[ Les films ]



mercredi 19 septembre 2012


Patrick Dewaere, une vie
posté par Professor Ludovico

J’aurais dû m’en douter. Je m’en suis douté, en fait. Gros caractères, petit nombre de pages (245), deux heures de lecture max : Patrick Dewaere, Une Vie, est une bio à la française, c’est à dire mal écrite, peu documentée, et qui ignore le concept de rigueur journalistique. Rien à voir avec ses pendants américains façon Biskind (Easy Rider, Raging Bulls) ou Stewart (Le Royaume Enchanté), ou les ouvrages sommes (le Kubrick de Michel Ciment par exemple).

L’auteur est Christophe Carrière, journaliste à l’Express, « grand reporter au service culture » (sic!) et ça se sent. Il aimait Patrick Dewaere, et il l’écrit. Ça ne suffit pas à une bio. Il trouve que « c’est dégueulasse » que l’acteur de Série Noire n’est jamais été récompensé, et il l’écrit. Bon, mon petit Christophe, comment te dire* ?

Bref, n’achetez surtout pas Patrick Dewaere, Une Vie. Je vous le prêterai bien volontiers. Car le livre a au moins l’avantage de faire revivre le comédien le plus incendiaire des années 70-80, et tout simplement, l’un des plus grands acteurs français.

Et rien ne vous interdit de vous replonger dans son impeccable filmo : Les Valseuses, Adieu Poulet, F comme Fairbanks, Le Juge Fayard Dit Le Shérif, Préparez vos Mouchoirs, Série Noire, Un Mauvais Fils, Coup de Tête, Beau-Père, Paradis pour Tous…

* Bien que ça corrobore notre thèse sur les Oscars/Césars : Patrick Dewaere a perdu contre le Dustin Hoffman de Kramer contre Kramer (arf arf !), le Jack Lemmon du Syndrome Chinois (re-arf arf !) ou le Claude Brasseur de La Guerre des Polices (no comment). Dewaere jouait dans Série Noire ou Un Mauvais fils à l’époque, si vous voulez vous amuser à faire la comparaison.




dimanche 9 septembre 2012


Dune
posté par Professor Ludovico

« Sur Dune, nous avons un dicton : Dieu a créé Arrakis pour éprouver les fidèles. »

Il a créé le film, aussi.

Rappel des faits. 1981. Après des années d’attente, et un projet avorté avec Jodorowski, la nouvelle tombe : David Lynch va adapter Dune.

C’est deux bonnes nouvelles en même temps. David Lynch est un réalisateur de talent, auréolé par le succès freak d’Elephant Man. Après un film atroce et passionnant, (Eraserhead), Mel Brooks lui a confié l’adaptation de la pièce sur John Merrick. Elephant Man est un immense succès public et critique, mélangeant les obsessions très particulières de Lynch avec un mélo d’excellente facture. Un auteur vient de naître.

Quelqu’un d’autre veut accéder à ce graal, c’est Dino de Laurentis. Producteur arty à ses débuts (La Strada, Barrage Contre le Pacifique), il ne produit plus de la GCA dans les années 70 (Un Justicier dans la Ville, King Kong, Flash Gordon) : De Laurentiis veut redorer son blason. La SF s’est mise à cartonner (Star Wars, Alien, Outland, Blade Runner) et Dino de Laurentis veut adapter un chef d’œuvre : ce sera Dune. Pour cela, il adoube sa fille, Rafaella, comme productrice qui sort de Conan le Barbare. Pour cela, il suffit de prendre le réalisateur le plus hot du moment (Lynch), qui a l’avantage de ne pas coûter trop cher. Lynch n’a qu’un inconvénient : il n’a jamais dirigé de superproduction, ni de film en couleurs.

Précurseurs, les De Laurentis décident de tourner au Mexique, où les studios Churubusco proposent à moindre prix techniciens, décors, et figurants. Ces choix, qui semblent frappés au coin du bon sens pour le film le plus cher de tous les temps (à l’époque, 80M$) vont s’avérer catastrophiques.

Car Dune n’est pas un roman ordinaire. Le Professore a « replié l’espace » vers Arrakis à quinze ans, et n’en est jamais revenu. Le sujet est étonnant, et son traitement encore plus. Ecrit en 1965, Dune préfigure en effet les futures crises pétrolières et l’explosion du Proche Orient. Sur la planète Arrakis (ou Dune), de grandes Maisons Nobles s’affrontent pour le contrôle d’une matière première, l’Epice, qui n’est pas du pétrole, mais une drogue qui permet les voyages intersidéraux. Le « héros », Paul Atréides, va mener la population locale (les Fremen) à l’insurrection et au contrôle de l’Epice.

