Argh ! O rage, ô désespoir. Les bras nous en tombent.
Maniaque as ever, le Professore Ludovico veut finir Borgia. S’en débarrasser, une fois pour toutes. Par respect pour Nicolas Machiavel, Marcel Brion, Ivan Cloulas, tous ces historiens qui ont voulu raconter la geste de Cesare Borgia, Cardinal, Gonfalonier, et Capitaine Général de l’Église.
Mais quel supplice. La troisième et dernière saison est un cauchemar. Un immonde bâclage. La télé pédagogique, façon année soixante. Chaque scène bâtie sur le même modèle : introduction des personnes, bonjour Votre Grâce, bonjour Caterine Sforza. Exposition. Faenza vient d’être reprise. Conclusion. Regard féroce de Cesare, qui menace. Je les tuerais. Scène suivante.
Borgia est un immense gâchis et c’est la faute de Canal, de Canal, et encore de Canal. De l’ego de la chaine payante, comme toujours surdimensionné. Qui veut faire comme les Tudors (histoire + sexe) : ça a marché, ça marchera encore. Qui prend un wonderboy des séries US au chômage, Tom Fontana, Mr Oz, Mr Homicide. Sans se demander pourquoi, justement, il est au chômage. Et va le laisser faire, parce que c’est un Aââârtiste.
Mais les artistes, c’est des fainéants. Même les artistes américains. C’est pour ça qu’on a inventé les Producteurs. Et ça, ça aurait du être le boulot de Canal.
Voir tout ce gâchis est un crève cœur. Un sujet en or. Des acteurs formidables. Une lumière parfaite, éclairant un magnifique travail de déco et de costumes. Le tout gâché par un scénario lamentable et une mise en scène en mode automatique.
Hier, dans l’épisode 1502, arrive l’épisode tant attendu par le Professore, le chapitre 7 du prince. Machiavel y décrit une anecdote à propos de Cesare Borgia, un exemple à suivre si l’on veut bien gouverner*. Le valentinois a confié à l’un de ses homme, Remirro de Orco, mission de pacifier la région de Rome (la Romagne), en proie à de nombreux troubles. Ce qu’il fait, selon sa manière, c’est à dire assez expéditive. Pour montrer qu’il est l’auteur du résultat (la paix et l’ordre) mais qu’il désapprouve la méthode (expropriations et exécutions diverses), il fait tuer son ministre. Un conseil repris depuis – de manière moins sanglante – par tous les gouvernements et conseils d’administration du monde. Un premier ministre, un directeur fait le sale boulot, réforme, licencie, restructure à la hache. Quand il a suffisamment bien travaillé et devient trop haï, on le démet. Sinon, c’est nous (le Président de la République, le PDG) qui sommes haïs.
Tom Fontana adapte cette anecdote en faisant une fois de plus un contresens total: Cesare, horrifié du comportement de son ministre, le fait découper en morceaux. Cesare, homme de valeurs morales. Tout le contraire du Prince qui « doit ne pas se départir du Bien, s’il le peut, mais savoir entrer dans le Mal, si c’est nécessaire« …
A ce moment-là, nous aurions bien mis Tom Fontana à la place de Remirro de Orco. Et nous aurions volontiers accepté « la férocité de ce spectacle », à force de rester devant notre téléviseur « à la fois satisfait et stupide »…
* « Quand le duc eut pris la Romagne, trouvant qu’elle avait été gouvernée par des seigneurs impuissants, qui avaient dépouillé leurs sujets plutôt qu’ils ne les avaient corrigés, et leur avait donné matière à désunion, non à union – si bien que cette province était pleine de brigandages, de querelles, et de toutes sortes d’insolences – il jugea qu’il était nécessaire, pour la rendre pacifique et obéissante au bras royal, de lui donner un bon gouvernement : c’est pourquoi il y préposa messire Remirro de Orco, homme cruel et expéditif, à qui il donna les pleins pouvoirs. Celui-ci la rendit en peu de temps pacifique et unie, pour sa grande réputation.
Après quoi, le duc jugea qu’une autorité si excessive n’était pas nécessaire, parce qu’il craignait qu’elle ne devint odieuse, et il établit au centre de la province un tribunal civil avec un président excellent, où chaque cité avait son avocat.
Et comme il savait que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine, afin de purger les esprits et de se les gagner complètement, il voulut montrer, que s’il y avait eu quelque cruauté, elle n’avait pas été causée par lui, mais par la nature violente du ministre. Et prenant aussitôt cette occasion, il le fit un matin, à Cesena, mettre en deux morceaux sur la place, avec un billot de bois et un couteau ensanglanté à côté de lui : la férocité de ce spectacle fit que le peuple resta à la fois satisfait et stupide. »
posté par Professor Ludovico
We are back ! Le temps est venu, en effet, de se mettre à l’anglais, car ça y est, les américains ont débarqué, et ils s’approchent de Villeneuve. La fin des ennuis pour la majorité des villeneuvois, et le début des emmerdes pour les collabos du village jurassien.
