[ Les films ]



dimanche 11 décembre 2016


Sully
posté par Professor Ludovico

Si quelqu’un dans la salle se demande encore si Clint Eastwood est vivant, un petit tour sur l’Hudson suffira à se convaincre qu’il est mort. Comme dans l’Ubik de Philip K. Dick, l’Homme des Hautes Plaines prononce tous les ans quelques mots incompréhensibles qui servent d’oracle à ses fans transis et retourne au sommeil des morts dans sa cuve de cryogénisation.

Sully est un film qui ne devrait tout simplement pas exister. Car il n’existe pas. Comme Juliet von Kadakès l’expliquait brillamment autour d’un plat de haricots blancs au chorizo, il n’y pas d’intrigue possible à Sully. Et pourtant, Juliet n’a pas vu le film, ne connaît rien à l’aviation, plutôt le domaine de Madame le Professore*.

Comment, en effet, peut on s’intéresser à l’intrigue ? Le commandant Sullenberger, dit « Sully » a sauvé 155 passagers en posant avec succès son A320 sur l’Hudson, tous moteurs en panne. C’est un héros instantané. Où est l’enjeu ?

Pendant le film, traîne pourtant une lourde ambiance de culpabilité entre Sully et sa femme au téléphone. Le spectateur se met alors en quête du Mystère. Qu’a fait Sully dans le passé ? A-t-il déjà tué quelqu’un aux commandes d’un avion ? On cherche en vain un enjeu qui viendrait nous raccrocher à la remorque du film. Mais il y a un enjeu, pourtant. Sully est mis en accusation pour une banale histoire d’assurances. Car qui va payer l’avion détruit ? Est-ce Snecma, le motoriste, qui serait défaillant ? Ou Airbus, l’avionneur ? Ou US Airways, la compagnie, si Sully avait mal agit ? Aurait-il pu ramener, comme le montrent les simulations informatiques, son avion sur la piste de La Guardia ? Cet enjeu, qui intéressera les compagnies, les fanas d’aviation et les amateurs de Dangers dans le Ciel, la série docudrama dont le Professore Ludovico est friand, ne peut pas suffire à intéresser le spectateur. Sully est un héros, un point c’est tout. Il a sauvé 155 personnes, for god’s sake !

C’est évidemment le point de vue d’Eastwood qui fait du NTSB** les grands méchants de l’histoire qui cherchent des poux à Tom Hanks. Des méchants (et notamment Anna Gunn, qui joue Madame White dans Breaking Bad) s’excuseront dans le final, dans une scène pathétique, digne d’un mauvais téléfilm des années soixante.

Il est en même temps tout à fait passionnant de comparer, à quelques mois d’intervalle, Le Pont des Espions avec Tom Hanks, et Sully avec Tom Hanks. Et de comparer le talent de Clint Eastwood, chouchou des médias français et Spielberg, moins aimé des mêmes. Dans les deux cas, il s’agit d’un biopic. Il y a un cinéaste dans le premier et pas du tout dans le deuxième. Sully est mal fait, mal filmé, mal joué parce que les dialogues sont faibles. On pourrait aussi le comparer avec Flight, autrement plus ambigu avec Denzel Washington (le Tom Hanks noir) mais là, il y a un enjeu : le commandant Whitaker a tenté une manœuvre folle pour sauver ses passagers, mais il en a tué quelques-uns. Faut-il ce sacrifice pour sauver le plus grand nombre ? Zemeckis pose un dilemme moral, en bon spielbergien qu’il est.

Eastwood est devenu un grand fainéant ; il radote ses lubies habituelles, l’homme seul contre le gouvernement (ici les grandes compagnies, l’administration), avec la subtilité d’un Dirty Harry octogénaire. Mais à la fin, tout est bien qui finit bien, parce que l’homme seul, les pompiers et les flics de New York se sont levés comme un seul homme, et le cinefaster peut aller se coucher.

