En 1984, une émission d’Antenne2 fit grand bruit. Yves Montand, l’homme de gauche entre tous, aidait le pouvoir socialiste à faire passer la pilule du tournant de la rigueur, en animant une émission pédagogique sur le sujet. On reprend le titre, et l’intention, car il y a en ce moment une crise du cinéma français.
La semaine dernière, une table ronde organisée par France Inter opposait Nicole Garcia, réalisatrice, Jérôme Seydoux, tout-puissant président de Pathé, et Nathanaël Karmitz, président de Mk2. Chacun était dans son rôle : Garcia défenseure de la liberté fondamentale de la création, Seydoux promoteur d’un marketing « Avengers à la française » et Karmitz en avocat bayroutiste du En Même Temps.
De toute part – de Variety à Hollywood Reporter -, on demande l’avis du Professore. Etonnamment, le Ludovico se sent bien en peine de répondre, alors qu’il a quelques idées sur l’utilisation des batteries de 155 CAESAR sur le saillant de Kherson.
Mais voilà : crise il y a. Pour une fois, la réponse n’est pas évidente, entre la tentation américaine du tentpole, film événement qui tient le cirque du studio pour l’année (Batman, Jurassic World, Top Gun : Maverick…) et la posture habituelle de l’artiste mendiant des subsides à l’État.
Jérôme Seydoux est évidemment dans le sillage Hollywoodien : événementialisons le cinéma, vendons des places plus chères, en offrant plus : des films spectacles, des innovations (3D, 4D, 5D, Odorama…), de la restauration, des services, etc. Malheureusement, rien n’est moins sûr dans cette industrie que de réussir un film événement. Buzz L’Eclair, basé sur une franchise en béton, vient d’en faire la démonstration… Proposer un cinéma-évènement, ça veut dire aussi événementialiser les sorties ciné, et donc, quelque part, y aller moins, surtout si c’est plus cher. Le cinéma reste le seul loisir fédérateur des classes populaires, loin devant le foot, les concerts, etc. Les ados peuvent y aller et manger le McDo de rigueur, les retraités se faire leur toile une fois par semaine, etc. Pas sûr qu’un cinéma à 25 euros soit la solution…
De l’autre côté, la tentation d’un art mieux soutenu par l’Etat est une plaisanterie. Le cinéma français est déjà sous totale perfusion étatique, en se finançant sur les taxes du cinéma US. Il est normal que des films mauvais (français ou pas) ne marchent pas ! Aider encore plus les films, quelle que soit leur qualité, c’est vider bêtement le panier, déjà percé, de la culture. Que faire alors ?
Le cinéma, en réalité, a déjà connu des crises : le Krach de 29, d’abord, qui avait vidé les salles de son public populaire, aux Etats-Unis puis en France. La télé, dans les années 50, qui avait volé les thèmes basiques (love story, famille, enfants, …) et obligé Hollywood à réagir avec un cinéma à grand spectacle (Western, Peplum). Dans les années 80, la VHS, puis le DVD, avaient d’abord été une menace pour devenir une opportunité. Puis la TV par câble, HBO et les autres dans les années 90, avaient remplacé la niaiserie des family values des grands réseaux (ABC, NBC, CBS) et permis à un public adulte de voir revenir les thèmes sérieux et matures sous formes de series ambitieuses (Oz, les Sopranos, Sex and the City…)
Les plateformes de streaming sont désormais le dernier défi, cumulant les avantages de précédents : un coût faible, un catalogue illimité, des séries pour tous les goûts, de l’enfant à l’adulte. Et surtout, le choix à portée d’un simple clic.
Pourtant, il n’y a pas de doute que le cinéma survive à cette nouvelle épreuve. Il reste le loisir populaire entre tous, et rien que pour cela, le cinéma continuera d’exister. Mais il doit forcément se réinventer.
Vive la crise !
posté par Professor Ludovico
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Il en va de même pour le cinéma. Athena, de Romain Gavras, fait partie de ces films-là. Le cinéaste s’y enivre de sa propre virtuosité, sans réaliser que son œuvre a oublié son âme au passage.
Au début, le film semble très clair : après la mort d’Idir – un jeune maghrébin tué, paraît-il, par des policiers –, ses trois frères réagissent différemment alors que la colère gronde dans la cité Athena. Abdel, militaire de carrière, tente de ramener le calme, alors que Karim, son cadet, dirige la révolte. Le troisième, Mokhtar, est un gangster et espère tirer les marrons du feu.
Le propos, lui aussi, est limpide : la misère des banlieues additionné au complotisme d’extrême droite mène tout droit à la guerre civile. C’est très clairement dit, on ne peut le nier*. Mais plus le film se développe – via des plans séquences étourdissants, comme on en a sincèrement jamais vus au cinéma -, plus Romain Gavras oublie l’essentiel, c’est à dire l’image qu’il renvoie de la banlieue : des jeunes sauvageons, à qui seul la colère anti-flic est accessible. Des familles apeurées, qui fuient leur propre cité sans réagir. Des CRS qui n’ont d’autre solution que mener l’assaut, façon siège médiéval.
Si le film était fun (on pense souvent à un film de zombies), tout cela serait très excitant. Mais Athena se veut un film politique sérieux. Sa description « réaliste » de la banlieue produit l’effet inverse : on est terrifiés par les « héros » d’Athena, et on ne souhaite, comme l’extrême droite, que leur éradication pure et simple. Ce qu’accomplit le film, dans l’explosion finale de l’immeuble.**
Filmer cela sans y réfléchir, c’est grave. Et pour une fois le Professore Ludovico est d’accord avec la critique de la Sainte Trinité, unanime :
« Ce tour de force technique, si impressionnant dans la forme, se révèle particulièrement embarrassant sur le fond »
Télérama
« Faux brûlot d’un vrai fétichiste de violences urbaines »
Les Inrocks
« Déluge de violence stylisée, personnages inexistants », « Romain Gavras assomme le spectateur avec une désinvolture politique qui force l’irrespect »
Libération
Sans parler de l’avis – définitif – du Professorino : « Romain Gavras n’arrive pas à se résoudre à l’idée qu’il n’est qu’un blanc privilégié et petit-bourgeois. »
C’est bien le problème d’Athena.
* Dans le making of disponible sur YouTube, le cinéaste parle de la Cité d’Athènes, de la poésie, de la violence, etc. Ce n’est pas interdit, d’autres l’ont fait. Apocalypse Now, La Ligne Rouge se sont aussi enivrés eux aussi de la beauté de la guerre. Mais ces films n’oublient jamais leur but.
** Par un ancien islamiste revenu de Syrie : cherry on the cake