Formidablement écrit, Dune fait plus penser à une pièce de Shakespeare qu’à Fondation. Il n’y a pas les clichés habituels de la SF (épée laser, jeunes princesses en string et batailles intersidérales). Non, il s’agit de politique, de complots, et d’intérêts supérieurs qui engagent des planètes entières. La religion n’est pas une révélation, une épiphanie, mais bien une technique de contrôle des masses. Paul Atreides est un héros authentique, mais surtout un Prince, au sens machiavélien du terme : reprendre ou conserver le pouvoir, écarter les ordres religieux, voilà ses objectifs. L’écologie, fait nouveau dans les années soixante, tient une place centrale dans toute l’œuvre de Frank Herbert, et Dune est son livre-thèse sur ce sujet. La planète Arrakis y est minutieusement décrite, faune et flore incluse, alors qu’il ne s’agit que d’un immense désert.

En s’attaquant à Dune, les De Laurentis n’ont donc pas choisi la facilité. Comme Le Seigneur des Anneaux, Dune possède une base hardcore prête à discuter dans les moindres détails de l’uniforme de Duncan Idaho ou de l’accordage en ré mineur de la balisette de Gurney Halleck. C’est sur cette base, gros comme un iceberg de dix millions de lecteurs, que va se naufrager le film.

Car s’il reçoit un accueil très positif en France (2 millions d’entrées, dont 6 du Professore), c’est un bide partout dans le monde. Les De Laurentis ne s’en remettront pas, mais chevaleresques, n’en voudront pas à David Lynch, et produiront même son film suivant (Blue Velvet), authentique chef d’œuvre qui l’installera directement au panthéon des artistes d’Hollywood.

***

Maintenant, le temps est venu d’initier la jeune génération. Après des essais infructueux auprès de la Professorinette (lui offrir le livre n’a pas suffi), c’est le Professorino qui est demandeur. Et là, catastrophe, le film est pire que dans mon souvenir…

Effets spéciaux pourris
Le grand drame de Dune, c’est d’être le dernier grand film de SF produit avant l’ère numérique (les fameux yeux bleus des fremens sont peints à la main un par un : ça se voit…) Les explosions, vaisseaux spatiaux, vers des sables sur fond bleu… tout ça atrocement mal vieilli, mais avouons que ce n’était déjà pas terrible à l’époque…

Dialogues lamentables
La grande force de Dune, le livre, ce sont ses dialogues, de très haute volée entre les Princes de l’Imperium. Pire, Herbert y superpose plusieurs niveaux de compréhension. Par exemple, Paul discute aimablement avec les notables d’Arrakis, tout en réfléchissant aux implications possibles de cette conversation. En même temps, il échange avec sa mère, par gestes codés, un plan de bataille. Pour Herbert, ses personnages sont des surhommes, dans un univers où la technologie est bannie depuis la « révolte des machines ». Ils doivent penser aussi vite qu’un ordinateur, ou se battre avec un poignard aussi rapidement qu’un robot. Dès la lecture, ce genre de scène pose le problème de l’adaptation cinématographique.

David Lynch n’y apporte qu’une solution ridicule : un personnage parle, et en même temps, échange des signes codés, qui visiblement, veulent dire la même chose ! Il ajoute aussi une horrible voix off, sensée expliciter l’intrigue (« Suis-je l’Elu ? », une thématique qui n’est même pas dans le livre.) Cette voix off casse les ailes de Dune, lui empêchant de décoller réellement.

Un montage catastrophique
C’est la partie du film reniée par Lynch. Celui-ci proposa un premier montage de trois heures, charcuté à deux. Pourtant, le premier scénario signé Frank Herbert faisait à peu près cette longueur, comme le premier traitement, signé d’un certain Ridley Scott.

En coupant dans le tas, le montage final transforme le film en bouts de scène sans queue ni tête, d’une durée excédant rarement quelques secondes, passant d’une planète à l’autre, d’un personnage à l’autre, et alignant les images d’Epinal comme d’autres alignent les perles : les vagues de Caladan ! Le Gom Jabbar ! L’arrivée sur Dune ! Le Chercheur-Tueur !

