[ Les films ]



mercredi 22 mai 2024


Barbarella
posté par Professor Ludovico

Il n’y a pas grand-chose à dire d’un film dont l’unique objectif semble être pour Roger Vadim de filmer sa femme dans toutes les positions possibles, en commençant par un strip-tease spatial. Jane Fonda, on la verra donc dans toutes les positions. Et comme par hasard, souvent humiliée, attachée, mordue. Puis comme c’est lassant au bout d’un moment, ce sera le tour d’Anita Pallenberg, autre top model des sixties.

Dans Barbarella, il n’y a pas de scénario, tout est idiot, et tout est moche. On retiendra juste que le grand méchant Durand Durand a donné son nom un groupe rigolo des années 80.




mercredi 15 mai 2024


Le Procès Goldman
posté par Professor Ludovico

Dès les premières secondes, la cause est entendue. Les plans fixes, format 1:33, le 35 mm : on est dans le fatras intellectuel minimalo-naturaliste, en mode surligné Stabilo. Refaire le procès tel quel, sur la base des transcriptions de l’époque, et où rien ne manque, ni les pantalon patte d’eph, les petites lunettes dorées et les pull multicolores, ni les barbichettes et les chignons, voilà l’ambition cinématographique de Cédric Kahn*.

On subira pendant 1h50 le jeu théâtral des acteurs, qui débitent leur texte à la mitraillette, entrecoupés de silence lourds de sens. À aucun moment, on ne sera touché par un personnage : ni Goldman, ni son avocat, ni ses victimes.  

Kahn crée finalement un genre inédit de documentaire reconstitué avec acteurs, façon Secrets d’Histoire, mais sans Stéphane Bern. Pas de musique, pas de plan d’exposition, pas de mouvements de caméra… La réalité brute, si chère au cinéma français en mal de cinéma.

Ou d’imagination tout court.

* Le réalisateur a notamment déclaré au Monde :  « C’est de la fiction, mais avec beaucoup de vrai » : l’habituelle excuse des rois de l’autofiction, de Yann Moix à Christine Angot.




mardi 14 mai 2024


Usual Suspects
posté par Professor Ludovico

Comme nous, les films vieillissent…

Regarder aujourd’hui Usual Suspects, c’est voir ce que le temps fait aux films, aux spectateurs, voire aux deux. C’est mesurer bizarrement qu’il y a des films qui vieillissent et d’autres pas. Usual Supects et Heat sont sortis tous deux en 1995 avec des accueils radicalement différents. Usual Suspects a immédiatement été encensé par la critique : « très grand film policier » pour Positif, « plus beau thriller de l’année » pour Télérama. Le film prenait par surprise le spectateur, on y retournait pour démêler le vrai du faux, tâche quasi impossible. Ce fut donc un grand succès public.

Pour Heat, la critique fut plus mesurée : « inégalement réussi » pour Positif, « sorte de film noir « new age », fondé sur une suite de sensations » pour les Cahiers du cinéma, « honnête série B. où Michael Mann a la main lourde » pour Télérama. D’un côté un petit film de 6M$, de l‘autre la grosse machine Hollywoodienne. Les deux, chacun dans leur catégories, furent de beaux succès au box office (67M$ et 187M$).

Trente ans après, la donne critique a changé. Heat est devenu un classique du cinéma, et Usual Suspects un film malin, mais qui a beaucoup vieilli. Le style maniéré des acteurs (qui nous plaisait tant en 1995 !) ne passe plus. Le côté malin de l’intrigue s’est un peu éventé. Avec ses petits décors, le petit budget du film se voit maintenant. En face, Heat est devenu ce monument minéral, imputrescible, classique et éternel.

Life is a bitch.




dimanche 12 mai 2024


Michel Ciment
posté par Professor Ludovico

Cette chronique aurait dû paraitre à la mort de Michel Ciment, le 13 novembre 2023*. Et puis on est passé à autre chose, les films et les séries se sont empilées, et on a oublié. Pour autant, cette histoire mérite d’être contée. C’était au lycée de Rambouillet, en 1980. Nous avions 15 ans, et un accès extrêmement limité aux films : pas de magnétoscope : le cinéma, c’était à la télé, en direct. La cinéphilie, tard le soir avec le Cinéclub de Claude-Jean Philippe et le Cinéma de minuit de Patrick Brion.

