[ Les gens ]



vendredi 17 juillet 2026


Noblesse Oblige
posté par Professor Ludovico

C’est le genre de film dont tout cinéphile à entendu parler, Noblesse Oblige : « Mais oui, c’est quoi ce truc ? Eh ben c’est le film avec Alec Guiness qui joue 8 rôles ». Alors évidemment le Cinefaster se sent obligé de cocher la case ; on regarde quand ça passe sur Arte.

Bon c’est pas terrible, Noblesse Oblige. Guiness n’est pas le rôle principal, mais incarne – ce qui devait faire beaucoup rire à l’époque (1949) – les huit victimes : un amiral, un révérend, une lady, etc.

Le tueur, bâtard parvenu qui veut venger sa mère et récupérer le titre de Lord d’Ascoyne, est joué par le ni drôle ni charismatique Dennis Price.*

Sinon le film est plutôt mauvais esprit ; l’ascension amorale d’un petit via l’élimination de toute une grappe de la Haute, tous insupportables. Pas un pour rattraper l’autre, ni le tueur, ni sa chérie, ni l’époux de celle-ci… ni, encore moins, les victimes. Le final est assez plaisant, mais, sous la main d’un Mankiewicz ou d’un Preminger, cela aurait fait des étincelles.

Là, c’est quand même très vieillot…

*Il a d’ailleurs fini dans des nanars, genre La Griffe de Frankenstein




lundi 13 juillet 2026


Sam Neill, une présence
posté par Professor Ludovico

Ce n’était pas le meilleur acteur de sa génération, loin de là… Il a souvent interprété des personnages falots, mais sa simple présence dans une forte proportion de notre panthéon cinématographique suffit à signifier la perte.

C’est une raison bien anecdotique (il y a d’autres malheurs dans le monde) mais voilà, c’est comme ça, un seul être vous manque et tout est dépeuplé : L’Antre de la Folie La Leçon de Piano, À la poursuite d’Octobre Rouge, Event Horizon, Calme Blanc, Jurassic Park, Les Tudors…

Sam Neill est mort ce lundi, et on est triste.




lundi 13 juillet 2026


Brion Gysin, final cut
posté par Professor Ludovico

Vient de se terminer au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris une expo un peu mineure sur l’œuvre de Brion Gysin, poète, écrivain et peintre américano-canadien des années 50*. Mineure mais importante aux yeux du Professore. Brion Gysin était un des artistes phares de la Beat Generation, dont le Ludovico admire le Grand Prêtre, William Burroughs, auteur du Festin Nu souvent cité ici. Le héros du Ludovico était l’ami de Gysin, et il bénéficia de sa plus grande invention, le cut-up.

Une méthode qui consiste à découper des pages dans le journal du jour, une pièce de Shakespeare, ou les résultats du foot, et de les coller ensemble pour voir le résultat. Cela fascina Burroughs. Au « Beat Hotel », hôtel miteux mais accueillant de la rue Git-Le-Cœur, il termina ainsi son Naked Lunch.

L’influence de cette anecdote est secrète mais immense. De nombreuses chansons ont été écrites avec cette technique, de Bowie à Radiohead en passant par les Stones**. L’expression Heavy Metal vient aussi de cette association d’idée, tout comme Soft Machine, qui donna le nom d’un groupe. Mais surtout, cette libération du langage (dont Burroughs pensait que l’humanité était esclave***) allait porter des libérations bien plus grandes, celles de Mai 68.  

Pour le cinéma, l’influence est moins claire. L’art du cinéma consiste déjà à couper et coller des scènes qui ne se ressemblent pas. Le collage, qui vient aussi des Surréalistes, Lettristes et autres Dadaïstes, a eu pour première influence leurs héritiers : les Situationnistes de Guy Debord, et notamment l’adaptation cinématographique de La Société du Spectacle. Dans le cinéma plus « commercial », d’autres réalisateurs s’en sont emparés, au moins ponctuellement : Nicolas Roeg (Performance, L’Homme qui Venait d’Ailleurs), Antonioni (Zabriskie Point), et bien sûr Godard (Pierrot le Fou,  One+One, son cut-upissime doc mélangeant enregistrement des Stones et Black Panthers).

