mercredi 23 juillet 2014


Promised Land
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

C’est un pas de plus. Un petit pas certes, mais un pas très symbolique dans notre descente aux enfers cinéphilique. Car ce n’est pas le cinéma d’aujourd’hui qui déçoit, mais bien le cinéma d’hier, celui que nous aimons tant. Ce n’est pas Transformers, ce n’est pas Edge of Tomorrow, c’est un cinéma classique, bien écrit, bien tourné, bien joué, c’est Promised Land.

Une émission de l’année dernière du Cercle, le Masque et la Plume de Canal+, avait suscité quelques regrets de n’avoir pas vu en salle le film à thèse signé du trio Gus Van Sant, John Krasinski, Matt Damon. Les chroniqueurs de Frédéric Beigbeder avait loué le classicisme du film, son côté engagé, à la fois désuet et encourageant : enfin un film avec un cerveau, avec quelque chose à raconter.

Indubitablement, c’est le cas. Un plaidoyer anti-gaz de schiste, traité avec originalité du côté de l’ennemi, avec un casting ad hoc prenant comme Méchants de luxe deux acteurs qui ont depuis toujours la faveur du public (Matt Damon, Frances McDormand). Comment mieux incarner le méchant conglomérat pétrolier qui vient spolier gentiment, très gentiment, à coup de dollars et de délicatesse, de pauvres paysans du Kansas ? Gus peut alors démontrer que ces expropriateurs ne sont pas des monstres : « I’m not a bad guy », ne cesse de répéter Steve, le personnage de Matt Damon.

Mieux, le film va s’attacher à détruire lentement ce personnage, et l’amener à lui ouvrir les yeux sur ce qu’il fait vraiment, c’est à dire acheter des terrains pas cher qui produiront des millions de dollars de bénéfice, tout en asphyxiant les animaux et en polluant l’eau. De cette révélation, dans le sens biblique du terme, Steve ne sortira pas intact.

Promised Land est formidablement filmé, les acteurs excellents, et nous adhérions déjà à la thèse avant d’avoir vu la première minute du film. Non, le problème n’est pas là. Ce n’est pas non plus que les ficelles soient trop grosses ; elles sont juste trop épaisses à notre goût. Le gentil vieux professeur, la quadra amoureuse un peu dessalée le paysan, pauvre mais digne, tous ces clichés scénaristiques, c’est ça qui cloche. Qui cloche très légèrement, mais qui cloche quand même.

Et c’est toujours le même coupable qui faut designer dans ces cas-là : les séries télés. Une série a le temps d’installer ses personnages, et elle ne s’en prive pas. Une série n’a pas besoin d’être aussi évidente, elle peut rester mystérieuse, car elle a tout le temps devant elle… Sans être volontairement absconse comme Mad Men, elle peut se permettre d’être subtile.

En même temps que Promised Land, je regardais le pilote de Banshee, dont la subtilité ne semble pas être l’argument de vente (muscle, poursuite, prison, baston). Pourtant, dans ce pilote, beaucoup de choses étaient suggérées, et restaient dans le non-dit.

Maintenant que les séries sortant de décennies de cop show à rallonge (Mannix, Cannon, Starsky&Hutch, Hawai Police d’Etat, Colombo, Magnum…) et ont retrouvé, grâce à Twin Peaks, grâce aux X-Files, les vertus du feuilleton, depuis qu’elles ont aussi décidé (merci HBO !) d’être ambitieuses, et de s’attaquer à des sujets sérieux (The Wire, A la Maison Blanche, Generation Kill…), le cinéma fait pâle figure. Même le meilleur cinéma qui soit.




dimanche 20 juillet 2014


The Gospel According to Saint Alfred#7 : the art of editing
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

On le sait depuis longtemps : le seul véritable art du cinéma, c’est le montage. Tout le reste est importé des autres arts : le théâtre pour la construction dramatique et les acteurs, l’opéra pour l’utilisation de la musique, la photo, pour la prise de vue et l’éclairage…

Le montage, c’est ce qui rend spécifique le septième art. Essayez par exemple d’écrire – ou de peindre – l’ellipse géniale de 2001, qui fait passer 10 000 ans d’humanité en un seul raccord entre un os et un vaisseau spatial ?

Hitchcock ne dit rien de moins en décortiquant son Fenêtre sur Cour avec François Truffaut. Quand James Stewart passe le temps à espionner son voisinage à la jumelle, on pourrait en tirer plusieurs conclusions. Tout dépend du contexte, et donc, du montage…

Dans un contre-champ, le plan d’une jeune mère jouant avec son bébé. Champ : James Stewart sourit.

