[ A vos DVD ]

Commentaires et/ou Conseils d’achat de DVD – Peut dégénérer en étude de fond d’un auteur



jeudi 21 mars 2019


De l’Or pour les Braves
posté par Professor Ludovico

Inexplicablement, De l’Or pour les Braves manquait à ma collection des années 70, l’anthologie paternelle des films sur la Seconde Guerre mondiale : des Canons de Navaronne à L’ouragan vient de Navaronne (avec Harrison Ford !), du
Pont de la Rivière Kwai au Pont trop Loin . Pas que des chefs d’œuvre, donc.

Mais celui-ci est très original ; on croit commencer par un film sur Telly Savalas, mais si on lit bien le titre original, on s’aperçoit que ça s’appelle Kelly’s Heroes, que Kelly c’est Clint Eastwood, et que de héros, il n’y en a point. Kelly est un ancien lieutenant dégradé qui réunit une bande de loufiats armés jusqu’aux dents (et jusqu’au Sherman) pour aller libérer, un peu en avance, un petit village de l’est de la France. Enfin, surtout libérer sa banque de 16 millions de dollars en lingots d’or.

Le film de Brian G. Hutton* est un curieux mélange de classique action-movie 60’s avec son cast de dur-à-cuir, mais contient aussi les amorces du mouvement hippie (le film est sorti en 1970), avec une section de Sherman déjantée pilotée par Donald Sutherland qui a l’air de fumer du shit en permanence.

La morale de l’histoire est également très étonnante, mais on vous laissera la découvrir…

* Qui nous donna aussi Quand les Aigles Attaquent




vendredi 25 janvier 2019


Glory
posté par Professor Ludovico

On avait vu Glory à sa sortie (en 1989) et on ne se rappelait pas que c’était aussi bien. On était, il faut le dire, moins passionné par ces histoires de Blues & Grays qu’aujourd’hui. Edward Zwick débutait, il n’avait pas encore fait Légendes d’Automne ou Le Dernier Samourai. La mise en scène et le jeu des acteurs ont pris un coup de vieux, mais cette reconstitution soignée d’un épisode de la Guerre de Sécession tient encore la route.

L’émotion est là : ces volontaires du 54e régiment du Massachusetts, premier régiment de soldats noirs, commandés par un colonel de 24 ans, Robert Gould Shaw sont à la fois une ode à l’héroïsme, et la démonstration de son inutilité. Ces hommes veulent se battre contre l’esclavage, ils finiront par le faire, et périront. Pour rien ? Pour prouver aux blancs, à commencer par les nordistes, qu’ils sont des hommes, eux aussi.

Quel plus bel écrin pour ce discours que Matthew Broderick (qui joue Shaw pour son premier rôle d’adulte) et Denzel Washington et Morgan Freeman comme grognards ?




vendredi 4 janvier 2019


Le Sport Favori de l’Homme
posté par Professor Ludovico

Le cinéma, comme les autres arts, est toujours en recherche de la martingale commerciale qui lui garantirait le succès. Cette quête chimérique de la formule magique ne marche pas. Et la meilleure façon de déceler une formule, c’est de regarder un film qui a échoué. OCS vous le propose sur un plateau : Le Sport Favori de l’Homme d’Howard Hawks.

