Ça commence très bien, image léchée, réalisme, sobriété. On avait vendu au Professore la qualité de ce Faucon Noir, parait-il un des grands films de Ridley Scott. Après une exposition minimale de vingt minutes (grosso modo les Delta Force viennent enlever de grands méchants somaliens), un hélico s’écrase et ça se gâte pour les soldats piégés dans Mogadiscio. Effet de transfert, ça se gâte aussi pour le spectateur, encerclé par Ridley Scott. Deux bonnes heures de Pan-Pan et de Comeonletsgo, c’est assez pénible. Et surtout, totalement irréaliste.
Les scènes, toutes semblables, s’enchaînent : on gueule des ordres (même quand il faut être discret), et tout le monde vide son chargeur. Et on recommence. On comprend mieux la défaite U.S. : la première chose qu’on apprend à l’armée, c’est d’économiser ses munitions.
Cette répétition d’idioties finit par suspendre l’incrédulité et le spectateur se met à réfléchir. Certes, tout est très beau, magnifiquement éclairé (S?awomir Idziak, qui a commencé chez Wajda et Kie?lowski mais a fini sur Harry Potter), musique orientale à tout va (Hans Zimmer, déjà), mais voilà c’est tout. Et malgré un cast impressionnant (Josh Hartnett, Sam Shepard, Eric Bana, Ewan McGregor, Tom Sizemore, Jason Isaacs, Orlando Bloom, Tom Hardy, William Fichtner, Nikolaj Coster-Waldau) pas de personnage, pas de back story… et l’impression tenace que Ridley Scott veut faire son Steven Spielberg ou son Michael Bay.
Ce n’est pas la première fois que l’on met en évidence ces deux réalisateurs, deux pôles d’un même axe, gentil démocrate ou gros con républicain, qui avaient mis en commun leur talent pour Transformers. On en pense ce qu’on veut, mais, dans leurs films, ces gens-là proposent une vision. S’il avait réalisé La Chute du Faucon Noir, Spielberg aurait magnifié les souffrances de soldats, Bay, la grandeur de l’Amérique. Ici ça penche plutôt du côté du réalisateur d’USS Alabama (c’est co-produit par son mentor Jerry Bruckheimer), mais Ridley Scott est trop anglais, trop cynique pour faire avec cœur ce que Bay sait sincèrement faire : un film patriotique avec des punchlines, de l’humour, des personnages.
Ici, Scott ne fait qu’enfiler les clichés comme des perles : un général qui s’essuie le front quand il est angoissé, des sergents qui gueulent « Comeonletsgo » et autres « Eveythingsgonnabeallright » et des commandants qui « ne laisseront personne derrière ». Ben si, 19 rangers.
Sans parler des Somaliens, réduits à l’état d’une horde de zombies décérébrés qui tirent dans le tas… Une vision plutôt gênante et raciste, au vu de la branlée infligée au Greatest Country in the Entire World. Sauf que, comme dans tout bon film américain qui se respecte, le méchant la vérité. En l’occurrence, que la guerre se gagne en tuant l’adversaire*. Vingt ans plus tard, on ne peut s’empêcher de penser que le film est involontairement juste dans sa description de la réalité (le bombardement lourd comme théorie de la guerre, une constante US depuis 1941). Qu’il suffit d’avoir de gros hélicoptères et plein de munitions pour ramasser à la petite cuiller une dizaine de sauvages somaliens. Il est prophétique, surtout, dans l’idée erronée que se fait l’Amérique d’elle-même. Vietnam, Irak, Iran : visiblement la leçon ne rentre pas.
Bref, La Chute du Faucon Noir, c’est plutôt Le Jour le Plus Long.
* « You have the power to kill but not negotiate. In Somalia, Killing is Negotiation. »
