[ Les gens ]



mercredi 16 septembre 2026


Catherine Ringer
posté par Professor Ludovico

Catherine Ringer est décédée et c’est un pan entier de nous qui disparaît. On pourrait s’arrêter au fait générationnel. Pour nous qui n’avions ni Golf GTI ni chaussettes Burlington, Les Rita Mitsouko était NOTRE groupe, celui qui se distinguait du fast food 80s, Image et autres Partenaires Particuliers. Ils se distinguaient, et permettaient de nous distinguer.

Mais vu l’ampleur des hommages qu’elle reçoit, on comprend qu’il s’agit de bien plus que cela. Avec Fred Chichin, Les Rita Mitsouko ont réussi quelque chose d’exceptionnel : avoir du succès et rester purs. À vrai dire, il n’y a pas d’autre exemple ces quarante dernières années d’un tel accomplissement.

Lors de leur première interview en 1980, alors qu’ils n’ont encore sorti aucun disque, Les Rita Mitsouko affichent l’ambition de « sortir de l’artisanat pour passer à l’industrie ». C’est à dire, faire un disque. La journaliste, choquée de cette déclaration trop mercantile, pas assez « artiste », rétorque que « L’artisanat, c’est bien, non ? » Et Ringer de répondre, comme un programme : « On peut rester artisan dans l’Industrie ». En quarante ans, les Rita ne feront que ça. Avoir du succès et rester à la marge, ne jamais se répéter, toujours chercher à faire quelque chose de neuf. Pas un disque des Rita dont on souhaite qu’il soit le dernier.  

Mais aussi, vendre des millions de disques et ne jamais être récupéré. Pas de discours moralisateur, pas de tournée des Enfoirés, pas de scandales de couple ou de business. Leur passé tumultueux (porno, drogue, prison) n’a jamais été un obstacle pour eux. La raison : un succès arrivé sur le tard qui ne leur a pas tourné la tête. Nous avons eu la chance, avec A.G. Beresford, de discuter à la bonne franquette après un concert, en 1984 au Palace (de Cabourg !). Ils nous avaient confié avoir placé, en bon pères de famille, le million de francs gagné avec Marcia Baila dans leur appartement. Dans le même temps, leurs amis Florent Pagny et Vanessa Paradis (alors en couple), avaient tout claqué et se retrouvait en redressement fiscal…

Personnellement ou musicalement, Ringer restera toute sa vie une femme implacable, droite dans ses bottes mais fluide, refusant d’être enfermée dans quoi que ce soit. Capable de passer des Sparks à Johnny sans passer pour une beauf, de refuser les insultes de Gainsbourg (et le rapport de force induit, entre débutante et idole), d’interpréter à sa façon une Marseillaise d’exception pour la loi sur l’IVG sans se faire récupérer par Emmanuel Macron… Elle a chanté Oum Khalsoum et Edith Piaf, fait Taratata et Drucker, les Rita avec et sans Chichin. Rare groupe avoir eu une carrière et une reconnaissance internationale, ils n’ont pas lyophilisé leur musique pour autant. Le Petit Train en est l’exemple le plus frappant. Les Rita en sari feront danser toute la France avec une chanson sur la Shoah sans provoquer ni scandale ni moquerie…

Les Rita Mitsouko n’étaient pas des techniciens, c’étaient des punks adeptes du bricolage (il faut les voir, dans Soigne ta droite de Godard, enregistrer dans leur salle de bains). Catherine, c’était l’anti-Céline Dion, l’anti-Star Academy. L’émotion avant tout, et tant pis pour la technique. Mais comme Dylan, c’était une voix reconnaissable entre mille, gouailleuse et parisienne.

Catherine Ringer, c’était la France.




lundi 14 septembre 2026


Céline Dion et les frères Gallagher
posté par Professor Ludovico

On ne croit plus à rien aujourd’hui. Ni à Dieu ni au communisme. Pourtant, au moment où l’on célèbre la « réconciliation » des frères Gallagher et la « guérison* » de Céline Dion, il reste néanmoins un mystère : la croyance dans le baratin du star system. Le spectateur de foot qui se gausse du discours d’après-match (« Il va encore falloir travailler ») acquiesce gentiment à la star américaine qui assure que « travailler avec James Cameron était un enchantement ».