La formule Hawksienne est connue : des héros masculins confrontés à une situation désespérée qui prouvera leur courage, et des femmes puissantes, assumant pleinement leur sexualité. Cela a parfaitement marché dans la comédie (L’Impossible Monsieur Bébé, La Dame du vendredi, Chérie, je me sens rajeunir) ou la tragédie (Rio Bravo, La Rivière rouge, Seuls les anges ont des ailes). Mais voilà, en 1964, Hawks est à la fin de sa carrière, et, à 68 ans, toujours aussi libidineux. En perpétuelle recherche de jeunes femmes pointues qu’il transforme en stars (et, si possible, en compagnes), il en trouve pas moins de trois pour Le Sport Favori de l’Homme : Paula Prentiss, Maria Perschy, Charlene Holt, qu’on verra défiler dans toutes les tenues*. L’intrigue, même légère, est typiquement Hawksienne : un vendeur de magasin de pêche a écrit un bestseller sur le sujet. À la veille d’un concours, il est sollicité par Abigail et Easy, deux jolies jeunes femmes de l’organisation, qui veulent le voir participer. Le voilà obligé d’avouer qu’il n’y connait rien et n’a fait que mettre sur le papier les conseils… de ses clients. Duperie, allusions sexuelles dans les tous les sens, quiproquos, « héros » confronté à une situation légèrement « désespérée » : on est bien dans une comédie Hawksienne. Qu’est-ce qui ne marche pas alors ?

Pour comprendre, la lecture de la bible Hawksienne de Todd McCarthy s’impose. Hawks voulait Cary Grant, il aura Rock Hudson, énorme star de l’époque. Mais Hudson s’ingénie à « faire du Cary Grant », et ça ne marche pas. Il n’a ni l’élégance, ni la folie absurde de l’acteur de L’Impossible Monsieur Bébé. Et si pendant tout le film, on reconnait les gags habituels, ça ne fonctionne pas.

De sorte que se superpose alors une seconde lecture, impossible à l’époque, et accessible uniquement au spectateur d’aujourd’hui, qui connait l’homosexualité de Rock Hudson. Le sport favori de l’homme n’est pas la pêche, ça on l’avait compris, et c’est bien le sexe Le film est frontalement l’histoire d’un type à qui trois filles apprennent à être un mec, un vrai : comment tenir bien droite sa canne à pêche, comment embrasser, comment descendre une fermeture éclair. Mais ce mec n’en peut mais.

Aujourd’hui, on sait pourquoi.

* Pyjama, short, lingerie transparente, T-Shirt mouillé, et surtout combinaisons de plongée TRES ajustées qui ont coûté la bagatelle de 10000$




jeudi 3 janvier 2019


Gettysburg
posté par Professor Ludovico

Dix années avant Gods & Generals, Ted Turner avait déjà sorti son portemonnaie de Civil War buff, sorti sa collection de soldats de plomb Bluues & Grays, et pour 20 millions de dollars, reconstitué in situ la plus grande bataille américaine : Gettysburg.

Rappelons-en le pitch : Lee, le grand stratège virginien, veut s’emparer de Washington pour faire plier Lincoln alors que la cause sudiste est de plus en plus mal en point. Il opère un grand mouvement dans la vallée de la Shenandoah, mais le général nordiste, Meade, l’attend à Gettysburg. Au bout de 3 jours, et suite à une (rare) grossière erreur de Lee, les sudistes sont défaits. Gettysburg, et ses 50 000 hommes perdus, est le tournant de la Guerre de Sécession. Quelques semaines plus tard, Lincoln fera son célèbre Discours : « à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre. »

Gettysburg, initialement prévu comme une minisérie fut repris et financé par Ted Turner. Il fit évidemment un four au Box-office (voir plus bas) mais connut beaucoup de succès sur le câble et devint un film scolaire, c’est à dire ce qu’il est foncièrement.

Mais voilà, si dans Gettysburg, tout est authentique, jusqu’à l’emplacement exact des canons confédérés, il n’y a pas de film. Pas de personnages, pas d’histoire. On pourrait gagner une heure rien qu’en enlevant les scènes de salut au garde-à-vous, une autre heure quand les canons tirent, et encore une heure quand les fusils tirent… Le seul intérêt réside dans le personnage de Joshua Chamberlain, le jeune colonel héros de Little Round Top (Jeff Daniels), chargé de représenter le point de vue nordiste et d’incarner le bon officier, généreux et attentionné. Mais comme tous les officiers sont vénérés par la troupe (même quand ils les envoient dans une boucherie sans nom), il n’y a aucune aspérité dans le film. Anecdotique pour le passionné, Gettysburg est totalement inutile au néophyte.




mardi 1 janvier 2019


The Myth of the American Sleepover
posté par Professor Ludovico

En regardant ce film de David Robert Mitchell, juste pour une sombre histoire de complétude, on se dit que la cinéphilie fait faire de drôles de choses. Que vient-on faire dans cette galère (un film sur les soirées pyjama) ?