Seules quelques scènes surnagent : la sortie en ornithoptère, le duel final. Parce qu’enfin, elles durent…

Interprétation catastrophique
Malgré un casting all-star d’acteurs confirmés (Max Von Sydow, Brad Dourif, Sylvana Mangano, Jurgen Prochnow, Dean Stockwell), ou en devenir (Kyle McLachlan, évidemment, mais aussi Sean Young, Patrick Stewart, Virginia Madsen), leur interprétation est catastrophique. Pas un comédien ne s’en tire, tiré vers le bas par le script, qui les oblige à commenter l’action, façon Blake et Mortimer, (« La tempête arrive ! » « Il a pris l’Eau de la Vie ! » Ça se voit à l’écran, pas la peine de me le dire !

Une pédagogie inexistante

Face à ce genre de livre-somme, l’adaptateur est écartelé entre deux directions contraires : simplifier, pour initier le néophyte, ou tout garder, pour plaire au fan. Ce dilemme, deux films l’ont résolu avec talent : Le Seigneur des Anneaux, et Le Trône de Fer. Le Seigneur des Anneaux a donné des gages aux fans, en respectant scrupuleusement l’univers graphique de Tolkien (et en embauchant l’artiste le plus consensuel dans cet univers (Howe). Il ne s’est pas gêné par contre pour trancher (exit Tom Bombadil), pour bousculer la chronologie (les Ents), et pour jouer avec la morale de l’histoire (la fin) pour appuyer son propre propos.

Le Trône de Fer a fait de même, en mélangeant allègrement les époques, pour mieux impliquer le spectateur dans l’intrigue globale, en usant d’une pédagogie constante et subtile pour amener, ici et là, des informations sur l’univers.

Dune rate tout cela, d’abord en rajoutant des choses qui ne servent à rien (les Modules Etranges), en changeant le rôle de la religion (l’Elu), en étant exhaustifs sur l’univers (les Navigateurs mentionnent deux planètes (Ix et Richese), qui ne servent à rien dans Dune et apparaissent dans les suites), et en complexifiant les noms des personnages jusqu’à l’incompréhensible (Paul, Usul, Muad’dib, un détail dans le livre)…

Un manichéisme indigne
C’est sûrement le principal reproche du Professore (qui mit quand même 5 visionnages avant d’admettre que Dune était peut-être « un peu raté »).

Dune est tout, sauf un livre manichéen. Le lecteur est du côté des Atreides, et souhaite la défaite des Harkonnens, mais il comprend leurs motivations profondes. Herbert avait défini son livre comme une critique du héros providentiel, et de notre participation active à ce syndrome. Il fait même dire à son héros (dans Le Messie de Dune) qu’il se sent « pire qu’Hitler ». Non, les Atreides ne sont pas parfaits. Portraiturés par Lynch en héros d’opérette, au brushing impeccable, cela est insupportable au fan, tout comme le diabolisation des Harkonnens (les pustules du baron), ou le rabaissement des Corinno (l’Empereur qui tire à la mitrailleuse dans la scène finale).

***

Mais pourtant…

Malgré ces déceptions, Dune conserve quelques attraits. Listons-les, si l’envie vous prenait de vous plonger encore une fois « within the rocks of this desert »

Une déco splendide
Immense réussite du film, inégalée à ce jour, Dune est un chef d’œuvre de costumes et de décors. Anthony Masters, le décorateur de 2001 et de Papillon, réussit à extraire Dune du moule Star Wars/Galactica, avec ses vaisseaux façon cuirassés et ses costumes en pyjama blancs.

Fidèle à l’univers, il dessine des palais orientaux, médiévaux, steampunk, qui portent à chaque fois l’identité de leurs hôtes. Dans une époque si lointaine (« It is the year 10191 »), toute notion futuriste doit avoir disparu : les costumes aussi. Tenue d’apparat pour les Atreides, cuirs sculptés pour les harkonnens, costumes napoléoniens pour l’empereur et sa fille. Sans parler des distilles, la combinaison de survie des fremen, un vrai succès qui ne respecte pourtant pas les tenues du livre (car déjà piqués par George Lucas pour ses jawas de Star Wars) : une incontestable réussite graphique.

Des images inoubliables
Quelques visions surnagent du montage à la découpe : les plans de désert, les gouttes d’eau du rêve, les deux lunes, tout ce qu’aurait pu être Dune, le film, et ne sera jamais. Ou les fameux Vers des Sables, dont chacune des apparitions, filmée au ralenti, arrache des larmes au fan. Ils correspondent exactement à l’idée que l’on peut s’en faire dans le livre. Tout cela dû à un très grand directeur de la photo, le britannique Freddie Francis (Les Chemin de la Haute Ville, Elephant man, Les Nerfs à Vif…).

