[ Les films ]



mercredi 17 décembre 2014


The Affair s01e08
posté par Professor Ludovico

Pourquoi s’embêter à aller au cinéma ? Pourquoi s’embêter, en effet, quand vous avez, dans votre canapé, un film par semaine de la qualité de The Affair ? Car c’est bien de cela dont il s’agit : un drame d’une heure, intelligent – européen, oserait-on dire – filmé avec goût, esthétique et formidablement joué.

Un film chaque semaine qui traite des errements de l’amour, de la difficulté de vivre, de la vie et de la mort, des parents et des enfants, et qui rappelle les meilleures heures de Téchiné, Sautet, ou tout simplement de Six Feet Under ?

Pendant ce temps, que nous propose-t-on pour dix euros ? Les mêmes comédies rances du cinéma français, ses drames bourgeois, ses polars irréalistes, ou le recyclage infernal du patrimoine (Petit Nicolas et autres Benoit Brisefer).

Hollywood, en vérité, ne propose pas mieux. L’usine à rêves a renoncé aux adultes ; elle ne présente que la version aseptisée, infantilisée, des thèmes de The Affair. Rapport père/fille traité en mode balourd dans Interstellar, dilemmes psychologiques abracadabrantesques dans les films de superhéros. Le grand écart post moderne entre une prétendue modernisation de ces sous-genres et le vide criant de l’ambition affichée. Nous voilà revenus aux mauvaises séries B des fifties, mais maintenant, les séries B coûtent 200M$.

Quoi d’autre ? Le recyclage tout aussi infernal de l’animation 3D à base de pingouins, de zèbres, d’avions et de voitures anthropologiques, répétant à l’infini le scénario insupportable du roman d’apprentissage et de la rédemption. Sans parler, last but not least, de la sortie cette semaine du massacre, numérisé à la truelle, du plus grand conte de fées de tous les temps.

Je préfère passer l’hiver à Montauk.




dimanche 14 décembre 2014


Hard Eight
posté par Professor Ludovico

Hard Eight, c’est le premier film de l’immense PT Anderson. Dans ce film de débutant, aussi appelé Sydney ou Double Mise, tout le talent du réalisateur est en germe. Toutes ses obsessions aussi : les pères absents, les fils et les filles perdues, l’Amérique des losers, le sexe et la violence.

L’intrigue est simple. Un homme âgé, Sydney (Philip Baker Hall) prend sous son aile un jeune homme un peu paumé, John (John C. Reilly). Nous sommes dans le Nevada, ce no man’s land de l’Amérique, entre Reno et Las Vegas. Déserts, motels, diners, et casinos.

Ce couple, père et fils de substitution, nous semble dès lors très étrange. Pourquoi Sydney consacre tant de temps (et d’argent) à aider ce parfait inconnu, cet abruti de John ? Court-il en fait après sa petite amie, la délicieuse Clementine (Gwyneth Paltrow) ? Et que vient faire dans ce trio Samuel L. Jackson, le trouble Jimmy, mi-maquereau, mi-chef de la sécurité du casino ?

Avec le jeu des acteurs, qui passe du minimaliste Philip Baker Hall, au jeu outré de Samuel L. Jackson, avec la perfection graphique de chaque plan, P.T. Anderson installe ce qui va devenir une œuvre, de Boogie Nights à The Master.

Mais ce qu’on peut néanmoins regretter, au visionnage de Hard Eight, c’est la complexification inutile – et semble-t-il, irréversible – de l’œuvre andersonienne. Après des débuts limpides (Hard Eight, Boogie Nights), Paul Thomas Anderson semble vouloir de plus en plus faire l’auteur. Ses films sont de plus en plus magnifiques (There Will Be Blood), mais aussi de plus en plus arides (The Master). Ses personnages nous touchent moins, le propos est moins clair.

C’est peut-être plus arty, mais c’est moins parfait.




mercredi 10 décembre 2014


Interstellar
posté par Professor Ludovico

Il n’y a rien de pire que le génie sous-exploité. Comme si Léonard de Vinci avait consacré sa vie à dessiner Largo Winch, Michel-Ange à la poterie et Victor Hugo au Club des Cinq

Le talent de Christopher Nolan est indiscutable. C’est un grand metteur en scène, un grand directeur d’acteurs. Ses films sont magnifiques (Le Prestige, Insomnia), la musique y est formidable. Mais il semble faire carrière à l’envers : après un premier film excellent (Memento), Nolan, comme le héros de son film, est en train d’échouer à rebours. Ses films sont de plus en plus adolescents, de plus en plus débiles (au sens de du manque de force) sur le fond, tout en étant de plus en plus sublimes sur la forme.

