jeudi 23 avril 2026
Les Rayons et les Ombres, pas si innocent que cela…
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
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Pour en finir avec ... ]
C’est le dernier clou sur le cercueil des Rayons et des Ombres : Laurent Joly, qu’on avait trouvé un peu trop discret sur le plateau de C ce soir, se rattrape sur Tenoua, magazine de réflexion web. Il y dénonce, non pas les erreurs cinématographiques du film de Giannoli, mais ses incohérences historiques.
On l’a souvent dit ici, les incohérences historiques, on s’en fout. Mais là, pas de chance. Monsieur Joly vient détruire le jemenfoutsime du Professore car ces oublis, ces erreurs, viennent indubitablement renforcer la sympathie du spectateur pour Jean Luchaire et éviter de l’accabler, ce qui n’est pas innocent.
Et comme Giannoli, outré qu’on lui reproche ces erreurs, prétend connaitre par cœur la vie de Luchaire. Il prétend s’être entouré des meilleurs historiens, pour, sic, « lui éviter de faire des bêtises ». On finit par se demander si tout cela n’est pas volontaire…
Florilège :
- La lettre du père de Luchaire qui critique l’engagement de son fils aux côtés des allemands n’a pas paru pendant Vichy (c’était impossible) mais en… 1933. Luchaire est devenu pronazi très tôt, et fut tout aussi vite déconsidéré par ses amis de gauche.
- Otto Abetz, dont le film laisse accroire qu’il a été contraint, sous la menace, d’adhérer au parti National-Socialiste, était lui aussi nazi avant l’arrivée de Hitler au pouvoir…
- La scène de la conférence de rédaction en 1940 où Luchaire refuse de signer un article soutenant la loi antijuive de Vichy est fictive. Le journal Les Nouveaux Temps n’existe pas encore… Là aussi Giannoli fait croire que Luchaire n’est pas vraiment antisémite. Une fois créé, le journal soutiendra pourtant ardemment la politique antijuive de Vichy. Il relaiera les menaces terribles de Hitler : « ce ne sera pas l’humanité aryenne qui sera anéantie, mais les juifs qui seront exterminés. » Luchaire écrira lui?même que tout collaborationniste doit vouloir « avec tous les moyens appropriés, même les plus rudes, l’élimination totale des juifs du vieux continent. »
Ne pas montrer tout ça montre a minima la volonté de ne pas noircir Luchaire, et donc de générer de la compassion.
D’idiot de cinéma, Giannoli devient le complice d’une manipulation.
mercredi 15 avril 2026
Madame de…
posté par Professor Ludovico dans [ A votre VOD -
Les films ]
C’est donc ça le chef-d’œuvre de Max Ophuls ? Pourtant au début ça semble mal parti, sur une simple comédie Belle Epoque : général d’artillerie, ambassadeurs, et épouses légères.
Dans cette ambiance Mitteleuropa, un couple moderne : Madame de… (Danielle Darrieux) vend ses bijoux, pour rembourser une dette de jeu. Monsieur de… (Charles Boyer) les rachète pour les offrir à sa maitresse.
Dans ce milieu aristocrato-diplomatique, les couples libres vont de bras et bras. Madame de… a de nombreux soupirants, Monsieur n’est pas en reste. De gentilles piques sont échangées lors de fêtes en tout genre, mais tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Cette intrigue, on la suit visuellement à travers un McGuffin, les fameuses boucles d’oreilles. Rendues, revendues, achetées, rachetées, dans ce cercle vicieux qui semble obséder Ophuls puisqu’il y a même consacré un film, La Ronde. Cette forme, métaphoriquement signifiée par la valse, l’éternelle symphonie de la vie qui retombe effroyablement sur ses pieds.
La valse, c’est aussi le symbole de la vanité des personnages. S’aiment-ils vraiment ? Se détestent-ils un peu ? Sont-ils vexés, ou humiliés ? Ophuls tisse sa toile, basculant son film lentement vers la tragédie.
La mise en scène, discrète, est exceptionnelle. Des plans séquences qui paraissent gratuits, comme la scène de l’escalier du bijoutier que l’on monte ou que l’on descend, singeant l’ascension ou le déclin social des personnages. Ou le traveling qui termine sur l’ombre de l’amant. Sans parler du final ambigu, qui laisse au spectateur faire sa conclusion.
Oui, Madame de… est un grand film.
mardi 14 avril 2026
Xavier Giannoli, l’idiot utile
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -
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Pour en finir avec ... ]
Le réalisateur des Rayons et des Ombres est sur tous les plateaux pour défendre son film, à la fois un succès public et l’objet de quelques polémiques. Les éditos et contre-éditos se succèdent : en montrant que des gens de gauche comme Luchaire avaient aidé les nazis, Giannoli a-t-il voulu exonérer l’extrême droite d’une partie de la Collaboration? Si CNews biche à cette simple idée, ce n’est un scoop pour personne : Mussolini, Laval étaient d’anciens socialistes, Hitler a créé un part Na-Zi, c’est à dire National-Socialiste.
Les historiens ont le droit de contester certains faits, mais ici on parle de cinéma, et on a toujours défendu les narrateurs contre les reconstitueurs. Mais Giannoli, comme tous les rois du biopic et de l’autofiction, joue sur les deux tableaux. A) je me suis entouré d’experts qui m’ont évité de dire des bêtises. B) j’ai ma liberté de narrateur, je raconte une histoire, pas un cours d’Histoire.
Il est bien le seul à ne pas voir la contradiction dans les termes. Mais ce n’est pas le problème, en vérité, des Rayons et des Ombres.
Xavier Giannoli est, comme le Denis Villeneuve de Dune, comme le Gareth Ewards de The Creator, comme le James Gray d’Ad Astra, un Idiot de Cinéma. C’est à dire quelqu’un qui réfléchit à la belle image, au beau costume, au décor exact, mais pas à ce que dit son film. Bien sûr, il a travaillé pendant sept ans, comme il l’a souligné hier sur Quotidien, qui lui servait généreusement la soupe. Outré qu’on lui reproche des erreurs, il s’érigeait, plein de fausse modestie, comme le seul spécialiste de Jean Luchaire, tout en prétendant le contraire.
Mais le problème n’est pas là. Le cinéma ce n’est pas ça. Le cinéma, ce sont les émotions que ressentent le spectateur, et ce sont ces émotions qui posent problème. Quand Giannoli dit ne pas défendre ses personnages, il se trompe. Car caster le gars qui a probablement le plus grand capital de sympathie du cinéma français (Jean Dujardin), ce n’est pas innocent. Faites l’exercice : imaginez Gérard Depardieu dans le même rôle, ce n’est plus du tout le même film. Il n’y a plus cette ambiguïté gars sympa/collabo, que le film charrie pendant 3h17. Quand il fait dire à la jeune Corinne Luchaire, dans une voix off compassée et absolument exaspérante, « Devient-on collaborationniste en allant à des cocktails ? », il ne sous-entend pas qu’elle se trompe. Au contraire, il met le spectateur à sa place : et toi, aurais-tu fait mieux ? Le scandale est là, pendant tout le film, collé sur le père et la fille. Il suffit de voir le même débat posé dans Un Village Français, pourtant artistiquement bien plus faible, pour voir la différence.
En ignorant cela, Giannoli devient l’idiot utile de Vichy. Pas par méchanceté ou conviction idéologique, mais par bêtise…