*qui expliqua vaillamment que deux CFM56 ne peuvent que très rarement tomber en panne en même temps. Sauf cette fois-là.
** National Transportation Safety Board




vendredi 25 novembre 2016


Le Client
posté par Professor Ludovico

Le stade ultime de la civilisation, c’est la loi. Quand il n’y a pas la loi, il y a la vengeance, il y a l’humiliation. C’est ce que raconte Asghar Farhadi dans son dernier film, et c’est ce qu’il raconte dans tous ses films. Ici, on part du théâtre ; une scène, et un incroyable décor américain. Motel, Bowling, néons Las Vegas. On se pince, mais non, on est bien dans un film iranien. Ou plutôt au théâtre, ce royaume des apparences. On est bien en Iran, et la prostituée sans voile en a évidemment un, caché sous son chapeau rouge de fille légère. Et on répète Mort d’un Commis Voyageur.

Les deux acteurs principaux sont vraiment un couple ; d’ailleurs, ils déménagent dans un nouvel appartement, généreusement fourni par un autre acteur. Mais cet appartement a une histoire, et une locataire qui ne voulait pas partir. Les embrouilles commencent.

Comme d’habitude chez Farhadi, ça pourrait se passer à Paris, à Marseille, ou à New York. Comme d’habitude chez Farhadi, la petite secousse devient un tremblement de terre. Comme d’habitude chez Farhadi, c’est le chacun enfermé au cœur de nous-mêmes, la citadelle imprenable de nos valeurs, qui nous emprisonne et nous isole des autres… Qu’on les aime ou pas ne fait rien à l’affaire.

Ce Client n’est certes pas le meilleur film de Farhadi, il a ses longueurs et ses maladresses. Mais si tous les films étaient de cette qualité-là, nous passerions notre vie au cinéma.

Car Farhadi semble un des derniers réalisateurs à savoir raconter une histoire de façon classique, à créer des personnage et à les faire évoluer en deux heures. Le reste du cinéma mondial semble avoir renoncé à cette ambition, et l’avoir abandonné aux séries, à qui on laisse dix heures pour faire la même chose.

Ici, rien n’est simple pour les personnages, et pourtant, tout est compréhensible pour le spectateur. Le professeur, héros de cette histoire, est un prototype de réformateur iranien. Il hausse les sourcils quand on lui parle d’humilier quelqu’un ; quelques dizaines de minutes plus tard, Farhadi en aura fait un vengeur implacable. Sa femme se sera murée dans ses contradictions. Et l’ami qui leur a trouvé l’appartement ne sera pas récompensé, mais au contraire jugé sévèrement.

Dans cet Iran que l’on décrit ici de façon caricaturale sans jamais y aller, l’auteur de Une Séparation est capable de parler ouvertement de la censure, de montrer des femmes divorcées, de parler de prostitution, et de corruption. Comme cela nous avait été brillamment expliqué lors d’une projection particulière d’Une Séparation*, Farhadi, à l’instar des iraniens, n’est pas un opposant de la révolution iranienne ; il pense au contraire que la révolution n’est pas allée assez loin dans la réduction des inégalités. Ce qui explique sûrement l’incroyable succès de ce Client en Iran.

* Merci à France Mutuelle et à l’ami Philippe d’Avalon…




mardi 22 novembre 2016


Le Dormeur doit se Réveiller
posté par Professor Ludovico

C’est la meilleure nouvelle de la journée, de la semaine, du 21ème siècle ? La famille Herbert vient de trouver un accord avec Legendary Pictures pour une (des) adaptations de la (des) séries Dune! C’est à dire adapter à la télé ou au cinéma les livres de Frank Herbert mais aussi ceux du fiston avec Kevin Anderson…

Legendary Pictures, c’est la maison qui produit les DC comics (Batman, Superman), celle de Christopher Nolan (Interstellar, Inception), de 300 , Very Bad Trip, ou The Town, bref, y a du bon et du moins bon, mais c’est une excellente nouvelle quoi qu’il arrive…




vendredi 18 novembre 2016


Valley of Love
posté par Professor Ludovico

Deux personnages errent dans la vallée de la mort. On a volontairement enlevé les majuscules, puisque c’est bien de cela dont il s’agit : un père et une mère, dans la vallée de la mort. Divorcés, les voilà réunis par les dernières volontés de leur fils suicidé : ils doivent doit se rendre – dans un jeu de piste macabre – dans 7 lieux différents de la Vallée de la Mort (avec majuscules cette fois-ci), et ce, à des heures précises. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, qu’il reviendra d’entre les morts.