Un casting parfait
Il faut bien distinguer les comédiens (qui sont bons) et leurs dialogues (qui sont désastreux). Le casting dunien est remarquable, très cohérent avec l’idée que l’on se fait des personnages du roman. Seul Paul est un peu vieux pour le rôle, mais trouver un excellent acteur de quinze ans n’est pas chose facile. Et la découverte de l’énigmatique Kyle McLachlan vaut bien ce sacrifice (Blue Velvet, Hidden, Twin Peaks, Sex and The City, Desperate Housewives…)

Une musique étonnante
Cela écorche la bouche du Professore – punk dans l’âme – mais la musique composée par Toto est excellente. Oui, Toto, l’auteur de l’immortel Africa, a crée une très belle musique pour Dune. Un thème très fort, un love theme particulièrement réussi, et des musiques additionnelles (dont le très beau Prophecy Theme, signé Brian Eno), loin des standards wagnerio-kitsch habituels, façon John Williams. Le film eut été un succès, nul doute que la carrière de Toto en eut été changée, à Hollywood au moins.

***

Voila, vous l’aurez compris, revoir Dune n’est pas indispensable, sauf pour les fans les plus masochistes d’entre nous. Depuis 1984, le Professore guette, depuis son sietch, l’adaptation qui nous sauvera tous. La série télé de Sci-Fi (2000) n’a réussi qu’a consterner le fan, en réussissant un gros succès télé avec un sous-produit honteux, joué comme un pied, et à la déco ultra kitsch et cheap.

Le dormeur a failli se réveiller avec Peter Berg, une nouvelle qui a enthousiasmé le Professeur, qui tient en haute estime le réalisateur du Royaume et de Hancock. Mais celui-ci a préférer adapter une œuvre autrement plus importante dans l’histoire de l’humanité : La Bataille Navale (Battleship). Le projet Dune est passé à la Paramount avec le français Pierre Morel (Banlieue 13, Taken), pas une très bonne nouvelle en soi, mais le projet semble reparti pour le désert profond.

Non, le véritable espoir réside en trois petites lettres, (Avant Garde Gothic Bold, blanc sur fond noir) : HBO.

Dune mérite HBO, HBO mérite Dune à son catalogue. Les fans de Dune le pensaient déjà à l’époque, alors qu’HBO venait de naître, et que le projet Dune n’existait pas encore dans la tête d’un producteur. Car deux heures ne suffisent pas à peindre la fresque grandiose des Atreides, il faut dix épisodes d’une heure ! Le format de la série (épisodes, saisons…) serait l’écrin parfait des complots, des « plans à l’intérieur des plans », et des différentes époques de Dune*… Il faut les talents conjugués de HBO pour mener un tel projet à bien : l’intelligence historique du Trône de Fer, le chef déco de Rome, les scénaristes de Sur Ecoute ou des Soprano, et les acteurs first class dont la télé dispose désormais pour incarner Paul, Wladimir, Feyd, Jessica, Stilgar, Chani…

Car ils sont là, ces personnages extraordinaires en quête d’auteur ; leur cœur bat silencieusement dans les sables Arrakis, leur âme perdue dans un repli de l’espace ; ils n’attendent qu’un Ver à leur mesure, pour chevaucher enfin jusqu’au grand public.

Le dormeur doit se réveiller.

*Dune était un roman unique au départ, et s’est enrichi de suites et de prequels loin d’être aussi talentueusement écrits que le premier opus :

• Dune est une lecture obligatoire
• Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune restent lisibles
• L’Empereur Dieu de Dune devient assez délirant, et se déroule des siècles après les trois premières
• Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères, écrits dans les années 80, sont très mauvais
• Le fils de Frank Herbert a réactivé la licence avec beaucoup moins de talent, mais beaucoup plus prolixe, en 3 cycles :
o Avant Dune, un prequel direct de Dune avec la jeunesse des personnages (La Maison des Atréides, La Maison Harkonnen, La Maison Corrino)
o Dune, la genèse, qui se déroule des siècles avant Dune et explique le background (La Guerre des machines, Le Jihad Butlérien, La Bataille de Corrin)
o Après Dune, une suite de La Maison des Mères (Les Chasseurs de Dune, Le Triomphe de Dune)




vendredi 31 août 2012


Cosmopolis
posté par Professor Ludovico

Comme disait Kubrick, « Mieux vaut adapter un roman de gare qu’un chef d’œuvre… »

