Il se passe en ce moment quelque chose de très étonnant. Une très vieille dame, très honorable au demeurant, vient de mourir. Les hommages affluent, ce qui est normal. Ce qui l’est moins, c’est la béatification. Elisabeth aurait paraît-il sauvé l’Empire Britannique, unifié son peuple, renforcé le Commonwealth, etc.
Un simple coup d’œil à votre journal favori suffira à vous indiquer le contraire. Brexit, enfoncement de l’Angleterre dans une insularité dangereuse, Commonwealth qui part en morceaux, sans parler des dominions (Ecosse, Irlande du Nord) qui veulent la quitter. Et que dire de sa famille, du divorce de la Princesse Anne, à la couleur supposée du bébé du Prince Harry, en passant par Andrew/Epstein ou Diana Spencer, qui fournit depuis soixante-dix ans un feuilleton à rebondissements.
C’est justement le point qui permet à ce fait divers de se retrouver dans CineFast. Ce que vend la monarchie britannique (comme d’ailleurs la plupart des monarchies occidentales), c’est un feuilleton. Les Sex Pistols l’avaient compris : « notre figure de proue n’est pas ce que l’on croit* ». La reine, la royauté sont des produits touristiques qui font affluer les touristes par millions, en particulier ceux qui se sont débarrassés le plus violemment de l’aristocratie. La Monarchie Britannique est un musée, une exposition à ciel ouvert sur notre passé, tout comme Versailles, ou Chambord. Nous oublions, l’espace d’un instant, que dans ce monde-là, nous étions dans les champs, et pas en train de lire CineFast.
Quand le Professore Ludovico tient ce discours oralement, il est symptomatique de constater que la plupart du temps, on lui cite The Crown. « En voyant la série, j’ai compris ce qu’avait vécu cette femme, ce qu’elle avait fait ! » Une fiction, voilà notre référence historique. Et c’est normal, on voit toujours plus de films qu’on ne lit de livres d’histoire. Pour ma part, j’ai adoré The Crown parce que ses créateurs avaient créé de formidables personnages. Aucune vérité historique là-dedans, même si Peter « Based on a True Story » Morgan prétend contraire. Si l’Angleterre a remonté la pente d’après-guerre, c’est qu’elle avait un gouvernement, une administration, un peuple. Si le Commonwealth a perduré, c’est parce que ces pays y voyaient un intérêt, pas parce que la reine saluait de sa petite main gantée le peuple australien. Si le peuple est uni, c’est parce qu’il croit que Britannia will rule again. S’il ne l’est pas, c’est qu’il n’y croit plus.
À titre de comparaison, Anne Hidalgo ou Valérie Pécresse ont plus fait pour l’humanité qu’Elisabeth. Qui n’a jamais rien fait, rien dit, tout simplement parce que c’était son rôle.
*God save the queen
The fascist regime
They made you a moron
A potential H bomb
God save the queen
She’s not a human being
And There’s no future
And England’s dreaming
Don’t be told what you want
Don’t be told what you need
There’s no future
No future
No future for you
God save the queen
We mean it man
We love our queen
God saves
God save the queen
‘Cause tourists are money
And our figurehead
Is not what she seems
Oh God save history
God save your mad parade
h Lord God have mercy
All crimes are paid
Oh when there’s no future
How can there be sin
We’re the flowers
In the dustbin
We’re the poison
In your human machine
We’re the future
Your future
God save the queen
We mean it man
We love our queen
God saves
God saves the queen
posté par Professor Ludovico
« Tout ce qui monte redescend », comme disait Shakespeare dans Pif Gadget, en tout cas dans une BD qui s’appelait Les Aristocrates.
OVNI(s) première saison jetait un coup de fraîcheur dans la production hexagonale. Fin des années 70, un ingénieur gaffeur du CNES est recasé au GEPAN, et finit par prendre à cœur la mission de traquer les petits hommes verts. Mais la deuxième et dernière saison est affublée des qualités et des défauts habituels de la fiction française. Côté qualité, une direction artistique irréprochable, (costumes, décor, musique…), un casting aux petits oignons*, et un très beau générique.