Ces parents, ce n’est pas n’importe qui. C’est Gérard Depardieu et Isabelle Huppert. Qui, dans le film, s’appellent Isabelle et Gérard. Guillaume Nicloux joue à fond de cette ambiguïté* ; Depardieu, le vrai, a lui aussi perdu un fils.

A ce drame, qui ne déparerait pas dans une nouvelle de Maupassant, la Death Valley fournit un écrin magnifique. Face aux monstruosités humaines (Depardieu obèse, Huppert ridée), le plus effrayant parc national américain fournit paradoxalement un décor parfait. Le ciel est un éclat bleu, le désert jaune, et les pelouses immanquablement vertes. Pour ceux qui y sont allés, ce n’est pas facile de filmer la vallée comme ça, qui est la plupart du temps jaunâtre.

Les acteurs sont magnifiques, on le savait déjà, mais il y a bien longtemps que Gérard Depardieu n’a pas été aussi bien. Huppert, comme d’habitude, est impériale, même si elle semble jouer son propre rôle.

C’est aussi que tout est fin et subtil dans ce scénario, qui ne s’emberlificote pas dans des intrigues annexes, et qui sait tout aussi bien allonger les scènes pour créer de l’étrangeté ou au contraire s’arrêter vite (1h28) quand le film doit finir. Cette Valley est une réussite.

* citant même des anecdotes proches aux acteurs (Nounours, homme de confiance de Depardieu dans la vraie vie, par exemple) Cette précision est copyright Ludo Fulci, qui m’a aussi conseillé de voir le film….




mardi 15 novembre 2016


Sixteen Candles
posté par Professor Ludovico

Et il nous manquait un John Hughes, mais voilà c’est fait, nous avons vu Sixteen Candles. Bien sûr, Seize Bougies pour Sam a pris un coup de vieux, et les minauderies de Molly Ringwald, qui nous auraient enchanté en 1984, nous énervent aujourd’hui.

C’est pourtant le brouillon de l’œuvre de John Hughes. Une œuvre en devenir : le grand homme va donner dans les deux ans qui suivent Breakfast Club, Une Créature de Rêve et La Folle Journée de Ferris Bueller. Humour décomplexé, presque trash (petites culottes utilisées et tutti quanti), musique branchée, et un premier portrait empathique et compassionnel de l’adolescence avec ses joies, ses peines et ses difficultés.

On n’a pas fêté l’anniversaire de Sam, et pourtant c’est son seizième anniversaire. Ce n’est pas rien, seize ans, même quand on nait dans cette famille friquée du nord de Chicago. De cet argument chiche, John Hughes fait à la fois une comédie et un drame, car il saura – ici et plus tard – saisir à la perfection les désarrois, même minuscules, de l’adolescence.

Autre curiosité du film : derrière Ringwald, des acteurs en arrière-plan se découvrent, c’est eux qui feront une carrière, plus ou moins mouvementé : le brat pack est à naître : Anthony Michael Hall, John Cusack, Jami Gertz, Joan Cusack…




mardi 8 novembre 2016


Pas de Printemps pour Marnie
posté par Professor Ludovico

Pas de Printemps pour Marnie faisait partie des « gros » Hitchcock qui manquaient à la collection du Professore. C’est désormais chose faite avec une diffusion magnifique sur Arte, en une HD remasterisée qui fait péter en technicolor les rouges et les verts de Marnie, la beauté glaciale de Tippi Hedren, et la coolitude absolue de Sean Connery.

Il y a deux films dans Marnie. L’un est réussi, l’autre moins.