Le cut-up, c’est la métaphore même de la culture. Pas la culture avec un Grand A, mais bien la culture de chacun, qui fonctionne par association d’idées. On se promène d’influence en influence, de héros en héros. Le Ludovico a commencé avec Pink Floyd, Bowie et les Stones, trois chemins qui puisaient à la même source, William Seward Burroughs. Le lire menait à d’autres recommandations : Shakespeare et Paul Bowles, Hassan ibn al-Sabbah et les Maîtres Musiciens de Jajouka, et aussi… à Brion Gysin.

Pour payer ses dettes, Ludovico se rendit à l’expo. La boucle était bouclée…

*Brion Gysin, Le dernier musée
**Moonage Daydream, Scary Monsters, Kid, Casino Boogie…
*** « …To travel in space, you must learn to leave the old verbal garbage behind. God talk priest talk mother talk family talk party talk country talk. You must learn to exist with no religion no country or no allies. You must learn to see what is in front of you with no preconceptions. If you want the world you could have in terms of discoveries and resources now in existence, be prepared to fight for that world… To fight for that world in the street… »
William S. Burroughs « Academy 23 »




vendredi 3 juillet 2026


Fandom, du cinéma ou du camping ?
posté par Professor Ludovico

Roger Ebert, un des grands critiques américains, et l’un des plus populaires* a écrit un texte intéressant à l’occasion d’une critique de Fanboys, la pochade de Kyle Newman sur les fans de Star Wars.

« En réalité, beaucoup de geeks sont avant tout fans… du fandom ! Leur maîtrise de l’univers de Star Wars ou de Star Trek est un outil au service de leur propre dévotion. Car quand on campe pendant des jours pour être le premier à voir un Star Wars, c’est qu’on aime plus le camping que le cinéma ! 
Ce fandom extrême est, d’une certaine manière, une couverture de survie pour asociaux, un substitut aux compétences relationnelles. Pas besoin d’improviser une conversation : vous êtes Luke Skywalker, elle est la Princesse Leia : vous savez déjà quoi vous dire.
L’obsession fandom est un cache-sexe. Si vous savez tout sur votre niche pop, pas besoin de s’intéresser à quoi que ce soit d’autre… Parler avec ces gens-là est terriblement ennuyeux : ils posent des questions dont ils connaissent toujours la réponse. »**

De cette attaque, le Professore Ludovico se sent à la fois visé (comme geek) et concerné (tout aussi énervé par les monomaniaques). Mais cela résonne avec quelque chose de très profond, que le Professore prend pour chose acquise : le langage ne sert pas à unir les gens, mais au contraire à les séparer ou les clanifier.

Ce n’est pas pour rien que les métiers créent des jargons, les campagnes leur patois, les religions leurs termes ésotériques, et les passions, leur propre vocabulaire. Prenez le PMU, ou les jeux de rôles : tous deux rêvent d’élargir leur public, de faire découvrir le plaisir des courses hippiques, ou le monde fascinant de Warhammer…

Mais pour autant, dès qu’une tentative de simplification est proposée, pari simplifié ou kit d’initiation, les hardcore gamers/turfistes crient au scandale. Parce qu’en réalité, le jargon est l’obstacle à franchir, le rite initiatique indispensable pour être autorisé à entrer dans le club. Tu dois te taper les règles de Donjons et Dragons, tu dois savoir lire la musique d’un cheval***… Il est notable d’ailleurs de constater que, quand deux fans se rencontrent, les premiers mots sont souvent des allusions à leur passion commune, comme un mot de passe ou un signe de reconnaissance…  Les rôlistes s’appellent fréquemment par le nom de leurs personnages, les fouteux par le nom de leur joueur favori…

Le langage ne sert donc pas à se faire comprendre, mais à se relier entre communautés, tout en excluant ceux qui n’en font pas partie.  

