mardi 31 décembre 2013


Casse-Tête Chinois
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

1,2,3, Casse-Tête Chinois ! Que penser du dernier opus de Klapisch ? que dire, sinon qu’on est comme devant le collier de nouilles que votre petit dernier vient de vous offrir… Car il faut bien l’avouer, le meilleur film de Klapisch reste son premier : Riens du Tout, en 1992 : Luchini et un casting de futures stars (Viard, Darroussin, Soualem..), chargés de relancer les Grandes Galeries. On ajoutera aussi Un Air de Famille, même si le scénario est de Bacri-Jaoui. Après, Klapisch a réalisé de bons films (Chacun Cherche son Chat), a changé de genre avec un polar honnête (Ni Pour, Ni Contre (Bien au Contraire)) et a raté ses grandes œuvres, Peut Etre et Paris. Il reste surtout associé à l’immense succès de sa trilogie L’Auberge Espagnole, Les Poupées Russes et ce récent Casse-Tête Chinois.

Certes, c’est une bonne idée que de suivre plusieurs personnages éminemment sympathiques de la vingtaine à la quarantaine. On peut imaginer que ce sera encore exploitable dans deux ou trois autres films. Mais si le premier est un bon film assez saignant, le deuxième est seulement correct, et le troisième qui nous occupe aujourd’hui, Casse-Tête Chinois, très moyen.

Comme dans une sitcom, Klapisch se contente d’y développer la logique de ses personnages : la lesbienne est en couple, elle veut – évidemment – un enfant ; La nunuche est nunuche, mais cadre sup dans l’import-export de thé et fait des affaires avec la Chine (ce qui est aussi peu crédible qu’Audrey Tautou dans un vrai rôle un de ces jours). Et notre héros – romancier à succès – divorce à nouveau et se voit séparé de ses enfants. Sauf s’il accepte de changer de vie et d’aller s’installer à New York où vit désormais son ex. C’est la partie la plus sympa du film, visiblement bien documentée, et donc crédible. De plus, Klapisch filme New York comme on l’a rarement vu, c’est-à-dire sans carte postale : un New York des quartiers, réel et quotidien, au ras du bitume.

Mais pour le reste c’est assez banal ; les péripéties s’enchainent avec comme seul lien une voix off omniprésente. Il est triste que le quinqua Klapisch n’ait rien à nous dire de plus que, si on veut refaire sa vie, on peut ! Qu’il suffit de faire preuve de souplesse, d’abandonner un peu de confort bourgeois (son héros accepte des petits boulots et un appart crasseux pour vivre à New York près de ses enfants). Ok, mais à part ça ? Que le don de sperme, c’est pas si simple ! Ok mais encore ?

Tout cela laisse l’impression qu’hormis l’envie (très bankable) de donner une suite à ces personnages sympathiques, il n’y avait pas de matière. Car il est évident que Cédric Klapisch ne sait que faire de son histoire. Qu’il n’a rien à dire, rien à faire passer sur les problèmes de la quarantaine… Ce qui laisse la douloureuse impression, pour revenir au début de cette chronique, que Cedric Klapisch, en tant qu’artiste n’a plus grand-chose à dire…

Dommage.




mardi 31 décembre 2013


Virtuosité
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... ]

Il y a quelque chose de mystérieux dans le rock, si on n’essaie pas d’analyser cette musique populaire. Pourquoi les virtuoses n’y percent pas ? Joe Satriani ? Jeff Beck ? Jimi Hendrix, dans une moindre mesure ? Pourquoi des mauvais réussissent ? Keith Richards ? les Sex Pistols ?

Pour revenir à notre règle du « TTC », Talent – Travail – Chance, peut-être que les premiers manquent de chance, mais c’est surtout le mot talent qu’il faudrait redéfinir. Le talent, ce n’est pas juste jouer de la guitare dans son dos, ou d’aligner 125 notes par minute. Non, le talent, c’est cette chose magique que possèdent les « mauvais » susnommés… il suffit parfois de quelques notes très espacées (celle de la Sonate au Clair de Lune, par exemple) pour susciter une incroyable émotion.

