Où s’arrêtera Ryan Murphy ? Le Aaron Spelling* de notre génération, l’homme aux 25 séries** nous sort encore un truc pas piqué des hannetons de son chapeau magique.
Le concept ? Un The Substance réussi, tout aussi gore (mais pas ridicule), beaucoup plus érotique et surtout, cent fois plus fun. Le pitch ? Un Elon Musk de pacotille (Ashton Kutcher) a inventé un vaccin contre la mocheté ; il compte en vendre des hectolitres. Malheureusement ce vaccin se transmet… gratuitement par les rapports sexuels !
Le cul comme fin du capital, c’est l’un des innombrables sous-textes de The Beauty, qui questionne notre obsession de la beauté, de la jeunesse, des monstres et des psychopathes, tout en les filmant comme d’habitude avec fascination.
C’est la forme qui passionne : aventures internationales à la James Bond (Paris, Venise, New York), X-Files et son couple d’agents très séduisants (le toujours génial Evan Peters et la trop rare Rebecca Hall), Pulp Fiction et son duo de tueurs comiques (Jeremy Pope, Anthony Ramos)… Ryan Murphy ose tout, dans son génial mashup d’Alerte + Men in Black + Succession.
C’est aussi par-là que ça pêche, notamment parce que soudain, surgit le rebondissement de trop, très mal interprétée par Ari Graynor (l’avocate de The Menendez Story). Murphy semble alors perdre la main, rajouter deux épisodes de trop, et finit par un cliffhanger facile alors qu’aucune saison 2 n’est signée, comme s’il avait voulu forcer la main de son diffuseur (FX, c’est à dire Disney+)…
Pourtant The Beauty a tout pour plaire : drôle et sexy (voire cochonne), capable de poser côte à côte une scène de cul, le gore le plus absolu, et un drame familial autour du handicap…
A un tel talent, on demande forcément beaucoup.
* Starsky & Hutch, Drôles de dames, La Croisière s’Amuse, L’Île Fantastique, Pour l’Amour du Risque, Sept à la Maison, Charmed, Dynasty, Beverly Hills 90210, Melrose Place…
** Nip/Tuck, Glee, American Horror Story, American Crime Story, American Sports Story, Scream Queens, Feud, The Politician, Hollywood, Ratched, Monster…
posté par Professor Ludovico
L’ami Belphegues, célèbre explorateur et égyptologue – et statisticien par passion – tanne le Professore à la machine à café sur Black Mirror. Il a tout vu, ou presque. Le midi, il lui pitche les épisodes autour d’un pad thaï. Mais voilà, Black Mirror a un problème : c’est une anthologie d’épisodes, pas une série. Une série, on veut voir la suite et quand on a fini, on a déjà un plan de travail pour les dix prochaines années… Les séries, c’est de la cocaïne. Black Mirror, c’est du bœuf bourguignon, un truc très bon qu’on n’a pas envie de manger tous les jours.
Mais voilà, par un mystérieux trou noir (le PSG qui tente de remonter la pente face à Monaco, le Tournoi des Cinq nations et demie, la fin de la première saison reregardage de Twin Peaks… Soudain, un morceau d’espace-temps disponible. Pour que Belphegues foute la paix, on va regarder un épisode, en l’occurrence rattraper la saison 4.
Et là, la magie opère, toujours avec la même mécanique. On prend une innovation ou une crise actuelle, et on pousse le volume un peu fort : les abeilles vont disparaître, si on les remplaçait par des nanodrones ? On continue à pousser le potard, qu’est-ce qui se passe s’il y a plein de nanoabeilles un peu vénères ? Et quand on croit tout résolu, on pousse le truc à fond dans les dernières minutes pour stupéfier le spectateur.
Et évidemment, ça marche, nait immédiatement l’envie d’en voir un autre. Manie du collectionneur, maladie du complétiste, besoin absolu de cocher les petites cases d’ImdB ou de Betaseries…
Black Mirror n’est pas addictive. Mais les séries le sont.
vendredi 23 janvier 2026
Mitterrand Confidentiel
posté par Professor Ludovico
Le cinéma, c’est des maths, c’est de la physique. Il y a des axiomes et des théorèmes. Par exemple, Biopic = attitude révérencieuse vis-à-vis du personnage principal, ou Reconstitution Historique = dialogues irréalistes portés des personnages ni convaincus (ni convaincants) dans leur rôle pédagogique.
Bon bah, voilà les maths, ça marche toujours. Mitterrand Confidentiel = biopic pas clair sur Tonton + acting qualité français. Pas de point de vue : Mitterrand est-il un gars bien, un socialiste de pacotille, un amant merveilleux, un détourneur de teenager ? On ne sait pas ce qu’en pense Antoine Garceau, le « showrunner », terme autour duquel on met de gros guillemets, vu qu’il n’y a pas de show que le Antoine, il na pas l’air de runner grand-chose.
La série de quatre épisodes survit pour deux raisons ; la nostalgie des Années Tonton et d’avoir à sa tête un très grand acteur (Podalydès) époustouflant dans sa métamorphose : il imite mais ne singe jamais le grand homme… Aidé, il est vrai, par le meilleur dialoguiste de la série, Mitterrand François : « Je veux la rupture, la rupture avec le monopole », « Le nationalisme, c’est la guerre », « Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas »…
La colonne vertébrale de Mitterrand Confidentiel serait donc Tonton et ses femmes (Danielle, Anne). Mais voilà, le jeune Mitterrand (Baptiste Carrion-Weiss) est aussi séduisant et charismatique qu’un parpaing. Et ça pique un peu les yeux de voir Judith Chemla (Anne Pingeot) embrasser goulûment Podalydès en septuagénaire.