Le début est parfait : une voleuse, Tippi Hedren, magnifique et kleptomane. Un riche héritier (Connery) qui le sait mais qui l’embauche quand même. Ce début parfaitement pervers, surveillé de surcroit par l’œil de de la belle-sœur (Diane Baker) va inspirer des générations de film à venir, Lynch en premier.

Puis le couple se marie, révèle à chacun ses traumatismes, ses frustrations, tout cela est un peu longuet, et l’histoire de Marnie se termine par un happy end, même s’il est ambigu, peu digne de Hitch.

Mais on n’oublie pas ces séquences mémorables, la course au renard, le viol marital, le gros plan sur le chignon, et ce travail sur les couleurs, entre le rouge (phobie de Marnie) et sa couleur complémentaire, le vert, qu’on trouve partout, sur les robes, la forêt, jusqu’au final à Baltimore.




samedi 5 novembre 2016


Shotgun Stories
posté par Professor Ludovico

Comme pour dire qu’on finit la collection Jeff Nichols, on regarde son premier film, Shotgun Stories.

C’est l’occasion de remarquer le chemin parcouru. Shotgun Stories est un premier film, avec les forces qui vont faire la carrière de Nichols, mais aussi les faiblesses qui seront corrigées ensuite. L’histoire est basique : l’éternelle vengeance des Atrides, au cœur de l’Arkansas. Comment des white trash (ces gitans de l’Amérique), vont se transmettre les rancunes de père en fils, jusqu’à l’absurde.

L’histoire est simpliste, peut être trop. Mais le talent de Michael Shannon se révèle là, lui qu’on avait jusque-là (dans notre cinéphilie sélective) cantonné dans rôles subalternes*: Pearl Harbor, Un Jour Sans Fin, Vanilla Sky, Bad Boys II. Pour Michael Shannon, il y a un avant et un après Shotgun Stories.


* comme on dit dans Drôles de Dames




jeudi 3 novembre 2016


Jack Reacher: Never Go Back
posté par Professor Ludovico

Comme disent les Inconnus, il y a les bons Jack Reacher et les mauvais Jack Reacher. On avait adoré, à notre grande surprise, le premier Jack Reacher, ses répliques pointues, ses bagarres incroyables et improbables, et une certaine forme d’innocence.

C’est donc sans vergogne qu’on s’est jetés, avec James Malakansar, sur le deuxième opus. Mais celui-ci n’est qu’un simple décalque du premier, sans le talent du scénariste de Ralph McQuarrie, mais celui, un peu daubé, du réalisateur Edward Zwick aux manettes (et aux pommes) depuis Le Dernier Samouraï, dernier bon film vu, ou du fameux Glory.

Tout est mou dans ce second Jack Reacher, un peu à l’image de Synchronicity, le film où Michael Keaton générait des doubles de lui-même, qui sont de plus en plus idiots. Rosamund Pike était pikante, elle est remplacée par Cobie Smulders, une brune fadasse qui joue la MP de service, à qui on ne la raconte pas. Miss Smulders est excitante comme un chargeur de M-16 : n’est pas Demi Moore qui veut. Les dialogues sont moins drôles (on est incapable de citer une réplique de ce Jack Reacher-là, alors qu’on ressort le coup de l’ambulance à qui veut l’entendre*) ; les bagarres sont molles, et il faut dire que Tom Cruise semble avoir un peu abusé des donuts.

Ce qui était peu plausible dans le premier, mais très drôle, est aujourd’hui, totalement, pathétiquement improbable. Et comme notre nouveau couple révèle tout ce qu’il sait dans les taxis ou les navettes d’aéroport, plus besoin d’Echelon ou de la NSA pour qu’on les piste, de Washington à la Nouvelle-Orléans.

Bref, vous n’êtes pas obligés d’aller voir ce Jack Reacher. Pire, si ça passe sur TF1, il vaut mieux regarder PSG-Angers sur Canal.

