[ Les gens ]



lundi 12 janvier 2026


Los Angeles elegy
posté par Professor Ludovico

Il y a un an, Los Angeles brûlait. Nous avions commencé ce post, jamais publié. Pour ce triste anniversaire, on se lance malgré une Amérique qui ne fait plus trop envie… Mais quand on suit Gavin Newson, le sarcastique gouverneur démocrate de Californie, et principal contempteur de Trump via des posts Instagram délirants et hilarants dans le plus pur style MAGA, c’est peut-être de là que viendra le salut.

Janvier 2025 : la Cité des Anges, l’Usine à Rêves brûle comme dans un action movie des années 80. Malheureusement, Bruce Willis ne viendra pas tirer Jamie Lee Curtis et son bébé de sa maison en flammes, aux commandes d’un hélicoptère des Navy Seals.

Si L.A. brûle, c’est en partie par la faute des idiosyncrasies américaines. Si le réchauffement climatique qui n’est pas dû qu’aux californiens, ils en sont l’exemple le plus évident : surconsommation (notamment de pétrole et de viande), place démesurée allouée à la voiture, frénésie immobilière sans plan urbanistique*, services publics en berne**, assurances annulant leurs clauses incendies, etc. 

Los Angeles brûle aussi pour d’autres raisons. Cette ville n’a pas d’eau, elle n’en a jamais eu et n’en aura jamais. La Los Angeles River qui a donné son nom à la ville est un filet d’eau grise (que l’on voit par exemple dans Tonnerre de Feu ou Grease). L’eau a été amenée de force, par l’aqueduc créé par William Mulholland au début XXe siècle. Un aqueduc volant l’eau des plateaux environnants et de ses paysans, pour nourrir une ville grossissant chaque jour à vue d’œil***.

Mais voilà, notre cœur est brisé, car cette ville, le plus souvent moche et vulgaire, a une âme, et une histoire.

Si la Cité des Anges est globalement moche, c’est qu’elle est le résultat de l’accumulation de quartiers sans queue ni tête, sans plan d’urbanisme, ce qui fait que l’on passe d’un bloc à l’autre, d’un quartier très chic à un quartier très pauvre. L’européen y perd ses repères : le centre-ville qui recèle quelques merveilles architecturales dont le Bradbury Hotel de Blade Runner, est plutôt mal famé, même s’il est en voie de gentrification. Au contraire, les banlieues pavillonnaires sont riches (à l’ouest), ou pauvres (au sud et à l’est). Le Hollywood Boulevard****, fréquenté par les touristes en quête de rêve hollywoodien est un quartier limite dangereux la nuit tombée.  

Pourtant cette ville a une histoire, et cette histoire n’est pas banale. D’abord celle des missions catholiques du Camino Real, le Chemin du Roi, qui relie toute la côte Pacifique jusqu’au Mexique. De sorte que toutes les villes ont des noms espagnols : San Francisco, Santa Monica,  San Diego. L’une de ces missions était celle de El Pueblo de Nuestra Señora la Reina de los Ángeles, « ville » bâtie dès 1781. Ce pueblo, on peut le voir encore aujourd’hui, Mont-Saint-Michel pour touriste, presque à l’écart de la ville. C’est le Los Angeles de Zorro.

Puis les Américains ont repris la Californie et la ville a commencé à se développer. D’abord, par les vergers, plantations d’orangers qui couvraient les collines d’Hollywood, et qui étaient reliés par le train jusqu’au centre de la ville, Downtown L.A.… Et comme la ville ne cesse de se développer, il fallait de l’eau. L’aqueduc de Monsieur Mulholland fut la solution. La ville poursuivit son développement tentaculaire dans les années 20 avec un réseau de tramway et de train très conséquent*****.