Mais comme d’habitude, la petite musique de D. R. Mitchell s’impose lentement mais sûrement : ces chansons inconnues en background, ces jumelles mystérieusement habillées de noir et enrose (haut noir, rose pour le bas pour l’une, et vice-versa). Et ce lac noir qui préfigure le lac d’argent d’Under The Silver lake, et ces blondes aux cheveux mouillés qui sortent en souriant de la piscine, dans les trois films de David Robert Mitchell.

Pourtant il n’y a pas grand’chose : un ado cherche la jolie blonde qu’il a croisée au supermarché, une fille découvre la vérité sur son boyfriend, et un sophomore plus âgé qui prend sa voiture pour une quête absurde.

À partir de ses petits riens qui font l’enfance, David Robert Mitchell déploie son film su cette seule nuit/ Mais au final, et trois films après, The Myth of the American Sleepover commence à ressembler à la première pierre d’une une œuvre. It Follows restant le chef d’oeuvre indiscuté, mais, même quand c’est un peu raté comme Silver Lake, son cinéma reste passionnant et sensible.




vendredi 14 décembre 2018


Retour vers le Futur
posté par Professor Ludovico

 
Plus qu’une pépite nostalgique, Retour vers le Futur est un chef-d’œuvre du cinéma, à la manière des films de Hawks. Mais en revisitant les chouchous de la cinéphilie, il y a toujours un petit pincement au cœur ; le film aurait-il vieilli ? Nous étions-nous fourvoyés ?*
 
Bien sûr que Retour vers le Futur a vieilli. La comédie est le genre le plus exigeant, le plus référentiel, et donc le plus difficile à maintenir dans le temps**. Cette fabuleuse mécanique est un peu trop mécanique justement, elle souligne un peu trop les gags. On a parfois l’impression que les scénaristes (Robert Zemeckis et Bob Gale***) flèchent l’histoire pour le spectateur. Ainsi, quand Doc demande à Marty ce que faisait ses parents pour s’amuser quand ils étaient jeunes (ce qui est un gag en soi), on voit apparaître l’affiche d’Enchantment under the sea. Cela suffirait aujourd’hui, mais Zemeckis montre l’affiche et Marty la commente. 

Hormis ces péchés véniels, Retour vers le Futur reste un authentique chef-d’œuvre. La construction des enjeux vue comme une mécanique de précision, qui s’accumule minute après minute pour exploser dans un tonnerre final, à l’écran et dans le cœur du spectateur. 

Mais derrière la comédie screwball, deux sous-textes (au moins) viennent écailler le vernis fifties. Le racisme, le sexisme, la violence larvée de cette période prétendument dorée fait l’objet de nombreux gags doux-amers. Le sommet culminant avec le gag Chuck Berry, un paradoxe temporel à double tranchant où les petits blancs comme Zemeckis payent leurs dettes à la musique noire, tout en sous-entendant qu’elle vient du futur, et donc des blancs. 
 
Et puis l’incroyable sous-texte freudien ? Quand on aura dit que Marty doit éviter de coucher avec sa mère pour pouvoir naître, on aura dit beaucoup. Que le père, adolescent, était un voyeur frustré qui volait des petites culottes, et que la mère était une alcoolo un peu chaudasse, on aura tout dit. La morale de l’histoire, ce sont les fils qui rendent les pères virils. Et que le salut de la vieillesse viendra – comme toujours – de la jeunesse.
 