Au début des années 80, le Ludovico n’était pas Professore mais élève au lycée Louis Bascan de Rambouillet. Attendant le bus qui devait le ramener au foyer familial, des Premières C jouaient avec des dés bizarroïdes sur le trottoir. « C’est quoi votre truc ? » osa-t-il s’enquérir. La réponse fut cinglante : « T’as lu Seigneur des Anneaux ? Non ? Reviens-nous voir quand tu l’auras fait… » Il fallait donc lire 1000 pages pour avoir le droit de jouer à Donjons & Dragons.

Ce que le Professore Ludovico fit, évidemment…  

*Ebert a popularisé à la télé le « Two thumbs up » avec son collègue Gene Siskel (s’il levaient les pouces en l’air tous les deux, il fallait aller voir le film…)

**“A lot of fans are basically fans of fandom itself. It’s all about them. They have mastered the Star Wars or Star Trek universes or whatever, but their objects of veneration are useful mainly as a backdrop to their own devotion. Anyone who would camp out in a tent on the sidewalk for weeks in order to be first in line for a movie is more into camping on the sidewalk than movies. Extreme fandom may serve as a security blanket for the socially inept, who use its extreme structure as a substitute for social skills. If you are Luke Skywalker and she is Princess Leia, you already know what to say to each other, which is so much safer than having to ad lib it. Your fannish obsession is your beard. If you know absolutely all the trivia about your cubbyhole of pop culture, it saves you from having to know anything about anything else. That’s why it’s excruciatingly boring to talk to such people: They’re always asking you questions they know the answer to.”

*** Ses dernières performances, réduite à un code à déchiffrer « 6h9h4h(15)4s1hAs2s1h »




lundi 1 juin 2026


The Big Lebowski
posté par Professor Ludovico

Que faire quand la semaine a été rude ? Quand on a connu le gros stress au boulot, et qu’on rentre crevé parce que le TGV a été retardé par des petits rigolos montés sur les caténaires ? Et bien on se (re)mate l’imputrescible Big Lebowski

Tâche indispensable, car le grand Lebowski fut petit à sa sortie. Incompris par le public, la critique, (et le Professore !), le film – et son génie – sont devenus limpides aujourd’hui.

Il faut dire que l’intrigue n’est pas claire de prime abord, vaguement inspirée du Big Sleep (Le Grand Sommeil, chef d’œuvre tout aussi impénétrable de Howard Hawks). En deux mots, des truands ont confondu Jeffrey Lebowski (le Dude) avec un autre Lebowski, riche magnat de Beverly Hills. Voilà notre Dude mêlé bien malgré lui à une affaire d’extorsion. Bunny, la femme du magnat, est enlevée : El Duderino est chargé de remettre la rançon. Mais tout se complique, et va aller de mal en pis, comme il se doit.

Croisement d’une parodie de l’univers de Chandler (Raymond, pas Bings) avec la culture soixante-huitarde, The Big Lebowski n’est pas fourni avec son habituel privé hardboiled (Humphrey Bogart), mais plutôt avec le slacker Jeff Bridges, qui a de loin notre préférence.

C’est incontestablement LE grand rôle de cet immense acteur, assez sous-estimé*. Dans The Big Lebowski, IL EST Lebowski, le Dude, laissant l’impression tenace qu’il se joue lui-même**, un californien ultracool et fainéant rescapé d’un Mai 68 de fantasme, et sur qui tout semble glisser comme les White Russian, ces cocktails café, crème et vodka qu’il enfile avec une belle constance.