* Gary: I’m gonna need to see some I.D.
Jack Reacher: Go get Sandy.
Gary: Well, I need to see something.
Jack Reacher: How about the inside of an ambulance?




samedi 22 octobre 2016


Deepwater
posté par Professor Ludovico

En ces temps de disette cinématographique, le cinéma semble devenu cette oxymore qui veut qu’il y ait toujours plus d’offre et qu’en même temps, cette offre soit toujours la même, c’est-à-dire l’éternel recommencement des séries Marvel, des dessins animés moralisateurs, des films sociaux à la française (tout aussi moralisateurs), des comédies débilitantes et du reboot permanent des franchises, avec magicien, dragons en polystyrène et schoolboy en short d’uniforme anglais.

Dans cet univers post-apocalyptique où plus rien ne nous donne envie d’aller au cinéma, il reste quelqu’un qui n’a pas renoncé à émouvoir : c’est Peter Berg. L’homme du Royaume, d’Hancock, Battleship, des Leftovers et de Friday Night Lights réalise avec Deepwater un très bon film sur la catastrophe de la station de forage qui engendra la plus terrible marée noire que les Etats-Unis aient jamais connu. Ce pourrait être un simple film catastrophe, même réussi. Sauf que.

Sauf que c’est Peter Berg. Un gars qui aime l’Amérique et le dit, qui aime les ouvriers et le montre. Il met des drapeaux américains partout, comme Michael Bay. Ça ne l’empêche pas de questionner l’Amérique. Car Berg est démocrate* tout autant que Michael Bay est républicain. Chez Bay, dans Armageddon (auquel on pense souvent dans Deepwater), c’est l’Etat qui empêche nos héros foreurs de faire correctement leur travail, par son incompétence et sa bureaucratie. Chez Peter Berg, c’est le capitalisme qui impose sa loi du profit maximal. Plus précisément BP, incarné par John Malkovich, face aux vrais gens, les foreurs Mark Wahlberg et Kurt Russell. BP cherche le profit le plus rapide ; tant pis pour les compétents, tant pis pour la sécurité. Il faut, comme le dit Malkovich, que le train continue à rouler. Qui, au passage, propose une fois de plus un méchant original, intelligent mais sans âme, et qui sera finalement puni.

Le talent de Berg est de découper son film en deux parties, une partie d’exposition des personnages et des enjeux (même si on ne comprend pas grand’chose aux problèmes de forage, petite faiblesse du film) et une seconde partie de film catastrophe pur.

Les deux parties sont également réussies, le film d’exposition par son réalisme sans faille, et le film catastrophe parce qu’on a justement installé les personnages, comme ceux de Titanic, Armageddon ou… Battleship.

Berg a ainsi soigné son « héros », Marc Wahlberg, working class hero qui fait bien son boulot, même si son personnage est très basique : un gentil papa, une jolie épouse blonde, un cadeau à ramener. Mais comme toujours dans son cinéma, il y a cette nuance, cette subtilité qui enrichit le propos et en fait quelque chose de totalement différent de la production habituelle. Une certaine épaisseur psychologique : ici, un héros peut pleurer.

C’est ça que dit Peter Berg sur l’Amérique d’aujourd’hui. Une nation qui se croyait sûre d’elle-même, et dont le héros pleure. Et admet sa peur. Et c’est une révolution. Car si tant est que l’Art imite la vie, et partant, que le cinéma américain est la représentation de la psyché américaine, le héros américain pleure. Et a peur.

On n’est pas sûr de devoir s’en réjouir.

* Il interdit en son temps le duo Romney/Ryan d’utiliser pour leur campagne la devise de FNL : Clear Eyes, Full Hearts, Can’t Lose.




mercredi 19 octobre 2016


Heat, La Grande Scène
posté par Professor Ludovico

Hier sur NRJ 12, c’était la Grande Scène de Heat. La scène du tunnel, où Neil (Robert De Niro), qui a tout réussi, après deux heures de trahisons, de flics pugnaces, d’ennemis implacables, et d’alliés éliminés, à garder néanmoins l’argent de son hold-up, à sauver une partie de son gang, et même à convaincre sa belle (Amy Brenneman) de partir avec lui en Nouvelle-Zélande pour oublier tout ça et bâtir une nouvelle vie. Le bonheur, enfin. La paix. Mais Neil va, contre toute attente, retarder son départ pour se venger. Un choix fatal qui va se terminer en tragédie. Car la définition de la tragédie, c’est bien quand le héros agit – en toute irrationalité – contre son intérêt.

