samedi 22 octobre 2016


Deepwater
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

En ces temps de disette cinématographique, le cinéma semble devenu cette oxymore qui veut qu’il y ait toujours plus d’offre et qu’en même temps, cette offre soit toujours la même, c’est-à-dire l’éternel recommencement des séries Marvel, des dessins animés moralisateurs, des films sociaux à la française (tout aussi moralisateurs), des comédies débilitantes et du reboot permanent des franchises, avec magicien, dragons en polystyrène et schoolboy en short d’uniforme anglais.

Dans cet univers post-apocalyptique où plus rien ne nous donne envie d’aller au cinéma, il reste quelqu’un qui n’a pas renoncé à émouvoir : c’est Peter Berg. L’homme du Royaume, d’Hancock, Battleship, des Leftovers et de Friday Night Lights réalise avec Deepwater un très bon film sur la catastrophe de la station de forage qui engendra la plus terrible marée noire que les Etats-Unis aient jamais connu. Ce pourrait être un simple film catastrophe, même réussi. Sauf que.

Sauf que c’est Peter Berg. Un gars qui aime l’Amérique et le dit, qui aime les ouvriers et le montre. Il met des drapeaux américains partout, comme Michael Bay. Ça ne l’empêche pas de questionner l’Amérique. Car Berg est démocrate* tout autant que Michael Bay est républicain. Chez Bay, dans Armageddon (auquel on pense souvent dans Deepwater), c’est l’Etat qui empêche nos héros foreurs de faire correctement leur travail, par son incompétence et sa bureaucratie. Chez Peter Berg, c’est le capitalisme qui impose sa loi du profit maximal. Plus précisément BP, incarné par John Malkovich, face aux vrais gens, les foreurs Mark Wahlberg et Kurt Russell. BP cherche le profit le plus rapide ; tant pis pour les compétents, tant pis pour la sécurité. Il faut, comme le dit Malkovich, que le train continue à rouler. Qui, au passage, propose une fois de plus un méchant original, intelligent mais sans âme, et qui sera finalement puni.

Le talent de Berg est de découper son film en deux parties, une partie d’exposition des personnages et des enjeux (même si on ne comprend pas grand’chose aux problèmes de forage, petite faiblesse du film) et une seconde partie de film catastrophe pur.

Les deux parties sont également réussies, le film d’exposition par son réalisme sans faille, et le film catastrophe parce qu’on a justement installé les personnages, comme ceux de Titanic, Armageddon ou… Battleship.

Berg a ainsi soigné son « héros », Marc Wahlberg, working class hero qui fait bien son boulot, même si son personnage est très basique : un gentil papa, une jolie épouse blonde, un cadeau à ramener. Mais comme toujours dans son cinéma, il y a cette nuance, cette subtilité qui enrichit le propos et en fait quelque chose de totalement différent de la production habituelle. Une certaine épaisseur psychologique : ici, un héros peut pleurer.

C’est ça que dit Peter Berg sur l’Amérique d’aujourd’hui. Une nation qui se croyait sûre d’elle-même, et dont le héros pleure. Et admet sa peur. Et c’est une révolution. Car si tant est que l’Art imite la vie, et partant, que le cinéma américain est la représentation de la psyché américaine, le héros américain pleure. Et a peur.

On n’est pas sûr de devoir s’en réjouir.

* Il interdit en son temps le duo Romney/Ryan d’utiliser pour leur campagne la devise de FNL : Clear Eyes, Full Hearts, Can’t Lose.


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