On le verra donc faire (ce qui est la base de la tragédie ou de la comédie) tout ce qu’il ne faut pas faire : réclamer son tapis à un odieux richard, accepter d’être son négociateur, ou coucher avec sa fille…

A la revoyure, le film dévoile sa mécanique de précision, cascade de problèmes montée comme un coucou suisse. Mais le film est avant tout une galerie de rôles incroyables, à qui les Coen offrent des scènes qui sont devenues depuis des sommets de la carrière de chaque acteur : John Goodman en Walter Sobchak, vétéran du Vietnam (et goy mythomane); Julianne Moore en artiste bohème, précieuse et nymphomane, Philip Seymour Hoffman en factotum coincé.

S’ajoute une pelotée de rôles annexes, Sam Elliott en chœur grec western, David Thewlis en artiste post moderne***, Ben Gazzara en producteur porno, une véritable actrice porno (Asia Carrera) qui joue quelque part son propre rôle dans le beaver movie Logjammin’, sans oublier les nihilistes Peter Stormare, Flea et Aimee Mann****…

Steve Buscemi, dont la carrière venait de décoller, trouve ici un rôle à son immense mesure, souffre-douleur discret et timide qui subit les foudres de Sobchack : « Shut the fuck up, Donny! »

Et puis, évidemment, last but not least, John Turturro, dans le rôle qui le rendit célèbre***** ; Jesus Quintana, champion de bowling et pédophile, pratiquant le cunnilingus sur sa boule de bowling tandis que les Gipsy Kings reprennent Hotel California !

Autant dire que cette phrase résume non seulement la folie Lebowski, mais aussi tout le cinéma des frères Cohen. A savoir un mélange des obsessions – et des rêves Americana – de ces Beaucerons US, eux qui sont nés à Saint Louis Park, Minnesota. Le Los Angeles des Eagles, le western et la country de Hank Williams, Esther Williams et Bob Dylan, assaisonné d’un goût peu commun pour l’absurde et le kafkaïen…

Car The Big Lebowski, c’est l’éternelle comédie des idiots, la saga des sans grade, la tragédie des losers qui a fait l’essentiel de la geste coenienne. Ici tout finit bien, comme le dit le Stranger : « It was a pretty good story…»

Mais avant, le film aura enchaîné les morceaux de bravoure, qui sont presque tous devenus des memes. Le bowling Turturro, les devoirs scolaires du petit Larry (« Is this your homework, Larry? ») et le pétage de plombs afférent (devenu culte à cause de la censure******), la séquence onirique/ballet Esther Williams, et le « Mark it zero ! » comminatoire de Walter Sobchak…

Car le film est devenu un véritable culte, célébré annuellement par des conventions ; les Lebowski Fest rassemblent des fans qui évidemment, jouent au bowling et s’affrontent à coup de citations du film : « The Dude abides » et autres « Nobody fucks with the Jesus»…

Tout cela est copieusement analysé dans l’excellent livre de Bill Green, Ben Peskoe, Scott Shuffitt et Will Russell, I’m a Lebowski, You’re a Lebowski.

Le film, lui, ne cesse d’être réévalué, et pour cause : il ne vieillit pas, il ne vieillira jamais.

* La Dernière Séance, Le Canardeur, King Kong, La Porte du Paradis, Tron, À Double Tranchant, True Grit, tout de même…

** Même s’il n’est pas basé sur lui, le rôle fut écrit pour Bridges. Pour l’anecdote, il porte ses propres sandales et son gilet de laine.

*** Qu’on retrouvera dans la série Fargo en mafieux monstrueux.

**** Flea, bassiste des Red Hot Chili Peppers et Aimee Mann, musicienne notamment de la BO de Magnolia.

***** Pour l’anecdote, John Turturro sortit assez fâché du tournage. Convaincu qu’il avait décroché un des premiers rôles, il découvrit que son rôle ne tenait que quelques minutes à l’écran. Des années plus tard, Turturro reconnaîtra que cette scène hallucinante l’avait inscrit pour toujours au panthéon du cinéma…

****** La version cinéma « This is what happens when you fuck a stranger in the ass! » est devenu le cryptique «This is what happens when you find a stranger in the Alps! » pour passer à la télé.




dimanche 31 mai 2026


Le sourire carnassier de Marquinhos
posté par Professor Ludovico

L’an dernier, il pleurait. Cette année, il est allé consoler son compatriote Gabriel immédiatement après son penalty raté, penalty qui permit au PSG de rester sur le piédestal de l’Europe du Football. Voilà des choses que la télé ne montre plus, toute concentrée qu’elle est sur la coupure pub, le journal de 20h ou que sais-je encore.

