C’est toujours bon de revoir les films, même pour de mauvaises raisons. J’avais envie de revoir La Chute pour la performance de Bruno Ganz, après l’avoir revu dans la délicieuse parodie de Brice Hortefeux à Seignosse, qui a fait le tour du web.
Je n’avais pas complètement aimé La Chute à la sortie. Le film succombait, en plusieurs occasions, à l’habituelle fascination pour le régime nazi. Et, comme l’avait brillamment de montré Wim Wenders à l’époque : Oliver Hirschbiegel filmait avec complaisance la mort des enfants Gœbbels, mais pas le suicide du Führer ; comme si c’était le tabou insurmontable, et il oubliait un peu vite que les « héros » de son histoire (le médecin SS, la secrétaire) ne pouvaient ignorer la nature antisémite du régime : le servir au moment de sa chute n’était pas innocent…
Mais à la revoyure, tous ces défauts semblent avoir disparu. Avons-nous accepté, entre temps, le côté révolutionnaire de La Chute ? Car pour la première fois, les allemands regardent leur passé sans culpabilité, sans honte, et sans révisionnisme non plus. Il fallait peut-être le temps d’admettre, aussi, que les jeunes allemands d’aujourd’hui ne paieraient pas éternellement les fautes de leurs parents et grands parents…
Mais surtout, La Chute se révèle un excellent film. D’abord, La Chute est un BOATS, qui évite les icebergs habituels du genre. Tirée d’une histoire vraie, adapté de l’excellent livre de Joachim Fest*, et des souvenirs de Traudl Junge, il contourne le problème en décentrant sa caméra, en ne racontant pas les derniers jours du dictateur, mais au travers d’un Point de Vue, c’est à dire un personnage avec lequel le public sympathise : Traudl, la jeune secrétaire d’Hitler… Jeune, jolie, un peu perdue dans cet univers décadent, Traudl est notre Alice chez les nazis…
L’autre coup de génie, c’est le casting. Que des comédiens excellents, bien sûr, mais un casting très tactique : la star, c’est Hitler, il faut donc une star pour le jouer, et c’est l’immense Bruno Ganz qui s’y colle. Le plus grand des acteurs allemands y livre une performance époustouflante, atteignant parfaitement l’objectif de Bernd Eichinger, producteur-scénariste. Tour à tour sympathique, hystérique, désabusé, visionnaire, Bruno Ganz fait du dragon, un homme. Un fou dangereux, mais un homme. Comme disait Hannah Arendt à propos d’Eichmann, tant qu’on n’acceptera pas la banalité du mal, on ne comprendra rien aux systèmes totalitaires.
En face, il met une bonne actrice, mais inconnue : Alexandra Maria Lara, ma chouchou de Control. En évitant la star – et donc le surjeu – Hirschbiegel facilite grandement l’identification du spectateur. Nous sommes avec elle, tremblante dans la Tanière du Loup lors de son entretien d’embauche, inquiète trois ans plus tard quand tombent les premiers obus russes sur Berlin, fidèle quand elle décide, un peu exaltée, de ne pas abandonner Hitler.
De mêmes, tous les comédiens sont de la même trempe, interprétant la racaille nazie dans cette ambiance fin de règne : incompétente, conspiratrice, traîtresse, fanatique jusqu’à la folie, fidèle jusqu’à la mort, qui sert de cour au monstre mégalomaniaque qui les a entraînés dans cette terrible aventure.
Il ajoute également une deuxième intrigue, complémentaire, celle d’une jeune garçon Hitlerjugend qui sert une batterie de DCA., Tiraillé entre la folie fanatique nazie et son père, ancien combattant qui essaie de ramener son fils à la réalité de la défaite, il incarne le projet d’Eichinger : montrer l’Allemagne dans sa globalité, endormie et fanatisée par les nazis puis martyrisés par eux. Propos difficile, car le cinéma nous a jusque là peu aidé dans ce travail historique : les gentils soldats US d’un côté, les barbares nazis de l’autre, sauf « le courageux Rommel », le « noble von Rundstedt » du Jour le plus Long.
Le tout est baigné dans une reconstitution aux petits oignons, mais sans les fioriture inutiles dont sont coutumiers les films de guerre. Pas de mouvements de foule, pas de jolis plans aériens avec Messerchmitts et Mustang P-51, pas de coûteuse reconstruction 3D de Berlin en ruine.