Et en 1980, il y avait ce film qui arrivait, et dont on parlait déjà beaucoup. Shining. Christophe, un ami me dit : « Tu sais, Stanley Kubrick, j’ai un bouquin sur lui, il a fait plein d’autres films, faut que je te montre… »

Rapidement, j’ai acquis ce livre, qui évidemment était le Kubrick de Michel Ciment, un livre qui, je ne le savais pas, était une référence dans l’histoire des livres de cinéma.

Ce livre a tout simplement changé ma vie. Ça peut paraître prétentieux, pourtant presque tout vient de là. Pas seulement la cinéphilie, l’envie de regarder les films dans le cadre d’une œuvre, l’analyse d’un plan, d’une séquence, d’un motif… Ciment était un intellectuel, et un passeur. Son livre incitait à s’intéresser à la musique classique (Beethoven et Orange Mécanique), à la philosophie (Nietzsche et 2001), à la psychanalyse (Bruno Bettelheim et Shining), à l’histoire (Rome, La Guerre de Sept Ans, la Première Guerre Mondiale…)

Ensuite, j’ai compris que ce livre était mondialement connu. En vacances dans le Montana en 2005, j’en ai fait l’expérience en trouvant dans le petit Barnes & Nobles de Missoula, un Hitchcock/Truffaut et le Kubrick de Ciment.

Pourquoi ce livre est-il exceptionnel ? D’abord parce que Kubrick s’est très rarement laissé interviewer. Pourtant, une complicité s’est nouée entre le directeur de Positif et l’ermite de Childwickbury… Ciment comprenait Kubrick, et dans les nombreux interviews-fleuves qu’il lui a consacrés, la proximité intellectuelle se sent. Ciment a lu les livres que Kubrick adapte, il maitrise souvent l’époque historique, ou le genre du film, il connait les problèmes techniques, et ne pose que des questions intelligentes**.

Ensuite, ce livre est un beau livre. Grâce à Kubrick, toutes les photos sont des photogrammes issus des films ; elles respectent le cadre et les couleurs, ce ne sont pas des photos de plateau. D’où l’analyse précise des motifs kubrickiens : le Kubrick stare, ce regard d’en dessous préludant la folie, les perspectives millimétrés de ses travellings, des Sentiers de la Gloire à Eyes Wide Shut, ou la colorimétrie précise de Barry Lyndon, cherchant à reproduire la peinture du XVIII° siècle…

Ensuite, ce que Ciment a fait, et c’est son principal apport, c’est de considérer que Kubrick faisait une œuvre et pas une série de films avec quelques points communs. Qu’il avait des obsessions : le Masque, le Conte de fées, Eros et Thanatos, l’Humanité perdue face à la machine… tout en restant toujours, comme il l’a si justement rappelé dans un Masque et la Plume, du côté des victimes…

Faire œuvre, on pourrait dire cela de plein d’auteurs. Mais si ses films ne sont pas les meilleurs du monde, l’œuvre Kubrickienne est, elle, pleine et entière.

* C’est par ailleurs l’anniversaire du Professore Ludovico. Coïncidence ? Je ne crois pas.

** C’est quoi une question intelligente ? C’est aider un artiste à repérer ses motifs, ses obsessions… Dans une célèbre question dans Première à la sortie de Full Metal Jacket, Ciment interroge Kubrick sur la présence d’un monolithe noir dans la scène de Hué. « Quel monolithe ? », répond  Kubrick, éberlué




vendredi 10 mai 2024


Raël, le Prophète des Extraterrestres  
posté par Professor Ludovico

Pour une fois le Professore Ludovico ne va pas se fatiguer, à l’image de ce documentaire Netflix. Un simple copier/coller de Betaseries suffira : « Assez déçu. Il n’y a pas vraiment d’enquête dans ce documentaire. C’est juste l’histoire de Raël par le prisme de ses interventions à la télé. C’est intéressant mais on n’apprend pas grand-chose, quoi. » Merci Morley93, pas mieux ! Tout est dit.

Si vous regardez ce doc sur Raël et les Raëliens, c’est pour voir (ou revoir) les images parfois cocasses de la saga de Claude Vorilhon, le type qui a vu des ovnis, et qui a compris qu’il y avait là moyen d’amasser pouvoir et gloire, femmes et argent en créant sa petite secte des Elohim. Et que, comme dirait Richard Ford, c’était une bonne façon de passer sa Période d’Existence. Même si quelques témoignages de repentis viendront confronter les Raëliens hardcore (et la terrifiante Brigitte Boisselier, Docteur en Canular de Clonage), la partie la plus intéressante, c’est celle sur l’emprise, et le désir très profond de la transcendance.