En revanche, ce qui n’a pas vieilli, c’est l’extraordinaire performance des acteurs ; le Doc (Christopher Lloyd), Marty (Michael J. Fox), mais surtout George McFly, le père de Marty, interprété par l’incroyable Crispin Glover. Être crédible à ce point dans un ado de 15 ans et un père de 50, le coinçouille des fifties et le raté des eighties, puis l’écrivain à succès dans ce futur alternatif, peu de comédiens sont capables de faire ça. 

* En tout cas, moins que la presse de l’époque
** Les blagues sur Ronald Reagan ne fonctionnent plus avec le Professorino, par exemple.
*** Qui ont dans leur contrat l’interdiction de produire une suite de leur vivant, sans leur accord.

 




samedi 1 décembre 2018


L’Origine du Christianisme
posté par Professor Ludovico

Plus compliqué, mais tout aussi passionnant, L’Origine du Christianisme poursuivent l’œuvre entamée par Corpus Christi : comment, après la mort de Jésus, le christianisme est né à partir de l’an 50. Un débat, non pas contradictoire, mais en revanche bourré d’incertitudes, dans lequelles Jérôme Prieur et Gérard Mordillat tentent de mettre de l’ordre. Comment Saint-Paul, celui qui ne croyait pas, est devenu le plus grand prosélyte ? Comment une religion, issue de Judée, et dont les principaux prophètes étaient juifs, a accusé les juifs de tous les maux pour mieux convertir les romains ? Comment une religion naissante, en interdisant aux non-juifs du prêcher à Jérusalem, leur a paradoxalement offert l’opportunité de prêcher dans l’ensemble du pourtour méditerranéen ? Comment l’exclusion des premières hérésies, a permis à la religion de se définir ?

Tout cela en dix heures ardues, mais toujours passionnantes.




dimanche 18 novembre 2018


La Nuit des Généraux
posté par Professor Ludovico

La Nuit des Généraux est encore un de ces films dont on se glissait le nom sous le manteau, nous les maquettistes Matchbox/Revell/Italieri des années soixante-dix, nous les collectionneurs de films sur la Seconde Guerre Mondiale. Quoi ? Tu n’as pas vu La Nuit des Généraux ? Mais putain, c’est génial ! C’est une histoire de meurtre à Varsovie en 42 ! Y’a Peter O’Toole en général nazi, trop classe ! Y’a même Philippe Noiret !

Trente ans après, on réalise ses promesses. Bon, La Nuit des Généraux est un film assez foutraque mais intéressant par ailleurs. D’abord avec le personnage de Peter O’Toole, grande folle incroyable chez les nazis, maquillé comme Cléopatre. Et puis il y a aussi Donald Pleasence, et Charles Grey (futur narrateur du Rocky Horror Picture Show) en généraux nazis, mais aussi Philippe Noiret en flic français et Omar Sharif en flic allemand. Sharif veut trouver l’assassin d’une prostituée tuée à Varsovie ; il poursuit les généraux suspects jusqu’en 44, malgré l’attentat contre Hitler, malgré la libération de Paris…

Une curiosité, sans plus…




samedi 17 novembre 2018


Pandora
posté par Professor Ludovico

Une baie magnifique dans la Méditerranée, une cloche sonne le tocsin. Travelling arrière. Sur la plage, des pêcheurs et dans un filet, une main d’homme et une main de femme. Emmêlés. Morts, évidemment.

Ainsi commence le début magique de Pandora, un autre classique passé entre les mailles du filet de CineFast. L’histoire de Pandora (divine Ava Gardner) entourée de prétendants sybarites qu’elle rejette les uns après les autres, jusqu’à rencontrer le mystérieux Hendrick Van der Zee (James Mason), un hollandais dont le bateau mouille, solitaire, dans la baie. Albert Lewin, réalisateur quasi inconnu et auteur d’une poignée de films, relie ça sans barguigner, dès les premières scènes, à la légende du Hollandais Volant, le marin maudit.