C’est sublimement filmé. Neil est dans sa voiture. Il roule dans un océan de lumières qui s’appelle Los Angeles. Neil appelle une dernière fois son mentor (Jon Voight) qui lui confirme que tout est bien qui finit bien ; un avion l’attend, il est dans les temps « So, so long, brother. You take it easy. You’re home free ». Mais qui lui dit aussi, parce que c’est le code de l’honneur du Milieu, qui lui dit que l’objet de sa vengeance, le néonazi Waingro, le traitre qui a planté le gang depuis le début, est à l’hôtel Marquis, pas loin de l’Aéroport. Il lui dit parce qu’il serait impardonnable que cela ne soit pas dit. Mais bien sûr, ajoute-t-il, c’est trop tard. Oui, dit Neil, c’est trop tard. Il raccroche. Il sourit.

Ce moment-là, Michael Mann ne le filme pas n’importe comment, il le filme de manière irréelle. Magique. Parce que ce moment-là, c’est le destin. Le moment où la vie bascule. La voiture entre dans un tunnel éclairé d’une lumière blanche, sépulcrale, intense. Puis on passe au bleu, qui est la couleur de Heat. De Niro sourit, Brenneman sourit. Et le sourire de De Niro se fige. Les spectateurs ont déjà compris ; il va faire demi-tour, se venger, parce que la vengeance est inéluctable, elle est dans les gènes du personnage depuis le début. Et évidemment mourir. La tragédie à l’état pur.

Pourquoi est-ce la Grande Scène ? Parce que si une grande scène définit un film ou un série, alors cette scène-là définit évidemment Heat, la grande tragédie grecque de Michael Mann. Ou plutôt un ensemble de tragédies grecques entrecroisées.

L’affrontement d’un gangster gentleman (De Niro) et d’un flic voyou (Al Pacino), la désespérance d’une gamine suicidaire (Natalie Portman) en quête d’un père de substitution (Pacino, encore), des couples qui se déchirent (Pacino/Venora ou Kilmer/Judd), la lutte implacable entre les voyous qui ont un code de l’honneur (la bande Neil) et ceux qui n’en ont pas (les autres).

Le génie de Michael Mann est bien sûr de mélanger tout cela, à l’instar de ce dernier acte où le réalisateur lie la tragédie de la belle fille de Vincent Hanna (Natalie Portman), et celle Neil, incapable de résister à l’appel de la vengeance.

Don’t tell. Show. Si quelqu’un sait faire cela, c’est bien le Michael Mann de Heat, qui, non content de déclamer la plus belle ode qui soit à Los Angeles, utilise toute la force du symbole pour raconter son histoire. Exemple parmi d’autres : De Niro chez lui, dans son appartement trop grand, qui regarde la tempête à l’extérieur, métaphore de la tempête intérieure qui l’habite. Ou encore la dernière scène des amoureux maudits (Chris/Charlene) où, d’un simple geste de la main, Ashley Judd (dans son plus beau rôle) quitte l’amour de sa vie, mais lui sauve la sienne.

C’est ça le cinéma. Un cinéma sans dialogue, la pure expression de l’image, de la musique, des visages des acteurs, des métaphores et des symboles. Quand, dans le dernier plan, De Niro mourant tend la main pour que Pacino y mette la sienne, c’est le Dieu et l’Adam de la Chapelle Sixtine. Et il devient évident que doit alors retentir le God Moving Over The Face Of The Waters de Moby. Qui est aussi le deuxième verset de la Genèse *

Dès cette image, Heat devint un classique.

*« La terre était informe et vide: Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. »
Genèse 1.2




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