Ce débat, en fait, irrigue l’art : les peintres pompiers sont d’excellents techniciens, mais inspirent-ils autant d’émotions qu’un Van Gogh ? Et dans le cinéma, c’est la même chose. Il ne suffit pas du plan parfait pour emporter l’adhésion du spectateur. Spécificité du cinéma, il faut déjà agréger plusieurs talents dans la même image : acteur, photo, musique, dialogue, déco… Mais surtout, il faut se garder d’en faire trop : l’acteur qui surjoue, l’image trop léchée, la musique trop bonne qui enterre le film*, le bon mot de trop, le décor trop luxueux… n’est-ce pas Mr Hitchcock ?

Une fois qu’on a réussi tout ça, il faut encore que la scène soit au service du film, et pas l’inverse.

Les virtuoses au cinéma courent souvent le même risque que les guitaristes de heavy metal : en faire trop dans le solo nuit au morceau. Fincher dans ses premiers films, Ridley Scott ou Coppola, le Scorsese de Hugo Cabret… Mais aussi les jeunes loups d’aujourd’hui comme Zack Snyder (Man of Steel), Michel Gondry, Paul Thomas Anderson (The Master), Christopher Nolan (Les Batman, Inception), James Gray (La Nuit Nous Appartient) qui tuent leurs films sous une forme de perfection graphique

Evidemment quand ça marche, on n’est jamais loin du chef d’œuvre : Wes Anderson (Moonrise Kingdom), Steve McQueen (Shame, Hunger), Nicolas Winding Refn (Drive), Lars von Trier (Melancholia)…

La différence, c’est que la virtuosité de ces films-là n’est que le résultat d’un véritable geste artistique, pas une fin en soi.

*Demandez à Barbet Schroeder, obligé de couper dans les compositions du Pink Floyd pour More : « la musique était trop bonne, elle mangeait le film ! » Pas rancunier, il les rengagea pour La Vallée.




lundi 30 décembre 2013


Avant que de Tout Perdre
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Bonne nouvelle pour le cinéma français : un jeune cinéaste est né. Enfin si on en juge par son court métrage, Avant que de Tout Perdre, Xavier Legrand est un futur grand cinéaste.

Pour une fois, on pourra spolier car il y a peu de chances que vous tombiez dessus, même s’il passe en ce moment sur Canal+. Le pitch : une femme battue se décide à quitter le foyer familial, avant que de tout perdre … Problème (ou plutôt génie cinématographique), on ne sait rien de tout cela avant la moitié du film. Au contraire, Xavier Legrand procède par petites touches pour nous dévoiler peu à peu son intrigue. Un enfant sort de chez lui au petit matin, dit au revoir à son chien, un geste anodin qui aura beaucoup d’importance par la suite. Il part en sens inverse de l’école. En ces temps d’hystérie pédophiles, le suspense est lancé : va-t-il être enlevé ? Fugue-t-il ? Un serial killer rode-t-il dans les parages ? Car rapidement une femme le prend en stop, assez sèchement. On apprendra que c’est sa mère. Puis les deux vont chercher une adolescente qui embrasse fougueusement son petit ami. Trop fougueusement. Quelque chose cloche. On commence à le comprendre.

Tout ce petit monde arrive au supermarché ; c’est là que travaille la mère (l’excellente Léa Drucker). On commence à comprendre, car elle demande à être licenciée. Très vite. Elle appelle sa sœur, qui va venir la chercher dans une autre voiture pour l’exfiltrer. Ça y est, Legrand a créé son enjeu (vont ils s’en sortir avant que le père ne s’en aperçoive ?), son compte à rebours (deux heures d’angoisse avant que la sœur n’arrive) et bien esquissé (en détaillant toutes ces précautions), le niveau de violence qui règne dans le couple.

L’autre moitié du film n’est là que pour ajouter du poids aux enjeux : bisbilles administratives (on ne quitte pas un boulot comme ça), l’arrivée inopinée du mari, la chef pas au courant qui menace de tout faire foirer. Le tout avec une immense maîtrise, pas de trop ou de trop peu. Xavier Legrand va tenir son sujet jusqu’au bout pendant 25 mn de thriller haletant, se payant même le luxe d’une fin ouverte : cette voiture blanche qui part derrière la voiture est-elle la voiture du mari ?

