[ Le Professor a toujours quelque chose à dire… ]

Le Professor vous apprend des choses utiles que vous ne connaissez pas sur le cinéma



dimanche 25 juillet 2021


La Servante Ecarlate au Pays de Lovecraft
posté par Professor Ludovico

On dit souvent ici que le cinéma est l’âme d’un peuple, et que c’est particulièrement vrai du cinéma et du peuple américain.

Si c’est le cas, l’Amérique va mal.

En témoigne les deux season finale de Lovecraft  Country (S01) et La Servante Ecarlate (S04). Deux séries très différentes, l’une fun, l’autre sérieuse, mais dans les deux cas pavées de bonnes intentions.

Comme l’enfer.

Dans la série inspirée du livre de Matt Ruff, il s’agit de rendre hommage à Lovecraft, tout en renversant son racisme foncier du début du vingtième siècle. Dans l’adaptation du livre Margaret Wood (qui n’est couvert que par la première saison), il s’agit de faire œuvre prospective : que deviendrait les Etats-Unis si la dérive religieuse, déjà en cours, prenait le pouvoir ?  

Mais dans les deux cas – on n’ose le dire – poussées par une forme d’enthousiasme macabre, ces deux séries prolongent leur concept au-delà de l’extrême, et leur conclusion est la même – kill’em all! – tuons tous les blancs, lynchons tous les hommes…

Si un raisonnement élaboré amène à cette conclusion (enlevons aux blancs la magie qui a servi à notre oppression, punissons les violeurs de Gilead…), elle n’en est pas moins révoltante. Il suffit de pitcher l’inverse : qui voudrait d’une série où des héros blonds se proposeraient de tuer tous les noirs parce que certains pratiquent le vaudou ?

Il y a toujours eu cette culture de la vengeance dans le cinéma américain, (nous l’évoquions ici), mais elle était le problème de personnages solitaires*. Ici, la violence est proposée comme remède systémique. Pourtant, d’autres solutions existent : le personnage de Cristina, belle magicienne blonde, prend la défense des personnages noirs, et a même une romance (dans les années 50s de la ségrégation !) avec l’une d’entre elle. Les méchants de la Saison 4 de La Servante Ecarlate pourraient être jugés (probablement atrocement) par Gilead, mais June Osborn complote pour organiser leur lynchage. Les héros de ces séries ne sont donc pas obligés de sombrer dans une vengeance aveugle, c’est au contraire un choix conscient.  

Il y a dix ans, face à un problème collectif comme le racisme ou le sexisme, aucun film, aucune série US n’aurait proposé ce type de solution. Au contraire, une réconciliation, un pardon, une rédemption aurait été proposé au méchant (le plus souvent un mâle blanc)**. Via le pardon du héros, ou vers un procès, avec la loi comme remède aux maladies de l’humanité.

Nous n’en sommes plus là. Nous sommes à l’heure de la vengeance, et de la violence « juste », seule solution à la violence injuste***.

Et ça fait peur.

* Qui la plupart du temps étaient obligés de tuer le méchant :  repensons à toutes ces scènes avec /Bruce Willis/Nick Cage/ tenant la main au méchant au bord du précipice/hélicoptère, et que celui-ci, ignorant la main tendue, en profitait pour tenter de balancer notre héros dans le vide, qui n’avait alors d’autre choix que de le tuer…

** Mississippi Burning, Le Plus Beau des combats, American History X, Gran Torino, La Dame du Vendredi, Du silence et des Ombres, Amistad, Working Girl…

*** Sur le même sujet, avec les mêmes références (le massacre de Tulsa), et la même maison de production (HBO), Watchmen fait beaucoup mieux…




jeudi 1 juillet 2021


La Servante Ecarlate, saison 4
posté par Professor Ludovico

Cinématographiquement, La Servante Ecarlate reste un objet difficile à critiquer. La série fait partie de ces œuvres à thèmes très lourds (la Shoah, le racisme, les banlieues, …) qui censurent toute forme de jugement.