Car Interstellar est magnifique : tout y est indéniablement parfait : acteur, musique, photo. Mais c’est un nanar. Un effroyable et sublime nanar. Tout en squattant une des grandes idées de la science-fiction (dans La Guerre Eternelle, Joe Haldeman pose déjà la question de revenir sur Terre plus jeune que ses enfants), Nolan gâche le travail par son incroyable prétention. Ce qui n’est pas une nouveauté puisque sa série Batman, unanimement salué ici et là, n’est qu’un indigeste pudding où l’on peine à découvrir l’intention artistique, malgré, encore une fois, l’accumulation de talents (Bale, Caine, Ledger).

Le cinéma de Nolan pose, une fois de plus, l’éternel problème de l’ambition artistique. Que veut faire l’Artiste ? Sculpter la plus belle pietà de tous les temps ? Ou faire une statuette pour votre jardin ? L’Artiste est toujours jugé à l’aune de l’ambition affichée. S’il en a peu, on le louera toujours s’il la dépasse (Scott, tendance Tony). Mais s’il dit vouloir faire son Grand Film (Scott, tendance Ridley), il a vraiment intérêt à le réussir.

C’est ce que semble nous dire Nolan dans les vingt premières minutes – remarquables – d’Interstellar. La Terre se meurt, sous les effets du réchauffement climatique. L’Homme refuse de l’accepter, espérant toujours « la prochaine récolte » qui viendra le sauver. Ce début magnifique pose la question ontologique de notre présence dans l’espace infini. Que faisons-nous là, au milieu de « ces noirs océans d’infinitude » selon la belle formule de Lovecraft ? Que se passera-t-il à la fin des temps ? Ou ira l’humanité quand la terre disparaitra ?

Nolan ajoute alors un deuxième enjeu fantastique (le « fantôme » communiquant avec la fille du héros, Cooper, l’astronaute devenu fermier (Matthew McConaughey) … en morse (sic). Et c’est là, en à peine vingt minutes, que Nolan « saute le requin ». Car sans rien révéler, le morse décodé met le père et la fille sur la piste d’une mystérieuse base secrète. Voilà nos héros arrêtés, mis au secret et conduits devant le Grand Patron (Michael Caine, of course) : « Ça tombe bien, nous cherchions à vous contacter… » (resic)

C’est là, vous l’avez compris, que ça devient du Cinéma Adolescent. Interstellar va se couvrir de comédons en quelques minutes. Car le Cinéma Adolescent, c’est le cinéma que l’on peut faire à quinze ans, et à quinze ans seulement : un cinéma qui ose tout, sans recul, sans perspective, sans sagesse, sûr de lui et dominateur, qui se croit tout permis parce qu’il est jeune et beau…

Nolan, c’est cela, un adolescent mégalo à qui Hollywood a confié les clefs de la Mustang sans vérifier s’il avait le permis. Comment lui reprocher ? Le wonderboy rapporte des zillions de dollars avec ses Batman fichus à l’as de pique. Si le petit Christopher veut jouer avec une maquette de Navette Spatiale, on va quand même pas l’en priver…

C’est donc parti pour le Grand Huit interstellaire : Nolan a envie de tout et Hollywood lui donne tout : théorie de la relativité, fermiers dustbowl au bord de la crise de nerfs, temps qui passe, réchauffement climatique, voyage spatial, virée dans le champ de maïs, relation père-fille (x2), paradoxes temporels, explorations planétaires, civilisation extraterrestre en dimensions (reresic)… On mélange tout et ça devient un horrible cake aux fruits indigeste. Après un quart d’heure de ce traitement indigne d’un spectateur adulte, on décroche et on se met alors à chercher à retenir, cruels que nous sommes, les phrases cultes, dites sans rire par des acteurs formidablement bons*.