Dès que l’on s’intéresse un tant soit peu à Hollywood / Tin Pan Alley (ou leurs équivalents français), on sait que l’Industrie est comme toutes les autres : des patrons et des ouvriers, des salaires et des contrats, des galères et des contraintes. Non, ce rôle n’a pas été écrit pour toi, il a été proposé à trois acteurs avant…  Oui, c’était l’enfer sur le tournage de Titanic… Non, les fameuses cascades de Tom Cruise ne sont pas totalement « réalisées sans trucage » et sont même améliorées bien d’images de synthèse… Oui, Keith Richards méprise Jagger, et oui, il le lui rend bien…

En 1980, Malcom McLaren avait pourtant tout révélé dans La Grande Escroquerie du Rock’n’Roll, grand film situationniste démontant la fabrique artificielle du scandale, les enchères entre maisons de disque, l’assemblage hétéroclite des Sex Pistols, prêt à virer un bassiste correct (Glen Matlock) pour le remplacer par Sid Vicious, ue gueule de star inepte musicalement, mais bien plus bankable.

Tout est là depuis la naissance du showbiz et ne change pas. Egos surdimensionnés, guerres de pouvoir titanesques, pour gagner toujours plus de fric et avoir accès à toujours plus de sexe.

*Connaissez-vous une population aussi touchée par les maladies rares que le star system ? Nos amis du showbiz sont régulièrement atteints de maladies incroyables, au moment exact où leur carrière est à l’arrêt.
**Petit addendum musical : hier, Quotidien a proposé un joli montage des réactions des médias sur la première date de Céline : « retour triomphal » « émouvant » « formidable » « elle a réussi à atteindre sa plus haute note, un FA ! » Concert immodéré de louanges, tempéré par un seul journaliste critiquant la performance. Télérama a fait la même chose sur Instagram : « quelques fausses notes, une octave de moins, quelques arrêts. » Bref, la cruelle vérité d’un come-back à 58 ans…
D’un côté, l’enthousiasme démagogue « aimons ce qu’aiment nos téléspectateurs », de l’autre une véritable critique musicale. Pour avoir vu Dylan récemment, l’un n’empêche pas l’autre…




mardi 1 septembre 2026


Boogie Nights
posté par Professor Ludovico

Revoir Boogie Nights, c’est replonger aux racines du talent d’un très grand auteur, Paul Thomas Anderson, aujourd’hui unanimement respecté, trop peut-être. Depuis longtemps, le Ludovico trouve le réalisateur d’Une Bataille après l’Autre un peu trop sûr de lui, un peu trop dominateur.   

Ses films sont brillants, et ignorent la longueur. Ivre de son art, PT enchaine les scènes virtuoses en oubliant un peu le spectateur, comme cette scène de camion dans Licorice Pizza, spectaculaire mais absurde.

En revanche, le Professore a une passion secrète pour ses trois premiers films, quand le jeune Anderson se cherchait, faisait son Sidney Lumet (Hard Eight (Double Mise)), son Robert Altman (Magnolia), ou son Scorsese (Boogie Nights). Depuis, PTA a certes trouvé sa voie, mais il plait moins. Dans ces films-cerveaux (There Will Be Blood, The Master), son humanité s’est évaporée…

Boogie Nights, c’est le contraire. Une bande de bras cassés, brisés par la vie (divorce, infidélité, racisme…) qui ont échoué dans le Porno. Echoués ? Pas vraiment, c’est le coup de génie de PTA de montrer ce groupe comme une vraie famille unie, avec un papa (Burt Reynolds) et une maman (Julianne Moore, impériale). Chaque personnage a ses failles, ses défauts, mais reste indubitablement positif. En faisant le pari audacieux de situer son action dans cette industrie scandaleuse, tout en décidant de n’en rien montrer, mais de tout en dire (drogue, prostitution), le film semble d’abord éreintant de gentillesse et de bêtise. Ces personnages un peu neuneu, qu’est-ce que ça cache ? Rien en réalité, sinon créer l’affection du spectateur.