Il n’a pas besoin des astuces scénaristiques habituelles, ce film, car il est tout simplement magique. Pas seulement grâce à Jack Cardiff, le grand chef op’ de Michael Powell, pas seulement par l’intensité érotique d’Ava Gardner. Non, Pandora est un sort en lui-même, jeté sur le spectateur ; il n’en échappera que 122 minutes plus tard.

Dès le premier plan (un guardia civil filmé comme un colosse de Memnon, statue de pierre, immobile, qui encadre Geoffrey, le protecteur de Pandora, et Stephen, l’un de ses amants éconduits), le ton est donné : magique, mystérieux, surréaliste, Daliesque. Pendant deux heures, le film ne cessera d’inventer et de créer du mystère. Pandora, séductrice mais emplie d’un étrange spleen… Hendrick Van der Zee, mystérieux peintre navigateur. Une corrida, un bain de minuit… Une fête sur la plage… une course dans la montagne… Et une galerie de prétendants, alcooliques, toréadors, champion automobile…

Pandora est clairement le précurseur du cinéma des tourments des années soixante, du Passenger d’Antonioni à la Belle de Jour de Buñuel. On pense aussi à Sueurs Froides, à Mulholland Drive. Tous ces films qui partagent le qualificatif de rêve éveillé….

Y’a-t-il plus belle définition du cinéma… ?




jeudi 8 novembre 2018


Orange Mécanique
posté par Professor Ludovico

« Il y avait moi, c’est-à-dire Alex, et mes trois droogies, c’est-à-dire Pete, Georgie et Dim. Nous étions installés au Korova Milk Bar à nous creuser le rassoudok pour savoir où passer la soirée. Au Korova on sert du Lait plus, lait plus Vellocet ou Synthemesc ou Drencrom. Nous, on en était au Drencrom, ça vous affute l’esprit et ça vous met en train pour une bonne petite fête d’ultra violence. »

En 1968, Stanley Kubrick sort du tournage éreintant de 2001. Son projet napoléonien est tanké par la Warner, suite à l’échec du Waterloo de Serge Bondartchouk. Il s’oriente alors vers un projet beaucoup plus simple : tourner rapidement, en décors naturels : ce sera Orange Mécanique, l’adaptation du livre d’Anthony Burgess. Publié en 1962, celui-ci a déjà fait scandale. Mais celui du film sera énorme. Incompris, malgré (ou à cause) de son succès public, Orange Mécanique est toujours aussi incompris aujourd’hui. Le film, très à la mode à sa sortie, est forcément daté aujourd’hui. Mais son « apologie de la violence » semble aujourd’hui bien terne.

En fait, Orange mécanique est bien plus que l’objet pop, c’est une comédie noire, un conte voltairien, au message philosophique toujours aussi puissant. Décryptage.

Sexe et…
C’était le premier argument de vente du film : Sexe et Ultraviolence*. Ce n’est pas pour autant que le film soit très excitant. Il n’y a pas d’érotisme dans Orange Mécanique (contrairement à Lolita, Barry Lyndon, Shining). Non, il n’y a qu’une vision mécanique du sexe. La vision d’Alex. Baiser des filles à la chaine, d’accord ou pas d’accord. Prendre de la drogue et se bastonner. Puis écouter la musique du grand Ludwig van …
Mais comme souvent chez Kubrick, le sexe est là où on ne l’attend pas. Malicieusement caché dans le décor, à droite et à gauche : chez le disquaire, où des jeunes filles léchouillent des sucettes-pénis ; au Moloko Milkbar, où le lait dopé à la drogue sort des seins d’une statue actionnée par une manette en forme de bite… et c’est sans compter la femme aux chats, collectionneuse d’art contemporain aux toiles un peu spéciales et aux sculptures spectaculaires… Le sexe est partout dans Orange mécanique. Mais pas le désir. Et c’est précisément de ce désir qu’on va priver Alex, lors de la fameuse séance de la méthode Ludovico. Après avoir été forcé d’ingurgiter ce qu’il aimait avant (films violents, pornos, péplums et défilés nazis sur fond de Beethoven), Alex se voit présenter une vraie femme, un mannequin sublime, dont la poitrine nue fait sortir les yeux des orbites du Gardien Chef, et du prêtre de la prison. Mais Alex le violeur a été débarrassé de ses désirs : il n’en voudra pas, pire, il aura la nausée à la simple idée de toucher cette poitrine. C’est paradoxalement le moment où le sexe est le plus frontal que le désir est le moins important.