Instagram a pris ce rôle : montrer les coulisses, l’avant, l’après, le hors-champ. En scrollant, on a pu ainsi voir l’embrassade de Vitinha et de Pacho ou les larmes de Raya…

Pendant ce temps, la télé a quand même montré quelque chose d’intéressant, Captain Marquinhos parti chercher sa deuxième coupe. Plus de pleurs. Marqui arborait le sourire du guépard qui vient de dévorer sa proie. Et c’était bien de voir ça, plutôt que les discours lénifiants d’après-match marketés par le Qatar*.

Car oui, le sport est cruel, le sport est le spectacle de la cruauté. De toute éternité, l’humanité a besoin de sacrifices. Des gladiateurs aux corridas, on est passé à la NFL et à Roland Garros. Mais il y a toujours un matador, et une bête qui est tuée. Avant-hier c’était Djokovic, toréé pendant cinq sets par Fonseca, son élève. Djokovic vomissait aux changements de côté. Exsangue, il a fini par s’écrouler dans le sable brûlant de la Porte d’Auteuil, la bave aux lèvres.

Hier c’était Arsenal. Un combat serré, interminable, la plupart du temps sans intérêt. Puis, comme un pouce baissé par les Dieux, Gabriel rata son cinquième penalty.

Dans ce sport si injuste qu’est le football, on put y lire une forme de justice immanente. Arsenal, une fois son but marqué, avait refusé le combat pendant une heure. Espérant répéter le génial cattenaccio imposé par Mourinho à l’Inter en 2010, dans sa demi-finale gagnée contre le Barça. Un football moche mais efficace contre la maestria du FC Barcelone de Guardiola.

Mais cette fois-ci, ce fut le beau football de Luis Enrique, fait de pressing et de gestes techniques inouïs, qui l’emporta.

Malheur aux vaincus.

* « Amusez-vous, mais avec modération ! » ; consigne respectée à la lettre par les émeutiers dans Paris…




vendredi 22 mai 2026


Soleil Levant
posté par Professor Ludovico

C’était une époque de panique. En 1990, Sony avait racheté la Columbia, et c’était une tragédie. La revanche des Japs, Pearl Harbor : Renaissance, les faces de citron allaient manger tout cru l’Amérique post-reaganienne à coup de jeux vidéo, de téléphones portables, et de CD-Rom.

Evidemment ça n’est pas arrivé, car Hollywood, telle la Baleine, avale ses acheteurs et les recrache sans changer d’un iota, comme ce fut le cas plus tard avec Vivendi et Pierre Lescure.     

C’est tout l’intérêt de Soleil Levant, adaptation du livre parano de Michael Crichton par Philip Kaufman, surtout connu pour L’Etoffe des Héros.

Depuis 1993, ce film traîne dans la tête du Ludovico depuis que le Prince d’Avalon, en pleine nippophobie, avait adoré le film en salle. Aujourd’hui, c’est avec le plaisir du 14ème degré qu’on regarde Soleil Levant.