Situé au tournant des années 80, au moment où le Porno, qui espérait atteindre le niveau d’un cinéma respectable (intrigue solide et beaux décors) mais retombe avec la VHS de location dans sa vocation purement masturbatoire, le film ne cache rien de cela. Il bascule dans The Rise and Fall of Dirk Digger, héros TTBM de cette saga qui voit ses rêves de grandeur sombrer dans la cocaïne… La comédie neuneu laisse alors la place à un drame virtuose. En réalité, Petit Poucet Anderson avait semé tous ses petits cailloux dans la première partie.

Le film peut paraître un peu long, il n’a en tout cas pas vieilli. La maestria Anderson est toujours à l’œuvre (plan séquence, champ contre/champ), sertie de performances d’acteurs à tous les étages : un cast de luxe qui débute ou va confirmer (Mark Wahlberg, Heather Graham, Julianne Moore, John C. Reilly, Philip Seymour Hoffman, William H. Macy, Don Cheadle, Alfred Molina…)

Hypocrites comme toujours, la plupart des acteurs désavouèrent le film par peur du scandale. Un film qui leur apporta pourtant reconnaissance (première nomination aux Oscar pour Burt Reynolds) ou fulgurante ascension pour Mark Wahlberg….

C’est l’écume Hollywoodienne des choses. Trente ans après Boogie Nights est toujours là, et bien parti pour rester.




jeudi 27 août 2026


Tim Curry, une élégie
posté par Professor Ludovico

Le bétail meurt et les parents meurent,
Et pareillement, on meurt soi-même.
Mais je connais une chose qui ne périt jamais :
Le prestige des exploits d’un homme mort.

Comme le dit le poème norrois, Tim Curry n’était pas immortel, le professeur Frank’n’Furter, si.

On l’a déjà dit, le Rocky Horror Picture Show c’est quelque chose de plus qu’un simple film, plus qu’un fétiche 80’s de nos années de jeunesse, c’est une initiation consubstantielle, un rite de passage à l’âge adulte, quelque chose de bien plus important que le cinéma.

Cela devait arriver. On savait Tim Curry malade. On avait vu sur les Internets le flamboyant travesti de la planète Transylvania cloué sur un fauteuil suite à son AVC.

Tim Curry a eu plusieurs vies, cependant.

L’essentiel de sa carrière se fit au théâtre. Dans la comédie musicale, car Curry chantait très bien (de Hair aux classiques Gilbert et Sullivan et leurs Pirates of Penzance, en passant par Spamalot, la comédie des Monty Python pré-Sacré Graal…) Dans le théâtre plus traditionnel il fut Amadeus avec succès, ou interpréta des grands noms comme Stoppard, Brecht, Genet, et même le rôle du procureur dans The Wall au concert de Berlin).

Sinon, quelques albums rock à son actif peu connus en France, et évidemment, une tripotée de films. Là aussi avec des rôles marquants (le terrifiant le Seigneur des Ténèbres dans Legend, ou le clown de Ça), et beaucoup de seconds rôles (A la Poursuite d’Octobre Rouge, Annie, Maman J’ai Encore Raté l’Avion, Les Trois Mousquetaires, Charlie et ses Drôles de Dames, et énormément de doublage, même malade…)

Mais surtout, bien sûr, son premier rôle, le Professeur Frank’n’Furter. Un personnage qui lui apporta, selon ce qu’on en pense, stardom et malédiction. Le tournage du Rocky fut plutôt un mauvais souvenir pour tout le monde, et la célébrité culte qui suivit, plutôt encombrante*.

Mais voilà, un acteur a beau prétendre comme Viola dans La Nuit des Rois qu’il n’est pas ce qu’il joue, c’est pourtant ce qu’il fait. Il monnaie son image, il nous vend son âme pour toujours… Pour nous, Tim Curry est le professeur Frank’n’Furter.

Au-delà de sa tonitruante entrée en talons aiguilles dans un ascenseur hors d’âge « I’m not much of a man by the light of day, but by night I’m one hell of a lover », Curry/Furter s’est installé dans nos cerveaux comme le dépositaire de tout le message du Rocky.