David Cronenberg, comme d’autres, a subi les affres de la Valse à Trois Temps. Son œuvre a commencé dans les bas fonds du cinéma d’horreur (Chromosome 3, Scanners). Il y a gagné quelques galons, mais surtout, contrairement à d’autres, cela lui a permis de s’extraire du ghetto gore pour peu à peu, proposer une œuvre plus singulière. Dans cette deuxième phase, il y a gagné une crédibilité critique, même si le trash restait sa marque de fabrique (La Mouche, Faux Semblants). Emergeant sur une plateforme plus consensuelle, il a continué à choquer le bourgeois, mais en proposant une œuvre auteuriste (l’excellent Faux Semblants, l’adaptation ratée du Festin Nu, l’adaptation réussie de Crash)… Mais à force de se retrouver en couverture des Cahiers et de Positif, d’être invité à Cannes, son cinéma s’est embourgeoisé jusqu’à l’insupportable (A History of Violence, Les Promesses de l’Ombre, A Dangerous Method).

Mais comme Luc Besson et Ridley Scott, Cronenberg a un don : pitcher – sur le papier – des sujets a priori irrésistibles au Professore. Donc, malgré tout ce que je sais du déclin irrattrapable du génie canadien, et malgré les avertissement du Kremlin, je vais voir Cosmopolis. Pour une seule et bonne raison : Don De Lillo.

De Lillo est probablement le plus grand écrivain américain vivant de ces quarante dernières années. Une œuvre immense, sûrement une des meilleures descriptions de l’Amérique d’aujourd’hui. Son principal roman, Outremonde, décrit par exemple l’histoire des Etats Unis de 1945 à nos jours, en suivant l’itinéraire d’une balle de baseball. Dans Libra, il « voit » l’attentat de JFK du point de vue de Lee Harvey Oswald. Dans L’homme qui tombe, il évoque les 11 septembre entre deux rescapés. Son œuvre est visionnaire, et a souvent fait croiser fiction et réalité. Ainsi, dans Les Joueurs, De Lillo imagine un attentat au World Trade Center, tout en l’interlaçant avec la spéculation monétaire.

C’est aussi le sujet de Cosmopolis, un livre mineur, mais qui trace le portrait glacial d’un jeune trader milliardaire qui spécule contre le yen. Celui-ci traverse New York en limousine, coincé dans un gigantesque embouteillage, fruit de plusieurs événements chaotiques : un Occupy Wall Street d’avant l’heure (le livre date de 2003), la visite du Président, la mort d’un rappeur célèbre, et un attentat en Corée contre le Président du FMI. La majeure partie de l’intrigue se passe dans la limousine où Eric, le trader, rencontre ses collaborateurs, baise son ex, converse avec son épouse, et se fait faire un examen prostatique.

Que ce livre ait intéressé Cronenberg, on n’en doute pas. Qu’il ait réussi à convaincre quelques producteurs (français), pas étonnant. Qu’il ait embarqué le jeune Pattinson dans cette galère intello, normal, et même point de passage obligé dans la carrière d’un artiste de son âge (voir Shia LaBeouf /Lars von Trier).

Mais c’est à la lecture du script, au montage, que tout ce petit monde aurait du se rendre compte que quelque chose clochait. D’abord, parce que Cronenberg s’est contenté de reprendre tel quel les dialogues du roman (il a seulement transformé le Yen en Yuan et enlevé la scène de tournage). Or le style de De Lillo est abscons, à la limite de la poésie. Les personnages y sautent du coq à l’âne, et l’écrivain se donne rarement la peine d’expliquer où, et quand, se déroule la scène. Ce qui marche en littérature (où le style est tout), devient un atroce verbiage dans le film. Pire, Cronenberg ne coupe rien, ce qui rend chaque scène non seulement incompréhensible, mais interminable.

Enfin, le style Cronenberg a vieilli. Impossible de filmer une limousine comme il le fait dans le premier plan, ou les acteurs face caméra récitant un texte que, visiblement, ils ne comprennent pas, avec des costumes ridicules pour des gens de ce niveau social. La déco est pathétique, le cadrage est inintéressant, les lumières basiques, et les scènes de Limo sont filmées sur un fond bleu. Inacceptable aujourd’hui, quand on sort de Margin Call, filmé avec autant de réalisme que de grâce*, par un réalisateur de pub dont c’est le premier film, alors que Monsieur Cronenberg a quarante ans de carrière.

David Cronenberg est mort en temps qu’artiste, il faut l’accepter.