Et puis il y a quelques merveilles comme Downtown L.A., et ses bâtiments Art Deco, souvent défraichis (le passé n’intéresse pas les Américains), la Villa Getty, les Tar Pits, les plages, Malibu. Et pour les plus curieux, la longue histoire criminelle de Los Angeles : le Dahlia, la Manson family, l’affaire OJ Simpson…

Il y a bien sûr – et c’est ce qui nous intéresse ici – l’histoire Hollywoodienne : les studios, les villas des stars à Bel Air, les cimetières emplis de stars (Hollywood Forever, Forest Lawn, Westwood Memorial Park) ou encore les multiples lieux de tournage qui rendent L.A. si familier au touriste, l’impression de vivre au milieu des films ou des séries…

Nul doute que la Cité se reconstruira, elle qui attend depuis toujours le Big One, le tremblement de terre qui détacherait la Californie du reste des Etats-Unis. A moins qu’elle ne fasse sécession autrement : une séparation politique de l’Amérique trumpiste, elle qui se sent si californienne avant d’être américaine…

* Ironie de la situation, pour une fois ce sont les ultras riches de Pacific Palisades, ceux qui ont des Tesla, des piscines et des mansions gigantesques qui ont été touchés par la catastrophe.

** La mairie a réduit le budget des pompiers de 17M$ sur 2024-2025.

*** Raconté en filigrane dans Chinatown

**** Le Grauman’s Chinese Theatre, le Dolby Theater des Oscars, la cinémathèque (L’Egyptian), le Cinerama de Once Upon a Time in Hollywood, ou le Walk of Fame, avec les étoiles sur le trottoir…

***** Et oui, on a du mal à le croire, mais il y avait beaucoup de transports en commun à L.A. Au début, pour inciter l’investissement, on donnait les terrains à droite et à gauche de la voie à ceux qui construisait les tramways, comme pour le train qui traversa les États-Unis au XIX° siècle. Ce fameux modèle là aussi vola en éclat dès lors que les terrains furent valorisés, construits et vendus. Plus aucun intérêt à supporter les charges de transports en commun peu rentables… Hollywood Boulevard est ainsi l’ancien tracé de la voie ferrée qui reliait les vergers au centre-ville.




vendredi 9 janvier 2026


L’Agent Secret
posté par Professor Ludovico

Au bout d’une minute, c’est facile de déceler un cinéaste. Au bout d’une minute, on sait que Kleber Mendonça Filho en est un. Une station-service au milieu des champs de maïs, une coccinelle VW qui s’approche, un fluide mouvement de grue qui descend, des pieds qui dépassent d’un carton à même le sol : est-ce le pompiste qui glandouille au soleil, ou un cadavre ? On a compris : on est au cinéma. Ou plutôt dans le cinéma de Kleber Mendonça Filho.

La confusion des genres, c’est rare parce que c’est dangereux. Mais comme tous les grands cinéastes, comme Lynch, Mendonça Filho n’a pas peur, et il s’y risque. Le Kleber va donc oser plein de défis casse-gueules. Un long thriller politico-familial, une course-poursuite, une séquence gore, un slasher-coup de pied au cul, et, le drame, la tragédie d’un homme, l' »agent secret »…

Formidablement porté par Wagner Moura, LE Pablo escobar de Narcos démontre toute la plasticité de son jeu. Mince, souriant, résistant à la dictature brésilienne des années 70, il inonde le film de sa lumière. 2h40 et on en redemande…  




mercredi 31 décembre 2025


Sabrina
posté par Professor Ludovico

Les grands films meurent aussi. Qu’est-ce qu’il reste de Sabrina, soixante-dix ans après ? Pas grand-chose. Un Billy Wilder feignant, avec pourtant la crème de l’époque : Bogart, Holden et bien sûr Audrey Hepburn.

L’intrigue déjà ne tient pas la route, trop mollement traitée par Wilder. En gros, une histoire de Cendrillon 50s. Audrey Hepburn est la fille du chauffeur d’une grande famille de richards de Long Island. Elle est amoureuse du cadet (Holden), un playboy qui enchaîne les mariages et ne la regarde même pas. La jeune ingénue tente de se suicider, mais finit par aller à Paris pour (sic) apprendre la cuisine. Elle revient transformée en icone de l’élégance parisienne. Le bon vieux temps où la France rayonnait !!

Le playboy tombe immédiatement amoureux d’elle. Pas de chance, on est à l’aube d’un mariage qui arrange les affaires de la famille :  en gros, le roi du vitrage épouse l’héritière du roi du plastique.  