On est impatient de voir ce que Xavier Legrand va faire de ce talent-là.




dimanche 29 décembre 2013


Où s’arrêtera Mad Men ?
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

Après une saison 5 étincelante, Mad Men réussit l’exploit de se surpasser dans cette sixième saison. Avec un final lumineux, où l’on rebat les cartes comme peu de séries oseraient le faire, tout en respectant la timeline : on est en 68, l’année du grand chambardement. Tout est possible : refaire sa vie, changer de boulot, arrêter l’alcool, dire enfin d’où l’on vient.

Le tout à la manière Mad Men : sans esbroufe, sans coup de théâtre, ni effet de manche.

Bravo l’artiste. Bravo Matthew Weiner.




vendredi 27 décembre 2013


Le Hobbit : La Désolation de Smaug
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Et c’est reparti pour le parc d’attractions tolkiennien gère par ce vieux grigou de Peter Jackson. On préférerait que soit un magicien, genre Gandalf, qui soit aux commandes. Malheureusement, c’est ce vieux Peter, le tenancier du Poney Fringant qui nous vend sa bière éventée et des pommes d’api rances.

A Tolkienland, on ne retrouve que les attractions classiques : la Grande Roue de la Montagne Solitaire, le Train de la Mine Fantôme, avec orques et dragons, et la visite de de Bourg-du-Lac (Lacville dans le film), reconstituée aux petits oignons en polystyrène expansé.

Et le programme habituel des festivités : extermination en masse d’orques (à force d’en tuer un par seconde, Jackson devra un jour répondre devant un Tribunal Pénal International), dialogues de série B fifties dits par des comédiens de seconde zone, tout en froncement de sourcil et accentuation de consonnes : « Ce NN’est PPas NoTTRRe ComBBat !!! »

Une fois de plus, les elfes ne sont pas gâtés, joués par des comédiens nazis et maquillés comme une pub L’Oreal (avec Evangeline Lilly, rescapée de Lost, mais tout aussi bien coiffée que sur l’Ile). Les nains, pourtant magnifiés dans le premier opus, retournent eux aussi à l’état de gadgets, d’étoffe dont sont faits les gags. Leur magnifique retour dans la montagne de leurs ancêtres est torché en 2 répliques. C’est normal : décors en plastique, dialogues en plastique.

Et nous, tels nos glorieux parents, sommes incapables de résister à cet avatar moderne des westerns à bas prix des années cinquante, avec des orques à la place des cheyennes, et Gandalf en John Wayne.

On a toujours le cinéma que l’on mérite.




mercredi 25 décembre 2013


All is Lost
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Pas besoin de trop se forcer pour aller voir All is Lost. Si, comme moi, vous avez été nourri des récits d’Alain Gerbault (A La Poursuite Du Soleil) ou de Tabarly, c’est naturellement le Théorème de Rabillon qui s’applique. Vous en connaissez beaucoup, vous, des films sur la voile (à part le récent En Solitaire) ? De plus, All is Lost est réalisé par notre chouchou JC Chandor, déjà l’auteur de Margin Call encensé ici, donc on y va.

Le pitch est ici minimaliste. Un septuagénaire sans nom, « Our Man », est réveillé au petit matin par un bruit sourd. Son voilier vient d’être percuté par un container à la dérive*. A partir de là, Our Man va enchaîner les mésaventures : pannes radio, tempêtes, plus d’eau potable… le film est en fait une ode à l’humanité, à notre incomparable sens de la survie, et notre capacité à résister aux pires difficultés.

Le coup de génie est évidemment de prendre un vieillard (Redford) dans ce rôle : on s’inquiète beaucoup plus que pour Ashton Kutcher. L’autre bonne idée est de dépouiller cette histoire de tout pathos. On ne saura rien de Our Man, s’il a des enfants quelque part, des amis ou une femme… Our Man au début du film envoi un message désespéré mais à qui ? Au spectateur ? On voudrait vibrer pour lui mais on ne peut pas, puisqu’on ne sait rien de lui, et qu’aucune corde sensible nous est tendue…

C’est la faiblesse du film ; on est excité par le traitement anti-Hollywoodien de All is Lost, mais, en même temps, on voudrait un peu de chair scénaristique, façon Seul au Monde ou Into The Wild.

Et la fin déçoit également, même si elle est magnifiquement traitée : pour un film qui se la joue aussi réaliste, il fallait aller jusqu’au bout de ce film jusqu’au-boutiste.