Dans cette dystopie terrifiante, où une théocratie fasciste a dévoyé les principes de la religion (chrétienne) pour mettre les femmes en esclavage, The Handmaid’s Tale pose – comme une deuxième couche – la question de la place de la femme dans l’occident réel : mère-pondeuse, bonniche au foyer, ou prostituée destinée à ne servir que les désirs masculins ? C’est là où elle est passionnante, ce qui ne veut pas dire qu’elle est parfaite.

Critiquer la Servante, c’est très vite se voir opposer cela. « La série a peut-être des défauts, mais elle parle de quelque chose de tellement juste… » : c’est exactement le genre de chantage aux sentiments qu’on ne supporte pas ici, à CineFast.

Et en regardant le premier épisode de cette quatrième saison, on ne peut qu’être frappé par des parallèles cinématographiques qui vont évidemment hérisser beaucoup de cinefasters : La Passion du Christ, de Mel Gibson, et 24 heures Chrono. Le martyr, et la vengeance…

Prolégomène nécessaire ; nous n’ignorons pas que La Servante Ecarlate se situe à l’opposé absolu sur l’échiquier politique. Ce n’est pas une série de droite, raciste, antisémite, ou prônant simplement la suprématie de l’Amérique sur le reste du monde. Mais pour autant, Handmaid’s Tale est essentiellement, fondamentalement, américaine. Peut-être même à son insu.

L’Amérique, depuis toujours, s’est construite sur ce fondamentalisme Ancien Testament. D’abord parce que les passagers du Mayflower* étaient à l’origine des fanatiques religieux, chassés d’Angleterre pour leurs convictions. Ils se sont ensuite identifiés au Peuple Elu – les juifs de l’Ancien Testament – obligés eux aussi de faire exode. Si le Nouveau Testament (le christianisme) prône le pardon, la rédemption et la joue tendue, l’Ancien propose plutôt la Loi du Talion – œil pour œil, dent pour dent. (merci le Framekeeper).

Cette obsession biblique irrigue tout le cinéma populaire américain, du western à la science-fiction. Du Clint Eastwood d’Impitoyable au Capitaine Kirk qui règle les problèmes de la galaxie à coup de poing à, un bon père de famille américain ne se tourne pas vers son avocat en cas de problème : il se fait justice lui-même**.

A l’image de ce premier épisode saison quatre, où les femmes vont se venger de ce qu’elles ont subi (comprendre : depuis trois saisons). Un Commandeur qui n’arrivait pas à avoir d’enfants a fait violer sa femme par tous les hommes qui passaient par là. Notre héroïne, June, se laisse très rapidement convaincre qu’il faut torturer l’un de ces hommes, puis le lyncher. « Because we fight. »

Tout est dit. Il faut tuer, rendre coup pour coup, car il s’agit d’un combat et pas d’une justice à exercer. Pas de procès, pas d’application de la loi, pas d’éducation ou de rédemption du coupable. Ce progrès essentiel de notre civilisation, la loi qui s’intermédie entre le coupable et sa victime pour lui donner réparation ? Tout cela a disparu. Comme dans tout le cinéma de Droite, les Dix Commandements, Le Justicier dans la Ville, les films de superhéros ou tout le cinéma de Tarantino. La solution, c’est le lynchage. June Bauer est en cornette, mais c’est quand même la sœur de Jack Bauer.

La série se complait tout pareillement dans le martyr. Martyre, June l’est assurément. Enlevée, séparée de son mari et de sa fille, insultée, violée, torturée… Il serait impensable qu’il en soit autrement dans l’univers de Gilead, cette dictature terrible inventée par Margaret Atwood. Mais l’actrice-productrice Elisabeth Moss est-elle obligée de se réserver la moitié des plans, sur son regard halluciné, son visage giflé, son corps ensanglanté ? Cette obsession douteuse a fini par gangréner la série, qui gagnerait à mettre la pédale douce sur la Passion selon Sainte June, qui finit par confiner au ridicule***.

Ces scènes sanglantes, filmées avec une telle complaisance gore, et répétés d’épisode en d’épisode, ne cessent d’étonner. Et l’on est une fois de plus consterné devant la critique française, qui voue aux gémonies (au hasard : Neon Demon), mais s’extasie sans distance devant les yeux enfiévrée de la servante écarlate.

