[ Les films ]



mercredi 13 avril 2016


Lincoln, encore…
posté par Professor Ludovico

Tout le monde peut se tromper. Après avoir dit que Spielberg allait rater son film, après l’avoir trouvé très bon, le Professore souhaite aujourd’hui simplement revenir sur le sujet. Ludovico n’ose pas dire chef-d’œuvre, mais il le pense. Peut-être parce que l’Homme de Mantes-la-Ville le lui a interdit. En 2015, à l’occasion d’une promenade aoûtienne sur les champs de bataille de la Guerre de Sécession, on a eu une brusque envie de revoir Lincoln. Et grâce à iTruc, Internet, et machin truc, c’est possible, même au fond de la Virginie Occidentale.

Et dès les premières minutes, on se dit que Spielberg n’a rien dans les poches : un biopic, des textes de loi, et pas d’enjeu très lisible. Comment faire un film dans ces conditions ? C’est là que Spielberg est à son meilleur – comme dans Jurassic Park 2.

L’homme d’Amistad va donc dramatiser tout ce qui lui passe sous sa main : un fils rétif, une femme malade, et beaucoup d’amis politiques qui ne sont pas d’accord avec vous.

Deux exemples du talent spielbergien à l’œuvre :

La décision :
Lincoln a un choix terrifiant à faire : faire la paix tout de suite (et éviter des milliers de morts supplémentaires), ou temporiser, le temps de faire adopter (par les seuls états du Nord) l’amendement qui supprimera l’esclavage. Lincoln est obligé de travailler dans l’ombre, car la paix semble si proche, et elle empêcherait à coup sûr la promulgation de ce fameux Treizième Amendement.

Là où un tâcheron aurait expédié ce processus de décision, sur fond de discours grandiloquent et de drapeaux américains flottant au vent, Spielberg temporise. Lincoln descend au cœur de la nuit, dans le bureau des télégraphistes (donnant au passage un petit rôle à Adam Driver). Il est temps de mettre fin à la guerre, leur dit-il et il rédige un mot à transmettre au Général Grant : qu’il amène à Washington les négociateurs sudistes ! Puis il reste à papoter avec les télégraphistes, et raconte, comme à son habitude, une petite histoire absconse dont il a le secret (ici, « choisit-on de naître où l’on nait et quand l’on nait ? » suivi du premier axiome d’Euclide). Le plus souvent, cette petite histoire sert à tirer une morale à l’attention de son interlocuteur. Mais ici, la morale va s’adresser à Abraham Lincoln lui-même. En discutant avec les télégraphistes, le Président a posé ses propres réflexions ; il change d’avis et annule l’ordre de Grant, repoussant d’autant toute perspective de paix, et repartant au combat pour l’abolition.

L’engagement du fils :
Deux minutes plus tard, idem. Plutôt que de décourager (par des dialogues) l’engagement militaire du fils Lincoln, Spielberg préfère d’abord exposer les horreurs de la guerre. Il fait suivre – à la Hitchcock – le trajet d’une brouette qui ruisselle de sang. Celle-ci ne va pas loin mais la scène dure suffisamment longtemps pour accrocher le spectateur. Et l’on comprend ce que charrie cette macabre charrette ; des bras et des jambes amputées, que l’on jette en terre. Le fils Lincoln (Joseph Gordon-Levitt), qui rêvait juste avant de partir à la guerre, essaie maintenant fiévreusement de se rouler une cigarette, sans y parvenir. Comme Indiana Jones et sa pomme, comme le président Adams et sa fleur, Spielberg préfère toujours la métaphore à une ligne de dialogue.

Comme d’habitude, Spielberg choisit d’abord le cinéma…




jeudi 7 avril 2016


Les Délices de Tokyo
posté par Professor Ludovico

Chaudement recommandé par quelques amis, et déjà dans la nostalgie d’un voyage en 2015 au Pays du Soleil Levant, des Cerisiers en Fleur, et des Porte-Avions en Flammes, j’ai traversé tout Paris pour aller voir Les Délices de Tokyo au Studio Galande.