* Margin Call a couté 3M$, et Cosmopolis 20M$. Cherchez l’erreur.




jeudi 30 août 2012


Instagram
posté par Professor Ludovico

Toujours au sommet de la hype, technophile as ever, le Professor s’est ouvert un compte Instagram spécifique pour CineFast. Objectif : blogger sur le cinéma sans tweeter, ce qui n’aurait pas de sens, avouons-le… Car qui voudrait lire la chronique du Gamin au Vélo après en avoir lu 140 signes assassins sur Instagram ou Tweeter ?

J’essaierai donc de blogger « graphiquement » autour du cinéma, et plus sur les à-côtés de la passion cinéphilique que sur les films eux-mêmes.

Quelques échantillons sont déjà en ligne, le pont de L’Homme Tranquille de John Ford, perdu au fin fond du Connamara, le dernier mouillage du Titanic, Margin Call ou Cosmopolis

Pour me suivre donc, cherchez professorludovico sur Instagram (il faut installer l’application sur votre portable, évidemment, mais c’est assez rigolo de toutes façons)




mercredi 29 août 2012


Margin Call
posté par Professor Ludovico

Quand on se lamente sur le déclin infantilisant de la GCA, il reste la possibilité d’aller voir des films adultes et intelligents. Margin Call est de ceux-là : un film politique, mais avec une histoire, des personnages, de l’action.

Margin Call se plonge dans les arcanes d’une banque, dont on peu très bien penser qu’il s’agit de Lehman Brothers, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de la Deutsche Bank ou du Crédit Agricole. Une vague de licenciement est en cours, et le patron de la Gestion des Risques est limogé, façon In The Air.

Mais avant de partir, Dale (c’est son nom) a vu quelque chose : sa banque serait engagée bien au-delà des risques admissibles depuis une quinzaine de jours. Il transmet une clef USB à un trader junior, Pieter (interprète par Zachary Quinto, également coproducteur du film et Mr Spock dans Star Trek de JJ Abrams !) et lui demande de vérifier ses calculs.

Pieter s’exécute, et c’est la panique : on prévient le chef qui prévient son chef qui prévient Dracula lui-même en personne : Jeremy Irons. Comment sauver la banque, si ce n’est en vendant dès l’aube tous ces actifs toxiques ? Le reste du film tournera autour de ce débat, plus commercial que moral (la banque ruinera sa réputation, mais se sauvera du Krach).

Sur cette trame narrative plutôt mince – il ne passe rien de concret à l’écran – le scénariste et réalisateur J.C. Chandor esquisse une formidable galerie de personnages, requins coincés dans le même bocal, et servi en cela par des comédiens extraordinaires (Spacey, Quinto, Paul Bettany, Demi Moore, Stanley Tucci et Simon Baker, notre Mentaliste TF1, tout à fait exceptionnel).

Le scénario ne tombe pas dans le piège de la pédagogie, insistant même sur le fait que la plupart des personnages (sauf les deux traders juniors) ne comprend ni ne maîtrise les mathématiques qui gouvernent les marchés. Non, la plupart des personnages sont des managers, qui tuent pour éviter d’être tués. Ils seront jugés à leur rapidité, à leur sens politique, et pas sur d’autres compétences. Leurs dilemmes moraux, quand ils en ont, sont vite submergés par des contingences matérielles (la maison à payer, les études des enfants, le véto du chien).

C’est la force extraordinaire de Margin Call. Créer à partir de monstres (les Godzillas de la finance, détruisant l’économie à coup de junk bonds) de véritables personnages. Car qui dit personnage dit affection : protagoniste ou antagoniste ? Dans Margin Call, on se préoccupe du sort de tous le monde (protagonistes) et on en déteste un seul, Dracula-Irons (antagoniste). Pourtant, à aucun moment, J.C. Chandor ne nous donnera un peu de miel pour attendrir ses personnages.

Tous pourris, mais tous humains.




lundi 27 août 2012


Hugo Cabret
posté par Professor Ludovico

Hugo Cabret est excellent. Du moins, pour tester les qualités sonores de votre iPad, ou celles de votre écran Retina.

Sinon, c’est un bouse de plus à mettre au crédit du meilleur cinéaste italo-américain de sa génération, monsieur Martin Scorsese

Hugo Cabret fait partie de ce sous-genre abominable, le film de Têtes à Claques… En clair, des petits garçons ou petites filles adorables qui-malgré-l’adversité-et-la-vie-qui-ne-les-a-pas-gâtés-restent-dignes-dans-la-tourmente. En gros, cheveux propres, yeux bleus, et une trace de sale sur chaque joue pour faire vrai. Toujours accusé de vol, toujours à la recherche de leur papa disparu, et toujours opposé à un type bourru qui se révèle finalement un cœur d’or.