Qu’est-ce qui pêche ? Comme d’habitude ce qui coûte le moins cher, le scénario. Des dialogues indigents, ultra explicatifs, et des intrigues loufoques aussitôt amenées, aussitôt oubliées. On voit bien les scénaristes s’autocongratuler devant l’audace : « Pour cette deuxième saison, on pourrait faire apparaitre une gigantesque barbe-à-papa dans une centrale nucléaire ? ; Génial ! ça ferait des dialogues bien barrés, du style : « Eh, Didier, ce n’est pas moi qui aie volé la barbe à papa pour la redonner au shaman inuit ! » A ce stade, on voit qu’on a perdu Alice Taglioni…
OVNI(s) se contente en fait de sa loufoquerie, de son idée géniale et de la nostalgie 1975-1980. Le GEPAN, Temps X, Jean-Claude Bourret, Coup de Tête et Jean-Michel Jarre, Steven Spielberg et Rencontres du 3e type, Village People et Michel Sardou…
Tout ça ne fait pas une série. Dommage, c’était faisable.
*Melvil Poupaud, Michel Vuillermoz, Géraldine Pailhas, Quentin Dolmaire, Daphné Patakia…
jeudi 30 juin 2022
Justified (inside the coal mine)
posté par Professor Ludovico
Voilà c’est fini… « We dug coal together. » Après six années passées à Harlan County, il est temps d’en partir, si possible vivant, contrairement à ce que dit la chanson*.
Six années extraordinaires en vérité, passées en compagnie d’une galerie de personnages incroyables, interprétés de bout en bout par un cast parfait. De l’outlaw exalté Boyd Crowder à son frère ennemi, le Marshall Raylan Givens, de femmes fortes (fliquettes ou trafiquantes de drogue), de nazis rednecks paumés et de putes au grand cœur, de flics cowboys mais justes, de flics injustes et corrompus, de blue collars sortant de la mine aux pontes de la Dixie Mafia costumés Hugo Boss, le tout assaisonné de la plus belle bande de psychopathes que la télé nous ait donné à voir : Justified nous aura tout fait, sans téléporter son intrigue au-delà des 1 210 hectares du Comté de Harlan et de ses 29 278 âmes…
Six années, six arcs semblables, mais toujours passionnants, grâce à des rebondissements toutes les cinq minutes (sans une once d’irréalisme), mais surtout des dialogues étincelants, comme on en a jamais vu au cinéma ou à la télévision…
Justified est une merveille audiovisuelle, même si elle n’a pas l’épaisseur psychologique des Soprano, le discours politique de Sur Ecoute, la profondeur de Friday Night Lights. C’est une sorte de West Wing inversé, white trash, où le Mal aurait remplacé le Bien, le Peuple aurait remplacé l’Elite, et l’Avidité, le Bien Commun. Mais pour les mêmes raisons – ces personnages ont une âme – on les adore.
Justified est avant tout un divertissement, mais un divertissement profond et intelligent, fun et triste à la fois : tout simplement ce qu’on demande à une œuvre d’art.
Et c’en est une.
*In the deep, dark hills of eastern Kentucky
That’s the place where I trace my bloodline
And it’s there I read on a hillside gravestone
« You will never leave Harlan alive »
mercredi 22 juin 2022
The Boys
posté par Professor Ludovico
Oops. Voilà déjà la saison trois et on réalise qu’on ne vous a pas dit tout le bien qu’on pense de The Boys, la meilleure série du monde sur les super-héros, en tout cas pour les gens qui les détestent, comme le Professore Ludovico, ou plus simplement Alan Moore.
Tiré d’une BD qui a tout compris (signée Garth Ennis et Darick Robertson), le show part d’une idée simple : si les super-héros existaient, ils seraient traités comme des stars hollywoodiennes. Agents, comptes Instagram, audience, leur vie serait totalement instrumentalisée par le pouvoir, les médias, Internet…
À partir de ce point de départ, The Boys prend un parti-pris totalement trash (sexe + violence) mais qui, contrairement au cinéma d’un Tarantino, ne provoque que consternation et dégoût.
The Boys a l’intelligence de créer de formidables personnages, en réservant à chacun de ses super-héros (tous plus ou moins détestables) une backstory conséquente. On retiendra ainsi la performance hallucinante d’Antony Starr (déjà vu dans Banshee) qui interprète un incroyable Homelander, Captain America sociopathe et pourtant émouvant. Mais tous les acteurs sont extraordinaires, de Karl Urban en Butcher, viriliste chasseur de super-héros, Jack Quaid, son assistant puceau ou Elisabeth Shue, la patronne maternante des Sept…
Ces Boys ne nous vengent pas seulement de vingt ans de films Marvel, c’est avant tout une très grande série sur Hollywood, le star system, les médias et les réseaux sociaux : le monde d’aujourd’hui.
Indispensable.