Le pitch était vendeur, en tout cas pour toute personne qui a vraiment mangé japonais, c’est à dire au Japon. En l’occurrence l’histoire d’un vendeur de dorayaki (imaginer deux pancakes collés ensemble par une pâte sucrée aux haricots rouges, miam !). Ce commerçant est taciturne. Et la présence de jeunes collégiennes ne suffit pas à le dérider. Mais voilà qu’arrive une vieille dame, qui cherche du travail. À tout prix.

Pourquoi veut-elle travailler à 300 yens de l’heure (3€) ? Pourquoi le vendeur est si taciturne ? Pourquoi une des collégiennes ne rit pas ? Ce sont les trois enjeux du film, étalés sur une petite année, des cerisiers en fleur aux cerisiers en fleur.

Mais Naomi Kawase, la réalisatrice, y apporte des réponses consternantes, dans le fond comme dans la forme. Non seulement on s’ennuie, mais le ton larmoyant est proche du ridicule. Les Délices de Tokyo est un des pires mélos depuis longtemps.

Dommage.




mardi 5 avril 2016


Midnight Special
posté par Professor Ludovico

Il y a un ange et un diable qui se battent en duel sur les épaules du Professore, comme dans Tintin. L’ange aime le film et le diable, un tout petit peu moins. L’un est le cœur du Professore, l’autre est son cerveau de cinéphile.

Il faut toujours déconnecter son cerveau pendant un film, pour laisser son cœur parler. Du moins, si on veut pouvoir rire, et si on veut pouvoir pleurer. Mais on n’arrive pas à déconnecter le cerveau du diable pendant Midnight Special. Il y a quelque chose qui manque ici, ou là…

Mais sur l’autre épaule, l’ange du cœur aime le film, et son cœur bat très fort. D’abord parce qu’il y a dans Midnight Special un enfant très émouvant, incroyablement interprété par Jaeden Lieberher, possiblement un futur grand acteur. Et puis il y a le cast habituel des films de Jeff Nichols, Michael Shannon qui joue son père, Sam Shepard qui joue un pasteur, et Joel Edgerton*, l’ami du père.

Mais surtout Midnight Special mixe incroyablement l’efficacité du blockbuster spielbergien et la subtilité du film indépendant. La patte, finalement, de tous les Jeff Nichols, Take Shelter ou Mud

Le problème de Midnight Special, c’est son pitch : on en parle et, justement, il ne faudrait pas en parler. Ce n’est pas tant que ce soit un film à surprise comme les Shyamalan, mais plutôt que c’est gâcher l’immense plaisir dégagé par les quelques surprises. Où sommes-nous ? Que font ses personnages ? Que fuient-ils ? Le mystère nait dès les premières minutes et ne demande qu’à être révélé.

Finalement, ce petit sentiment d’inachevé et ou d’incomplétude, c’est simplement que nous envions ceux qui vont découvrir Midnight Special pour la première fois, sans rien en savoir.

* Scénariste du bijou australien réalisé par son frère Nash, The Square




jeudi 31 mars 2016


Inherent Vice
posté par Professor Ludovico

Paul Thomas Anderson est un bien étrange garçon. Grand formaliste, plutôt à l’aise dans le drame, il s’est lancé deux fois dans la comédie, une fois avec Punch-Drunk Love (et c’était raté), et cette fois-ci avec Inherent Vice, adapté de Thomas Pynchon.

Le film est donc bizarre, basé sur un matériau de départ tout aussi bizarre. On sent que PTA veut rendre hommage à un auteur qui lui est cher. Mais cela donne un film à moitié entre Chinatown, les livres de Chandler, et les frères Coen. Un privé un peu crétin, le Doc (Joaquin Phoenix), abruti par les drogues (on est en 1970), mais qui va quand même survivre à toutes les aventures, parce que comme le Big Lebowski, il est plus fort, finalement, que les autres.