*Les costumes féminins de la série évoquent d’ailleurs le XVIIème siècle et la série se passe à Boston.

**Il y a évidemment un pendant progressiste à cela : les films de procès

***Dans un autre rôle, l’excellente Elisabeth Moss en disait tout autant, si ce n’est plus, sur le même sujet : Mad Men, évidemment.




lundi 1 mars 2021


Why Hollywood sucks?
posté par Professor Ludovico

Le coup fait mal, car il vient de l’intérieur. Rien de moins que de l’acteur Anthony Mackie, le Faucon des Avengers. James Malakansar nous conseille astucieusement une vidéo de 2017 où Mackie, probablement à un ComicCon ou quelque chose d’approchant, explique pourquoi Hollywood sucks

« Avant, le cinéma était une expérience, un truc familial, un événement… Aujourd’hui, les gens vont voir un film parce qu’il va être numéro un au Box-Office, tout en sachant déjà par Internet qu’il est mauvais…

Il n’y a plus de star de cinéma. Anthony Mackie n’est pas une star ! La star, c’est le Faucon ! Avant on allait voir un Stallone, un Schwarzy, un Tom Cruise, maintenant on va voir les X-Men ! Cette évolution vers les super-héros, c’est la mort des stars de cinéma… Et ça fait peur...

On fait des films pour les gosses de seize ans et la Chine, et puis c’est tout. Les films que vous avez vus enfant, Les Goonies, Halloween, The Thing, ça serait impossible à faire aujourd’hui … Les Goonies, c’est maintenant sur Netflix et ça s’appelle Stranger Things. C’est pour ça que les gens ne vont plus au ciné : parce que les films sont nuls… »




mercredi 6 janvier 2021


TéléObs vs Wikipedia
posté par Professor Ludovico

Petite anecdote qui démontre, une fois de plus, l’effet dévastateur d’internet sur la crédibilité des « élites ». Et ce, dans notre petite sphère cinéphilique…

L’anecdote : François Forestier publie un petit article sur Alien dans TéléObs, le supplément télé du Nouvel Observateur. François Forestier n’est pas n’importe qui :

François Forestier, né Jacques Zandrowicz le 25 décembre 1947 à Paris, est un journaliste au Nouvel Observateur. Il a collaboré à de nombreuses publications, dont L’Express, VSD, ELLE, Première, Studio magazine et Vogue.

Le Professore n’est pas omniscient, il vient de trouver ces trois lignes dans Wikipédia…

Ce qu’aurait dû faire, a minima, François Forrestier. Car son tout petit article est bourré d’erreurs : « Ridley Scott, réalisateur venu de la pub, invente une histoire de mission commerciale interstellaire parasitée par un visiteur inattendu ». Non Ridley Scott n’est pas le scénariste d’Alien, c’est Dan O’Bannon. « Ridley Scott a une superbe idée : il confie la conception du monstre à Mœbius » Non, le monsieur s’appelle Giger. «[Mœbius] imagine une bête dingue : elle […] se reproduit par parthénogenèse ». Pas du tout, elle insémine des humains. « En plus, elle est fabriquée en « slime » (pâte gluante) et plaît donc aux enfants » Serait-ce un poisson d’avril, dès le 4 janvier ?

On pourra retoquer que tout ça n’est bien grave, qu’il s’agit d’une simple chronique télé, un entrefilet vite oublié… Au contraire, c’est une petite étape de plus vers la décrédibilisation des élites.

Comme F. Forrestier, le Professore aime à sa fier à sa mémoire immense de cinéphile pour rédiger ses chroniques, Mais son cerveau gauche le ramène souvent sur terre : es-tu sûr que Full Metal Jacket est sorti avant Le Maître de Guerre* ? Avatar est-il toujours le film qui a rapporté plus ? Harrison Ford a-t-il tourné avec George Lucas avant Star Wars ? Je vous laisse chercher ces réponses sur IMdB, Wikipedia, et tout ce que ces formidables outils peuvent vous apporter comme réponse…    

Avant Internet, des hiérarchies étaient fermement installées sur leur pyramides de savoir. Si vous étiez prof, journaliste, médecin, garagiste ou cinéphile, vous saviez et le type en face en savait, au mieux, beaucoup moins que vous… Aujourd’hui, le moindre type qui se pointe à la Fnac en connait plus que le vendeur, car il a le savoir du monde entier à portée de smartphone. L’élève peut contester les informations de son professeur. Le malade, proposer une alternative à l’ordonnance de son médecin, etc.