Le film est extraordinaire, aussi bien dans sa forme eighties, sa scénarisation bancale, que dans son propos ouvertement raciste. Ce qui réévalue évidemment à la hausse – le dira-t-on jamais assez – les films Michael Bay de la même époque avec les mêmes acteurs (The Rock et Armageddon), qui eux, n’ont pas pris une ride, sont autrement plus beaux, et autrement plus intéressants…

Donc si vous voulez une bonne dose de clichés racistes et sexistes sur les Japonais, des Américains bienveillants qui cherchent à comprendre la culture nippone tandis que des conglomérats sournois veulent mettre la mains sur les semiconducteurs made in america*, des ascenseurs qui parlent et des yakuzas rigolos, si vous voulez voir un noir (Wesley Snipes) sidekick comique d’un blanc qui sait tout (Sean Connery), si vous voulez voir 90% de Tatjana Patitz, ou retrouver Ray Wise sans Laura Palmer, courez acheter des popcorns…

Et lancez le laserdisc !

*Les très justement nommés MicroCon…




jeudi 21 mai 2026


Back to the future?
posté par Professor Ludovico

On s’était déjà interrogés, avec Marvel, sur la péplumisation du cinéma américain, mais un autre indice de cette régression 50s – cette fois-ci française – vient d’être donné avec la déclaration de Maxime Saada. Après la pétition des artistes contre la « fascisation » de Canal+, le retour smashé de son DG vaut son pesant de cacahouètes. Certes, nos amis artistes « professionnels de la profession » n’ont pas fait dans le subtil, mais ils ne le font jamais.

Mais qu’un Directeur Général réagisse ainsi, on ne s’y attendait pas. Faire une Liste Noire façon McCarthy est non seulement dangereux, mais inutile. Que cette réplique soit sur ordre ou pas, elle est stupide. Canal+ a besoin du cinéma (il y est même obligé par la loi), et le cinéma a besoin de Canal+.

Et les artistes ont le droit de dire des bêtises, ils sont même payés pour. L’art n’est pas une entreprise, même si le cinéma est une industrie. Ses travailleurs sont particulièrement doués à quelque chose (faire une lumière, prendre un son, dire un texte), et on les paie très chers pour ça. Ils n’appartiennent pas, ne sont pas salariés de l’entreprise Canal+. Ce ne sont pas des collaborateurs qui dénigrent leur entreprise, mais des indépendants, libres de dire ce qui leur chante. C’est la prérogative même de l’Artiste.

Dans le même temps, on est tombé sur deux films américains, aux antipodes l’un de l’autre. Jurassic World : Renaissance de Gareth Edwards (définitivement perdu pour la science) et Apocalypse Now : final cut de Coppola, perdu, lui en 1979.

Ces quelques minutes de Renaissance (pas celle des Medicis, mais plutôt un bateau chassant un mega-dino marin) font penser aux vieux films de Ray Harryhausen (Jason et les Argonautes, 1963) où tout sonne faux, malgré les millions de dollars de CGI. Dans les vieux films d’Harryhausen, la poésie était là, au moins… Sans minimiser le travail de titan des milliers de compositeurs CGI, esthétiquement c’est horrible. La mer est en plastique, le bateau en carton-pâte, et quand il se fracasse sur un rocher, on n’y croit pas une seconde…

Quelques jours plus tard, CanalBolloré+ diffuse le méprisable Final Cut d’Apocalypse Now. On sait tout le mal que le Professore pense de cette extorsion marketing, mais c’était justement la pénible scène de la plantation française. La très bonne Aurore Clément y joue exceptionnellement comme un pied ; quant à la séquence, elle dé-subtilise le propos du chef-d’œuvre originel.

Mais voilà, une fois passé ce mauvais moment, on retombe dans la brume, le bateau file vers le Laos, les flèches volent et sur la terrifiante musique de Carmine Coppola, on arrive au camp de Kurtz… « Etes-vous un assassin, Willard ? Non, vous êtes un garçon de courses, envoyé par des épiciers encaisser la facture ».

A nouveau, un film parle à notre cerveau…




vendredi 15 mai 2026


Le Bus
posté par Professor Ludovico

Enfin.

Seize ans après, Netflix remet l’église au centre du village. Nous n’étions pas nombreux en 2010 à soutenir Patrice Evra, Nicolas Anelka, et Frank Ribéry contre Raymond Domenech, Jean-Pierre Escalettes et Roselyne Bachelot. Pas nombreux à défendre ces « caïds de banlieue », cette « racaille millionnaire » qui osait faire grève. Et perdre cette Coupe du Monde qui nous était due.