Maintenant, explique Hitchcock, changez le contre-champ et remplacez-le par une femme nue. Vous avez remplacé le gentil monsieur en pervers pépère. Pourtant le premier plan, n’a pas changé, c’est James Stewart, un des acteurs les plus gentils du cinéma américain de l’époque, le Tom Hanks des fifties. Mais la simple juxtaposition de deux plans suffit à raconter une histoire tout à fait différente.

Cette juxtaposition fait aussi aujourd’hui le bonheur, et génère l’essentiel des critiques sur la télévision. Quelles images, en effet, juxtapose-t-on pour décrire la banlieue, le conflit israélo-palestinien ou le crash du Malaysia MH17 ? C’est que ces images mises bout à bout finissent par produire un discours, et même, une idéologie. Si l’on insère dans un reportage des images d’archives russes sur les missiles BUK qui pourraient être la cause du crash, n’est-ce pas d’ores déjà prononcer l’acte d’accusation, tout comme Hitch aurait pu glisser ce plan de femme nue ?

C’est le pouvoir des images, et notre responsabilité permanente de nous interroger dessus…




dimanche 13 juillet 2014


The Civil War (en Palestine)
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

L’homme ne change pas.

Dans le premier épisode de son chef d’œuvre sur la Guerre de Sécession, Ken Burns raconte qu’à la première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, près de la petite ville de Manassas, le peuple et la haute bourgeoisie de Washington se rendit en masse, à pied ou en calèche. Il fallait assister à l’affrontement, comme on se rend à un match OM/PSG ou à une étape du Tour de France. Ce qui – en creux – dit bien qu’il s’agit de la même chose depuis toujours : gladiateurs et duels, sport et guerre, le même théâtre de la cruauté.

La bataille commença en contrebas, et pendant que chacun savourait son sandwich ou croquait sa pomme, les premiers blessés commencèrent à refluer du champ de bataille.

C’est à la vue de ces bras arrachés, ces visages ensanglantés, et ces hommes aveuglés, que la foule condescendit à se replier, épouvantée par les conséquences réelles de ce massacre. Cent cinquante ans plus tard, l’humanité n’a pas bougé d’un iota.

Dans un article de Libération, le journaliste décrit la population israélienne de Sdérot venu pique-niquer avec les enfants aux abords de la bande de Gaza pilonnée par l’aviation israélienne. Dans un autre article, des familles israéliennes se rendent en riant, dès l’alarme donnée, dans le bunker censé les protéger des roquettes du Hamas. Sans croire qu’une seule de ces roquettes, si elle échappait à la vigilance du prétendu infaillible Dôme d’Acier anti-missile, suffirait à détruire d’un seul coup amis, familles et enfants… Comme pour le Costa Concordia, l’humanité est à bord du Titanic, mais il est insumersible…

Quand on demandait à Primo Levi dans les années 80 pourquoi les juifs n’avaient pas fui le péril nazi, pourtant évidemment antisémite depuis les années trente, il répondait par cette évidence : « Vous-mêmes, fuyez-vous la Guerre Froide qui menace, avec le péril atomique, 90% de l’humanité ? Pourquoi ne fuyiez-vous pas en Nouvelle Zélande, ou en Polynésie, qui ne seront pas touchées par les radiations ? Eh bien nous, c’était pareil. Nous connaissions le péril, mais nous n’y croyions pas… »

Cette humanité, curieuse et voyeuriste, inconsciente du danger, mais aimant se faire peur, c’est celle que l’on croise dans l’ambiance feutrée d’une salle de cinéma, bunker protecteur qui nous permet d’assouvir tous nos fantasmes sans danger, et assister en voyeur à ce que la morale nous a habituellement interdit. Les défauts, toujours rigolo chez les autres (Qu’est-ce Qu’on a Fait au Bon Dieu ? 40 Ans et Toujours Puceau). Le spectacle d’une violence sans limite (Le Grand Sommeil, Scarface, Seven, Massacre à la Tronçonneuse, Transformers). La sexualité du voisin (Un Eté 42, La Chambre Bleue, L’Homme Blessé) ou des voisines (Mulholland Drive, La Vie d’Adèle). Le corps dénudé des plus belles femmes du monde (Arletty dans Les Enfants du Paradis, Angie Dickinson dans Rio Bravo, Nicole Kidman dans Calme Blanc, Tricia Helfer dans Battlestar Galactica…)

Le cinéma, la télé, et le sport ; les grands défouloirs… L’homme ne changera pas.




samedi 12 juillet 2014


Othello
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Séquence cours d’anglais avec la Professorinette : on va voir l’Othello de monsieur Orson Welles, restauré et en salle.

Ce film, je l’avais vu adolescent, et il m’en était resté le choc graphique. C’est bien ce qui subsiste, soixante ans après.

Pour le reste, ce n’est pas un grand Welles. Il rend l’œuvre de Shakespeare assez incompréhensible, tous les acteurs ne sont pas aussi bon que lui, bref ce n’est pas Citizen Kane.