Cela pose évidemment des problèmes, mais ouvre aussi d’immenses opportunités. Quand Gutenberg a permis à tout un chacun de lire la Bible, il a déclenché une immense révolution sociale : la lecture a donné accès à la culture, à la science, et plus rien n’a été comme avant…  

* Copyright Karl Ferenc




jeudi 31 décembre 2020


Bilan 2020
posté par Professor Ludovico

Quel bilan tirer d’une année aussi extraordinaire que 2020 ? Sur le plan du cinéma – puisqu’on est ici pour parler de ça – c’était évidemment une année tragique. Mais, malgré les déclarations, non, le cinéma ne va pas disparaître en 2021.

S’il est évident qu’il va y avoir de la casse, il y aura toujours besoin de cinéma, et toujours besoin de salle pour le voir. Et derrière le prétexte COVID, il y a bien sûr – comme toujours – de sombres arrières pensées économiques…

Car cette histoire est vieille comme le monde. Quel que soit le secteur, qu’on parle de carottes ou de cinéma, il y aura toujours des producteurs (ici, les studios), et des consommateurs (le public). Et comme dans tout système économique, il y a toujours des petits malins qui viennent jouer les intermédiaires. Pour projeter des films, il faut des salles. Et pour acheminer et produire des copies, il faut des distributeurs. Depuis les débuts d’Hollywood, les studios s’essaient à l’intégration verticale, de Paramount à UGC, pour maîtriser toute la chaîne de production et ne pas avoir à partager les profits, car ces intermédiaires prennent 20 à 30 %  – chacun – du ticket de cinéma.

Déjà, avec l’avènement du numérique, les studios avaient supprimé un intermédiaire en se débarrassant des copies argentiques ; désormais des gros fichiers, quasi gratuits, à télécharger dans la salle.

Et voilà qu’à nouveau la tentation est grande de se débarrasser carrément de la salle, pour aider au lancement des services de VOD et faire plaisir à Wall Street. Envoyer directement Soul sur Disney+, Dune et Wonder Woman 1984 sur HBO Max. Si la Warner (voire même une partie des spectateurs) peut s’en contenter, l’artiste, lui, ne s’en contente pas.

De sorte que l’on voit une rébellion fortement médiatisée poindre chez ces deux gros blockbusters de l’année, qui refusent que leur Grande Œuvre soit diffusée sur un écran 16 pouces. Demander à Denis Villeneuve, qui peint à la main son Dune sur une toile de quinze mètres de haut sur vingt six mètres de large*, c’est comme demander à Hermès de transformer ses foulards en essuie-tout…

La comparaison avec le Luxe ce n’est pas fortuite : la salle est depuis l’après-guerre le show-room prestigieux où l’on expose les produits (en faisant monter la hype) avant de les distribuer en masse via la télévision.

Mais pas seulement. Il y aura toujours des salles, tout simplement parce que le public le veut. Inviter Justine au MK2 Bibliothèque pour voir le dernier Justice League (et peut-être aller boire un verre), ce n’est pas la même chose que de regarder Ben Affleck sur son canapé…

La base de tous les loisirs, c’est de créer un lieu de rencontre et de sociabilité. Qu’on soit au Gaumont Montpellier, au Parc des Princes, au Théâtre de l’Odéon ou dans un Bar-PMU, les lieux de loisirs sont aussi importants que le loisir lui-même : un endroit où on crée du lien, en débattant ensemble des choses qui nous passionnent…

Après cette longue introduction, que dire de 2020 ? En ayant vu 6 films, le Topten est un exercice aisé :

1 – 1917
2 – Tijuana Bible
3 – Baby Face (une reprise du cinéma pré-code Hays)