* C’est d’ailleurs le seul lien que l’on pourra faire avec le précédent film de JC Chandor : ces containers de baskets qui polluent l’Océan Indien, ces porte-containers gigantesques et sans âme qui passent dans le noir sans nous voir, n’est-ce pas l’autre face du capitalisme absurde que dénonçait déjà Margin Call ?




mardi 24 décembre 2013


L’intelligence du spectateur
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Les films -Séries TV ]

On dit parfois d’un film ou d’une série qu’elle parle à l’intelligence du spectateur. Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? C’est simple : le scénariste pense (ou sait) que le spectateur va remplir les blancs entre deux scènes. Le meilleur exemple de ce phénomène est sûrement Mad Men. L’équipe de scénaristes réunie autour de Matthew Weiner ne s’embarrasse pas d’explications superflues : Machine passe du temps avec Truc, un bébé naît : Truc est donc le père. Aucune ligne de dialogue ne viendra confirmer cela, aucune scène lourde de sens ne viendra certifier cela. De même, on attaque souvent les scènes in media res, c’est à dire au milieu de l’action, car le spectateur de Mad Men sait que le dialogue a peu d’importance dans la série ; nos pubeux sont sûrement en train de parler de la dernière campagne Sunkist, et de toutes façons, on va sauter du coq à l’âne dans quelques secondes, car c’est bien dans le style Mad Men.

A l’opposé, un cop show façon Esprits Criminels ne joue pas sur l’intelligence du spectateur ; il lui prémâche tout, de manière à ne jamais perdre personne en route. Le méchant est évidement méchant-arrogant-procédurier. Et le dialogue va venir expliciter le développement de l’intrigue, et surtout son dénouement.

Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas de mépris du spectateur mais bien de marketing. Mad Men, Game of Thrones, Sur Ecoute sont des produits de luxe qui servent des objectifs marketing précis ; ainsi The West Wing fut conservé dans les dernières saisons par ABC malgré des scores décevants parce que le show était très apprécié des CSP+. Nos politiciens de la Maison Blanche tiraient la chaîne vers le haut, et c’est aussi important qu’un bon rating. C’est toute l’histoire d’une émission comme C’est Pas Sorcier. Les scores ont souvent été mauvais, mais le show pédagogique de Jamy Gourmaud était inamovible car garant d’une certaine image « service public » pour France 3.

En restant abscons, Mad Men flatte l’intello qui sommeille en nous ; on n’a pas tout compris mais on est fiers de faire partie de ces spectateurs haut de gamme. A contrario, Esprits Criminels est un produit basique de la télévision ; il doit fournir la part de marché qu’il s’est engagé à délivrer. Donc pas question de faire dans le subtil. On ne doit perdre aucun spectateur en route, fut-ce au prix d’une intense simplification des intrigues et des situations. C’est ainsi que les plots et sub plots sont quasi standardisées, avec révélation d’indice programmée toutes les dix minutes, avant les pubs. Et que nos inspecteurs favoris expliquent à la fin de l’épisode – via un dialogue convenu – ce qu’il fallait comprendre.

Ce peut aussi être un plaisir régressif, non ?




dimanche 22 décembre 2013


La Grande Scène
posté par Professor Ludovico dans [ Le Professor a toujours quelque chose à dire... -Séries TV ]

Comme il n’y a pas de grand groupe sans grand slow (Stairway to Heaven pour Led Zeppelin, Angie pour les Rolling Stones, Don’t Look Back in Anger pour Oasis …), il n’y a pas de grande série sans La Grande Scène.

C’est quoi La Grande Scène ? C’est une scène dans un épisode quelconque ; à un moment quelconque de la saison, dans n’importe quelle saison. Car la Grande Scène, on ne peut pas l’écrire ; elle émerge par hasard, c’est le coup de génie, par définition imprévu. Une scène qui, soudain, définit la série et dont on se souvient encore vingt après, des larmes dans les yeux et des frissons dans le dos. C’est le moment où l’on tombe amoureux de la série.