…Ultraviolence…

C’était l’autre argument de vente d’Orange mécanique ; évidemment on est servis. Comme toujours chez Kubrick, Eros et Thanatos ne font qu’un. Aujourd’hui, cette violence parait légère, mais c’est oublier qu’à l’orée de ces années 70, le film de Kubrick ouvre la voie avec d’autres (Peckinpah, Penn, Fuller) d’une représentation plus réaliste de la violence. Mais le thème de la violence parcourt depuis toujours la geste Kubrickienne. Peur et Désir. Ultra Violence et Sexe. Michel Ciment le signale dans son Kubrick et l’illustre, photogrammes à l’appui : Alex saute sur le pauvre Dim comme le singe de 2001 attaque ses congénères. Dès qu’on enlève l’enveloppe sociale, rien n’empêche la bête qui est en nous depuis la préhistoire reprendre le dessus. Full Metal Jacket, Shining, le sujet est le même : la sauvagerie, et le corset social qui tente de l’empêcher.

… et Beethoven
Mais le pire scandale à l’époque, c’est d’associer cette violence à la musique classique. Voilà un voyou, et il aime Beethoven, la musique de la bourgeoisie ? Scandale ! Deuxième film où l’auteur de 2001 renonce à utiliser une musique originale, Orange Mécanique magnifie chaque pièce utilisée. Le viol et la bagarre d’ouverture traitée comme un ballet, sur La Pie Voleuse de Rossini. Le sexe threesome sur L’Ouverture de Guillaume Tell. La Neuvième Symphonie, presque partout. Comme dit Alex, « on n’a pas le droit de faire ça à Beethoven ». Pourtant, Kubrick ne s’en prive pas. C’est en fait un double contrepoint : l’opposé exact de la symphonie 2001, où la musique magnifiait la pureté des images. Icic, le film est presque tourné en 16mm, et la musique dénaturée au synthétiseur Moog de Walter Carlos) Mais c’est aussi une musique commentatrice, qui ironise sur l’histoire d’Alex.

L’hypocrisie sociale et la corruption
Orange Mécanique est d’abord une charge noire contre une société occidentale (et en particulier l’Angleterre) en pleine déliquescence. Les élites ne savent plus à quel saint se vouer ; la police, la prison ne sont plus la solution pour contenir la délinquance. Le verrou de l’ordre et de la morale ont sauté,dans toutes les strates de la société ; les policiers se comportent comme des voyous (on finit même par recruter les droogs d’Alex dans le corps de police), les politiciens sont corrompus, de droite comme de gauche. Même les vieux se comportent comme les jeunes. Le clochard, tabassé au début par Alex, se plaint qu’on ne respecte plus les personnes âgées. Mais lui-même inverse les rôles à la fin. La vieille dame aux chats donne des cours de Yoga, mais dit des obscénités, et en accroche au mur. Le Ministre de l’Intérieur, censé représenter la justice et l’ordre, n’est en fait que chaos et opportunisme derrière une façade élégante. Les partis de gauche n’hésitent pas à instrumentaliser Alex – jusqu’à le pousser au suicide – pour faire avancer la Cause.
Le gardien-chef de prison est très strict, très vieille Angleterre ; mais il n’écoute pas les sermons de l’aumônier, ou est troublé par les formes sculpturales du mannequin. Les parents, professent à tout bout de champ amour parental et filial mais refusent pour de basses raisons financières d’accueillir leur fils. Dans ce monde pourri, Alex fait office de martyr. C’est normal, Orange Mécanique est un conte augustinien.