Le plus drôle restant évidemment les cours de physique quantique, Nolan découvrant les brouillons des frères Bogdanoff** et les filmant tels quels : deux heures cinquante de dialogues abscons qui feraient passer Matrix pour du Labiche. C’est le deuxième indice du pouvoir de Nolan à Hollywood. Qu’aucun producteur ne lui ait demandé de couper dans son salmigondis pseudo-scientifique est tout à fait remarquable.

Le troisième indice de sa mégalomanie galopante est malheureusement assez fréquent à Hollywood : c’est la mégalomanie Kubrickophile. A quarante ans, si t’as pas fait 2001, t’as raté ta vie. Nolan veut faire son Kubrick ; il veut faire son 2001. Mais là où Kubrick (au même âge) invente tout et ne s’embarrasse pas d’explications scientifiques quand il ne peut pas en donner (la Porte des Etoiles, les Extraterrestres, le Monolithe), Nolan surexplique : le Tesseract. Le Trou Noir. Le Trou de Ver. La gravité dans la cinquième dimension au carré de la puissance. Et pompe allègrement dans le répertoire 2001. Un robot intelligent (mais drôle cette fois-ci) qui s’appelle TARS (hé hé, quatre lettres écrites en majuscule)… en forme de monolithe. Ça serait juste pathétique si ce n’était pas l’une des créatures visuellement les plus ridicules de ces dix dernières années (une sorte de Rubiks cube habillé par Paco Rabanne qui se déplie. C’est indescriptible, il faut aller voire Interstellar juste pour ça). Et on passera sur les plans silencieux dans l’espace, le souffle haletant, et tutti quanti

Autre mégalo Kubrickophile, Spielberg devait initialement réaliser Interstellar ; il y a finalement renoncé. Car Spielberg a beaucoup de défauts, mais il sait ce qu’il peut faire, et ce qu’il ne sait pas faire. Il sait jusqu’où faire l’Artiste, et quand il faut s’y arrêter, sous peine de ridicule. Il sait aussi quel âge il a, et quel âge il faut avoir pour faire un film. Qu’il faut avoir trente ans pour faire Les Dents de la Mer et soixante ans pour faire Munich. Et qui comprend à coup sûr que celui qui marche dans les pas de l’autre ne laisse pas de traces.

* Au hasard : « The bulk beings are closing the tesseract »
** En fait le film est co produit par Kip Thorne, un physicien expert de la théorie de la relativité




dimanche 7 décembre 2014


Bastien Vivès est-il le meilleur scénariste du moment ?
posté par Professor Ludovico

Il y a en ce moment dans ce beau pays un scénariste génial, et le cinéma français l’ignore superbement. Il s’appelle Bastien Vives, il a trente ans et il est scénariste de BD. Et l’on pourrait tout aussi bien lui confier une mission de script doctor sur Un Village Français, Iron Man 3, ou Le Gamin au Vélo, car il est capable d’arranger tout cela…

Bastien Vives explose en ce moment avec Last Man, un incroyable monument de culture pop, avec ses deux complices, Sanlaville et Balak. Le pitch de cet ovni mi-BD, mi-manga : dans un royaume d’opérette, une jeune boulangère, Marianne, et son jeune fils Adrian vivent heureux, jusqu’à ce qu’ils rencontrent un mystérieux étranger : Richard Aldana. Arriveront- ils à gagner tous les deux la Coupe du Roi, ce combat rituel façon Tekken ou Street Fighter? Derrière ce pitch dragonballesque, Vivès, qui scénarise, s’est lancé dans une saga extraordinaire, qui a la capacité de se renouveler à chaque épisode (six au compteur). Mieux, il semble capable d’amener la série toujours plus loin, toujours plus haut. On pense à un modeste DragonBall à la française ? voilà que Last Man lorgne du côté de Mad Max, du catch américain, ou du Seigneur des Anneaux. La BD, vaguement regressive, et premier vrai manga à la française (rythme de parution, fan service, etc.), semble viser exclusivement les 12-15 ans ? Last Man regorge d’allusions pour adultes. Et alors, ne serait-ce qu’une aimable pochade ? Last Man est capable de passer à la romance ou au drame. Et si l’on croit avoir fait le tour de l’intrigue avec ce tome VI, la série relance la machine avec un incroyable final.