Si nous retournons avec plaisir dans ce petit village français des années quarante, c’est aussi, comme d’habitude, avec beaucoup d’énervement : le pire y côtoyant souvent le meilleur.
Le meilleur, c’est toujours ce sens de la mesure, cette incroyable capacité d’empathie pour l’Autre, l’allemand, le nazi, le collabo. Sans jamais les excuser, Un Village Français ne tombe jamais dans le piège inverse où s’est vautré le majeure partie du cinéma mondial, et notamment américain, depuis 1945, en faisant le « tri » entre les bons allemands (Rommel, la majeure partie de la Wehrmacht, le peuple allemand) et les méchants (quelques nazis qui auraient entrainé un pays à sa perte, contre son gré). On sait que la guerre, c’est plus compliqué que ça. Mais personne ne l’avait montré comme ça avant Un Village Français.
La saison 6 commence donc – in media res – le 25 août 44, pendant le fameux discours du Général de Gaulle à l’Hôtel de Ville : « Paris martyrisé ! mais Paris libéré !« . Qui écoute ? Les collabos de Villeneuve : Marchetti, le jeune flic maréchaliste, le Sous-préfet Servier, et un nouveau personnage ; le chef de la Milice.
Et c’est là que la magie d’Un Village Français opère : on s’inquiète pour ces personnages que nous détestons depuis quatre saisons. Que va-t-il leur arriver, à ces perdants de la collaboration ? Cette capacité à faire comprendre, sans pardonner, les motivations du camp d’en face restera l’œuvre majeure de la série.
Mais Un Village Français reste en même temps perclus de ses défauts techniques originels. Montage à l’arrache, approximations scénaristiques, cliffhanger qui n’en sont pas… Florilège.
– Un Village Français ne sait toujours pas couper un plan : il faudra un jour virer le stagiaire BTS Métiers de l’Image pour engager un vrai monteur. Quand Marchetti est tout à son angoisse après le discours du Général, on ne lance pas le générique ! On s’attarde.
– Un Village Français ne sait toujours pas gérer ses arcs scénaristiques. Qu’est-ce que c’est que cette idée de de sauter directement de 43 à mi-44 ? Tout d’un coup les Américains ont débarqué, et ont libéré Paris. La série se prive de faire monter la sauce, d’assister à la réaction de chacun, Larcher, le sous-préfet, la Résistance, Müller, de voir progresser les GI, et la population se retourner lentement vers ses libérateurs ! On découvre par ailleurs de nouveaux personnages (la Milice) qui auraient pu être amenés progressivement pendant la saison 43. Non, il faut subitement intégrer ces personnages, comprendre qui est qui dès le pilote, alors qu’on a déjà du mal à recoller les intrigues de la saison dernière (entre parenthèses, c’est à cela que sert normalement le premier épisode d’une nouvelle saison).
– Le générique d’Un Village Français révèle des éléments de l’intrigue ! Aussi incroyable que ça puisse paraître, on comprend dès le générique que les américains ont débarqué à Villeneuve. Que des résistants vont se faire arrêter. Que madame Larcher va avoir des problèmes. Bien sûr, le spectateur s’en doute, inconsciemment. mais il veut le découvrir dans les épisodes, pas dans le générique…
– Dans Un Village Français, on mélange tout : au milieu d’une scène de suspense (le sabotage du pont), Krivine gâche le talent de ses deux meilleures comédiens (Thierry Godard et Nade Dieu) pour une scène de ménage surréaliste qui frôle le ridicule.
– Un Village Français ne sait pas cliffhanger : on l’avait noté dans une saison précédente : on joue à la série américaine, mais on est encore en contrat de professionnalisation. En laissant par exemple un personnage le pistolet sur la tempe en fin de saison, et en résolvant ce cliffhanger qu’au milieu de la saison suivante. Un Village Français recommence ici à la fin de l’épisode s06e01. Un assaut est lancé, et c’est pour une fois remarquablement filmé : sur la belle musique d’Éric Neveux, on filme les différents protagonistes séparément, chacun ayant un enjeu personnel qui fait monter les enchères. C’est tout simplement génial : il suffit de s’arrêter là, et laisser le spectateur suspendu dans l’attente du prochain épisode. Mais non, on part à l’assaut, un premier coup de feu est tiré, et là, on freeze l’image. Le cliffhanger à la française, Julie Lescaut style.
Tout cela est quand même extraordinaire pour une série qui se targue d’être la première à importer les méthodes de la télévision moderne*, et notamment les ateliers d’écriture.
Malgré ces défauts, qui sont traqués impitoyablement par un amoureux transi qui ne rêve que de la perfection pour sa série fétiche, Un Village Français reste ce qui se fait de mieux (hormis Canal+) à la télé française en ce moment.
*Des méthodes qui n’ont que soixante ans après tout !