Doc est à la recherche d’un mystère invraisemblable, très Grand Sommeil ; la disparition du copain de son ex-petite amie (entre parenthèses, la magnifique et très sensuelle Shasta (Katherine Waterston*)), une secte étrange (The Golden Fang), un bateau, des bikers Aryens, la corruption immobilière, des dentistes. Et un flic facho hénaurme, Josh Brolin, d’abord persécuteur du Doc qui devient peu à peu son allié. Comme dans Chinatown, comme dans Le Grand Sommeil ou Le Faucon Maltais, on ne comprend rien. Ce n’est pas grave, car comme d’habitude chez Paul Thomas Anderson, la place est belle pour les performances d’acteur.

Et on rigole gentiment. Il y a de meilleures façons de passer deux heures dans un canapé, mais il y en a de bien pires.

*Mme Jobs dans Steve Jobs




lundi 28 mars 2016


Adaline
posté par Professor Ludovico

Dans les avions, on fait d’étranges rencontres. Par exemple, on peut rencontrer la magnifique Blake Lively. Au hasard d’un film en version française dont le pitch a l’air intéressant. L’histoire d’une femme qui a un accident de voiture dans les années 20 et qui, mystérieusement frappée par un éclair, ne vieillit plus.

Ce qui pourrait sembler une bénédiction, pour la plupart des femmes, est évidemment une malédiction. Ne pas vieillir, c’est voir ses amants mourir, et ses enfants devenir vieux. Horrible. Adeline a eu autre idée : tous les vingt ans, elle disparaît. S’installe ailleurs, dans une autre ville. Recommence sa vie. Et essaie de ne plus rencontrer personne. Jure de ne plus tomber amoureuse. Difficile quand on a le physique de Mrs Lively.

Jusqu’au moment où évidemment on rencontre un beau gosse, riche et gentil (Michiel Huisman, pas mal non plus**). Que faire ? On n’en dira pas plus, car l’histoire réserve quelques rebondissements très malins.

Même si Adaline reste un peu convenu, tournant autour des formes classiques du mélo et de la comédie romantico-dramatique, ça reste un film fin et extrêmement sympathique. Et ça permet surtout de découvrir une actrice émouvante, Blake Lively, que nous croyions cantonnée* aux rôles de blondes bitchy et sans saveur d’une Gossip Girl.

* Nous avions oublié – et surtout pas reconnu – son immense prestation de Kris dans The Town, en pilier de bar et ex de Ben Affleck
** Il fait craquer la Khaleesi du Trône de Fer




dimanche 20 mars 2016


Ave, César!
posté par Professor Ludovico

On reproche souvent au Professore Ludovico de vouloir absolument que les films disent quelque chose. Comme si « intellectualiser » était devenu le pire gros mot de la langue française.

Pourtant, il suffit d’aller voir le dernier film des frères Coen pour en faire la démonstration. Voilà deux cinéastes que l’on vénère, qui nous ont toujours fait rire, ou ému. De vrais cinéastes, qui produisent une œuvre, sur la base d’un cinéma total : belles images, bonne musique, bons scénarios, grands acteurs. On a vu tous leurs films (seul Ladykillers résiste encore) ; on ne va donc pas rater Ave César !, dont le pitch nous est clairement adressé, un film d’Hollywood sur Hollywood. Pas n’importe quel Hollywood, non, l’Usine à Rêves des années 50, Hitchcock et Louis B. Mayer, Howard Haws et Gene Tierney, L.A. Confidential et Hollywood Babylon.
Le pitch en question : un acteur de péplum pas très malin est enlevé par une étrange bande de gangsters. Le fixer du studio, le gars chargé de résoudre les problèmes, qui a pourtant d’autres choses à faire (transformer un cowboy en acteur et arrêter de fumer, entre autres), doit le retrouver.

