[ Les films ]



jeudi 24 mars 2011


Kubrick à la Cinémathèque
posté par Professor Ludovico

2011 sera l’année Kubrick. Orange Mécanique devrait ressortir en salle à l’occasion du Festival de Cannes, avec peut-être d’autres films dans la foulée. Mais surtout, depuis le 23 mars, Kubrick est à la Cinémathèque, dans le cadre d’une exposition maousse. Une simple comparaison avec Science (et) Fiction, l’expo sur la SF à la Villette, qui présente pourtant quelques incunables (le Viper de Galactica, les costumes de Paul Muad’dib, des cosmonautes d’Alien et de 2001), et la messe est dite : l’expo Kubrick est un chef d’œuvre à elle toute seule. Quasiment que des pièces originales, nombreuses et variées : scénarios, storyboards, dessins préparatoires, mémos, costumes, accessoires, affiches, matériel de prise de vues… Le tout dans une scénographie simple et efficace : l’ordre chronologique. Aucune intellectualisation de l’œuvre du Maître, une tentation dans laquelle il est pourtant facile de sombrer…

On erre donc dans les couloirs de la pensée géniale, visionnaire, et tordue, de Stanley Kubrick. Et on peut prendre, pour ceux qui n’ont pas encore saisi, la mesure de l’influence non pas de Kubrick lui-même, mais celle – considérable – de son œuvre, sur le XXème siècle. Les lunettes de Lolita, le sourire en coin de Nicole Kidman, le sursaut désespéré du Colonel Dax des Sentiers de la Gloire, le casque du Joker de Full Metal Jacket, les vaisseaux de 2001, la moquette de Shining, les yeux tristes de Marisa Berenson en Lady Lyndon, le rire sardonique d’Alex dans Orange Mécanique : toutes ces images font désormais partie de notre inconscient collectif. On ne sait pas forcement d’où elles viennent, a fortiori qu’elles sont sorties de la tête du même artiste, mais elles font partie de notre quotidien : Kubrick a marque le siècle comme Picasso, Nijinski ou Joyce.

Pour les CineFaster, évidemment, il y a plus à croquer. On s’attardera donc sur les détails : la chronique d’Henry Chapier qui descend Lolita puis, dix ans plus tard, le même qui encense Orange Mécanique. Les coupes demandées par la censure irlandaise sur ce film : « Coupez la scène avec la statue du pénis » « Coupez la scène avec l’infirmière » « Coupez la scène avec la femme de l’écrivain » « Coupez la scène de sexe avec les deux filles » et à côté, la lettre de la Warner commentant ces coupes : « Evidemment, Stanley, ces coupes sont inacceptables. Mais sachez que nous avons appris qu’une salle à Dublin accepterait de passer le film sans coupe. Gardez cette information pour vous… » Warner, comme toujours, bad boy d’hollywood, jouant habilement de la censure dans son dispositif promo…. On trouvera aussi des lettres de félicitations, des injures « J’ai 27 ans, je suis fan de cinéma, mais après avoir vu Orange Mécanique, je crois que je n’irais plus jamais voir un film », des incantations « En tant que prêtre, je crois de mon devoir de vous alerter Monsieur Kubrick, car j’ai appris que vous alliez adapter Lolita, un livre qui fait la promotion du sex appeal… » Etc., etc.

Autre intérêt de l’expo : les films inachevés : I.A., réalisé finalement par Spielberg, Aryan Papers, grillé par la sortie de La Liste Schindler, et le monument Napoléon, tué dans l’œuf par la Warner après l’échec de Waterloo.

Et aussi pléthore de photos de tournages, avec Nicholson, Ryan o’Neal, Tom Cruise, etc.

Bref, il est évident que vous avez déjà votre place pour l’expo. Mais ça va mieux en le disant.

La Cinémathèque francaise
51 Rue de Bercy
75012 Paris
Exposition du 23 mars au 31 juillet 2011




lundi 21 mars 2011


True Grit
posté par Professor Ludovico

Il existe trois sortes de films des frères Coen : les chefs-d’œuvres (Fargo, A Serious Man, O’Brother), les coups de génie (Big Lebowski, No Country for Old Men, Burn After Reading, Miller’s Crossing), et les ouais, bon ben comment dire (The Barber, Barton Fink, Le Grand Saut). Tout simplement, il n’y a pas de mauvais Coen : tout ce qu’ils proposent est impeccablement filmé, décoré, dialogué, interprété. Ces gars-là sont les champions du Contrôle Qualité, et aucun mauvais film ne sort de la chaîne de montage de Minneapolis. Mais bon, ils sont capables quand même de réaliser des films inintéressants, et True Grit est de ceux-là.

