Catherine Ringer est décédée et c’est un pan entier de nous qui disparaît. On pourrait s’arrêter au fait générationnel. Pour nous qui n’avions ni Golf GTI ni chaussettes Burlington, Les Rita Mitsouko était NOTRE groupe, celui qui se distinguait du fast food 80s, Image et autres Partenaires Particuliers. Ils se distinguaient, et permettaient de nous distinguer.
Mais vu l’ampleur des hommages qu’elle reçoit, on comprend qu’il s’agit de bien plus que cela. Avec Fred Chichin, Les Rita Mitsouko ont réussi quelque chose d’exceptionnel : avoir du succès et rester purs. À vrai dire, il n’y a pas d’autre exemple ces quarante dernières années d’un tel accomplissement.
Lors de leur première interview en 1980, alors qu’ils n’ont encore sorti aucun disque, Les Rita Mitsouko affichent l’ambition de « sortir de l’artisanat pour passer à l’industrie ». C’est à dire, faire un disque. La journaliste, choquée de cette déclaration trop mercantile, pas assez « artiste », rétorque que « L’artisanat, c’est bien, non ? » Et Ringer de répondre, comme un programme : « On peut rester artisan dans l’Industrie ». En quarante ans, les Rita ne feront que ça. Avoir du succès et rester à la marge, ne jamais se répéter, toujours chercher à faire quelque chose de neuf. Pas un disque des Rita dont on souhaite qu’il soit le dernier.
Mais aussi, vendre des millions de disques et ne jamais être récupéré. Pas de discours moralisateur, pas de tournée des Enfoirés, pas de scandales de couple ou de business. Leur passé tumultueux (porno, drogue, prison) n’a jamais été un obstacle pour eux. La raison : un succès arrivé sur le tard qui ne leur a pas tourné la tête. Nous avons eu la chance, avec A.G. Beresford, de discuter à la bonne franquette après un concert, en 1984 au Palace (de Cabourg !). Ils nous avaient confié avoir placé, en bon pères de famille, le million de francs gagné avec Marcia Baila dans leur appartement. Dans le même temps, leurs amis Florent Pagny et Vanessa Paradis (alors en couple), avaient tout claqué et se retrouvait en redressement fiscal…
Personnellement ou musicalement, Ringer restera toute sa vie une femme implacable, droite dans ses bottes mais fluide, refusant d’être enfermée dans quoi que ce soit. Capable de passer des Sparks à Johnny sans passer pour une beauf, de refuser les insultes de Gainsbourg (et le rapport de force induit, entre débutante et idole), d’interpréter à sa façon une Marseillaise d’exception pour la loi sur l’IVG sans se faire récupérer par Emmanuel Macron… Elle a chanté Oum Khalsoum et Edith Piaf, fait Taratata et Drucker, les Rita avec et sans Chichin. Rare groupe avoir eu une carrière et une reconnaissance internationale, ils n’ont pas lyophilisé leur musique pour autant. Le Petit Train en est l’exemple le plus frappant. Les Rita en sari feront danser toute la France avec une chanson sur la Shoah sans provoquer ni scandale ni moquerie…
Les Rita Mitsouko n’étaient pas des techniciens, c’étaient des punks adeptes du bricolage (il faut les voir, dans Soigne ta droite de Godard, enregistrer dans leur salle de bains). Catherine, c’était l’anti-Céline Dion, l’anti-Star Academy. L’émotion avant tout, et tant pis pour la technique. Mais comme Dylan, c’était une voix reconnaissable entre mille, gouailleuse et parisienne.
Catherine Ringer, c’était la France.