Entre temps, on aura assisté à des performances d’acteurs protéiformes à qui auront eu toutes les possibilités d’exprimer leurs (multiples) talents ; un fixer catholique rongé par le devoir (Josh Brolin), un acteur de péplum idiot (George Clooney), une actrice sublime mais irascible à voix de crécelle (Scarlett Johansson), un cowboy plus doué pour le lasso que pour Douglas Sirk, deux jumelles foldingues de la presse hollywoodienne (Tilda Swinton et Tilda Swinton), un géant blond au charme trouble qui danse comme un dieu (Channing Tatum), un réalisateur suédois qui ne veut pas se marier à la crécelle, même pour arranger les patrons du studio (Christophe Lambert !), sans oublier une bande de scénaristes cryptocommunistes, un pasteur, un prêtre, et un rabbin*.

Tout cela fait rire pendant le film, mais tout cela ne suffit pas, car on ne voit pas où les frangins veulent en venir. En fait, nulle part, juste se marrer à enchaîner ces scènes incroyables, pastiches des plus grands films de l’époque (Ben Hur, La Première Sirène, Un Jour à New York), et ça devrait suffire aux tenants du fameux cinéma-distraction évoqués au début de cette chronique.

Mais, non, ça ne suffit pas de nous amuser ; il manque un petit quelque chose d’indéfinissable, un fil conducteur. Une bonne histoire, des performances d’acteurs, ça ne suffit pas. Il y a un creux, là, dans le ventre.

Il manque pour tout dire un cœur à cette histoire. Le désespoir tranquille de Llewyn Davis, un chanteur qui n’aura jamais de succès, les désarrois 70’s de Larry Gopnik, père de famille « serious man », le racisme du Sud (O’Brother), ou la stupidité des services secrets post-11 Septembre (Burn After Reading).

La nuance est subtile, mais c’est ce qu’il fait le tri entre un bon film des frères Coen est un chef-d’œuvre des frères Coen. Et, à vrai dire, c’est ce qui fait le tri entre un bon film et un mauvais film. Quoi qu’on en dise, on ne veut pas juste se distraire. On veut un sujet à tout cela ; quelque chose qui touche un peu plus profondément. Et plus ça me touche profondément, plus on rira, ou plus on pleurera. C’est la raison d’être du spectacle depuis toujours.

Et pour toujours.

* Plus un gars de Girls, une fille de Newsroom, le Sergent Zim, un postier de Seinfeld et Dolph Lundgren…




jeudi 17 mars 2016


Bonnes résolutions
posté par Professor Ludovico

On a décidé, parce que ça suffit, de ne plus s’ennuyer à regarder ce qui ne nous plaisait pas. Suivant en cela les conseils de Nanni Moretti : « Aujourd’hui, si je vois un film qui ne me plaît pas, je ne me mens plus sur mes goûts». J’ai donc décidé de laisser tomber Breaking Bad, qui pourrit sous ma télé en attendant que j’ouvre le coffret de la saison 2 prêté depuis des années par Notre Dame l’Ardéchoise. Je ne vais pas lui rendre pour autant, puisque la Professorinette veut se plonger dans le meth dès qu’elle aura une seconde entre The Originals, Hart of Dixie et Parks & Recreation.

Mais moi, c’est fini. L’idée de me forcer à regarder cette saison 2, tout en sachant que la 3 et la 4 ne sont pas bien (parait-il) pour finir en beauté saison 5 ne tient pas le bout.

J’ai autre chose à faire de ma vie de cinéphile.

Voir :
Treme
• Show me a Hero
• The Knick

Tenter le coup avec :
Black Sails
• Vinyl
• Deadwood
• The leftovers

Finir :
Louis CK
• Boardwalk empire
• Girls
• Game of Thrones

Revoir
• le pilote de Cosmos 1999
• et mon intégrale San Ku Kai




mardi 15 mars 2016


American Sniper
posté par Professor Ludovico

American Sniper, c’est le genre de film qui pose problème. Pas complètement réussi, mais au propos (très) ambigu. Et qui le rend le film illisible.