Car ces joueurs étaient des champions. Evra, meilleur arrière gauche au monde, capitaine de Manchester United, vainqueur de la Ligue des Champions. Anelka, gros buteur de Chelsea, Ribery, star du Bayern etc. Comment se fait-il, dans un sport collectif, que des joueurs géniaux deviennent nuls ? Qu’ils enchaînent les contre-performances, perdent l’Euro ? La raison est toujours la même, quel que soit le sport : l’entraîneur n’a pas réussi à créer un groupe.

Et dans les faits, Domenech était alors un sélectionneur haï, comme il avait été un joueur haï pour sa brutalité. Vilipendé pour son manque de résultats, pour ses déclarations à l’emporte-pièce « J’ai vu des belles choses », pour son indécente demande en mariage à l’issue de la défaite à l’Euro

Pourtant, ce n’est pas ce qu’on va reprocher à Domenech dans ces fameuses heures de Knysna. Car tout se renverse après France-Mexique. Anelka ne rentre pas à la deuxième-mi-temps, la France perd et le lendemain, la Une de l’Equipe titre « Va te faire enculer, sale fils de pute » attribué à Nicolas Anelka. Voilà le joueur exclu de la Sélection, il rentre en France. Les joueurs menés par Evra font la fameuse grève de l’entrainement, tout cela inverse les rôles et transforme le coach et la FFF en victime de voyous immatures.

Le Bus de Netflix fait enfin la lumière sur tout cela, et les acteurs parlent. Les joueurs (Evra, Gallas, Sagna), la presse (Vincent Duluc, Sébastien Tarrago) mais surtout les institutionnels (Domenech, Bachelot et François Manardo, l’attaché de presse de la FFF…)

Ces mensonges, ces manipulations étaient suspectées, mais en voici la preuve. Anelka n’a jamais prononcé ces mots (c’est Domenech lui-même qui le dit, face caméra « Il m’a tutoyé , ça m’a énervé… » sic !) Il n’y a pas eu de traître au sein de l’Equipe de France : la presse s’est enflammée sur une ambiguïté de Ribery (sur un terrain déjà bien inflammable, il est vrai.)

Et surtout, la récupération politique a commencé. Le football, mouchoir habituel des passions mauvaises, comme le dit Eduardo Galleanao*, est sorti de la poche des politiques…

Le témoignage de Roselyne Bachelot est tout à fait éclairant sur le sujet. Après la grève, elle se rend en urgence en Afrique du Sud et tient un discours très émouvant de fermeté, selon les mots mêmes des joueurs. Une maman, aimante, qui vient les gronder : « Quelle trace voulez-vous laisser ? », conclut-elle. Et ça fait son effet : « Enfin un discours d’entraineur ! », commente Evra aujourd’hui. Mais deux jours après, la même Bachelot à l’Assemblée Nationale les traite de « caïds immatures » ; opportunisme crasse du politique**, et stupéfaction des intéressés. Le cliché est en réalité trop beau pour ne pas être instrumentalisé : quelques pauvres blancs pur sucre (Gourcuff, Domenech…) harcelés par des voyous issus de l’immigration (Anelka, Evra, et… Ribery, le musulman converti). Le cirque peut commencer.