Forever, donc : Don’t dream it, be it.  

* Susan Sarandon, cinquante ans après, se fait encore traiter de slut (salope) dans la rue, comme son personnage Janet Weiss…




mercredi 26 août 2026


Don’t dream it, be it…
posté par Professor Ludovico

On the day I went away (goodbye)
Was all I had to say (now I)
I want to come again and stay (oh my, my)
Smile, and that will mean I may

‘Cause I’ve seen, oh, blue skies
Through the tears in my eyes
And I realise
I’m going home

Everywhere it’s been the same (feeling)
Like I’m outside in the rain (wheeling)
Free, to try and find a game (dealing)
Cards for sorrow, cards for pain

I’m going home…




vendredi 17 juillet 2026


Noblesse Oblige
posté par Professor Ludovico

C’est le genre de film dont tout cinéphile à entendu parler, Noblesse Oblige : « Mais oui, c’est quoi ce truc ? Eh ben c’est le film avec Alec Guiness qui joue 8 rôles ». Alors évidemment le Cinefaster se sent obligé de cocher la case ; on regarde quand ça passe sur Arte.

Bon c’est pas terrible, Noblesse Oblige. Guiness n’est pas le rôle principal, mais incarne – ce qui devait faire beaucoup rire à l’époque (1949) – les huit victimes : un amiral, un révérend, une lady, etc.

Le tueur, bâtard parvenu qui veut venger sa mère et récupérer le titre de Lord d’Ascoyne, est joué par le ni drôle ni charismatique Dennis Price.*

Sinon le film est plutôt mauvais esprit ; l’ascension amorale d’un petit via l’élimination de toute une grappe de la Haute, tous insupportables. Pas un pour rattraper l’autre, ni le tueur, ni sa chérie, ni l’époux de celle-ci… ni, encore moins, les victimes. Le final est assez plaisant, mais, sous la main d’un Mankiewicz ou d’un Preminger, cela aurait fait des étincelles.

Là, c’est quand même très vieillot…

*Il a d’ailleurs fini dans des nanars, genre La Griffe de Frankenstein




lundi 13 juillet 2026


Sam Neill, une présence
posté par Professor Ludovico

Ce n’était pas le meilleur acteur de sa génération, loin de là… Il a souvent interprété des personnages falots, mais sa simple présence dans une forte proportion de notre panthéon cinématographique suffit à signifier la perte.

C’est une raison bien anecdotique (il y a d’autres malheurs dans le monde) mais voilà, c’est comme ça, un seul être vous manque et tout est dépeuplé : L’Antre de la Folie, La Leçon de Piano, À la poursuite d’Octobre Rouge, Event Horizon, Calme Blanc, Jurassic Park, Les Tudors…

Sam Neill est mort ce lundi, et on est triste.




lundi 13 juillet 2026


Brion Gysin, final cut
posté par Professor Ludovico

Vient de se terminer au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris une expo un peu mineure sur l’œuvre de Brion Gysin, poète, écrivain et peintre américano-canadien des années 50*. Mineure mais importante aux yeux du Professore. Brion Gysin était un des artistes phares de la Beat Generation, dont le Ludovico admire le Grand Prêtre, William Burroughs, auteur du Festin Nu souvent cité ici. Le héros du Ludovico était l’ami de Gysin, et il bénéficia de sa plus grande invention, le cut-up.

Une méthode qui consiste à découper des pages dans le journal du jour, une pièce de Shakespeare, ou les résultats du foot, et de les coller ensemble pour voir le résultat. Cela fascina Burroughs. Au « Beat Hotel », hôtel miteux mais accueillant de la rue Git-Le-Cœur, il termina ainsi son Naked Lunch.

L’influence de cette anecdote est secrète mais immense. De nombreuses chansons ont été écrites avec cette technique, de Bowie à Radiohead en passant par les Stones**. L’expression Heavy Metal vient aussi de cette association d’idée, tout comme Soft Machine, qui donna le nom d’un groupe. Mais surtout, cette libération du langage (dont Burroughs pensait que l’humanité était esclave***) allait porter des libérations bien plus grandes, celles de Mai 68.  

