Si quelqu’un dans la salle se demande encore si Clint Eastwood est vivant, un petit tour sur l’Hudson suffira à se convaincre qu’il est mort. Comme dans l’Ubik de Philip K. Dick, l’Homme des Hautes Plaines prononce tous les ans quelques mots incompréhensibles qui servent d’oracle à ses fans transis et retourne au sommeil des morts dans sa cuve de cryogénisation.
Sully est un film qui ne devrait tout simplement pas exister. Car il n’existe pas. Comme Juliet von Kadakès l’expliquait brillamment autour d’un plat de haricots blancs au chorizo, il n’y pas d’intrigue possible à Sully. Et pourtant, Juliet n’a pas vu le film, ne connaît rien à l’aviation, plutôt le domaine de Madame le Professore*.
Comment, en effet, peut on s’intéresser à l’intrigue ? Le commandant Sullenberger, dit « Sully » a sauvé 155 passagers en posant avec succès son A320 sur l’Hudson, tous moteurs en panne. C’est un héros instantané. Où est l’enjeu ?
Pendant le film, traîne pourtant une lourde ambiance de culpabilité entre Sully et sa femme au téléphone. Le spectateur se met alors en quête du Mystère. Qu’a fait Sully dans le passé ? A-t-il déjà tué quelqu’un aux commandes d’un avion ? On cherche en vain un enjeu qui viendrait nous raccrocher à la remorque du film. Mais il y a un enjeu, pourtant. Sully est mis en accusation pour une banale histoire d’assurances. Car qui va payer l’avion détruit ? Est-ce Snecma, le motoriste, qui serait défaillant ? Ou Airbus, l’avionneur ? Ou US Airways, la compagnie, si Sully avait mal agit ? Aurait-il pu ramener, comme le montrent les simulations informatiques, son avion sur la piste de La Guardia ? Cet enjeu, qui intéressera les compagnies, les fanas d’aviation et les amateurs de Dangers dans le Ciel, la série docudrama dont le Professore Ludovico est friand, ne peut pas suffire à intéresser le spectateur. Sully est un héros, un point c’est tout. Il a sauvé 155 personnes, for god’s sake !
C’est évidemment le point de vue d’Eastwood qui fait du NTSB** les grands méchants de l’histoire qui cherchent des poux à Tom Hanks. Des méchants (et notamment Anna Gunn, qui joue Madame White dans Breaking Bad) s’excuseront dans le final, dans une scène pathétique, digne d’un mauvais téléfilm des années soixante.
Il est en même temps tout à fait passionnant de comparer, à quelques mois d’intervalle, Le Pont des Espions avec Tom Hanks, et Sully avec Tom Hanks. Et de comparer le talent de Clint Eastwood, chouchou des médias français et Spielberg, moins aimé des mêmes. Dans les deux cas, il s’agit d’un biopic. Il y a un cinéaste dans le premier et pas du tout dans le deuxième. Sully est mal fait, mal filmé, mal joué parce que les dialogues sont faibles. On pourrait aussi le comparer avec Flight, autrement plus ambigu avec Denzel Washington (le Tom Hanks noir) mais là, il y a un enjeu : le commandant Whitaker a tenté une manœuvre folle pour sauver ses passagers, mais il en a tué quelques-uns. Faut-il ce sacrifice pour sauver le plus grand nombre ? Zemeckis pose un dilemme moral, en bon spielbergien qu’il est.
Eastwood est devenu un grand fainéant ; il radote ses lubies habituelles, l’homme seul contre le gouvernement (ici les grandes compagnies, l’administration), avec la subtilité d’un Dirty Harry octogénaire. Mais à la fin, tout est bien qui finit bien, parce que l’homme seul, les pompiers et les flics de New York se sont levés comme un seul homme, et le cinefaster peut aller se coucher.
*qui expliqua vaillamment que deux CFM56 ne peuvent que très rarement tomber en panne en même temps. Sauf cette fois-là.
** National Transportation Safety Board
posté par Professor Ludovico
Le stade ultime de la civilisation, c’est la loi. Quand il n’y a pas la loi, il y a la vengeance, il y a l’humiliation. C’est ce que raconte Asghar Farhadi dans son dernier film, et c’est ce qu’il raconte dans tous ses films. Ici, on part du théâtre ; une scène, et un incroyable décor américain. Motel, Bowling, néons Las Vegas. On se pince, mais non, on est bien dans un film iranien. Ou plutôt au théâtre, ce royaume des apparences. On est bien en Iran, et la prostituée sans voile en a évidemment un, caché sous son chapeau rouge de fille légère. Et on répète Mort d’un Commis Voyageur.
Les deux acteurs principaux sont vraiment un couple ; d’ailleurs, ils déménagent dans un nouvel appartement, généreusement fourni par un autre acteur. Mais cet appartement a une histoire, et une locataire qui ne voulait pas partir. Les embrouilles commencent.
Comme d’habitude chez Farhadi, ça pourrait se passer à Paris, à Marseille, ou à New York. Comme d’habitude chez Farhadi, la petite secousse devient un tremblement de terre. Comme d’habitude chez Farhadi, c’est le chacun enfermé au cœur de nous-mêmes, la citadelle imprenable de nos valeurs, qui nous emprisonne et nous isole des autres… Qu’on les aime ou pas ne fait rien à l’affaire.
Ce Client n’est certes pas le meilleur film de Farhadi, il a ses longueurs et ses maladresses. Mais si tous les films étaient de cette qualité-là, nous passerions notre vie au cinéma.
Car Farhadi semble un des derniers réalisateurs à savoir raconter une histoire de façon classique, à créer des personnage et à les faire évoluer en deux heures. Le reste du cinéma mondial semble avoir renoncé à cette ambition, et l’avoir abandonné aux séries, à qui on laisse dix heures pour faire la même chose.
Ici, rien n’est simple pour les personnages, et pourtant, tout est compréhensible pour le spectateur. Le professeur, héros de cette histoire, est un prototype de réformateur iranien. Il hausse les sourcils quand on lui parle d’humilier quelqu’un ; quelques dizaines de minutes plus tard, Farhadi en aura fait un vengeur implacable. Sa femme se sera murée dans ses contradictions. Et l’ami qui leur a trouvé l’appartement ne sera pas récompensé, mais au contraire jugé sévèrement.
Dans cet Iran que l’on décrit ici de façon caricaturale sans jamais y aller, l’auteur de Une Séparation est capable de parler ouvertement de la censure, de montrer des femmes divorcées, de parler de prostitution, et de corruption. Comme cela nous avait été brillamment expliqué lors d’une projection particulière d’Une Séparation*, Farhadi, à l’instar des iraniens, n’est pas un opposant de la révolution iranienne ; il pense au contraire que la révolution n’est pas allée assez loin dans la réduction des inégalités. Ce qui explique sûrement l’incroyable succès de ce Client en Iran.
* Merci à France Mutuelle et à l’ami Philippe d’Avalon…