Ici, le bourru, c’est Georges Méliès ; selon les propres dires de Scorsese, sa seule motivation pour faire le film.

Ça se voit, mon petit Martin, ça se voit…

Tout ce qui ne relève pas de l’hommage à Méliès est insupportable. Les acteurs, et particulièrement le gamin, dont on souhaite qu’il passe pour de bon sous les multiples trains que Scorsese met sur son chemin. Pareil pour son horrible copine, prête évidemment à l’aider à retrouver son papa, et trouver l’explication de l’Incroyable-Mystère-Qui-Les-Relie-Tous-Les-Deux-Le-Souillon-Et-La-Petite-Bourge, sans parler des atroces personnages secondaires (le Gardien de la Gare, la Vendeuse de Fleur, la Dame aux Chiens) et leur destinée invariablement feelgood dans la pire tradition disneyio-pixarienne.

Certes la réalisation est parfaite, mais, avec les effets spéciaux numériques, ce n’est plus ce qui distingue aujourd’hui le bon grain de l’ivraie. La 3D d’Hugo Cabret est un déluge de mauvais goût.

Alors oui, c’est un film pour enfants, mais pas Scorsese, pitié ! Pas le type de Mean Streets, Taxi Driver, New York New York, Raging Bull, Les Infiltrés !




dimanche 26 août 2012


Jusqu’à Ce Que la Fin du Monde Nous Sépare
posté par Professor Ludovico

Attention erreur de casting ! Au vu de l’affiche, on croit être tombé sur une nouvelle comédie de Steve Carrell, et le titre en lui-même est alléchant.

Grave erreur. Jusqu’à Ce Que la Fin du Monde Nous Sépare est une tragédie, une histoire d’amour parfois drôle, mais qui n’arrive pas à émouvoir complètement.

Le pitch : le jour où l’on annonce la fin imminente du monde, Dodge (Carrell), un assureur sympa mais terne, se fait larguer. Dodge ne sombre pas pour autant dans les plaisirs orgiaques (sexe, drogue et authentique cigare cubain) proposés par sa plantureuse voisine (Connie Britton, ex sex-symbol de Spin City)

Non, il succombe au charme plutôt sec (mais pointu) de Penny (Keira Knightley), sa voisine british un peu foldingue. Les voilà partis sur les routes, en quête d’une ultime quête personnelle.

Si le début est très réussi, avec un dézingage au vinaigre du Rêve Américain (mariage, famille, enfants…), le film n’arrive pas à décoller. Pour une raison simple, il ne veut pas être drôle ! Et c’est là que la bât blesse, car malgré tout le respect que nous avons pour Steve Carrell, l’acteur de The Office n’est pas très crédible dans cette histoire d’amour post apocalyptique. Quant à notre chouchoute, elle ne joue pas très bien…

Donc, au mieux, c’est un joli film pour filles… si vous êtes prévenues dès le début. Voilà qui est fait.




dimanche 26 août 2012


Neil Armstrong
posté par Professor Ludovico

The world is such a funny place I laugh every day
My body won’t move and my mind won’t stay
My mind won’t stay

I’m floating out now until my body’s gone
I’m so far away like Neil Armstrong
Like Neil Armstrong Buzz John Yuri Gagarin

There’s time to be free it’s too short to be lonely
Accost someone you like in a lift or a street
Let them burn right through you with their eyes

Because they know you’re spineless and that you would flop under pressure
And you used to have all these ideas about love and waste and the end of the world and how to do things
And to look at you now and feel good that I’m me has to be the best feeling I’ve ever had
The best feeling I’ve ever had the best feeling I’ve ever had

I’m floating out now ’til my body’s gone
I’m so far away like Neil Armstrong
Now I’m in the middle of a hole in the sky
I must be dead ’cause I never used to fly

Babybird : Neil Armstrong




samedi 25 août 2012


Des Jeunes Gens Mödernes
posté par Professor Ludovico

Attention, film pour spécialistes ! Voyez plutôt : Des Jeunes Gens Mödernes raconte comment une jeune revue branchée (Entrisme) part à la recherche de ses racines, le mouvement Novö. Un mouvement (allez, 30 personnes max !) qui à l’instar du post punk anglais (Joy Division) et de la no-wave US, tenta d’inventer une suite, en plus cérébral, plus intello, fin du monde et dandy, en dansant au Palace ou aux Bains-Douches. Quelques groupes émergèrent (Marquis de Sade, Taxi Girl, Elli et Jacno, Lio), et des personnalités (Marie France, égérie trans de Prince, Alain Pacadis, chroniqueur clubbing de Libé, Maurice Dantec), mais la seule percée vraiment notable est à mettre au crédit de Fred Chichin et Catherine Ringer : les Rita Mitsouko.