Tous ces dispositifs (scéniques, casting, scénaristiques) servent parfaitement le propos : Hitler était un homme comme les autres, les allemands ont souffert eux aussi de la guerre, et la jeunesse n’est pas une excuse. D’où cette fin splendide, sans lequel le propos du film piquerait un peu les yeux : après avoir sauvé l’héroïne, le jeune Hitlerjugend, sur un beau plan bucolique, s’en vont tous deux « àààà bicyclette » !
Mais on revient à la réalité. A savoir au premier plan du film, une séquence vidéo tournée avec la vraie Traudl, quelques années avant sa mort, en 2002. « Quand j’ai appris, par le procès de Nuremberg, que six millions de juifs avaient péri, j’ai été profondément choquée. Mais je n’avais pas fait la connexion avec mon passé… Je ne me sentais pas personnellement coupable, ne connaissant pas l’énormité des crimes commis. Mais un jour, je suis passée devant une plaque commémorative de Sophie Scholl, sur la Franz-Joseph-Strasse. J’ai vu quelle avait mon âge, et qu’elle avait été exécuté l’année où j’ai commencé à travailler pour Hitler. Et j’ai réalisé alors que la jeunesse n’était pas une excuse. Et qu’il avait été possible de savoir ces choses…»
*Les derniers jours d’Hitler
Joachim Fest
Editions Tempus
posté par Professor Ludovico
Si vous aimez Metallica, il faut voir Some Kind of Monster. Si vous ne connaissez pas Metallica (c’est mon cas), ou si vous n’aimez pas Metallica, il faut aussi voir Some Kind of Monster.
Il faut l’avouer, j’aime les documentaires sur les musiciens au travail : Don’t Look Back, sur Dylan, de D. A. Pennebaker, 101, du même sur Depeche Mode, Gimme Shelter ou One+One sur les Stones, mais aussi le film de Clouzot sur Karajan… Je me rappelle même avoir réévalué Mlle Dion à la hausse après l’avoir vu au travail avec J.J. Goldman…
Aussi, quand l’ami Fulci m’a proposé Some Kind of Monster, j’ai cru qu’il me ressortait un classique du ciné italien d’horreur des années soixante dix.
Non. Some Kind of Monster, c’est un documentaire de 2004 sur Metallica, le supergroupe de Heavy Metal des années 80.
Le pitch : en 2001, le groupe est au bord de la crise de nerfs, et dans les conflits d’ego. Leur bassiste vient de les quitter et le groupe peine à enregistrer son nouvel album, sur fond de désintox’ et de rivalités entre les deux têtes pensantes du groupe (James Hetfield, chanteur, et Lars Ulrich, le batteur)
Au lieu de régler ça à la régulière, split (Lennon/Mc Cartney), cadavre dans la piscine (Jagger/Richards et l’encombrant Mr Jones), revolver (Jerry Lee Lewis, Phil Spector), Metallica choisit la manière moderne : un coach. Un gars, Phil, la cinquantaine, qui ne connaît rien au hard rock mais qui se coltine les équipes de foot américain, qui ont leurs problèmes d’ego, elles aussi…
Et cherry on the cake : on filme tout ça, ce qui donne Some Kind of Monster, deux heures de déballage ahurissantes, émouvantes, sincères, caractérielles, frimeuses, manipulatrices, beaufs, modernes, psys, comme on voudra.
Qui a joué cinq minutes de la guitare dans un groupe comprendra ce que je veux dire : ce n’est pas facile tous les jours. Voir ces types, avec leurs cent millions d’albums vendus, qui ont les problèmes de monsieur tout le monde, c’est rassurant. Voir Dave Mustaine, leur premier guitariste, viré pour alcoolisme, se considérer comme un raté alors qu’il a fondé Megadeth et vendu à lui seul vingt-cinq millions d’album, en fera réfléchir plus d’un sur l’incroyable abîme de la psyché artistique.
Après sept cents jours d’engueulade et de thérapie de groupe, le film est terminé : en 2003, Metallica sort St Anger, un album vite classé numéro un et entame une tournée triomphale.
Sous le charme, mais sans être dupe, il reste à démêler dans tout cela l’exercice d’autopromotion. Si c’était l’intention, c’est raté : les héros sont des beaufs, fans de Harley. Ils mangent des fruits frais et vont au cours de danse classique kitsch de leur gamine. Rien de très bon pour l’imagerie rock…
Non, Some Kind of Monster ressemble plutôt à un journal intime, avec ce qu’il peut y avoir de pathétique et de sublime dans l’exercice…
Comme dans In Bed with Madonna, l’exercice de com’ finit par dépasser son commanditaire en accouchant d’une créature indéterminée, à mi-chemin entre l’hagiographie et le reportage : some kind of monster, but a beautiful one.
samedi 7 novembre 2009
La Guerre des Mondes
posté par Professor Ludovico
Les cinq dernières minutes de La Guerre des Mondes qui passait lundi sur TMC, même en VF, même en basse définition, m’ont confirmé dans l’idée que l’adaptation de HG Wells est un chef d’œuvre méconnu de Steven Spielberg. Pourtant, ces cinq dernières minutes, c’est bien ce qu’on lui reproche : la happy end, la réconciliation familiale, Tom Cruise et tout le reste.