Mais il y a encore mieux : car au-delà du phénomène Last Man, le talent de Bastien Vives est protéiforme. S’imposant d’abord comme un auteur sérieux, dessinant les affres de l’amour adolescent (Le Goût du Chlore, Amitié Etroite), il a montré qu’il était capable de bien plus : le roman graphique sérieux (Polina), l’observation de nos travers quotidien (Le Jeu Video, La Famille) et même la parodie érotique (Les Melons de la Colère)…

Qu’attend donc le cinéma pour utiliser un tel talent ? Un projet d’animé Last Man est dans les tuyaux parait-il, mais Bastien Vives vaut plus que cela. Il sait écrire des personnages (pour Iron man ?), construire une dramaturgie, (intro, acte I, acte II, final, ce qui manque si cruellement au cinéma français (et à notre Village Français en particulier), il sait faire rire et faire pleurer (pour Un Gamin au Vélo).

Ecrire à CineFast, qui transmettra.




vendredi 28 novembre 2014


Le Marginal
posté par Professor Ludovico

Etrange impression archéologique devant ce film de Jacques Deray, avec son Bébel kistch et vieillissant cuvée 1983. On commence à regarder et on n’est pas déçu. Belmondo en pattes d’eph, cinquante ans et son début de bide, qui se croit encore jeune et joue les commissaires badass et macho de Marseille à Paname, ça le fait. Grave.

Mais petit à petit on est pris par une sorte de douce nostalgie. Quelques scènes sont bien. Une bonne bagarre, une bonne poursuite. Les fameuses cascades-faites-par-Belmondo-lui-même… et quelques acteurs cultes de notre génération : Claude Brosset. Pierre Vernier. Michel Robin. Tapez ces noms dans Google, et vous verrez. Et Tchéky Karyo, tout jeune, qui débute…

Subsiste alors une étrange impression, celle d’un voyage dans le temps, celui des squats punks de l’Ilot Châlon, celui du Pigalle des eighties. Celui de la Place de Clichy, de la Défense. Certes, nous n’étions pas du bon côté de la barrière, et nous détestions voir Belmondo venir se pavaner chez Drucker au bras de la sublime Carlos Sotto Mayor. Mais qu’on le veuille ou non, nous sommes de cette période-là…




vendredi 21 novembre 2014


Comme les 5 Doigts de la Main à la télé, à ne pas manquer !
posté par Professor Ludovico

A ne pas rater ce week-end, après la Coupe Davis et France-Argentine, le chef d’œuvre d’Alexandre Arcady, en tout cas sa meilleure comédie : Comme les 5 Doigts de la Main. Ou comment les frères Hayoun, un restaurateur-sniper, un pharmacien talmudique, un gentil prof de banlieue, un joueur de poker compulsif, sauvent leur petit frère, poursuivis par de méchants gitans.

Sortez la bière, faites chauffer les pop corn, invitez les potes… Tout seul, le film pourrait passer pour du Bergman, mais à plusieurs, Comme les 5 Doigts de la Main reste la meilleure comédie (involontaire) du weekend.

Comme les 5 Doigts de la Main
France 2, Dimanche, 20h45




samedi 15 novembre 2014


Fury
posté par Professor Ludovico

Depuis nos douze ans, depuis Le Pont de la Rivière Kwaï et Les Canons de Navaronne ou Le Pont de Remagen, nous attendons un film comme Fury. Ou, plus précisément, depuis que nous assemblâmes des maquettes Matchbox, Heller ou Italieri. Une époque où nous apprenions, par un copain ou un magazine spécialisé, à rendre plus vrai un bout de plastique brillant et lui donner la couleur de l’acier (en peignant à sec), la poussière du désert (avec un pinceau à brosse), le noir du cambouis (avec une mine de criétrium), le rouge sang des blessures (Revell Rouge carmin satiné n°330).

On sent le maquettiste chez David Ayer, car Fury atteint à la perfection cet objectif-là. Celui de transformer des jolis chars en ruines disloquées couvertes de sang, de rouille et de cambouis. Rien ne manque au réalisme graphique de Fury. Pas de faute de goût historique (pas de Sherman déguisé en Tigre comme dans Patton), pas d’uniforme anachronique, et surtout une saleté omniprésente qui sonne juste : la boue, le sang, et les larmes de cette fin de la guerre, avril 45.