Un beau livre et un disque éponyme* était déjà sorti l’an dernier, et voici le film.

Point intéressant, mais aussi déroutant, Des Jeunes Gens Mödernes, le film, se refuse au documentaire pur et dur. Il préfère se centrer sur une forme d’autofiction, de téléréalité, centré sur Entrisme, leurs amis, leurs soirées, et surtout leur rencontre avec Yves Adrien, pilier de la scène Novö (et inventeur du terme, selon la légende, dans un Novotel de Vitrolles !)

Certes, Adrien est un cicérone un peu barré, alignant les commentaires situationnistes le plus souvent incompréhensible, mais finalement, cela produit une sorte de collage poétique, et donc le plus beau compliment qu’on puisse faire à ce mouvement éphémère. Des Jeunes Gens Mödernes est long, mais beau. Sans éviter pour autant le débat, les jeunes d’Entrisme ne prenant pas pour argent comptant toutes les théories fumeuses d’Yves Adrien.

Il en subsiste à la fin un doux parfum de nostalgie eighties, qui prend son apex quand notre équipe se rend à New York retrouver la sublime Edwige, ex model et portière du Palace. Là, le poids irrémédiable du temps se fait soudain sentir, et les retrouvailles avec Adrien sont très émouvantes.

Que sommes-nous devenus ? Nous étions jeunes, beaux, et à l’avant-garde. Nous lisions Frenchy but Chic dans Rock’n’Folk, et les chroniques apocalyptiques de Patrick Eudeline dans Best. Que reste-t-il de tout cela ? Pas grand’chose.

Mais il reste Des Jeunes Gens Mödernes

*Un beau livre :
Des jeunes gens mödernes : Post-Punk, Cold Wave et culture novö en France de 1978 à 1983 de Jean-François Sanz

Et un CD :
Des Jeunes Gens Mödernes, avec Taxi Girl, Tokow Boys, Elli & Jacno…




vendredi 24 août 2012


Hunger
posté par Professor Ludovico

Après le déluge Total Recall, rien ne vaut un bon film d’auteur pour laver une tête de cinéphile. Hunger est de ceux-là : malgré le sujet, malgré l’austérité McQueenienne, malgré l’heure tardive, on va au bout de Hunger. Un chef d’œuvre, peut-être supérieur à Shame.

Le sujet est connu : la grève de la faim menée par Bobby Sands, terroriste de l’IRA, contre les conditions de détention délirantes du gouvernement Thatcher. Face à un tel sujet, il est facile de tomber dans le pathos, ou le reconstitutionanisme, c’est à dire la folie biopic qui s’empare généralement des cinéastes dès qu’ils sont à la barre d’un sujet based on a true story.

Mais là, non, Steve McQueen est un artiste, et il connaît les leçons de l’art contemporain. L’enjeu n’est plus aujourd’hui de représenter la réalité, la télévision fait ça très bien. McQueen fait de l’art : un plan fixe de poubelle tambourinée, un couloir que l’on nettoie bruyamment, ou une très improbable « œuvre d’art » peinte avec des excréments, pendant la Grève de l’Hygiène.

Mais McQueen sait aussi revenir aussi à des choses très simples, comme ce plan fixe interminable comme on n’en voit plus au cinéma, et qui remplit le même rôle que dans Shame : un dialogue qui lève un peu le voile sur son personnage principal (Fassbender, extraordinaire dans les deux films).

Tout cela n’a qu’un nom, finalement : l’amour du cinéma ; la foi aveugle dans ce que deux plans collés bout à bout peuvent dire, la confiance dans les acteurs pour leur laisser tout le champ libre possible. Mais aussi dans l’intelligence du spectateur, car McQueen ne propose aucune solution à son puzzle irlandais. Et n’absout pas plus Sands de ses crimes, qu’il n’excuse la terrible répression britannique.

On ressort du film abasourdi devant tant de violence, et tant de talent aussi concentré en un si petit espace.




février 2026
L M M J V S D
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728