Pourtant le regard halluciné de Cruise, sur l’avant-dernier plan de film, son hallucination d’être vivant au milieu de cet holocauste, valent mieux que les jugements entendus à sa sortie.
On rendra grâce un jour au talent de Spielberg dans cette Guerre des Mondes-là : un grand film sur l’extermination, sur la fin de l’héroïsme US, sur la sauvagerie qui guette même les grandes nations démocratiques comme l’Amérique*. Il faut revoir d’urgence La Guerre des Mondes…
*en attendant l’adaptation prochaine du chef d’œuvre de Cormac McCarthy, La Route.
lundi 26 octobre 2009
I Love Huckabees
posté par Professor Ludovico
Quoi de plus consternant que le cinéma américain qui se la joue « arty »?
Après avoir lu le chapitre sur David O. Russell dans Les Six Samouraïs, j’ai eu envie de voir ce film, réalisé en 2004, juste après le semi-échec Les Rois du Désert.
Pire, il y avait A.G. de CineFast mardi chez le FrameKeeper, et il y a eut consensus sur ce film. Cela aurait du nous mettre la puce à l’oreille, car CineFast est un champ de bataille, et pas un Woodstock de la cinéphilie. De même, Sharon Waxman décrit I Love Huckabees comme un film d’une grande profondeur… Suspect, non ?
Bref, après dix minutes (six cent secondes) de projection, Michel Vaillant et moi-même étions prêts à jeter Bob l’éponge, mais le Snake et Framekeeper, hardcore comme toujours, ne pipaient mot. Nous avons pris ce stoïcisme pour une incitation zen à aller jusqu’au bout de la douleur, et de toutes façons, il était déjà 23h, donc impossible de mettre l’intégrale Dogma dans le lecteur…
C’est bien beau tout ça, mais le CineFaster qui est resté jusqu’à cet instant de la chronique se demande encore ce qu’on peut bien reprocher à I Love Huckabees…
En fait, tout. Derrière les bonnes intentions (faire un film existentiel « guilleret »), O. Russel produit un pensum pas drôle.
S’agiter, ce n’est JAMAIS faire du cinéma… I Love Huckabees fait partie de ces films hystériques et causeurs dont Keneth Branagh s’est fait la spécialité, avec, la plupart du temps, beaucoup plus de brio. Ici les personnages cabotinent, et ils sont bons à cela : jason Schwartzman, Lili Tomlin, Dustin Hoffman, Mark Wahlberg, Isabelle Huppert. Mais réunir un casting de stars, réunir un casting de pros, ne suffit pas non plus. Les dialogues, assénés pendant l’intégralité du film (pas un silence, pas un temps mort), sont creux, alors qu’ils croient justement profonds et intelligents. O. Russell voudrait être Wes Anderson, mais il ne l’est pas. Loin de là… A mi-parcours, je me suis endormi, tellement c’était vif et audacieux.
Non, ce genre de film mérite des spécialistes, le plus souvent européens, ou qui s’en approchent (Hal Hartley)…
Ce n’est pas donné à tout le monde…
lundi 12 octobre 2009
Love Actually/Good Morning England/Burn After Reading
posté par Professor Ludovico
Le marketing, c’est rigolo. La campagne de Noël commence, et, à la Fnac, on trouve déjà des coffrets DVD. Le principe est simple : packager deux bons produits avec une bouse, Les Parrains I & II avec le III, au hasard.
Mais ici, associer deux bouses avec la dernière perle des frères Coen, fallait oser. Non pas que Love Actually et Good Morning England n’aillent pas ensemble, bien au contraire ; ces deux feelgood comedies sont parfaitement calibrées pour un public consensuel, mais Burn After Reading, et une scène en particulier ( !), risque de jouer les moutons noirs au milieu de tout ça.