L’ainé, que rien n’intéresse à part diriger l’entreprise familiale (Bogart), prend l’affaire en mains. Il se dévoue pour sortir la belle et la réexpédier manu militari à Paris. Evidemment, in the process, il tombe amoureux d’elle.

Comédie amère ? Tragi comédie sociale ? Billy Wilder ne sait pas trop où il habite (c’est son dernier film à la Paramount, ceci expliquant peut-être cela) et les acteurs mâles cachetonnent, tandis qu’ Audrey Hepburn tente de jouer. Nous tenons cette information de Notre Dame de Nazareth : a-t-elle jamais interprété un grand rôle ? A part My FairLady, dans le panthéon personnel du Professore Ludovico, on ne voit pas. Elle tient sa place, mais uniquement grâce son incroyable beauté, son charme discret, et le modernisme de son look (entourée de grands couturiers et bijoutiers) qui l’érige en icône de la mode.

Elle l’est encore aujourd’hui. Il y a pire comme destin.




mardi 30 décembre 2025


Brigitte Bardot, le paradoxe à trois corps
posté par Professor Ludovico

L’icône nationale est morte. Brigitte Bardot fut un paradoxe vivant, incarnant trois corps successifs. Bombe de sexualité libératrice dans les fifties (et le si bien nommé Dieu Créa la Femme). Fière Marianne, Bardot devint ensuite une pionnière de la protection animale, puis une boule de haine raciste et homophobe : on ne peut s’empêcher de penser que tout cela est lié.

Bardot fut utilisée, malmenée, maltraitée par le monde du cinéma et les médias. Elle fait partie de la longue liste de victimes de la machine à broyer qu’est l’Usine à Rêves. Abimée par les hommes, elle se retira en compagnie des animaux qui n’ont que leur fidélité à offrir. La haine des hommes avec un petit H devint la haine de l’Humanité, corsetée de déclarations à l’emporte-pièce…

Victime de star system ? Pas uniquement. Bardot n’a pas rencontré les bons réalisateurs, ou n’a tout simplement pas eu l’ambition de le faire.

Pour vérifier cette hypothèse, il suffit de revoir La Vérité. On comprend ce que Clouzot peut tirer de Bardot. Au-delà de plans putassiers sur ses seins ou sur ses fesses (« Tu les aimes, mes fesses ?* »), perce l’actrice, pendant un instant.  

* À ce sujet on peut se reporter à la vidéo édifiante où Godard explique, narquois, comment il a marché sur les mains pour obliger « Bribri » à mettre des jupes plus longues et des cheveux plus courts. Le Mépris, assurément.




vendredi 19 décembre 2025


Rob Reiner, une vie
posté par Professor Ludovico

Rob Reiner vient d’être assassiné par son fils, dans une de ces tragédies Hollywoodiennes dont on croyait le gentil Reiner exclu.

Rob Reiner, c’est IMdB qui le dit, a réalisé 35 films dont il ne reste que quelques chefs-d’œuvre, essentiellement dans les années 80. Mais quels chefs d’œuvre ! Car Reiner a su nous toucher au plus profond, dans des genres pourtant différents. Au cœur de l’enfance (Stand by Me, Princess Bride) ou de nos émois de trentenaires (Quand Harry rencontre Sally). Mais aussi notre soif de justice, avec Des Hommes d’Honneur, probablement son plus grand film*…

Y’a-t-il plus grande ambition pour un artiste ? Toucher le cœur des gens pour toujours n’est pas donné au premier faiseur venu. Rob Reiner l’a fait quatre fois, s’inscrivant pour toujours au panthéon Hollywoodien.

