mardi 10 mars 2026


Marty Supreme
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

L’arrogance de Timothée Chalamet va peut-être finir par lui coûter cher, car le jeune acteur ne cache rien de ses ambitions. Ses récentes déclarations « Je veux devenir un des meilleurs » « Oui, j’ai appris la guitare, oui, j’ai appris à jouer au ping-pong ; à quoi ça sert d’être acteur si ce n’est pour ce genre d’expérience ? » ou encore « Qui s’intéresse à l’opéra ? » ont fini par énerver le public et la critique. Cela pourrait lui coûter un Oscar ce qui serait une excellent nouvelle et le positionnerait de fait sur une trajectoire Di Capriesque. En tout cas, ça n’inquiète pas le Ludovico ou le Professorino. Celui-ci fait au passage remarquer qu’il n’y a pas grand monde pour attirer les gens dans les salles à part notre Marty Lisan-al-Gaib Dylan…

Critiquer Marty Supreme, c’est aussi passer un peu à côté du propos. Un propos, il est vrai, discrètement intriqué dans un film qui va à cent à l’heure. Dans les années 90, Rich Cohen avait écrit un livre passionnant, Yiddish Connection, au titre original plus approprié : Tough Jews, cette génération de juifs d’après-guerre qui, après la Shoah, n’avait plus l’intention de se laisser faire. En Israël, cela donnera la Guerre des Six Jours. Aux États-Unis, la mafia juive : Louis Lepke, Dutch Schultz, Bugsy Siegel, Meyer Lansky qui géreront Las Vegas avec pertes et fracas.

En filigrane, Marty Supreme parle de cela : comment réussir quand on est juif dans l’Amérique si antisémite des années 50* ? Il y a bien sûr la version honnête, proposée au début du film : être vendeur de chaussures à New York, une petite vie discrète dans le ghetto où l’on travaille et l’on se tait. Mais il y a aussi une version plus flamboyante, celle de Marty Mauser : vendeur de chaussures, oui, mais version douée, roublarde, limite escroc. Où l’on gagne de l’argent en l’empruntant à tout le monde, ou en arnaquant des péquins dans des parties de ping-pong truquées au fin fond du New Jersey…

Mais il y a un endroit où Marty ne triche pas, c’est le ping-pong. Un jeu où il joue tout le temps, où il dort parfois, où il semble avoir ses seuls véritables amis. Et au ping-pong, on ne triche pas. La règle, rien que la règle. Quand Marty perd contre un Japonais équipé d’une nouvelle raquette en mousse, lui, le virtuose du hardbat**, crie au scandale…

Ce propos juif, il faut le lire en sous-texte. On apprend ainsi au détour d’une (mauvaise) blague que Marty est juif, devant son ami survivant d’Auschwitz, qui donne lieu à un flashback incroyable. Cette litanie va revenir sous forme allusive, mais dans une répétition qui ne laisse aucun doute quant à la volonté de Josh Safdie. Quand Marty subit l’antisémitisme des WASP new-yorkais ou des péquenauds campagnards, ou quand il ramène à sa mère qu’il déteste – le seul cadeau qu’il lui fera ! – un morceau de la pyramide de Khéops, « que nos aïeux ont construit »… Le film agit comme un complément au Brutalist. Face au déprimé Adrian Brody entre deux âges, Chalamet fait ici contrepoint : un feu-follet, parangon d’une jeunesse inconsciente prête à basculer le vieux monde. Là aussi, le film répond au Parfait Inconnu.

Timothée Chalamet a là son plus grand rôle, en jeune con intense, insupportable voleur, tricheur, trompeur.

Mais avec une certitude, Timothée Chalamet est là pour longtemps…

*Elle ne deviendra le soutien d’Israël que bien plus tard, après le procès Eichmann.

** Avant le ping-pong et ses raquettes en mousse, on jouait avec des raquettes en bois plein


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