American sniper est en effet à la fois une dénonciation de ce que la guerre fait aux hommes (stress post traumatique, « addiction » à l’adrénaline, impacts familiaux), à la fois un plaidoyer pro domo pour les hommes, les vrais, qui la font. A la fois, l’apologie d’une forme de justice immanente (tu me tues, je te tue), et à la fois, le réquisitoire contre cette guerre-là. Eastwood est un libertarien, c’est à dire quelqu’un qui considère que les Etats-Unis ne devraient s’occuper que d’eux-mêmes. C’est un peu ce qu’exprime Taya, la femme du héros (Sienna Miller) quand elle lui rétorque que s’il veut s’occuper de USA, il ferait bien de commencer par elle, et ses enfants…

On l’a vu dans ses derniers films, Eastwood est de moins en moins subtil dans la réalisation. American Sniper sera donc très loin de Mémoires de nos Pères ou d’Un Monde Parfait, mais il propose quelques moments de bravoure. La scène de la tempête de sable, par exemple.

Et si le rôle-titre est formidablement joué par Bradley Cooper, c’est au service de dialogues un peu trop direct pour être honnêtes. Quant à son antagoniste, le sniper irakien Mustafa (Sammy Sheik), il est réduit à un grand méchant façon Inspecteur Harry, alors que son personnage aurait pu être extrêmement intéressant (c’est un ancien champion olympique)… Ce qui faisait le génie de Lettres d’Iwo Jima n’intéresse visiblement plus Eastwood.

Mais surtout, c’est la fin – ou plutôt le générique – qui rend le film terriblement troublant. On y montre les images de l’enterrement du vrai Chris Kyle, avec démonstrations patriotiques afférentes (sirènes de pompier, bannière étoilée, minute de silence dans les stades de foot)

Qui est donc Chris Kyle ? Un vrai héros américain ? Un tueur en uniforme ? Un type bien, détruit par la guerre ? L’ambiguïté ne fait qu’obscurcir le message d’un film déjà pas très clair.




vendredi 4 mars 2016


Le Voyeur
posté par Professor Ludovico

Film mythique.

Sorti en même temps que Psychose, le Peeping Tom de Michael Powell causa la ruine de son réalisateur tandis que Psycho assurait la fortune d’Alfred Hitchcock.

Pourtant, les films sont très semblables. Précurseurs des slasher movies, les deux films sont aussi des performances graphiques. Mais là où réside une forme d’humour distancée chez Hitchcock, il y a une empathie glaçante chez Powell. Assez mal interprété par Karl Heinz Böhm*, le tueur est à l’image du film, un pur produit de l’ambiance puritaine de l’Angleterre des 50’s. Le propos (en dehors des meurtres) est parfaitement gnangnan ; sombres histoires de logeuses, de fifilles à sa maman et de gars vraiment bath’. Mais c’est pour mieux établir le contraste avec Mark Lewis, petit blond propre sur lui, mais à l’enfance traumatisée qui cherche sa revanche sur les prostituées avec une caméra bien étrangement bricolée.

C’est tout autant pour son propos incroyablement pervers et que pour ses innovations graphiques que Le Voyeur est un film séminal. Ses couleurs saturées préfigurent le giallo, et le film contient quelques plans séquences qui vont marquer le jeune Scorsese pour toujours**.

De plus le final est totalement pervers, ce qui n’est pas forcément le cas de Psychose.

Bref, c’est à voir.