Pour le cinéma, l’influence est moins claire. L’art du cinéma consiste déjà à couper et coller des scènes qui ne se ressemblent pas. Le collage, qui vient aussi des Surréalistes, Lettristes et autres Dadaïstes, a eu pour première influence leurs héritiers : les Situationnistes de Guy Debord, et notamment l’adaptation cinématographique de La Société du Spectacle. Dans le cinéma plus « commercial », d’autres réalisateurs s’en sont emparés, au moins ponctuellement : Nicolas Roeg (Performance, L’Homme qui Venait d’Ailleurs), Antonioni (Zabriskie Point), et bien sûr Godard (Pierrot le Fou,  One+One, son cut-upissime doc mélangeant enregistrement des Stones et Black Panthers).

Le cut-up, c’est la métaphore même de la culture. Pas la culture avec un Grand A, mais bien la culture de chacun, qui fonctionne par association d’idées. On se promène d’influence en influence, de héros en héros. Le Ludovico a commencé avec Pink Floyd, Bowie et les Stones, trois chemins qui puisaient à la même source, William Seward Burroughs. Le lire menait à d’autres recommandations : Shakespeare et Paul Bowles, Hassan ibn al-Sabbah et les Maîtres Musiciens de Jajouka, et aussi… à Brion Gysin.

Pour payer ses dettes, Ludovico se rendit à l’expo. La boucle était bouclée…

*Brion Gysin, Le dernier musée
**Moonage Daydream, Scary Monsters, Kid, Casino Boogie…
*** « …To travel in space, you must learn to leave the old verbal garbage behind. God talk priest talk mother talk family talk party talk country talk. You must learn to exist with no religion no country or no allies. You must learn to see what is in front of you with no preconceptions. If you want the world you could have in terms of discoveries and resources now in existence, be prepared to fight for that world… To fight for that world in the street… »
William S. Burroughs « Academy 23 »




vendredi 3 juillet 2026


Fandom, du cinéma ou du camping ?
posté par Professor Ludovico

Roger Ebert, un des grands critiques américains, et l’un des plus populaires* a écrit un texte intéressant à l’occasion d’une critique de Fanboys, la pochade de Kyle Newman sur les fans de Star Wars.

« En réalité, beaucoup de geeks sont avant tout fans… du fandom ! Leur maîtrise de l’univers de Star Wars ou de Star Trek est un outil au service de leur propre dévotion. Car quand on campe pendant des jours pour être le premier à voir un Star Wars, c’est qu’on aime plus le camping que le cinéma ! 
Ce fandom extrême est, d’une certaine manière, une couverture de survie pour asociaux, un substitut aux compétences relationnelles. Pas besoin d’improviser une conversation : vous êtes Luke Skywalker, elle est la Princesse Leia : vous savez déjà quoi vous dire.
L’obsession fandom est un cache-sexe. Si vous savez tout sur votre niche pop, pas besoin de s’intéresser à quoi que ce soit d’autre… Parler avec ces gens-là est terriblement ennuyeux : ils posent des questions dont ils connaissent toujours la réponse. »**

De cette attaque, le Professore Ludovico se sent à la fois visé (comme geek) et concerné (tout aussi énervé par les monomaniaques). Mais cela résonne avec quelque chose de très profond, que le Professore prend pour chose acquise : le langage ne sert pas à unir les gens, mais au contraire à les séparer ou les clanifier.

Ce n’est pas pour rien que les métiers créent des jargons, les campagnes leur patois, les religions leurs termes ésotériques, et les passions, leur propre vocabulaire. Prenez le PMU, ou les jeux de rôles : tous deux rêvent d’élargir leur public, de faire découvrir le plaisir des courses hippiques, ou le monde fascinant de Warhammer…

Mais pour autant, dès qu’une tentative de simplification est proposée, pari simplifié ou kit d’initiation, les hardcore gamers/turfistes crient au scandale. Parce qu’en réalité, le jargon est l’obstacle à franchir, le rite initiatique indispensable pour être autorisé à entrer dans le club. Tu dois te taper les règles de Donjons et Dragons, tu dois savoir lire la musique d’un cheval***… Il est notable d’ailleurs de constater que, quand deux fans se rencontrent, les premiers mots sont souvent des allusions à leur passion commune, comme un mot de passe ou un signe de reconnaissance…  Les rôlistes s’appellent fréquemment par le nom de leurs personnages, les fouteux par le nom de leur joueur favori…

Le langage ne sert donc pas à se faire comprendre, mais à se relier entre communautés, tout en excluant ceux qui n’en font pas partie.  

