jeudi 19 février 2026


Le paradoxe Black Mirror
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Séries TV ]

L’ami Belphegues, célèbre explorateur et égyptologue – et statisticien par passion – tanne le Professore à la machine à café sur Black Mirror. Il a tout vu, ou presque. Le midi, il lui pitche les épisodes autour d’un pad thaï. Mais voilà, Black Mirror a un problème : c’est une anthologie d’épisodes, pas une série. Une série, on veut voir la suite et quand on a fini, on a déjà un plan de travail pour les dix prochaines années… Les séries, c’est de la cocaïne. Black Mirror, c’est du bœuf bourguignon, un truc très bon qu’on n’a pas envie de manger tous les jours.

Mais voilà, par un mystérieux trou noir (le PSG qui tente de remonter la pente face à Monaco, le Tournoi des Cinq nations et demie, la fin de la première saison reregardage de Twin Peaks… Soudain, un morceau d’espace-temps disponible. Pour que Belphegues foute la paix, on va regarder un épisode, en l’occurrence rattraper la saison 4.

Et là, la magie opère, toujours avec la même mécanique. On prend une innovation ou une crise actuelle, et on pousse le volume un peu fort : les abeilles vont disparaître, si on les remplaçait par des nanodrones ? On continue à pousser le potard, qu’est-ce qui se passe s’il y a plein de nanoabeilles un peu vénères ? Et quand on croit tout résolu, on pousse le truc à fond dans les dernières minutes pour stupéfier le spectateur.

Et évidemment, ça marche, nait immédiatement l’envie d’en voir un autre. Manie du collectionneur, maladie du complétiste, besoin absolu de cocher les petites cases d’ImdB ou de Betaseries

Black Mirror n’est pas addictive. Mais les séries le sont.




mercredi 18 février 2026


Baise en Ville  
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Prenez un shaker. Mettez un peu de Rohmer (pour les soucis de transports en commun), Almodovar (pour les couleurs flashy), Wes Anderson (pour les métiers fantaisistes). Secouez bien, vous avez Baise en Ville. Pourtant le cinéma de Martin Jauvat ne ressemble à aucun autre. Le réalisateur, qui a échoué à la FEMIS (premier bon point), développe un univers bien à lui. La banlieue, mais une banlieue middle class, loin des clichés culpabilisants ou misérabilistes.

C’est la suite de Grand Paris et, inexplicablement, ça plaît beaucoup ici. Inexplicablement parce que totalement naïf et gentil, mais pas gentillet. Une comédie franco-française, ou même plutôt Chello-Chelloise, puisque tout se passe à Chelles, en Seine-et-Marne.  

Jauvat nous touche peut-être parce que justement il n’a pas l’air d’y toucher. Il fait du cinéma avec pas grand-chose, en partant par exemple d’une galaxie tournoyante pour aboutir à une bonde de salle de bain, clin d’œil à son film précédent.

De même, avec un argument pas très sérieux (Sprite, le héros, doit passer son permis pour travailler, mais doit travailler pour payer son permis), porté par des acteurs qui sous-jouent volontairement, le réalisateur passe quelques messages. La déprime de la Gen Z, les petits boulots, les fausses startups, la banlieue enclavée, et évidemment, la complexité des relations sentimentales.

A la sortie, Notre-Dame de Nazareth n’arrivait pas à comprendre qu’on encense en 48 heures le beige The Mastermind et le coloré Baise en Ville.  

CineFast, terre de contrastes.




mardi 17 février 2026


Robert Duvall
posté par Professor Ludovico dans [ Les gens ]

145 films ! Robert Duvall s’est éteint le 15 février, à 95 ans. Soixante ans de carrière mais ce qui reste, c’est Tom Hagen dans Le Parrain, et le Colonel Kilgore dans Apocalypse Now. Et une réplique : « J’aime l’odeur du napalm au petit matin… »

Duvall a pourtant promené sa carcasse partout à Hollywood, dans le western (Open Range, La Légende de Jesse James) la SF (THX1138, La Servante Ecarlate (le film), Deep Impact), le polar (Bullitt, Sanglantes Confessions).