Et le Bottom aussi :

1 – Eté 85

Evidemment, c’est côté télé que la cinéphilie a été la plus active, pour les raisons que l’on imagine : 60 films, avec quelques belles découvertes, qui parfois… ne sont pas sorties en salle ! C’est le cas de Prospect et de The Vast Of Night, deux perles SF, mais aussi de Mid 90s, le film sensible et émouvant de Jonah Hill. Mais en réalité, l’année a surtout servi à revoir des vieux classiques comme A La Poursuite d’Octobre Rouge, Des Hommes d’Honneur, The Big Lebowski ou de voir et revoir (4 fois !) First Man

Côté série, pas moins de 43 saisons, avec Dark, The Crown, Fargo, Ratched, Stateless, The Boys, Perry Mason, mais aussi les documentaires comme l’incroyable Tiger King, qui en dit plus sur l’Amérique que bien d’autres films, et les séries sportives toutes plus passionnantes les unes que les autres (Drive to Survive,  Sunderland, Movistar pour ne pas les nommer.)

S’il ne devait en rester qu’une, Tales from the Loop – une Quatrième Dimension plongée dans le mélo familial – serait un bon candidat : mais on retiendra Our Boys (à ne pas confondre avec The Boys), magnifique The Wire israélien, à mi-chemin entre David Simon et Asghar Farhadi…

Une fois de plus, le grand spectacle est au cinéma, mais la subtilité, la maturité est à la télévision…

*C’est, selon Wikipedia, la taille de l’écran du Gaumont Montpellier…




lundi 30 novembre 2020


Titanic, plongée n°9
posté par Professor Ludovico

Titanic passe sur TF1. On se dit qu’on va regarder les vingt premières minutes, exemple parfait d’installation des enjeux et de préparation paiement. Et évidemment on se retrouve à 0h24 à pleurer tranquillement devant le générique.

My heart will go on.

Et comme dans tout grand film, on découvre toujours de nouvelles choses. Aujourd’hui, les mains. On en voit beaucoup dans le film de James Cameron : des mains qui se tiennent, des mains qui se frôlent, des mains qui se lâchent ; métaphore de l’idylle progressive entre Jack et Rose.

Florilège : une première main se tend, pour sauver Rose du suicide… Des mains dessinées par Jack… Des mains qui se caressent, à l’avant du bateau, avant de faire « voler » Rose… Des mains que Rose doit « bien placer » quand Jack la dessine… Une trace de main sur la buée, symbolisant l’extase… Des mains qui la sauvent à plusieurs reprises pendant le naufrage… Des mains qu’il faut « bien positionner » sur la hache pour libérer… des mains menottées, celles de Jack !

A la poupe, quand le Titanic sombre enfin, Jack exhorte Rose de ne pas lâcher sa main, tandis que les tonnes d’acier aspirent vers le fond les pauvres survivants. Évidemment, ces mains se lâchent et ces mains se retrouvent… Puis ces mains se tiennent, amoureusement, sur le radeau glacé en attendant les secours… jusqu’au moment où il faut, une fois pour toutes, accepter la mort de Jack en desserrant ses mains gelées pour le laisser rejoindre les abysses.

Il reste encore une main dans Titanic. Celle de Rose, veinée et vieille, qui s’agrippe une nouvelle fois au bastingage, dans un reflet exact de la première scène de suicide. Mais le cadrage est inversé. Dans la scène du suicide, on est a gauche de Rose, et le Titanic va donc vers la droite, c’est à dire le futur, l’espoir. Dans celle-ci, le Keldysh va vers la gauche : le passé, les souvenirs.

Car cette fois-ci, Rose n’est pas là pour se jeter elle-même, mais pour jeter le Cœur de l’Océan.

Ou plutôt, son cœur dans l’océan.




mercredi 25 novembre 2020


Mathieu Kassovitz, ou pourquoi le cinéma ne fait plus rêver
posté par Professor Ludovico

Qu’est-ce qui pourrait sortir le Professore Ludovico de sa retraite confinée ? Mathieu Kassovitz, qui donne une interview à Konbini. C’est ici, car contrairement à Apocalypse Now, il faut regarder la version longue.