Mais arrêtons de persifler ; comme dirait l’ex-Troskiste Lionel Jospin, c’est de l’intérieur qu’on dynamite le système…
dimanche 11 octobre 2009
The Faculty
posté par Professor Ludovico
Je suis tombé hier soir sur le chef d’œuvre de Robert Rodriguez, The Faculty. De sympathique petit film de genre à sa sortie, le film est devenu un classique, certes toujours méconnu. Rappelons le pitch : il s’agit d’un remake-hommage à L’Invasion des Profanateurs de Sépultures, titre ringard de série Z qui cache pourtant deux chefs d’œuvre, le film originel (Invasion of the Body Snatchers, de Don Siegel, 1956), et le merveilleux remake d’Abel Ferrara, Body Snatchers (1993)*.
Ici, l’action se passe dans un lycée, peu à peu envahi par des E.T. malveillants pénétrant dans le corps des profs, des parents, des élèves, et les transformant en êtres cruels et sans âme. Seuls quelques élèves comprennent la situation, et essaient de résister : le geek (Elijah Wood, période pre-Frodon), la bombasse intello (Jordana Brewster), la punkette (Clea Du Vall), le dealer, beau gosse mais bad boy (Josh Hartnett), la petite nouvelle timide, le capitaine de l’équipe de foot.
On serait dans du classique si Robert Rodriguez n’était pas aux commandes. Non seulement l’action est trépidante, mais c’est drôle et totalement politiquement incorrect : sexe, drogue et rock’n’roll. Une réplique-culte résume le film : « Prends de la coke. Ça te sauvera la vie ! » (la cocaïne permet de distinguer les humains des aliens)…
Mais en plus d’être horrifique, drôle, sexy (Salma Hayek, Famke Janssen), bourré d’action, le film est aussi fin et profond avec un sous-texte intéressant sur l’adolescence, période de la vie où l’on se sent totalement « alien » et où les parents et les profs passent souvent pour des « zombies ».
Si vous n’avez jamais vu The Faculty, c’est le moment de retourner à l’ecole.
* et un troisième film dispensable de Philip Kaufman, en 1978
vendredi 25 septembre 2009
Rencontres du Troisième Type
posté par Professor Ludovico
Un vaste programme d’éducation du Professorino et de la Professorinette ayant été lancé cet été (cycle John Hughes, suivi d’une interro écrite), hier soir c’était Rencontres du Troisième Type.
En 1978, j’avais treize ans, et tout le monde parlait de Star Wars, et de ce film incroyable qui venait de sortir, par le type qui avait frissonner tout le monde avec Jaws. Moi, j’adorais la SF, je ne lisais que ça, mais j’étais terrorisé à l’idée d’en voir au cinéma. J’avais eu très peur en regardant au Ciné-Club du dimanche soir La Chose Venue d’un Autre Monde, ou Les Araignées Géantes Attaquent, tandis que ma petite sœur, 7 ans, se marrait comme une baleine. J’ai donc lu Rencontres du Troisième Type, Star Trek, Alien (les novellisations d’Alan Dean Foster chez J’ai Lu), avant de voir les films. Et puis un jour neigeux de 1980, j’ai vu Shining, et je n’ai plus jamais eu peur au cinéma.
J’ai pu voir alors Rencontres du Troisième Type, dans une convention de SF à Rambouillet. C’était en vidéo, sur une toute petite télé, nous étions assis sur des chaises d’école, c’était les débuts de la vidéo.
Le film était impressionnant, mais un peu long vers la fin. Et surtout, je detestais Spielberg, figure de proue des cinéastes « gentils ». E.T. triomphait, avec sa vision consensuelle à la Frank Capra.
Trente ans ont passé. Spielberg a mûri, a fait La Couleur Pourpre et La Liste Schindler, et j’ai révisé mon jugement. Reste que les qualités (et les défauts) de Rencontres du Troisième Type sont toujours là.
Le début du film est exceptionnel, mélange de Hitchcock et du Nouvel Hollywood. Spielberg installe une ambiance incroyable, faite de nuit étoilée du Midwest. Avec un parfait sens du rythme, Spielberg joue sur tous les tableaux : le mystère (les avions dans le désert), l’angoisse (la voie de chemin de fer), la comédie (les scènes familiales), le merveilleux (les premières arrivées de vaisseaux). Mais après cette première heure, ça se gâte. Francois Truffaut joue comme un pied, John Williams se prend pour Ligeti, et Spielberg essaie de faire un 2001 gentillet. Moralité, la fin est interminable.
Rencontres du Troisième Type reste néanmoins un jalon dans l’histoire du cinéma populaire : d’un côté, les derniers sursauts des seventies (la peinture grinçante de la famille dysfonctionnelle du héros, très inspiré par le père de Spielberg, et la passion du petit Steven pour faire dérailler des trains électriques), de l’autre, la consécration des films chers pour des résultats tout aussi pharaoniques…