N’empêche. Une petite contre-enquête sur les différents points qui grattent n’aurait pas fait de mal. De sorte que ces quatre heures sont un peu longues, pour si peu.




jeudi 18 avril 2024


13 Hours
posté par Professor Ludovico

13 Hours, c’est la démonstration mathématique – par l’absurde – du poison qu’est le BOATS ou le Biopic pour un cinéaste. Dans les mains d’un tâcheron, le poison fait des ravages (Le Discours d’un Roi, Bohemian Rhapsody, Moi, Tonya, etc.) Dans celle d’un auteur, au minimum, ils l’abîment.

C’est le cas de 13 Hours, où l’artiste Michael Bay ne peut donner que qu’il a, c’est-à-dire son talent inné de détruire des voitures et de filmer des fusillades. Car 13 Hours est le BOATS sur l’attaque en 2012 de la mission diplomatique de Benghazi. Six agents de sécurité vont défendre seuls ce Fort Alamo lybien contre les attaques répétées des milices djihadistes d’Ansar al-Charia.

Le film raconte ces treize heures, concluant comme il se doit (Masters of the Air, Band of Brothers, American Sniper…) d’un petit post scriptum final de jolies photos en noir et blanc nous rassurant sur le destin – heureux, forcément heureux – de nos héros : « John est retourné vivre dans l’Alabama où il cultive des carottes, entouré de sa femme et de ses filles, Melissa et Oggy. »

Si ce n’était pas un BOATS, ce serait un bon film de Michael Bay, un peu trop long (trop de de pan-pan et de boum-boum), mais il manque les aspérités habituelles qui font tout le sel de la tourte baysienne :  le-facho-pas-mauvais-dans-le-fond, le-petit-gros-sympa, la-fille-pointue-qu’a-pas-froid-aux-yeux …  Comme on parle de vraies gens, on n’y touche pas trop. Et il y a beau avoir de bons acteurs (sortis de The Office !), on s’ennuie ferme…

C’est ça le biopic.  




vendredi 12 avril 2024


Le Droit de Tuer
posté par Professor Ludovico

On l’a souvent dit, on regarde parfois des films pour de mauvaises raisons. Ici, Le Droit de Tuer, qu’on n’avait absolument pas eu envie de voir en 1996, parce qu’il promouvait sans vergogne la peine de mort.

Mais on tombe dessus sur Canal+, et ça sent bon les années 90 : les acteurs jeunes et sexy de notre génération (Matthew McConaughey, Sandra Bullock, Samuel L. Jackson, Kevin Spacey, Kiefer Sutherland, Oliver Platt…), et les films de procès. Tout y est : « motion denied », « overruled », « faites court, Maître »… ça se laisse manger comme des petits pains au lait, avec beurre salé et carrés de chocolat dedans.  

Tout le monde est au top, malgré pour ce scénario invraisemblable de conneries et/ou de perversité.  

Au cœur du Mississipi, deux rednecks commettent un crime atroce, le viol et la tentative d’assassinat d’une petite fille noire de douze ans, mais elle survit. Avant de passer en procès, son père (Samuel L. Jackson) les abat en plein prétoire. Procès, le père risque la peine de mort…

Intrigue maline, basé sur l’éternel motto des partisans de la légitime défense, si-on-violait-votre-fille-est-ce que-vous-feriez-pas-pareil ? Et qui s’opposerait des gens aussi sexy que McConaughey ou la Bullock ? Qui voudrait pencher du côté de Kevin Spacey ou de Kiefer Sutherland, déjà abonnés aux rôles de méchants ? Tout le monde veut que Jackson soit pardonné ! Tant pis si deux types sont morts au passage, même pas jugés coupables, que la petite fille n’est pas morte, et qu’un flic innocent est en chaise roulante…*

Bref : Le Droit de Tuer est complètement con, parfaitement débectant, et en même temps d’une délicieuse nostalgie. 