Pourquoi ? Parce qu’à partir de cette Grande Scène, qu’on va raconter et re-raconter à tous les collègues à la cafet’, on peut définir toute la philosophie de la série :

La Grande Scène du Caroussel, qui teinte pour toujours Mad Men de cette nostalgie douce-amère, celle d’un passé secret (celui de Dan Draper) ou celle, évidente, du monde doré des fifties en voie de disparaitre)…

La Grande Scène des échecs, dans Sur Ecoute où un damier de 64 cases devient la métaphore de la guerre de la drogue…

La Grande Scène du steak frites dans Un Village Français, qui illustre pour toujours la dualité de la France mi collabo, mi résistante (et qui n’arrive qu’à à la cinquième saison, 1943, évidemment)…

La Grande Scène de Game of Thrones, il y en a tant, mais disons, celle du cerf, ou Tywin Lannister, le père, fait la leçon à son fils Tyrion…

Et vous quelle est votre Grande Scène favorite ?




dimanche 15 décembre 2013


Anvil: The Story of Anvil
posté par Professor Ludovico dans [ A vos DVD -Les films ]

C’est peut être, comme la dit le critique du Times, « le plus grand film jamais réalisé sur le Rock’n’Roll » ; une chapelle élevée par un fan (Sacha Gervasi, auteur du bof-bof Hitchcock) pour son groupe fétiche. Un hommage à l’essence même du rock, ce mélange détonnant de célébrités apocalyptiques et de destins brisés. Elvis et Vince Taylor. Chuck Berry et Buddy Holly. Les Rolling Stones et Brian Jones. Metallica et Anvil.

C’est quoi l’histoire éternelle du rock ? Deux mecs qui se rencontrent à 15 ans, pas bien dans leur peau, nuls au foot, pas trop à l’aise avec les filles… et qui par conséquent décident de remédier à cela. Stockent des barils de lessive pour se monter une pseudo batterie. Branchent une vieille guitare sur un téléviseur cassé qui fera office d’ampli. Et qui montent un groupe, comme des milliers d’autres adolescents dans le monde.

Après c’est la règle du TTC : du Talent, du Travail, de la Chance. Du talent, parce que c’est peut-être facile de jouer de la guitare, mais il faut quand même apporter quelque chose de nouveau à son art : demandez aux Sex Pistols. Du travail, parce que malgré l’image de glandeurs au bord de la piscine, il faut des heures de répétition stériles pour sortir un son : demandez à Keith Richards. Des nuits entières passées dans des minibus glacés : demandez à Joy Division. Et de la chance, beaucoup de chance : demandez aux groupes qui ont du talent, ont beaucoup travaillé, et n’ont pas percé. Demandez à Anvil.

Anvil, c’est un groupe qui perce au début des années quatre-vingt en pleine New Wave of British Heavy Metal. Pas vraiment la tasse de thé du Professore (cheveux trop longs, idées trop courtes), mais bon ! Anvil sort un premier album qui déchire, 2 ou 3 bonnes chansons (Metal on Metal) un look bondage bien provoc ; bref tout ce qu’il faut pour réussir en cette période où Saxon, Iron Maiden, Def Leppard règnent sur la planète.

Anvil : The Story of Anvil, le doc de Sacha Gervasi commence comme ça : un concert tonitruant au Japon en 1984, avec Scorpions et Whitesnake. Puis le Gotha du métal défile devant la caméra : Slash (Guns’n Roses), Tom Araya (Slayer), Lemmy (Motörhead), Lars Ulrich (Metallica). Pour débiter les âneries habituelles du docu rock complaisant : superlatifs et compliments laudateurs sortis de la photocopieuse : « les inventeurs du heavy metal », « le meilleur batteur de tous les temps », « amazing live performance »… Mais voilà, Anvil était un grand groupe, qu’est-ce qu’il leur est arrivé ? Le grand Lemmy donne la réponse : « You have to be at the right place at the right time. If you don’t… »

Commence alors une plongée extrême dans les enfers du rock. Le groupe existe toujours à Toronto. Il ne reste que le chanteur et le batteur. Le premier, Lips, livre des repas à la cantine du voisinage ; l’autre (Robb Reiner, rien à voir avec l’auteur de Princess Bride) gagne sa vie en menus travaux de maçonnerie. N’empêche qu’Anvil joue toujours. Les deux amis d’enfance ont trouvé d’autres musiciens, plus jeunes, et consacrent leurs vacances à tourner. Tourner, toujours tourner, à chaque fois que c’est possible dans cette tragi-comédie du rock’n’roll : club minable à Prague, gymnase rempli à 10% en Transylvanie (sic), festival en Suède face à d’autres qui ont réussi… Les clichés du rock ont la vie dure : une manager à la ramasse, des trains ratés qui se transforment en heures de sommeil sur le marbre glacé de gares européennes dont on a oublié le nom. La légende du rock ? Oui, quand on parle de groupes qui débutent ; les Beatles à Hambourg, Nirvana qui fait des ménages pour se payer des guitares, les Rita Mistouko qui dealent et tapinent avant de percer… Mais quand il s’agit d’hommes de cinquante ans que le succès a refusé d’honorer, cela tourne au tragique.