*Avec Aaron Sorkin au scénario




mercredi 10 décembre 2025


Fade to Gray
posté par Professor Ludovico

Et si James Gray avait raison ? C’est vrai, les mauvais cinéastes (Tarantino, Woody Allen, Godard) font souvent de très bons critiques…

Tourne en ce moment sur Instagram une courte interview du réalisateur de Little Odessa et de The Yards, que nous avons perdu depuis La Nuit Nous Appartient. Gray y ébauche une analyse très pénétrante de la situation actuelle, intuitant que la stratégie « tentpole » des majors est suicidaire. S’il ne critique pas la nécessité pour l’industrie de faire du profit, il en dénonce l’avidité. En ne se concentrant que sur les films les plus coûteux qui rapporte le plus d’argent, l’Usine à Rêves ne fait rien d’autre que saper sa base et assécher les terres fertiles de la cinéphilie…

Il y avait avant, dit-il en substance, un cinéma pour tous les publics, les enfants (Walt Disney & Co), les teenagers (La Fureur de Vivre ou Twilight), les adultes (Rom Com, film d’action ou Art&Essai). Un art pour les riches comme les pauvres, pour les gens de droite ou les gens de gauche. Il y avait toujours un film pour vous dans la programmation.

Mais aujourd’hui, l’offre se réduit. Les studios mettent tout dans le même panier des Franchises (Avatar, Marvel, Star Wars…) et négligent les films difficiles (façon Dardenne ou Sundance) ou les films du dit du milieu, (Desplechin et consorts).

L’effet ne se verra qu’à long terme, mais il est sûr et certain : de moins en moins de gens iront au cinéma. Seuls ceux qui veulent du Justice League iront encore manger du popcorn. 

En réduisant la cible, poursuit James Gray, on réduit d’autant l’impact culturel du cinéma, sa place dans la psyché mondiale : « Je vais lui faire une offre qu’il ne peut pas refuser » ; tout le monde identifie aujourd’hui cette citation du Parrain, passée dans la culture populaire, conclut James Gray. Mais qui est capable de citer une réplique d’Aquaman ?  




mercredi 5 novembre 2025


Le mystère Dylan
posté par Professor Ludovico

Qui peut comprendre Bob Dylan ? Après avoir vu Un Parfait Inconnu, nous avons emmené le Professorino voir la bête sur scène, sans trop d’illusions. C’était pas mal en 1995, mais déjà pas terrible en 2003.  

Le Palais des Congrès était plein à craquer de septuagénaires. L’octogénaire sur scène, lui, n’a pas offert grand-chose. Ni bonjour ni merci, on a l’habitude. Ce qu’on demande en revanche, c’est a minima un groupe qui joue juste, quelques paroles qu’on arrive à capter et peut-être, s’il vous plait, une ou deux vieilles chansons…

Monsieur Dylan ne nous donnera pas ce plaisir.

Le Professore a eu la chance de voir plein de concerts. Des gens qui venaient ramasser le pognon (ZZ Top), des gens qui n’en avaient rien à foutre (Pink Floyd, Happy Mondays), des machines ultratechniques sans âme (Madonna), ou des génies bourrés qui ne pouvaient plus jouer (Amy Winehouse). Mais tout ça ne s’applique pas à Dylan. Ça reste un mystère…

Donc voilà une liste de suggestions : Robert Zimmermann, I wrote a list for you

  1. Tu aimes profondément la musique…
    Alors, joue juste (ou laisse ton groupe jouer), comme les bluesmen que tu vénères…
  2. Tu n’es pas un junkie, tu n’es pas alcoolique…
    Alors, fais un effort pour chanter mieux que ça…
  3. Tu en as marre de jouer tes vieilles chansons…
    Alors, propose alors des beaux écrins pour qu’on découvre les nouvelles…
  4. Tu n’es pas fainéant (une centaine de concerts par an, et deux heures sur scène)…
    Alors, fais moins, mais mieux !



dimanche 7 septembre 2025


La voix de Kubrick
posté par Professor Ludovico

Quelle bonne idée qu’a eu France Culture, relayée par l’ami Ostarc du Globe Plat : mettre en ligne les enregistrements des entretiens Michel Ciment / Stanley Kubrick, sur Barry Lyndon, Shining et Full Metal Jacket. Le rédac’chef de Positif faisait en effet partie des rares interlocuteurs de Kubrick. En écoutant ces bandes, on comprend pourquoi. Les questions sont intelligentes, elles ne ressemblent pas à l’interview promo traditionnel (« Vous avez aimé travailler avec Bidule ? » Elles plongent en profondeur dans les films, les livres dont ils sont tirés, les époques où ils se déroulent…  

Mais pour le coup, Kubrick apporte souvent des réponses très prosaïques. Car Ciment a eu très tôt l’intuition que Kubrick ne faisait pas des films, mais s’attachait à bâtir une œuvre cohérente, avec des thèmes la traversant de part en part, et il en fait un livre.