Nous sommes dans un char américain, pas loin de Berlin. La guerre est finie. Presque. Car comme Wardaddy (Brad Pitt) l’explique au petit nouveau Norman (Logan Lerman) jeté dans la guerre depuis quelques semaines : il reste peu de temps, mais beaucoup de gens vont quand même mourir.

A partir de là, le bât blesse un peu. Et que le réalisme mis dans la déco n’est pas en harmonie avec celui du propos. Fury est un film adolescent, c’est à dire qu’il lui manque peu, finalement, pour être adulte. un propos plus mature, plus sûr de ses convictions, et des personnages pour les incarner.

D’abord le film mérite des personnages plus creusés. Ce sont des durs à cuire, qui en ont vu des vertes et des pas mûres, d’accord, mais encore ? Brad Pitt parle allemand, voue une haine farouche aux SS, dit que l’Allemagne que c’est son pays, mais on n’en saura pas plus ? Pourquoi cet allemand s’est retrouvé de l’autre côté du conflit ? Est-il juif ? Pire, le film propose même une autre explication. On voudrait pouvoir remettre tout ça dans l’ordre, mais ça ne sera pas possible. Idem pour les personnages secondaires, caractérisés d’un simple coup de trait au début (le Chrétien, le Mexicain, le Grand Con Brutal). Il manque leurs voix intérieures, ces voix qui font chef d’œuvre dans La Ligne Rouge.

Ce qui distingue habituellement le film adolescent, c’est le jeu outré. Ça ne rate pas dans Fury : les comédiens, par ailleurs excellents, surjouent leurs émotions : colère, avidité, mépris, etc.

Enfin l’histoire, qui semble offrir au départ une complexité rassurante, finit de façon assez simpliste : l’éternel Parcours du Héros du film de guerre. Norman est d’abord une mauviette, pas acceptée par ses camarades pour finalement prouver sa valeur au combat et devenir « Machine » leur mascotte. La guerre c’est moche ou pas ? Si ça nous transforme en hommes ? Si l’héroïsme soulage toute crise de conscience ? Est-ce bien la peine de faire une première partie aussi anti guerre pour en magnifier l’héroïsme dans la seconde ? On le voit, on est plus du côté de Officier et Gentleman que de Full Metal Jacket, plus du côté de Platoon que d’Apocalypse Now, plus du côté du Jour le Plus Long que du Pont de la Rivière Kwaï

Dommages Fury méritait mieux et promettait plus. Soit c’était une critique ambitieuse de ce qu’est la guerre, et ce que « les hommes sont capables de faire aux hommes » comme le dit Brad Pitt à un moment, et dans ce cas, il ne fallait pas ce second acte héroïque. Ou alors Fury n’est qu’un très bon film d’action, et il mérite qu’on aille le voir.




mercredi 5 novembre 2014


Gone Girl
posté par Professor Ludovico

Ça commence mal. À vrai dire, nous nous demandions, depuis son adaptation très sage de Millenium, si nous n’avions pas perdu David Fincher… Et de fait, pendant trente minutes, nous cherchons le réalisateur qui cherche Amy, l’épouse disparue, la Gone Girl du titre, l’éblouissante Rosamund Pike. Et comme Ben Affleck, l’époux un peu bêta*, nous restons longtemps les bras croisés devant ce mystère. David Fincher a disparu.

A dire vrai, nous n’allons jamais le retrouver, car Gone Girl n’est pas le énième chef d’œuvre de Fincher. Ce n’est ni Seven, ni The Social Network**. C’est juste un très, très bon film qui aurait pu être dirigé par, par exemple, … Ben Affleck***. Ou, en remontant le temps, Alfred Hitchcock… Ou encore, être l’un de ces merveilleux thrillers des années 80, façon A Double Tranchant, Randonnée pour un Tueur, Mort à l’Arrivée, Suspect, ou Liaison Fatale.

En effet, Gone Girl n’a pas la patte habituelle de l’auteur de The Game. Cette photographie noire qui créé depuis Seven cette ambiance cauchemardesque et si particulière du quotidien. Il n’a pas le faux rythme de l’auteur de Zodiac, qui nous laisse toujours dans cet entre-deux, une forme confuse de rêve éveillé. Il n’a pas les dialogues acérés du Social Network d’Aaron Sorkin, même s’il s’y essaie.