*Ne t’inquiète pas, CineFaster, il pardonnera aussi au légitime défenseur !




mercredi 3 avril 2024


Le Mans 66
posté par Professor Ludovico

On regardait le film de James Mangold depuis deux bonnes heures – vroom-vroom, vroom-vroom ! – et on se demandait ce que Notre Dame de Nazareth avait pu trouver à la morale de cette histoire. « Morale » prononcé, comme il se doit, avec le petit sourire sibyllin dont elle a le secret.

Eh oui, quand le Professore utilise le Mot en M, le mot maudit, tout le monde se crispe. Pourtant l’art c’est ça, depuis Esope : « Tant va les Tuche à l’eau, qu’à la fin ils se cassent »…

On commençait pourtant à voir où James Mangold – le La Fontaine de Detroit – voulait en venir : la lutte éternelle du petit entrepreneur contre la méga corporation américaine  (les méchants Ford), contre les règlements chafouins de la FIA, le combat titanesque de nos David du V8, entourés heureusement d’une femme aimante et d’un petit gars bien choupinou fier de son papa… Des clichés à la truelle, mais filmés avec élégance (notamment les courses automobiles parfaitement réussies) et avec des acteurs qualité hollywoodienne (Christian Bale, toujours extraordinaire, et Matt Damon). Bref une très bonne réalisation, ennuyeuse à souhait.

Et puis voilà, dans le dernier virage – juste après les Hunaudières – Mangold nous a pris par le colback avec deux fins (et donc deux morales), totalement inattendues.  Une fin douce-amère qu’on n’attendait pas plus du faiseur qu’est devenu James Mangold*. Pendant cinq minutes, nous avons retrouvé l’auteur, celui de Copland.

Elle avait raison, la Dame de Nazareth. On ne savait pas ce que Ludovico allait penser du Mans 66. Le Professore non plus.

* Walk the Line, 3h10 pour Yuma, Wolverine, Logan, Indiana Jones et le Cadran de la Destinée




vendredi 29 mars 2024


Ambulance
posté par Professor Ludovico

Le continent Bayien, pourtant parfaitement cartographié, réserve toujours quelques surprises. Certes, dans Ambulance, on retrouve les figures de style chères à Michael Bay. Une idée d’œuvre Bayienne qui commence à faire son chemin (et qu’on défend ici depuis 2005, au tout début de CineFast*) : Thomas Cailley se réclame de l’immarcescible auteur de Bad Boys, des livres sortent – en français** ! -, et même des émissions sur France Culture

Ambulance est donc une partie prenante de cette œuvre-là : on y retrouve le duo viril qui a fait les grandes heures de Bad Boys ou The Rock, le gars sérieux et son sidekick drôle, fou, ou les deux (ici Jake Gyllenhaal) ; la fille au nez pointu et au regard clair, dotée d’une grosse paire d’ovaires… Mais aussi les tropes bayiens habituels : le soldat perdu dans une Amérique peu reconnaissante ; la nostalgie de l’enfance, si jolie au ralenti…

L’intrigue est toujours totalement invraisemblable : course poursuite façon OJ Simpson avec un braqueur de banque réfugié dans une ambulance (Jake Gyllenhaal), assisté de son copain d’enfance, soldat revenu d’Irak qui n’en peut mais (Yahya Abdul-Mateen), flanqués de deux otages : une jeune infirmière (Eiza González) et un flic abattu par le braqueur, mais qu’il veut maintenir en vie contre toute logique. Ledit braqueur se faisant aider d’un gang de latinos particulièrement violents, qu’il exterminera à la fin pour un mot de travers sur son père – qu’il semble pourtant détester – le tout poursuivi pour un nombre invraisemblable de voitures de police qu’on va casser en petits morceaux. Assaisonnez à cela des dialogues piquants et référencés (où on parodie Bad Boys et The Rock***, et vous avez Ambulance.

Mais il y a toujours des surprises chez Bay. Les flics (deux services concurrents comme d’habitude (le LAPD contre l’Etat Centralisateur, le FBI)). Le LAPD est dirigé par notre chouchou psychopathe (Garret Dillahunt, vu dans Deadwood mais surtout une flopée de chefs d’œuvre****), le flic du FBI est dirigé par… un homosexuel, (Keir O’Donnell, vu dans Fargo). Première concession inclusive de l’auteur d’Armageddon, où les homos étaient plutôt sujet de moquerie. La conclusion douce-amère (il faut de l’argent volé pour qu’un héros décoré paye un traitement contre le cancer dans l’Amérique d’aujourd’hui) est aussi une rareté de l’œuvre Bayienne.  