Saint-Augustin et le libre arbitre
On trouvera dans le film une étrange incarnation de la théorie de Saint Augustin. Au quatrième siècle, le penseur chrétien nous dit que Dieu nous a confié à l’homme le choix de faire le Bien. Et que nous avons donc la liberté… de faire le Mal. C’est notre choix. Ce que nous dit Kubrick, dans la continuité, c’est qu’on ne doit pas priver quelqu’un de ce libre arbitre, au risque de payer de très lourdes conséquences. Appliqué au jeune droog Alex, la méthode Ludovico est tout le contraire du message augustinien : Alex est soigné pour faire le Bien, et uniquement le Bien. Il en devient malade, sans désir, sans famille, battu et humilié comme Job. Sauf que lui le mérite ? Non, dit Kubrick, on ne doit pas faire cela, même à une telle créature. Et, c’est comme par hasard un prêtre, seul véritable opposant à la méthode Ludovico, qui administre à Alex, (et donc au spectateur), ce message. Paradoxalement, Kubrick ridiculise pourtant l’aumônier dès sa scène introductive, où il lui fait surjouer son sermon. Pourtant c’est le seul personnage positif de cette farce, le seul qui n’ait pas d’agenda caché, le seul qui ne soit pas hypocrite. Il n’applaudit pas la démonstration de la méthode, il se dresse contre le politicien véreux. En vain, évidemment.

Le masque
Le masque est certes un thème récurrent chez Kubrick**. Mais il est particulièrement à l’œuvre dans Orange Mécanique. Les droogs portent des masques de nez-phallus pendant leurs méfaits. Mais le vrai masque, c’est le visage de protagonistes, et le jeu outré des acteurs qui les incarnent***. Le visage de l’écrivain handicapé (Patrick Magee), est à la fois un masque réel (le visage doucereux masquant ses complots futurs) et un masque de comédie (la jouissance de la vengeance). Car c’est bien de cela dont il s’agit. Qu’est-ce qui se cache derrière un visage ? L’outrageux maquillage des « gens des médias » de la scène au Moloko Milkbar ou celui, raté, de la mère d’Alex, le rire diabolique de son fils, les faux sourires timides des adolescentes qui rejoindront dans cinq minutes le lit dudit Alex… On voit bien le motif ; derrière le visage, le masque, l’apparence, c’est exactement le contraire qu’il faut lire. Le politicien de droite utilisera sans vergogne la racaille qu’il prétend combattre, le politicien de gauche utilisera le lumpen prolétariat à n’importe quel prix. Les gentils parents chercheront d’abord leur intérêt pécuniaire. Les droogs serviles d’Alex se vengeront de lui dès qu’il aura le dos tourné. Seul surnage le prêtre, ridiculisé, et Alex, le héros de cette histoire qui se présente lui-même comme un martyr du conte philosophique voltairien qu’on appelle L’Orange Mécanique; tel Candide, il a erré de par le monde. Sa bosse une fois roulée, il vient nous raconter ses malheurs : « Allez-y, faites-moi la peau, bande de fumiers et de lâches. Je m’en fous, j’ai pas envie de vivre, surtout dans un monde aussi dégueulasse que celui-ci. »

C’est cela le message de Kubrick, le programme qui irrigue tous ses films. Nous prétendons être des hommes, on nous a confié ce précieux libre-arbitre, et pour autant, nous nous conduisons souvent comme des bêtes****. Pour une fois, Kubrick témoigne un minimum d’empathie pour son personnage, probablement parce que c’est le plus réellement, authentiquement, méchant de sa filmographie. Est-ce pour cela qu’Orange Mécanique est toujours incompris ? Mais au fond, Kubrick a-t-il jamais été compris ?


* « L’histoire d’un jeune homme qui s’intéresse principalement au viol, à l’ultraviolence, et à Beethoven »
** Il en a même fait un film : Eyes Wide Shut
*** Signalant au passage la volonté comique de l’œuvre
**** Héritage que reprend volontiers un David Fincher




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