Comme disait Desproges à propose de Marguerite Duras, Kassovitz a dit beaucoup de conneries, il en a aussi filmé. Mais on ne peut lui retirer ni sa sincérité (qui lui a souvent causé du tort), ni son talent, en tant que réalisateur (La Haine, Les Rivières Pourpres) ou acteur : Regarde les hommes tomber, Un héros très discret, Munich, Le Bureau des Légendes, ni son véritable amour du cinéma…

Et là, en quarante minutes, il explique pourquoi le cinéma ne fait plus rêver. Et comme vous n’avez pas quarante minutes, le Professore vous fait la synthèse.

Gratos.

  1. Avant, aller au cinéma était un événement ; il n’y avait dans l’année qu’un Star Wars, qu’un Superman… on l’attendait plein de désir, car il n’y en avait pas d’autres. Aujourd’hui, il n’y a que des Star Wars…
  2. Les effets spéciaux numériques ont tué la magie du cinéma. Dans Mad Max 1, on frémissait pour les acteurs/cascadeurs en se demandant « comment ils avaient fait ça » … Dans Mad Max 4, on est convaincus que tout est en CGI*. On a plus peur pour personne. On ne ressent plus rien.
  3. On ne sait pas exactement ce qu’on voit. « Dans 1917, il y a des explosions. Sont-elles vraies, sont-elles rajoutées ? On ne plus rêver… »
  4. Au contraire, les frères/sœurs Wachowki ont tout compris ; avec Matrix ils ont inventé quelque chose de nouveau pour dire quelque chose de nouveau. La technique au service du message…  
  5. C’est le contraire dans le cinéma français : les réalisateurs ne s’intéressent pas assez à la technique. Dans les films de Spielberg, chaque plan a une raison d’être. Dans un film français, le réalisateur ne sait pas pourquoi ce plan est filmé comme ça… c’est le boulot du chef op’, du monteur…
  6. Les scénarios sont devenus inutilement compliqués : Tenet, Ad Astra, Interstellar… au bout de dix minutes, on est perdus, et on ne se rappelle plus de rien en sortant de la salle…
  7. Fight Club a été la fin du commencement et le commencement de la fin ; la fin d’une certain type de société et aussi d’un certain type de cinéma.
  8. Ce sont les contraintes qui font l’art : le requin animatronique des Dents de la Mer qui ne marche pas, le costume d’Alien qui est ridicule en plein jour, ou Besson sans le sou pour le Dernier Combat, voilà qui obligent les metteurs en scène à inventer. Cacher le requin le plus longtemps possible, filmer Alien dans le noir, filmer dans des friches industrielles sans le son avec des vieilles cameras : c’est de ces contraintes que sont faits les films… or ces contraintes n’existent plus…  
  9. « Dès que j’ai vu l’oreille coupée avec la musique dessus, je me suis dit qu’il y avait un problème » : Kassovitz règle son compte à Tarantino et à sa trop nombreuse cohorte de fans en transe. Avant Tarantino, la violence c’était mal. Montrer de la violence au cinéma, c’était politique. Après Tarantino, la violence est devenue rigolote, funky.
  10. Tarantino, deuxième couche : « refaire pour 100 M$ des films Z qui ont coûté 100 000$, tout le monde peut le faire… »  
  11. Les réalisateurs ne font plus que 30% d’un film : tout est déjà prévu en pré-production, storyboardé, pré-animé, pré-monté : une fois arrivé sur le tournage, il n’y a plus qu’à faire de la politique : éviter les conflits sur le plateau, arbitrer avec le studio, etc.
  12.  « Marcel Carné, si vous n’avez pas vu ça… on ne peut plus faire grand-chose pour vous ! »

Que dire de plus ?




samedi 7 novembre 2020


Ding-Dong! The Witch Is Dead…
posté par Professor Ludovico

Once there was a wicked witch in the lovely land of Oz
And a wickeder, wickeder, wickeder witch there never, never was
She filled the folks in Munchkin land with terror and with dread
‘Till one fine day from Kansas way a cyclone caught a house
That brought the wicked, wicked witch her doom
As she was flying on her broom
For the house fell on her head and the coroner pronounced her dead
And thru the town the joyous news was spread


Ding-dong, the witch is dead! Which old witch? The wicked witch
Ding-dong, the wicked witch is dead
Wake up, you sleepy head, rub your eyes, get out of bed
Wake up, the wicked witch is dead!