C’est peut-être parce que le matériel de départ est quelconque, un polar adapté en scénario par son auteur, et cela se sent. On est sur le terrain connu du thriller, mais pas sur les terres Fincheriennes.

Quoique.

Une fois le film vu, un tout autre paysage s’offre à nous. Et l’on ne peut que souscrire, une fois de plus, à l’étonnante théorie du Framekeeper : le génie de Fincher n’est pas d’écrire ses scénarios (il n’en a écrit aucun), mais de les choisir précautionneusement. Qui, bout à bout, forment une œuvre.

A cette aune – et Gone Girl en est la dernière itération – il semble que l’objectif que s’est fixé David Fincher dans la vie n’est rien d’autre que de détruire, brique après brique, les fondamentaux des valeurs américaines. Et d’en dévoiler toute l’hypocrisie.

Un bref retour en arrière sur sa filmographie permet d’en juger : Seven n’est rien d’autre qu’une critique implacable de la fausse Religiosité américaine. Ce peuple, qui prétend vivre under god, et qui ne fait que se vautrer dans les sept péchés capitaux.

Fight Club, sur un mode plus comique et Voltairien, s’attaque au culte de la Consommation. Derrière l’Envie, où est l’être humain ?

The Game est une critique frontale de la Réussite à tout crin, qui ne peut en aucun cas résoudre les traumas personnels.

Panic Room fait le deuil d’un espace qui serait réservé aux américains, alors que la pauvreté du monde cogne à la porte.

Zodiac tue pour toujours le mythe de la justice ; les méchants ne seront pas punis, et on ne les retrouvera jamais. L’Etrange Histoire de Benjamin Button enterre en l’inversant le mythe de la jeunesse éternelle.

Et The Social Network est peut-être la critique la plus acerbe, la plus frontale, la plus dévastatrice du modèle américain en détruisant le mythe du self made man. Pour gagner contre la noblesse (Harvard et ses héritiers des Grandes Familles qui gouvernent l’Amérique depuis 1636), il n’y a pas d’autres solutions que de se comporter comme un voyou. Une thématique à l’oeuvre aussi dans House of Cards, où Fincher devient le contempteur acharné de Washington et du système politique américain.

Avec Gone Girl, Fincher s’attaque au dernier pilier, le plus fondamental peut-être : le couple américain. Une institution qu’on a du mal à imaginer ici, et particulièrement en France. Le mariage est sacré aux Etats-Unis, comme on peut le voir dans les monumentales demandes en mariage qui parsèment sitcoms et rom-coms. L’engagement dans le couple doit être sans faille, avec déclarations grandiloquentes lors de la remise de l’alliance. Ce qui en découle, c’est que, malgré les inévitables aléas de la vie, on doit être « supportive » de son conjoint tout au long de cette vie. C’est à dire le soutenir en toutes occasions, bonnes ou mauvaises, et particulièrement en public****.

C’est à cette montagne que s’attaque Fincher, et qu’il démolit consciencieusement. D’abord en montrant la genèse du couple, plutôt rock’n’roll, où le sexe (plutôt que l’amour) a une part majeure : « I think I love you, Nick Dunne ! » dit Amy… en pleine gâterie. Puis dans le développement du couple, et ses inévitables lassitudes, que Fincher décrit avec une précision chirurgicale et sans anesthésie générale. Est-ce une raison pour tuer sa femme ? A la fin, le thriller aura répondu à cette angoissante question.

Il y a en plus une deuxième couche à Gone Girl ; une critique féroce des médias, qui est pour Fincher l’expression majoritaire de cette hypocrisie US. Dès que l’on s’écarte du storytelling prédéterminé par les médias (désolation obligatoire du mari, veillée aux flambeaux des voisins, larmes au talk show), on court forcément à sa perte. Car les télés ne veulent que des histoires à raconter, soit celle du mari éperdu d’amour pour sa femme, soit celle du mari volage qui pourrait bien l’avoir assassiné…

Alors que Ben Affleck vient de mentir consciencieusement à la télé américaine, l’un des personnages dit : « C’est cet homme-là que je veux ! »

Le menteur. L’hypocrite.