Pourtant rien de tout cela n’est vrai, rien de tout cela n’est arrivé. En confiant imprudemment son journal intime à Netflix, Domenech montre son vrai visage d’égocentrique, paranoïaque obsédé qui aime la provocation permanente : « Gourcuff est un autiste complètement con », « Anelka est un gros con », ses joueurs « des abrutis, de vrais connards ». Manipulation de Netflix ? Même face caméra, Domenech continue : « Si Gallas est capitaine, moi je suis général » « La lettre ? Je ne pouvais pas croire qu’ils l’avaient écrite, il n’y avait pas de fautes d’orthographe ! »…

Domenech a toujours été en roue libre, et il aurait dû être viré bien avant. Si l’Equipe de France était en finale de la Coupe du Monde 2006, c’était grâce au retour de Zidane. Si elle l’a perdu, c’était à cause du coup de boule de Zidane. Tout cela avait caché l’impréparation, la bêtise manipulatoire de son Sélectionneur. Mais la FFF s’est entêtée pendant quatre ans, sans voir que l’iceberg Knysna pointait à l’horizon.

Il y a aussi des beaux moments dans ce Bus : la larme d’Evra pendant la Marseillaise, celles de Deverne, le préparateur sportif, seize ans après, qui montre ces vies abimées (et celles de leurs familles) par le scandale. Ces gens gagnent certes des millions mais personne, absolument personne, ne mérite l’injustice. Le football, une fois de plus, révèle les fractures de notre pays qui rêve de trouver des boucs émissaires aux malheurs qu’elle s’est elle-même créés.

Le mouchoir, les larmes, encore et toujours.

* Le Football : Ombre et lumière, Eduardo Galleanao
**Comme par hasard, la très télégénique Roselyne 2026 refuse dans le documentaire de commenter cette dernière déclaration. 




mardi 5 mai 2026


Les Rayons et les Ombres, dernière ?
posté par Professor Ludovico

Bon, on veut pas en remettre une couche, mais quand même… Si le sujet vous intéresse – et si vous avez du temps devant vous – jetez un œil sur la vidéo de MicroCiné sur le Giannoli avec François Bégaudeau, ça vaut le coup.

Plutôt que dénigrer Giannoli, ou s’y attaquer politiquement, Bégaudeau démonte très rationnellement le film pièce par pièce et en dévoile la malhonnêteté. Quelques exemples :

  • Giannoli dit que Luchaire est une ordure. Pourtant, il ne montre que les actions positives du personnage : protéger sa fille, ne pas dénoncer des résistants, sauver une famille juive…
  • Il utiliser sa fille comme narratrice, ce qui crée une distance (l’innocente fille qui aime son père). Faire le portrait de Luchaire, et seulement de Luchaire, aurait forcément durci le propos. Cette narratrice, étonnamment lucide sur son père et sur elle-même (tout le contraire de la vraie Corinne Luchaire, by the way) excuse ses actes et gentillise le propos. Une fille parle de son papa, voilà qui arrondit les angles et rend le film inoffensif, ce qu’il ne devrait pas être. C’est d’autant plus drôle que Giannoli prétend partout « affronter courageusement le problème de la Collaboration ».  
  • Le film est par ailleurs très confortable, rien de gênant n’est montré :  ni rafles, ni Gestapo, ni Miliciens en action (à part une unique séance de torture)*
  • Par contre, Giannoli exhibe les innombrables souffrances des Luchaire : toux, glaires et sang.
  • « Il nous reste le cinéma » : la phrase culte du final, comme si le cinéma était un bloc, comme si le cinéma pouvait, lui, rester pur. Il y a pourtant eu pendant la guerre un cinéma collaborationniste.
  • Avec Les Rayons et les Ombres, on n’a pas un film sur la Collaboration, mais un film de Collaboration, avec les clichés qui vont avec (une fausse scène avec Céline, seul écrivain collabo à peu près connu du public, et l’inévitable orgie, avec filles en porte-jarretelles et casquettes de la Wehrmacht…**)

Ici s’arrête – sous réserve d’informations nouvelles portées à la connaissance du Professore Ludovico – la persécution du pauvre Xavier Giannoli …

*Bégaudeau développe à ce moment-là le point de vue de CineFast sur l’adaptation impossible de Dune : quand on fait un film de cette dimension, avec le budget afférent, on ne peut pas faire un film inconfortable ou clivant…

** Comme dans l’autre grand film sur la Collaboration : Papy fait de la Résistance




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