Au début des années 80, le Ludovico n’était pas Professore mais élève au lycée Louis Bascan de Rambouillet. Attendant le bus qui devait le ramener au foyer familial, des Premières C jouaient avec des dés bizarroïdes sur le trottoir. « C’est quoi votre truc ? » osa-t-il s’enquérir. La réponse fut cinglante : « T’as lu Seigneur des Anneaux ? Non ? Reviens-nous voir quand tu l’auras fait… » Il fallait donc lire 1000 pages pour avoir le droit de jouer à Donjons & Dragons.

Ce que le Professore Ludovico fit, évidemment…  

*Ebert a popularisé à la télé le « Two thumbs up » avec son collègue Gene Siskel (s’il levaient les pouces en l’air tous les deux, il fallait aller voir le film…)

**“A lot of fans are basically fans of fandom itself. It’s all about them. They have mastered the Star Wars or Star Trek universes or whatever, but their objects of veneration are useful mainly as a backdrop to their own devotion. Anyone who would camp out in a tent on the sidewalk for weeks in order to be first in line for a movie is more into camping on the sidewalk than movies. Extreme fandom may serve as a security blanket for the socially inept, who use its extreme structure as a substitute for social skills. If you are Luke Skywalker and she is Princess Leia, you already know what to say to each other, which is so much safer than having to ad lib it. Your fannish obsession is your beard. If you know absolutely all the trivia about your cubbyhole of pop culture, it saves you from having to know anything about anything else. That’s why it’s excruciatingly boring to talk to such people: They’re always asking you questions they know the answer to.”

*** Ses dernières performances, réduite à un code à déchiffrer « 6h9h4h(15)4s1hAs2s1h »




lundi 1 juin 2026


The Big Lebowski
posté par Professor Ludovico

Que faire quand la semaine a été rude ? Quand on a connu le gros stress au boulot, et qu’on rentre crevé parce que le TGV a été retardé par des petits rigolos montés sur les caténaires ? Et bien on se (re)mate l’imputrescible Big Lebowski

Tâche indispensable, car le grand Lebowski fut petit à sa sortie. Incompris par le public, la critique, (et le Professore !), le film – et son génie – sont devenus limpides aujourd’hui.

Il faut dire que l’intrigue n’est pas claire de prime abord, vaguement inspirée du Big Sleep (Le Grand Sommeil, chef d’œuvre tout aussi impénétrable de Howard Hawks). En deux mots, des truands ont confondu Jeffrey Lebowski (le Dude) avec un autre Lebowski, riche magnat de Beverly Hills. Voilà notre Dude mêlé bien malgré lui à une affaire d’extorsion. Bunny, la femme du magnat, est enlevée : El Duderino est chargé de remettre la rançon. Mais tout se complique, et va aller de mal en pis, comme il se doit.

Croisement d’une parodie de l’univers de Chandler (Raymond, pas Bings) avec la culture soixante-huitarde, The Big Lebowski n’est pas fourni avec son habituel privé hardboiled (Humphrey Bogart), mais plutôt avec le slacker Jeff Bridges, qui a de loin notre préférence.

C’est incontestablement LE grand rôle de cet immense acteur, assez sous-estimé*. Dans The Big Lebowski, IL EST Lebowski, le Dude, laissant l’impression tenace qu’il se joue lui-même**, un californien ultracool et fainéant rescapé d’un Mai 68 de fantasme, et sur qui tout semble glisser comme les White Russian, ces cocktails café, crème et vodka qu’il enfile avec une belle constance.