Tout ça est un peu long mais pas déplaisant. Ce n’est plus du grand Michael Bay, mais c’est quand même pas mal du tout…

* Armageddon, ou le goût de l’Amérique

** « Michael Bay : La Fin de l’innocence », de Robert Hospyan

*** Officer Mark: You remember when Sean Connery said, ‘Losers whine, winners get to fuck the prom queen’?
Officer Zach: Mmm. That’s… super aggressive. No, I don’t remember that.
Officer Mark: The Rock?
Officer Zach: The Rock. Yeah, he’s an actor. Was a wrestler first.

**** No Country for Old Men, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Looper, Twelve Years a Slave




dimanche 17 mars 2024


Autant en emporte Lincoln, ou la cathédrale Spielbergienne
posté par Professor Ludovico

Il était exactement 21h07. Le Professore, épuisé, venait de supporter les quatre heures de propagande sudiste d’Autant en Emporte le Vent. Après autant de racisme et de vilenies, il fallait un remède de cheval, un feelgood movie qui nettoierait les taches de gras de Victor Fleming, de ce salopard de Rhett Butler et de Scarlett la vipère .

Quoi de mieux pour rester dans le sujet que de revoir Lincoln, la formidable hagiographie de Steven Spielberg ? On a déjà visité le monument, qui fait quand même 2h30. Mais Lincoln, c’est l’occasion s’émerveiller devant la cathédrale Spielberg, ce temple du cinéma où on considère que le cinéma est un art…

On s’attardera juste sur une scène, la victoire finale des abolitionnistes. Pendant de longues minutes, Spielberg égrène les noms et les votes « Yeaman ? Oui ! Pendleton ? Non ! » Quoi de plus inintéressant ? Quoi de plus indigeste ? Mais voilà, c’est Steven Spielberg aux commandes : il filme chaque sénateur de manière différente, ajoute une touche comique, ou tragique à chaque réponse.

Puis arrive le décompte. Un tâcheron filmerait l’explosion de joie… Mais non, cut ! Retour sur Lincoln, qui joue à la Maison Blanche avec son fils. Le président est dans l’obscurité, et il attend silencieusement. Comme le spectateur. Spielberg laisse volontiers traîner ce plan sans intérêt. Une cloche finit par tinter dans le lointain. Lincoln se lève, jette un œil à la fenêtre. La caméra n’a pas bougé, son fils le rejoint et il entre littéralement dans la lumière : métaphore#1…

Ce n’est pas fini. On retourne à la salle, les voilà les chants et les cris de joie. Au milieu, un homme ne triomphe pas, et pourtant c’est lui qui a gagné. Thaddeus Stevens, l’abolitionniste, l’extrémiste qui a machiavéliquement décidé de faire un compromis avec ce Lincoln qu’il abhorre, alors que son camp exigeait qu’il n’en fasse pas. Qui a saisi l’opportunité de faire avancer la cause de la pire manière qui soit : en se reniant. En refusant l’égalité des races, son combat d’une vie.

Il est là au milieu de l’écran, il ne bouge pas mais on ne voit que lui, car tous les autres bougent. Puis il repart, à contre-courant de la foule qui se dirige vers le Capitole, métaphore #2… Un homme seul, face à la foule – l’homme au-dessus des autres – qui rentre chez lui, et là, surprise ! Thaddeus Stevens est accueilli par une servante. Noire…  Aurait-il une esclave ?? Ou quelque chose qui s’en approche ?? Impossible. Le spectateur est pris à froid. Stevens (formidable Tommy Lee Jones) tend à cette femme l’acte d’émancipation… qu’il a volé, pour une journée, aux États-Unis d’Amérique. Le 13ème Amendement… Il dépose sa perruque (métaphore#3). Le voilà au naturel, chauve, et… en pyjama ! Il se glisse dans le lit. La caméra panote et on découvre que cette femme n’est pas sa servante mais bien sa maîtresse. Et il demande à cette femme qu’il aime de lui lire, encore une fois, le 13ème Amendement : « Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n’existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction. » » Depuis 2h30, Spielberg ne nous a jamais lu un seul mot de ce texte, qui est censé être le sujet du film, et que le réalisateur traite comme un McGuffin.

Il lui réserve cette scène-là, totalement iconoclaste. Un vieux chauve en pyjama, qui lit l’un des textes les importants d’Amérique.

Du grand art.




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