Il a bossé pour tout le monde, de l’artiste (Sling Blade, La Nuit Nous Appartient, Le Bateau Phare, un très beau film de Jerzy Skolimowski) au fabricant de blockbuster (Jours de Tonnerre, Jack Reacher).

Duvall importait à chaque fois sa grande carcasse de vieux avant l’âge, le front dégarni, mais des yeux pétillants qui faisait son charme coquin.

Duvall a réalisé 5 films, été nominé 7 fois aux Oscars (et en a gagné un pour Tender Mercies), mais il ne reste pour toujours notre Tom Hagen et notre Colonel Kilgore.

N’est-ce pas le plus important?




vendredi 13 février 2026


The Mastermind
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

C’est vrai, le KRCU, le Kelly Reichardt Cinematic Universe, c’est pas pour tout le monde. Hier au MK2 Bastille (côté Faubourg Saint Antoine), quatre personnes ont quitté la séance. Il est vrai que la Floridienne exilée en Oregon semble avoir atteint son sommet avec Certaines Femmes et First Cow.

Il faut dire que la Reichardt, elle aime filmer des gens qui font cuire un œuf, un gars qui prend son bain… Il faut aimer la lenteur, le silence, et la patience. Ici, elle filme des braqueurs qui attendent dans une voiture.

Car oui, The Mastermind est un film de braquage, mais on est pas dans Heat. Tout ça avance à son petit train, trois pieds nickelés qui volent des tableaux dans un musée régional, Framingham, Massachusetts, dans les années 70.

Évidemment, ça tourne vinaigre. La réalisatrice installe sa petite Sonate au Clair de Lune, et nous on écoute, l’esprit dérivant dans cette Amérique campagnarde, ces décors beiges et sous éclairés, et ces personnages silencieux.

Tout ça pourrait sembler atrocement arty, mais ça ne l’est jamais. La cinéaste ne fait pas dans le beau, elle ne fait pas abscons, elle ne psychologise pas ses personnages. Ses intrigues sont certes minuscules, mais ses films sont limpides et terriblement humains. Derrière ce braquage anodin, il y a le Vietnam qui couve, et une fin en tire-bouchon qui ne satisfera personne.

Sauf les Reichardtien, bien sûr.




lundi 2 février 2026


Hamlet
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

À plusieurs reprises pendant le film, on répète une incantation magique, comme un sortilège, surtout un moyen mnémotechnique pour préparer un remède (« Il guérit Trois, il guérit Trente »). Il semble que Chloé Zhao, la réalisatrice, s’en soit inspiré. Elle répète tout deux fois, de sorte que le film aurait pu durer une heure plutôt que deux.

Car on s’ennuie ferme dans Hamnet, le film mono-intrigue :  Shakespeare tombe amoureux d’Agnes, ils ont des enfants, il part à Londres pour percer dans le théâtre. Le couple bat de l’aile. Leur fils, Hamnet, meurt, et Shakespeare lui rend hommage via sa pièce la plus connue : Hamlet. Pas vraiment un divulgâchage ; le film est spoilé dès le titre.

Tout est formidable, sinon, dans ce vrai-faux film indé à 30M$. Déco impeccable, reconstitution aux petits oignons de la campagne élisabéthaine, mélange de religion et de superstition, et habité par de grands comédiens (Paul Mescal en Shakespeare, Jessie Buckley en Agnes (follement amoureuse de son mari, à l’opposé de tout simplement folle dans Fargo)). Et surtout Jacobi Jupe, époustouflant en Hamnet…

Mais voilà, tout est fastidieux : deux grossesses douloureuses, avec cette pornographie de la souffrance qu’affectionne les Américains, les dialogues répétés deux fois « Tu n’étais pas là ! Tu n’étais pas là ! » « Regarde-moi. Regarde-moi ! » Dans une vidéo devenue virale, Matt Damon expliquait récemment que Netflix prescrivait qu’on explique tout deux fois, parce que les spectateurs regardent leur portable en même temps.

Avec Hamnet, on y est.