C’est aussi du plaisir d’entendre le réalisateur, qu’on imaginait dans un anglais raffiné d’intellectuel new-yorkais, et qui se révèle être la voix d’un petit gars autodidacte du Bronx.

Ce qu’il était.

Stanley Kubrick, mon expérience du cinéma, un podcast France Culture

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-stanley-kubrick-mon-experience-du-cinema




mercredi 6 août 2025


Curb Your Enthusiasm
posté par Professor Ludovico

Hell of a ride ! Quelle traversée télévisuelle en effet, pour Curb Your Enthusiasm, la série étalée sur 25 ans. Connu aussi sous le nom de Cache ta Joie ou Larry et son Nombril, le show a tenu 12 saisons, 120 épisodes, 55 Nominations aux Emmys, de 1999 à 2024.

Difficile donc de « mesurer son enthousiasme » devant ce monument télévisuel, prévu au départ comme une blague ; un vrai-faux documentaire sur Larry David, le cocréateur de Seinfeld à la retraite.

Réalisée de façon très feignante, en retroscripting (on donne les grandes lignes aux comédiens qui improvisent), tournée en vidéo caméra portée, avec un éclairage, une déco fainéante, et une musique d’ascenseur, Curb va connaitre pourtant un immense succès, critique et public, jusqu’à devenir un élément de la culture populaire américaine.

On y suit donc les vraies-fausses aventures de Larry David, désormais millionnaire, sa jeune et jolie femme, son agent béni-oui-oui et son acariâtre épouse, ou son vieil ami standupper.

Mais c’est là que ça se gâte. Qui est qui ? Larry David est joué par Larry David. Sa femme Cheryl est jouée par une actrice (Cheryl Hines). Jeff Greene, son agent qui opine à tout ce qu’il dit est joué par Jeff Garlin, et sa femme par Susie Essman. Mais son ami Richard Lewis est joué par… Richard Lewis ! On verra ainsi toute l’aristocratie Hollywoodienne faire un tour dans Curb, et souvent donner une version très antipathique d’eux-mêmes* : Mel Brooks, Martin Scorsese, Ben Stiller, Christian Slater, Lucy Liu, Seth Rogen, Shaquille O’Neal, Mila Kunis, Lin-Manuel Miranda, et bien sûr le cast de Seinfeld – Jerry Seinfeld, Julia Louis-Dreyfus, Jason Alexander et Michael Richards.

Mais cela se complique encore car des acteurs connus remplissent des rôles fictifs : Vince Vaughn, Bryan Cranston, Bob Odenkirk, Elisabeth Shue, Stephen Colbert, Tracey Ullman, Steve Buscemi, ou Allison Janney.

C’est ce mélange de réalité et de fiction qui rend Curb Your Enthusiasm si particulier : on ne sait jamais sur quel pied danser. Ted Danson est-il un démocrate hypocrite, pensant avant tout à sa carrière ? David Schwimmer, le gentil Friends, est-il un salopard dans la vraie vie ? Conan O’Brien a-t-il un melon gros comme ça ? Le pire mystère étant le vrai-faux Larry, peut-être le plus odieux personnage inventé par la télévision américaine : sociopathe assumé, misanthrope, misogyne, pingre, raciste. Un type sans filtre, qui vit selon ses propres règles et ne supporte pas qu’on ne les respecte pas.