She’s gone where the goblins go below, below, below, yo ho
Let’s open up and sing, and ring the bells out
Ding-dong! the merry-o sing it high, sing it low
Let them know the wicked witch is dead


Ding-dong, the witch is dead! Which old witch? The wicked witch
Ding-dong, the wicked witch is dead
Wake up, you sleepy head, rub your eyes, get out of bed
Wake up, the wicked witch is dead!


She’s gone where the goblins go below, below, below, yo ho
Let’s open up and sing, and ring the bells out
Ding-dong! the merry-o sing it high, sing it low
Let them know the wicked witch is dead

Le Magicien d’Oz, Victor Fleming




vendredi 3 juillet 2020


3000
posté par Professor Ludovico

Il y a 35 ans, un samedi, dans ma chambre de Saint-Arnoult-en-Yvelines, je me suis mis à noter sur un vieux classeur de mon père (trois trous, petits carreaux), tous les films que j’avais vus, dans l’ordre alphabétique. Le premier fut, je pense, Alien.

Il y a 25 ans, mon entreprise a souhaité me former à Excel, sans que je comprenne vraiment à quoi ça allait me servir. Le formateur, malin, m’a alors proposé « de, par exemple, gérer ma cave » ; il ne pouvait pas savoir que je ne faisais pas partie de cette grande tradition vinicole française. Mais j’ai instantanément traduit : ma cave = mes films. Une intuition, qui m’a permis, vingt ans plus tard, de formuler la théorie dite de l’Etiquette de la Bouteille de Vin.  

J’ai ainsi saisi le millier de films du vieux classeur, et exploitant les fonctionnalités du tableur, j’ai enrichi ma base de données avec une note, la date de sortie, le casting etc.

Ce fichier a longtemps servi de bible à la bande de copains. Grâce à mon regretté Palm Pilot, je promenais partout ma connaissance encyclopédique du cinéma. Et puis ce salopard d’IMDb est arrivé…

Aujourd’hui, sur le conseil du Rupélien, je regarde Le Septième Juré, très beau polar pré-Chabrol sur la bourgeoisie provinciale signé Georges Lautner, et avec dans le rôle-titre l’immense Bernard Blier. Et là, le chiffre tombe : 3000. 3000 films. 3000 films dans une vie…

La Règle de Trois entame sa danse folle. Grosso modo, ça fait 60 films par an. Sauf qu’on n’est pas vraiment allé au cinéma avant dix-huit ans, alors ça fait 83 films par an. Pas mal.

3000 tickets de cinéma ? mais on n’a pas tout vu au cinéma : 1789 films dans une salle, et 1211 découverts à la télé.

Sauf qu’il y a des films qu’on a vu plusieurs fois. Ah bon, combien de fois ? 3704 fois… Ce qui fait qu’on a vu chaque film 1,23 fois en moyenne, auquel on a mis (toujours en moyenne) 12,6/20… Le Professore est dur, mais il est juste…  

Mais dans le tas, il y a les marottes à Ludovico , la Sainte Trinité « Kubrick – Rocky Horror Picture Show – Alien » et tous ses autres films cultes ?  Et bien si on fait un Top Ten : 23 fois le Rocky Horror (jamais à la télé, évidemment !), Apocalypse Now (13 fois), Les Aventuriers de l’Arche Perdue, Alien, Y’a-t-il un Pilote dans l’Avion ? (9 fois), Blade Runner, 2001, Dune, Mad Max, Scarface, Titanic (8 fois) et derrière, les Kubrick, 6 ou 7 fois chacun… Premiers films français ? Papy fait de la Résistance, Coup de Tête, Garde à Vue et Les Tontons Flingueurs (de Georges Lautner, également, 5 fois)…

La vérité, en réalité, n’est pas dans les chiffres. Ils essaient juste, modestement, de raisonner le cœur qui bat.