On retrouve là les préoccupations augustiniennes de Fincher sur le libre arbitre. Où est-il permis de penser, d’agir, de baiser, dans cette Amérique régie par la télé et Internet ? N’y a-t-il d’autre choix que de se comporter comme un singe savant et terriblement obéissant ?

Si Gone Girl n’est pas un Fincher, il y ressemble diablement.

* Le casting et la direction d’acteur reste l’un des points forts de Fincher. Prendre deux acteurs quelconques et en faire des Ferrari, c’est à mettre à son crédit.
** Il est amusant de noter que la publicité joue sur ces deux films pour faire la promo du troisième. C’est dire que Social Network n’est peut-être plus le chef d’œuvre invisible que nous saluions hier, mais bien l’un des plus grands films du Maître, et considéré comme tel.
*** L’auteur de Gone Baby Gone, Argo et The Town y aurait été parfaitement à l’aise.
**** Le Professore en fit l’amère expérience. Remerciant un ami américain de lui avoir fait piloter son avion (« the best 15mn of my life »), il ne suscita que consternation et dégoût. Comment ces quinze minutes de Cessna pouvaient-elles être meilleures que sa rencontre avec sa femme ou la naissance de sa fille ?




lundi 3 novembre 2014


Sin City
posté par Professor Ludovico

Sin City fait la preuve qu’il faut croire dans le cinéma avant toute chose. Croire dans le cinéma, c’est l’antienne de CineFast. Qui croit dans le cinéma ? Truffaut, Hitchcock, Kubrick Spielberg ; Denis Villeneuve récemment*, Hazanavicius (voir The Artist). Qui n’y croit pas ? Une bonne partie du cinéma français, qui lui croit à la littérature. Et les (mauvaises) séries américaines, qui, elles, croient à la télévision.

Rodriguez croit au cinéma. Mieux, il croit au genre. Après le thriller horrifico-SF transgressif The Faculty, la délirante Nuit en Enfer, le grindhouse Planet Terror, il s’attaque au polar, le vrai, le sombre, celui de Hawks, de Aldrich, de Preminger. Alors que son programme initial semble très faible, adapter graphiquement le roman déjà très graphique de Frank Miller, Rodriguez réussit sur tous les tableaux. Il fait un film d’une esthétique parfaite : musique d’ambiance, éclairage noir et blanc classieux, colorisation parfaite (une bouche, du sang, une balle). Mais en même temps son histoire tient debout, les dialogues, simplistes mais pas ridicules.

Et, au passage, Rodriguez dresse un fabuleux hommage à tous les maîtres du polar. Une vraie fausse bonne idée qui se révèle un vrai bon film…

A suivre : Sin City : J’ai Tué pour Elle

* dont le magnifique Prisoners passe en ce moment sur Canal, ne le ratez pas …




samedi 1 novembre 2014


Mediterraneo
posté par Professor Ludovico

C’est par hasard, le plus souvent, que l’on rencontre les plus beaux films. Celui-là, téléchargé pour faire plaisir à quelqu’un qui ne savait pas où le trouver, a traîné presque un an sur mon disque dur.

Le Professore aime évidemment le cinéma italien, mais pas forcément celui de Gabriele Salvatores. Surtout quand ça commence comme du mauvais cinéma italien.

Six soldats perdus sur une île grecque en plein milieu de la méditerranée, en 1941. Leur bateau a coulé et les voilà coincés. Et nous voilà coincés, nous, les spectateurs, en pleins stéréotypes. Le lieutenant intello et cultivé, évidemment non violent. La brute évidemment galonnée, le petit gars qui aime sa mule, évidemment sensible.

Sur l’île grecque, les hommes ont fui. Il ne reste que les femmes, dont une vieille, une bergère peu farouche (Irene Grazioli) et une prostituée sublime (Vanna Barba). Et – c’est vraiment pas de chance – la radio est cassée. Voilà nos italiens installés avec les grecques pour un bon bout de temps. Progressivement, l’ambiance se détend, on joue au foot avec les enfants, on couche avec les filles et on repeint la chapelle.

Le film vire alors à la Don Camillo et devient vraiment drôle. Quand soudain la guerre réapparaît, réveillant, un peu à contre-temps, les idéaux nationalistes (ou pacifistes) de nous soldats.

Ce double acte, et une très belle fin, transforme un film quelconque en très beau film.




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