Ultime équation, à apprendre par cœur : Docudrama + Soap Opera = patatras…
mardi 6 janvier 2026
Pluribus
posté par Professor Ludovico
Il reste encore un peu de temps de cerveau disponible à Hollywood. Vince Gilligan, dont nous avions peu goûté le macabre Breaking Bad, fait avec Pluribus un retour tonitruant.
E pluribus unum, « un parmi plusieurs », n’est pas un choix innocent pour une série. Référence à la devise du sceau des Etats-Unis (en souvenir de l’intégration des 13 colonies fondatrices), elle sous-entend que l’union fait la force…
Sans dévoiler l’intrigue, qui tourne autour de la fin du monde, la série décale dans les grandes largeurs le cliché en partant, comme il se doit, d’un formidable personnage principal. Carol Sturka (Rhea Seehorn, explosive) est une écrivaine spécialisée dans la chick-lit. Plutôt insatisfaite malgré son succès, plutôt en pétard quand arrive la catastrophe.
A partir d’un principe qui, s’il était dévoilé ici, gâcherait tout, Vince Gilligan inverse tous les tropes de l’invasion et dénoue ce personnage-pelote en prenant tout son temps. C’est à dire en allant contre tous les principes narratifs (aller vite, rebondir, changer de pied…) Au contraire, le showrunner installe toutes ses scènes dans la durée. Ainsi, on verra une femme charger un avion, s’installer aux commandes, faire la check-list, démarrer le moteur 1, puis le moteur 2, puis le moteur 3, avant de finalement décoller.
Pourquoi perdre tout ce temps ? C’est en réalité un vrai parti-pris d’artiste : ce temps n’est pas perdu pour le spectateur : il réfléchit, et les questions (et donc les enjeux ) surgissent : le malaise s’installe. Pourquoi cette femme qui ne ressemble pas à un pilote se retrouve aux commandes d’un quadrimoteur ? Pourquoi ne parle-t-elle pas à la tour de contrôle ? Et où va-t-elle ?
Ce sentiment d’étrangeté, de gêne, nous met exactement au même endroit que Carol face à l’invasion. Vince Gilligan, lui, fait confiance à l’intelligence et à la créativité de ses spectateurs pour inventer la suite.
L’autre intérêt du show, c’est l’amas de sous-textes possibles. Derrière ses airs de ne pas y toucher, Pluribus est une série éminemment politique sur la normalité, l’unité, et ce que veut dire vivre ensemble.
Et il y apporte une réponse plutôt ambiguë. Faut-il vraiment être parfaitement unis ? Et avec qui, avec quoi au juste, sommes-nous d’accord ?
mardi 23 décembre 2025
The Narrow Road
posté par Professor Ludovico
Hollywood a fourni nombre de mélodrames mélangeant guerre et passion : Autant en Emporte le Vent, Tant qu’il y aura des Hommes, Un Eté 42, Pearl Harbour, Légendes d’Automne. Les spectateurs sont aujourd’hui bien en peine de trouver l’équivalent sur leurs écrans.
Mais voilà que Prime Video a la bonne idée d’adapter La Route Etroite vers le Nord Lointain, le chef d’œuvre de Richard Flanagan. Et Canal+, elle, a la bonne idée de l’acheter.
En cinq épisodes c’est l’adaptation réussie du roman fleuve qui coche toutes les cases. Beauté graphique et musicale, perfection de l’acting* et respect de l’histoire, et de l’Histoire.
A savoir, Le Patient Anglais meet Le Pont de la Rivière Kwai. La terrible construction du « chemin de fer de la mort » par des prisonniers britanniques et australiens, qui relia la Thaïlande à la Birmanie, à laquelle se superpose une histoire d’amour contrariée. Juste avant de partir au Front, Dorrigo Evans, un jeune chirurgien australien plein d’avenir (Jacob Elordi/Ciarán Hinds, tous deux au sommet), fait un mariage utile avec Ella, mais tombe en même temps amoureux d’Amy, la jeune épouse de son oncle.
Tout cela serait fort classique s’il n’y avait la patte raffinée de Justin Kurzel**, sa vision éthérée de la brumeuse Birmanie, et son traitement (affreusement réaliste) de(s) histoire(s) d’amour.
Car s’il a la poésie pour lui (jungle mystérieuse et plages australiennes) rien n’est à l’eau de rose chez Kurzel. Ni l’histoire d’amour, déroulée sur quarante ans, ni la vie au camp de prisonniers.
On pense immédiatement au meilleur Malick. Sa Ligne Rouge aussi explorait simultanément – comme un flux de conscience – le présent et le passé. On pense évidemment au Pont de la Rivière Kwai, qui serait ici modernisé. Car l’héroïsme est impossible : il n’y a au fond de la jungle, comme chez Primo Levi ou Lanzmann pour la Shoah, que de la chair humaine en bouillie qui tente de survivre.
Certes le roman était fabuleusement bon, mais traiter ces deux aspects avec la légèreté d’une plume n’est pas donné à tout le monde.
* Jacob Elordi (Euphoria), Ciarán Hinds (Rome, Game of Thrones), Olivia DeJonge, Heather Mitchell, Odessa Young, Show Kasamatsu (Tokyo Vice), Simon Baker (Mentalist, Margin Call)
** Réalisateur jusque-là peu remarqué d’Assassin’s Creed et d’un Macbeth avec Marion Cotillard