Mais Othello, c’est plutôt la démonstration de ce que l’on peut faire au cinéma quand on n’a peu d’argent, une spécialité Wellesienne s’il en est. Et c’est souvent mieux.

La veille du premier jour de tournage, Welles apprend que son producteur est ruiné. Il maintient pourtant le tournage, assurant déco et costumes avec les moyens du bord, et c’est justement ce qui est splendide dans Othello. Venise filmé à l’aube, avec personne dans les rues, une maquette de bateau à deux dinars pour faire le vaisseau du Maure, et le moment de bravoure, la première séquence de l’enterrement, ses plans inclinés, ses hommes en noir, sa musique hiératique.

Rien que pour cela, il faut voir Othello…




samedi 5 juillet 2014


Ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes (Friday Night Lights)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

« La violence qui se déverse dans le football ne vient pas du football, de la même façon que ce n’est pas du mouchoir que viennent les larmes. »

Eduardo Galeano ne parlait pas de football américain dans son très beau livre, « Football, ombres et lumières ». L’auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine serait d’ailleurs sûrement choqué de se retrouver ici, cité comme témoin à décharge d’une série glorifiant l’Amérique et SON football. Pourtant il nous semble que Peter Berg ne fait qu’appliquer que le programme galeanien : le foot, US ou pas, n’est pas l’opium du peuple, mais plutôt l’inversion de la phrase de Marx : la religion laïque du peuple.

Des prolos, il y en a partout. Et que leur reste-t-il, une fois qu’on leur a tout enlevé, sinon la dignité ? Sinon le football ? Montrer qu’on vaut mieux que son statut social, sa couleur de peau, ce que pensent vos parents, le quartier de Dillon – West ou East – où vous habitez ? Ce programme, Peter Berg n’a eu de cesse de l’appliquer dans les 76 épisodes de Friday Night Lights.

Mieux, il a camouflé son questionnement derrière une ode sincère à l’Amérique, à ses valeurs, à son mode de vie. Si l’on s’arrête à cette écume, on ne comprendra rien à Friday Night Lights. Oui, l’auteur de Very Bad Things, du Royaume, d’Hancock, de Battleship, Du Sang et des Larmes aime l’Amérique, la religion, la famille, le Texas.

Mais il les aime comme Aaron Sorkin aime la république (A La Maison Blanche), le capitalisme (The Social Network), le baseball (Le Stratège), les journalistes (The Newsroom) et l’armée américaine (Des Hommes d’Honneur).

Aimer n’empêche pas de questionner les raisons de l’amour. Aimer n’empêche pas de chercher à comprendre ce que l’on n’aime pas.

Sous le couvert d’un drama familial, (mais à des années lumière de la médiocrité du genre), Friday Night Lights aura tout abordé, tout disséqué, tout questionné. Le racisme dans le football. Le dopage. Le hooliganisme. Les sponsors. La compétition à tout prix. La beauté du sport pour le sport. L’éducation à deux vitesses. La guerre en Irak. La couple, la famille, les enfants. Qu’est-ce que c’est que d’être jeune. Que d’être adolescent. Que d’être vieux. Être le père de sa fille. Être la fille de son père. Être riche. Être pauvre. Être noir. Être blanc. Être un homme. Être une femme. Être texan. N’être d’aucun pays. Aimer sa terre plus que tout. Être capable de faire sa vie n’importe où.

C’est là le cœur secret de le cathédrale de Dillon : nous faire aimer tous ces personnages, a priori incompatibles, au sein du même amour : le mari macho et son épouse féministe, le running back noir et son antagonistes texan blanc, l’artiste et le sportif, la grand-mère et l’ado, la strip-teaseuse et la born again christian, le prolo et le concessionnaire auto, Dillon et Boston…

Certes, tout n’est pas parfait dans Friday Night Lights. Il y a des longueurs, des répétitions, des incohérences. Certains arcs narratifs sont sous-exploitées. D’autres le sont trop. Ce qui empêche FNL d’être une série premium, sans faute, avec la perfection implacable d’un Mad Men ou d’un Soprano.

Mais à dire vrai, il y avait longtemps qu’on n’avait pas autant pleuré devant son téléviseur, qu’on n’avait pas été aussi ému devant une fiction, et aussi déprimé à l’idée de quitter une telle galerie de personnages.

Il nous reste l’héritage de Friday Night Lights, la morale de l’histoire, la source d’inspiration qu’apporte toute véritable œuvre d’art : la vie est belle, et elle est un éternel recommencement. Si tu ne triomphes pas aujourd’hui, tu triompheras demain. Ainsi, les idées claires, et le cœur plein, nous ne perdrons jamais.




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