Avant de m’attirer les foudres du Framekeeper, je me lance : Drive est un excellent film ; je ne dis pas encore chef d’œuvre, car j’ai deux réserves que j’exposerais plus bas, et je laisse donc la postérité juger…
Mais sinon…
Nicolas Winding Refn signe ici son meilleur film (le Professore n’en a vu que deux), après l’intrigant Valhalla Rising. Polar à l’ancienne, sublimé par le talent éclatant, anti-tarantinesque, de Winding Refn, et par des comédiens excellents.
Autour d’une trame très seventies*, le réalisateur danois brode sa Tapisserie de Bayeux personnelle, dans la meilleure tradition du polar : une histoire squelettique, qui sert seulement de support à des personnages, à une ambiance. Au centre, un mécano quasi-mutique, sans nom, sans passé, un loner type du film noir, qui arrondit ses fins de mois en convoyant des gangsters. Avec des règles strictes qui pourrait résumer le film : « Je suis à vous, entièrement à vous pendant 5 mn. Mais je n’ai pas d’arme. Je ne participe pas au braquage. Après 5 mn, je m’en vais, vous ne me reverrez jamais »
Après une séquence d’ouverture millimétrée exposant ce concept, Nicolas Winding Refn enchaîne sur dans la grande tradition du polar social : une voisine, un gamin, un mari en taule, et le drame : inéluctable.
Qu’est-ce qu’a de plus Drive ? C’est d’opposer, toute simplement, une fin de non-recevoir aux pseudo-exigences du cinéma actuel : les poursuites doivent être survitaminées ? Refn préfère une froide et plate efficacité. Il faut des dialogues fleuves, des réparties, une bonne vanne à chaque fin de page (Tarantino) ? Non, le silence, la vibration de la ville, un sourire, un mot. La communication, chez Refn, ne sert à rien, à l’image de son Guerrier Silencieux sans ligne de dialogue de Valhalla Rising**. Il est servi en cela par un comédien exceptionnel, qui petit à petit mène sa barque au milieu des gros paquebots Hollywoodiens, mais qui petit à petit trace une route exigeante et sûre d’elle même… ce comédien, c’est Ryan Gosling. Avocat hystérique dans La Faille, prof à la dérive dans Half Nelson, présent à la fois chez Clooney (Les Marches du Pouvoir) ou dans des grosses comédies (Crazy Stupid Love), il joue ici à la limite de l’autisme, avec une capacité étonnante à faire évoluer le personnage en cent petites minutes. Un parfait personnage de Manchette***… Sans parler de Carey Mulligan, craquante en jeune mère paumée, et mes chouchous utilisés à contre emploi (Oscar Isaac (Agora) et Christina Hendricks (Mad Men)…
Après, on admettra que l’intrigue est squelettique, avant tout un prétexte, comme souvent dans le polar, pour poser cette ambiance. On sent bien que Nicolas Winding Refn se contente de surfer à la périphérie de cette intrigue, pour mieux se concentrer sur le mise en scène : chaque plan est travaillé, allongé à l’extrême, refusant la facilité du cut. Esthétisant à mort, on reconnaîtra le style Refn entre mille : visages rouges, musique hypnotique, sourdes vibrations lynchiennes. C’est la force de ce cinéma, c’est aussi sa faiblesse. Ses tournures de style seront peut-être désuètes dans vingt ans, comme 37,2 Le Matin ou La lune dans le Caniveau.
Deuxième regret, une fin étonnante, qui ne satisfait pas l’européen qui sommeille dans le Professore, mais qui colle au personnage, à son parcours, à ses enjeux dramatiques.
Il est encore temps d’aller voir Drive.
*Le livre de James Sallis a pourtant été écrit en 2005
**Mais au contraire de ce film quasi expérimental (comme Bronson, à ce qu’il parait), Refn est ici dans le film grand public, plus facile. Et il n’en est que meilleur…
*** Martin Terrier était pauvre, esseulé, bête et méchant, mais pour changer tout ça, il avait un plan de vie beau comme une ligne droite.
Jean-Patrick Manchette – La Position du Tireur Couché
posté par Professor Ludovico
L’adaptation est un dur métier. C’est pourquoi le bon Stanley recommandait de ne s’attaquer qu’à des romans de gare. L’escalade de chef d’œuvre, même par beau temps, n’est pas recommandée.
Quand un livre, une BD, est portée au pinacle par une bande de fans hardcore, qu’il s’agisse du Seigneur des Anneaux, de Dune, de Lolita ou du Festin Nu, peu importe le nombre, c’est eux qui ont raison : ils seront les premiers experts vers qui l’on se tournera dès lors qu’il s’agira de recueillir un avis. Et s’ils prononcent une fatwa, malheur à l’adaptateur sacrilège !
Le problème avec Tintin, c’est qu’il y a beaucoup de monde dans cette communauté hardcore. Tout un chacun (européen) a eu son premier Tintin pour ses sept ans, un bien plus joli cadeau que le pull à grosses mailles offert par Mémé. Et, des années après, c’est cette première image de Tintin, bien plus que l’histoire, qui nous reste : deux traits, une houpette, deux points pour faire les yeux, voilà notre héros. Il a une voix dans notre tête, des expressions, qui n’existe que pour nous, et pour nous seuls.
En adaptant un projet vieux de trente ans, Spielberg a évité ces problèmes de débutants : il s’est garanti (et cela a pris du temps) de la neutralité de la veuve Hergé, et a tout fait pour se la mettre dans la poche (avec probablement cette superbe introduction). Il s’est évité bien des ennuis en refusant d’adapter n’importe quel Tintin, mais en choisissant dans les diptyques, et peut-être le plus facile d’entre eux (Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge). Mais surtout, il a choisi de NE PAS ADAPTER Tintin, en proposant une aventure à part, situé dans cet univers mais avec une histoire relativement différente, en mélangeant les deux avec une pincée de Crabe aux Pinces d’Or…
Le résultat est excellent, même si l’on en convient, ce n’est pas Tintin, mais plutôt un jeune Indiana Jones qui serait reporter et belge, un prequel en quelque sorte. Spielberg utilise sa maestria et sa créativité habituelle pour livrer des poursuites de toute beauté, le tout servi par une réalisation en image de synthèse exceptionnelle… On reprochera juste le manque de temps morts, ce qui laisse peu de place à l’émotion… et pourtant il y en a, dans Tintin !
Mais le plaisir est là… Vivement la suite…