Ça ne tient pas à grand-chose, la cinéphilie.




mardi 7 janvier 2020


Full Metal Jacket Diary
posté par Professor Ludovico

Le livre de Matthew Modine est une double rareté. D’abord, c’est un beau livre avec reliure métal, on peut le laisser sur sa table basse. Sauf si il y a déjà le livre de Kramer, dans Seinfeld, sur les livres sur tables basses qui sont sur les tables basses.

Ensuite, c’est l’un des rares témoignages d’un acteur, franc (et parfois naïf), sur le tournage d’un Kubrick. Il y a bien sûr des confidences de ci de là, la colère de Kirk Douglas sur Spartacus*, le désespoir de Malcolm McDowell, le voyage au bord de la folie de Shelley Duvall, mais là, c’est un livre entier sur un tournage, de la joie d’être casté, jusqu’au dernier jour du tournage. Il manque seulement la réception du film, ce qui aurait été intéressant également.

Mais il s’agit bien d’un journal, c’est à dire des impressions au jour le jour d’un jeune homme de vingt-cinq ans emporté dans la tourmente kubrickienne. Comme il le dit d’ailleurs lui-même, c’est une chance que le tournage dure aussi longtemps, car il laisse matière à introspection et réflexion. Et c’est le sujet le plus passionnant ; les affres de l’acteur au travail.

Certes, Matthew Modine est évidemment pacifiste et veut sauver la planète, comme tout Hollywood. Mais il nous livre surtout la vie d’un jeune comédien réalisant un grand film avec l’un des plus grands génies du cinéma. Matthew Modine raconte ses inquiétudes, ses jalousies ou ses mépris des autres comédiens. Sans rien cacher de ses conflits avec Kubrick. 

Ainsi, on va découvrir les caprices de Kevyn Major Howard (Rafterman) qui demande sans arrêt sa bouteille d’Évian, alors que tout le monde crève de soif. Ou son amitié, puis son inimitié, avec Vincent D’Onofrio. En bon comédien de la Méthode, D’Onofrio plonge en mode passif-agressif dans le Soldat Baleine, son personnage, ce qui finit par déborder dans la vraie vie, D’Onofrio se mettant à haïr réellement son ami Modine.

Et puis il y a les interminables prises de Kubrick, et notamment ces mois passés à tourner une scène devant le muret de Hué, dans le froid novembre londonien censé représenter l’été vietnamien. Ou le cynisme sociopathe de Kubrick qui refuse à Matthew Modine d’assister à la naissance de son fils : « Tu n’es pas obstétricien, tu vas plutôt les gêner, non ? Et comment je fais pour le film, moi ? » Modine devra menacer de se couper la main pour aller, de toute façon, à l’hôpital. Mais en bon artiste, Mathieu ne se plaindra jamais. Il n’y a que le résultat qui compte, tant pis pour les souffrances**.

Full Metal Jacket Diary montre aussi un Kubrick ouvert à toutes les propositions. Il n’y a pas de mauvaise idée, et même un simple chauffeur peut faire une proposition. Mais gare à celui qui critique une idée émise. Ce que fera Modine, à ses plus grands dépens. Kubrick, déçu, demandera ensuite à tous les autres acteurs comment doit finir le personnage de Matthew Modine, sans le consulter, évidemment.

Enfin le dernier intérêt de ce journal est probablement de comprendre que tout se passe en fait au montage. Matthew Modine décrit ainsi de nombreuses scènes qui lui semblent géniales et que Kubrick a coupé : la scène de sexe que souhaite l’acteur avec la prostituée*** ou la tête coupée de la sniper vietnamienne…

Le livre est rare, n’existe pas en français, mais si vous tombez dessus…

* Kubrick essaya de signer le scénario à la place du blacklisté Dalton Trumbo
** « On ne demande pas à une danseuse si elle saigne des pieds » : Catherine Deneuve à un journaliste qui lui demandait de confirmer que le tournage de Dancer in the Dark s’était mal passé.
*** Et dont le tournage finalement le terrifiera, en ces périodes de révélation du SIDA




août 2021
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