Une scène magnifique vient éclairer le personnage de Lips Kudlow, le chanteur. Ses frères et sœurs viennent témoigner sur leur petit frère. A front renversé des clichés du rock – dont la mythologie exige qu’il soit le passeport du prolétariat pour une vie meilleure – toute la famille Kudlow a réussi : comptable, femme d’affaires, endocrinologue ; seul le petit frère s’est gaufré. Une forme d’embarras se dessine alors, teinté d’affection. Dans le même genre, le témoignage des épouses Kudlow et Reiner, coiffées comme en 1984, il ne leur manque que le pantalon rayé rouge et blanc. Trente ans qu’elles se coltinent les traites du pavillon de banlieue, alors qu’elles ont frôlé la vie de Sharon Osbourne ou de Linda McCartney.

Anvil : The Story of Anvil met le doigt sur la réalité de l’art ; les milliers qui échouent pour que quelques-uns réussissent. Bien sûr, nous sommes nombreux à avoir voulu percer un jour dans le showbiz, être acteur de cinéma, chanteur d’un groupe punk, animateur de télé. Ce rêve existe encore, c’est ce que vend tous les jours la téléréalité… Mais un jour, on comprend que ce rêve ne sera pas accessible, et que le confort d’un boulot nine to five n’est pas l’enfer qu’on s’était imaginé. La tragédie d’Anvil est toute autre ; ils ont tutoyé les sommets et en sont redescendus. Ce drame-là est intense.

Le film a été nominé dans la catégorie « Truer Than Fiction » d’un festival de films indépendants.

Truer than fiction. On ne saurait mieux dire.




jeudi 12 décembre 2013


Et Tunnel chuta (comme beaucoup d’autres…)
posté par Professor Ludovico dans [ Séries TV ]

On le sentait arriver mais on a espéré jusqu’au bout qu’il n’en fut rien. Mais si, Tunnel décline, Tunnel se plante. La faute à ces éternelles facilités scénaristiques qui tuent les meilleures intentions.

Quelles sont-elles, ces intentions ? Dépeindre la zone grise de Sangatte-Folkestone, symbole du déclin de l’Europe ? Ses migrants sans papiers, sa prostitution, ses trafics ? Ses flics, ses voyous, et ses saints ? Y superposer un tueur vengeur – façon John Doe de Seven – qui fait la leçon à tout le monde ?

Excellente idée en vérité, qu’il faut tenir jusqu’au bout.

Mais après un début fracassant, Tunnel s’essoufle.

Première erreur : l’assassin (The Truth Terrorist) est trop fort.
Il sait tout, a accès à tout. Il dispose de beaucoup de matériel (sites internet, explosifs indétectables, uniformes divers, planques à foison) ; il est toujours là quand il le faut. Certes, on comprend cette nécessité de multiplier les rebondissements mais un peu de réalisme de temps en temps ne fait de mal. C’est le syndrome House of Cards.

Deuxième erreur : On ne prend pas le temps d’installer les personnages ou les intrigues
C’est tout le plaisir de la série : on a tout le temps du monde. Pourquoi bâcler une histoire de vengeance adultérine en un seul épisode ? Pourquoi amener des personnages d’épiciers maghrébins venus de nulle part et les abandonner presque immédiatement ? Pourquoi lancer quelques milliardaires mystérieux et les oublier ensuite ? Tunnel lance ses filets, mais rejette immédiatement ses poissons à la mer. C’est le syndrome Un Village Français.

Troisième erreur : Tunnel recule devant l’obstacle
Tunnel est glauque, mais il y a un moment où la série sent qu’elle pourrait aller trop loin ; c’est pourtant là que ça devient intéressant. Malgré son courage politique affiché dans le pilote, Tunnel se déballonne quand il s’agit de tuer un flic ou gentil. Seuls quelques méchants y passent. C’est le syndrome Homeland.

Il nous reste encore beaucoup à apprendre des (bonnes) séries US.




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