On le verra donc faire (ce qui est la base de la tragédie ou de la comédie) tout ce qu’il ne faut pas faire : réclamer son tapis à un odieux richard, accepter d’être son négociateur, ou coucher avec sa fille…

A la revoyure, le film dévoile sa mécanique de précision, cascade de problèmes montée comme un coucou suisse. Mais le film est avant tout une galerie de rôles incroyables, à qui les Coen offrent des scènes qui sont devenues depuis des sommets de la carrière de chaque acteur : John Goodman en Walter Sobchak, vétéran du Vietnam (et goy mythomane); Julianne Moore en artiste bohème, précieuse et nymphomane, Philip Seymour Hoffman en factotum coincé.

S’ajoute une pelotée de rôles annexes, Sam Elliott en chœur grec western, David Thewlis en artiste post moderne***, Ben Gazzara en producteur porno, une véritable actrice porno (Asia Carrera) qui joue quelque part son propre rôle dans le beaver movie Logjammin’, sans oublier les nihilistes Peter Stormare, Flea et Aimee Mann****…

Steve Buscemi, dont la carrière venait de décoller, trouve ici un rôle à son immense mesure, souffre-douleur discret et timide qui subit les foudres de Sobchack : « Shut the fuck up, Donny! »

Et puis, évidemment, last but not least, John Turturro, dans le rôle qui le rendit célèbre***** ; Jesus Quintana, champion de bowling et pédophile, pratiquant le cunnilingus sur sa boule de bowling tandis que les Gipsy Kings reprennent Hotel California !

Autant dire que cette phrase résume non seulement la folie Lebowski, mais aussi tout le cinéma des frères Cohen. A savoir un mélange des obsessions – et des rêves Americana – de ces Beaucerons US, eux qui sont nés à Saint Louis Park, Minnesota. Le Los Angeles des Eagles, le western et la country de Hank Williams, Esther Williams et Bob Dylan, assaisonné d’un goût peu commun pour l’absurde et le kafkaïen…

Car The Big Lebowski, c’est l’éternelle comédie des idiots, la saga des sans grade, la tragédie des losers qui a fait l’essentiel de la geste coenienne. Ici tout finit bien, comme le dit le Stranger : « It was a pretty good story…»

Mais avant, le film aura enchaîné les morceaux de bravoure, qui sont presque tous devenus des memes. Le bowling Turturro, les devoirs scolaires du petit Larry (« Is this your homework, Larry? ») et le pétage de plombs afférent (devenu culte à cause de la censure******), la séquence onirique/ballet Esther Williams, et le « Mark it zero ! » comminatoire de Walter Sobchak…

Car le film est devenu un véritable culte, célébré annuellement par des conventions ; les Lebowski Fest rassemblent des fans qui évidemment, jouent au bowling et s’affrontent à coup de citations du film : « The Dude abides » et autres « Nobody fucks with the Jesus»…

Tout cela est copieusement analysé dans l’excellent livre de Bill Green, Ben Peskoe, Scott Shuffitt et Will Russell, I’m a Lebowski, You’re a Lebowski.

Le film, lui, ne cesse d’être réévalué, et pour cause : il ne vieillit pas, il ne vieillira jamais.

* La Dernière Séance, Le Canardeur, King Kong, La Porte du Paradis, Tron, À Double Tranchant, True Grit, tout de même…

** Même s’il n’est pas basé sur lui, le rôle fut écrit pour Bridges. Pour l’anecdote, il porte ses propres sandales et son gilet de laine.

*** Qu’on retrouvera dans la série Fargo en mafieux monstrueux.

**** Flea, bassiste des Red Hot Chili Peppers et Aimee Mann, musicienne notamment de la BO de Magnolia.

***** Pour l’anecdote, John Turturro sortit assez fâché du tournage. Convaincu qu’il avait décroché un des premiers rôles, il découvrit que son rôle ne tenait que quelques minutes à l’écran. Des années plus tard, Turturro reconnaîtra que cette scène hallucinante l’avait inscrit pour toujours au panthéon du cinéma…

****** La version cinéma « This is what happens when you fuck a stranger in the ass! » est devenu le cryptique «This is what happens when you find a stranger in the Alps! » pour passer à la télé.




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