On retrouve là le show about nothing seinfeldien. Curb Your Enthusiasm s’attaque à tous les petits riens énervants de la vie quotidienne et en fait un épisode : les tables de café bancales, les pantalons qui font des plis, l’usage du N-Word, les règles de priorité au golf ou le rangement des cassettes porno. Les fermetures éclair, les groupes Whatsapp et les clôtures de piscine…

Mais Larry, c’est aussi le gars à qui tout retombe sur la tête, simplement parce qu’il dit La Vérité. Toutes ces horreurs quotidiennes que l’on n’ose pas dire : tu es mal habillé, tu sens mauvais, ce vin n’est pas très bon, si je regarde tes seins, c’est parce que tu as un décolleté, tu aimes la pastèque parce que tu es noir, toi le juif tu m’emmerdes avec Shabbat, etc.

Larry David ne fera reculer Curb devant rien : se moquer du Parkinson de Michael, J. Fox, séduire une handicapée pour avoir une place prioritaire, prendre une prostituée en stop pour bénéficier du covoiturage, emprunter des chaussures de victimes de la Shoah, parce qu’on a perdu les siennes.

Larry David est odieux, mais nous ne sommes pas mieux. Il dit ce qu’il pense, il fait ce qu’il a envie, même s’il ne devrait pas.

Derrière cette forme je-m’en-foutiste se cache une profonde étude de mœurs, en apparence cantonnée chez les « heureux du monde » dans ce Westside de Los Angeles où s’activent stars, chirurgiens, et avocats (des blancs presque tous ashkénazes) suivis de leur troupeau de domestiques noirs, hispanos et asiatiques**.

Formellement, Curb a amené une pierre nouvelle à l’édifice audiovisuel. Mais en dénonçant les non-dits qui nous habitent, le racisme, la misogynie, l’insupportable condescendance des riches, le pharisianisme religieux, l’hypocrisie généralisée du couple ou de la famille, la série est devenue universelle. Rien en réalité n’a échappé à l’œil assuré de Larry David, dont on ne sait toujours pas s’il pense ce qu’il dit.

Le nombril de David, c’est le nôtre.

* Exemple type : Lori Loughlin, condamnée (avec Felicity Huffman) pour avoir versé des pots de vin afin de faire entrer ses enfants à l’université, revient jouer le même rôle dans Curb. Elle corrompt Larry pour entrer dans son prestigieux club de golf et triche sur le green.  
** A leur merci, mais pas toujours reluisants (couvreur incompétent, masseuse escroc, restaurateur voleur de parapluie…)




lundi 28 juillet 2025


Harris Yulin
posté par Professor Ludovico

Cette nuit, j’ai pensé à Harris Yulin. Là, vous vous dites mais qu’est-ce qu’il a le Ludovico à penser à Harris Machin-Truc à deux heures du matin ? Mais le Professore vit cinéma, pense cinéma, rêve cinéma.

En réalité, j’ai pensé à cet acteur sans retrouver son nom. Et dès le réveil comme il se doit, Ludovico a consulté IMDb : Harris Yulin, c’est bien ce flic pourri dans Scarface, le seul à résister à Pacino sous cocaïne. « Fuck you Tony ! » : en quelques lignes, Yulin emporte le morceau.

La cinéphilie est une affaire de fantômes. Des images, des répliques, des acteurs, qui vous hantent jour et nuit. Ce type nous accompagne en fait depuis cinquante ans, il est dans Kojak, dans les X-Files, La Petite Maison dans la Prairie, mais aussi dans Ghostbusters 2, Les Envoutés, Sang Chaud pour Meurtre de Sang-Froid Looking for Richard, Star Trek Deep Space Nine, Buffy, 24 Heures Chrono… Et récemment, il fait un prêtre pendant deux minutes dans I Know This Much is True , ou tient pendant quatre saisons le vieil homme attachant dans Ozark.

Harris Yulin, c’est le bon soldat de Hollywood, le gars qui n’a jamais décroché un premier rôle, mais a traîné sa carcasse, sa gueule – souvent dans des rôles de ripoux – parce qu’il en avait la physique et, comme on dit, un emploi.  

Il avait l’air subclaquant dans Ozark en 2018, et le Professore Ludovico – nécrophile comme tout cinéphile – s’est demandé quand Harris Yulin était décédé.

Il vient de mourir, il y a un mois à peine, le 25 juin 2025.

Adieu l’artiste.




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