* Oui, celui de Sissi Impératrice, et par ailleurs, fils du grand chef d’orchestre Karl Böhm.
** Le cinéaste le lui rendra bien, sortant le film de l’oubli par une ressortie en salles en 1978.




lundi 29 février 2016


Seuls les Anges ont des Ailes
posté par Professor Ludovico

Quand un film vous émeut encore quatre-vingt ans après, quand un film vous fait toujours rire ou pleurer, c’est que vous avez affaire à un vrai chef-d’œuvre*. Seuls les Anges ont des Ailes est de ceux-là ; un classique, en vérité, et le premier véritable film Hawksien du renard argenté d’Hollywood, comme le surnomme Todd McCarthy.

Seuls les Anges ont des Ailes, c’est la fin des brouillons, le début d’une œuvre. Une histoire qui aurait pu être inspirée par Saint-Exupéry, si l’auteur de Vol de Nuit avait consenti à glisser un peu d’humour à son anxiogène chronique de la Cordillère des Andes. Dans Seuls les Anges ont des Ailes, on suit ces casse-cous des années trente, cette époque glorieuse et hautement périlleuse de l’aviation, où des hommes risquent leur vie jour et nuit pour transporter du courrier (et de la dynamite !) sous les ordres d’un chef cynique et désespéré, Geoffrey Carter (Cary Grant), dans la petite ville portuaire de Barranca (Baraka ?)

Arrive alors Bonnie Lee, une jeune fille qui fait escale. Immédiatement draguée par les pilotes, mais ignorée par leur chef. Pourtant, c’est Jean Arthur, et on a connu Cary Grant moins regardant. Mais on sait qu’on vient d’entrer dans le modèle Hawksien : Je te kiffe mais je te méprise, dirait la Jean Arthur d’aujourd’hui. Ou va, je ne te hais point, celle de 1637. Celle de 1939 ne dit que ça : Je t’aime, mais je veux que ce soit toi qui me désire**.

Quand cet enjeu a bien été créé, et qu’on a joué des astuces du casting à contretemps (Bonnie Lee est dragué par deux acteurs beaux mais inconnus ; où est donc la star masculine, se demande le spectateur), Hawks fait entrer… Rita Hayworth. La future Dame de Shanghai, la future Gilda, est l’explication de la dépression grantienne. Elle est partie, et il l’a laissé partir… Elle revient avec Bat (Richard Barthelmess), son mari, pilote au lourd passé.

Ces deux histoires d’amour contrariés vont se superposer au récit d’aventure proprement dit : les convoyages chaque jour plus dangereux, et une pression financière qui s’accroit sur la petite compagnie aérienne.

Des hommes courageux confrontés à des situations extrêmes, des femmes fortes qui n’ont pas leur langue dans la poche, on est donc dans le prototype du film Hawksien, le premier qui réussit son vol inaugural… Des hommes en danger, comme dans Tiger Shark (Le Harpon Rouge, 1932), des pilotes au bord de la crise de nerfs, comme dans La Patrouille de l’Aube (1930, déjà avec Richard Barthelmess), des femmes courageuses, dans un port noyé dans la brume, comme dans Ville sans Loi (Barbary Coast, 1935), mélangé à un peu de screwball comedy (L’Impossible Monsieur Bébé, 1938, avec Cary Grant). Et déjà des vieux, grincheux mais courageux, comme dans Rio Bravo.

Tous les acteurs sont excellents, mais c’est le dialogue, drôle, ciselé, mitraillette***, qui met le film largement au-dessus du lot de la production Hollywoodienne. Mais surtout qui l’inscrit dans une forme d’éternité, car ces anges-là volent encore.

* « Je ne dis pas que le cinéma soit un art, je ne l’ai jamais dit, mais parfois une œuvre cinématographique est suffisamment réussie pour que l’on puisse la considérer comme œuvre d’art. C’est rare. Il faut un Wilder, un Wyler, un Ford, un Hawks. Il ne fait pas de doute que Seuls les anges ont des ailes est une œuvre d’art. » Jean-Pierre Melville
**« I’m hard to get, Geoff. All you have to do is ask me »
***dont le fameux « he wasn’t good enough » pour parler du premier mort, qui restera dans les mémoires




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