Dude, laissant l’impression tenace qu’il se joue lui-même**, un californien ultracool et fainéant rescapé d’un Mai 68 de fantasme, et sur qui tout semble glisser comme les White Russian, ces cocktails café, crème et vodka qu’il enfile avec une belle constance.

On le verra donc faire (ce qui est la base de la tragédie ou de la comédie) tout ce qu’il ne faut pas faire : réclamer son tapis à un odieux richard, accepter d’être son négociateur, ou coucher avec sa fille…

A la revoyure, le film dévoile sa mécanique de précision, cascade de problèmes montée comme un coucou suisse. Mais le film est avant tout une galerie de rôles incroyables, à qui les Coen offrent des scènes qui sont devenues depuis des sommets de la carrière de chaque acteur : John Goodman en Walter Sobchak, vétéran du Vietnam (et goy mythomane); Julianne Moore en artiste bohème, précieuse et nymphomane, Philip Seymour Hoffman en factotum coincé.

S’ajoute une pelotée de rôles annexes, Sam Elliott en chœur grec western, David Thewlis en artiste post moderne***, Ben Gazzara en producteur porno, une véritable actrice porno (Asia Carrera) qui joue quelque part son propre rôle dans le beaver movie Logjammin’, sans oublier les nihilistes Peter Stormare, Flea et Aimee Mann****…

Steve Buscemi, dont la carrière venait de décoller, trouve ici un rôle à son immense mesure, souffre-douleur discret et timide qui subit les foudres de Sobchack : « Shut the fuck up, Donny! »

Et puis, évidemment, last but not least, John Turturro, dans le rôle qui le rendit célèbre***** ; Jesus Quintana, champion de bowling et pédophile, pratiquant le cunnilingus sur sa boule de bowling tandis que les Gipsy Kings reprennent Hotel California !

Autant dire que cette phrase résume non seulement la folie Lebowski, mais aussi tout le cinéma des frères Cohen. A savoir un mélange des obsessions – et des rêves Americana – de ces Beaucerons US, eux qui sont nés à Saint Louis Park, Minnesota. Le Los Angeles des Eagles, le western et la country de Hank Williams, Esther Williams et Bob Dylan, assaisonné d’un goût peu commun pour l’absurde et le kafkaïen…

Car The Big Lebowski, c’est l’éternelle comédie des idiots, la saga des sans grade, la tragédie des losers qui a fait l’essentiel de la geste coenienne. Ici tout finit bien, comme le dit le Stranger : « It was a pretty good story…»

Mais avant, le film aura enchaîné les morceaux de bravoure, qui sont presque tous devenus des memes. Le bowling Turturro, les devoirs scolaires du petit Larry (« Is this your homework, Larry? ») et le pétage de plombs afférent (devenu culte à cause de la censure******), la séquence onirique/ballet Esther Williams, et le « Mark it zero ! » comminatoire de Walter Sobchak…

Car le film est devenu un véritable culte, célébré annuellement par des conventions ; les Lebowski Fest rassemblent des fans qui évidemment, jouent au bowling et s’affrontent à coup de citations du film : « The Dude abides » et autres « Nobody fucks with the Jesus»…

Tout cela est copieusement analysé dans l’excellent livre de Bill Green, Ben Peskoe, Scott Shuffitt et Will Russell, I’m a Lebowski, You’re a Lebowski.

Le film, lui, ne cesse d’être réévalué, et pour cause : il ne vieillit pas, il ne vieillira jamais.

* La Dernière Séance, Le Canardeur, King Kong, La Porte du Paradis, Tron, À Double Tranchant, True Grit, tout de même…

** Même s’il n’est pas basé sur lui, le rôle fut écrit pour Bridges. Pour l’anecdote, il porte ses propres sandales et son gilet de laine.

*** Qu’on retrouvera dans la série Fargo en mafieux monstrueux.

**** Flea, bassiste des Red Hot Chili Peppers et Aimee Mann, musicienne notamment de la BO de Magnolia.

***** Pour l’anecdote, John Turturro sortit assez fâché du tournage. Convaincu qu’il avait décroché un des premiers rôles, il découvrit que son rôle ne tenait que quelques minutes à l’écran. Des années plus tard, Turturro reconnaîtra que cette scène hallucinante l’avait inscrit pour toujours au panthéon du cinéma…

****** La version cinéma « This is what happens when you fuck a stranger in the ass! » est devenu le cryptique «This is what happens when you find a stranger in the Alps! » pour passer à la télé.