C’est quoi, ce film ? Une longue balade ennuyeuse dans les paysages de l’Oklahoma, à la fois magnifiques et en même temps étrangement délavés, comme si on avait voulu ôter leurs couleurs de carte postale ? Une métaphore sur le temps qui passe ? Un hommage à l’Ouest et à ses héros sauvages ? Un hommage au western, tout simplement ? Le Professore penche pour la dernière solution. Joel et Ethan Coen ont adoré le True Grit originel, 100 Dollars pour un Shérif, un film de 1969 d’Henry Hathaway avec John Wayne, et ils ont rêvé de le refaire. Bon ben voilà c’est fait…

Ce qui menace en fait les Coen, c’est la Woodenallisation Clinteastwoodique de leur œuvre : que chaque film sorte comme « Le Dernier Chef D’Œuvre Des Frères Coen ». C’est peu ou prou ce qui s’est passé avec True Grit, emballant une presse acquise d’avance, dithyrambique et unanime (sauf – et c’est assez remarquable pour être noté – la presse « intello » (Les Cahiers du Cinéma, Libé, les Inrocks…)

Pour ma part, j’aurais mieux fait d’écouter les CineFasters : Notre Agent au Kremlin, ou King of Cote, qui m’avait alerté sur la « pasmalitude » du film… Comme le disait un des deux frangins : « On fait un peu trop de films en ce moment… »

Ben oui, on est d’accord.

PS Les américains sont des gens étranges : boudant habituellement les productions coeniennes (petits budgets, succès d’estime), ils ont couronné True Grit (170M€ de recettes)




mardi 15 mars 2011


Sucker Punch, une avant première
posté par Professor Ludovico

Sucker Punch sort le 30 mars. Sucker Punch est le nouveau film de Zack Snyder, le wonderboy républicain qui nous a sorti trois petites merveilles : L’armée des Morts, 300, et les Watchmen (et aussi, assez inexplicablement, un fim de hiboux : Le Royaume de Ga’hoole : La Légende des gardiens)

Mais surtout, Sucker Punch est un film de garçons, comme je tentais de l’expliquer au Professorino, qui voulait absolument voir Numéro Quatre (Twilight chez les E.T.), un film de filles. Un regard sur la bande-annonce permet de valider cette théorie : des filles. Des épées. Des dragons. Des dirigeables. Des dragons qui attaquent des dirigeables. Encore des filles. Encore des épées. Que demande le peuple ?

Bien sur, devant la moue dubitative de mes habituels compagnons de cinéma (pour ne pas le nommer, James Malakansar, épuisé par ses missions de reconnaissance nocturne au fin fond de la chambre de ses jumeaux), je comprends que certains ont perdu le feu sacré. Hommes de peu de foi !

Certes, il n’est pas inenvisageable que Sucker Punch soit un salmigondis immangeable, trop épicé de tout et de rien (des épées, des dragons, des dirigeables, vous m’avez compris) et que ce film ne soit donc qu’une parodie de jeu vidéo sans âme. C’est possible.

Mais qui refuserait une telle proposition ?




mardi 15 mars 2011


Les Tudors en finale
posté par Professor Ludovico

Malgré des critiques plutôt acerbes, la saison 4 du docudrama softporn de la famille royale britannique tient plutôt la route. Bien sûr, c’est « dukudukudku » comme disait le Alain de Greef des Guignols, mais c’est aussi cette – toujours impeccable – trajectoire historique. Façon Rois-Maudits, les personnages des Tudors sont poussés par des motivations qu’il nous est difficile de comprendre (héritier mâle, épouse vierge, etc.) mais qui prennent tout leur sens dans le contexte, très pédago, que nous propose la série. Leur créateur, Michael Hirst, est un passionné d’histoire élisabéthaine (il est aussi le réalisateur de Élisabeth, l’Age d’Or) ; il ne nous fait pas l’injure de les affubler de passions modernes, il n’essaie pas de nous les rendre sympathiques en les rapprochant de nous. Les motivations de ces personnages nous restent étrangères, et pourtant, on les aime.

Peut-être parce que les anciens sont toujours aussi bon (Jonathan Rhys Meyers, of course, et Henry Cavill, futur Superman), et les nouveaux pas mal du tout (Torrance Coombs, impressionnant proto-Brad Pitt, David O’Hara, déjà vu en irlandais dans Les Infiltrés)…

Non, Les Tudors ça se finit et c’est bien que ça finisse : on sent les auteurs concentrés, allant à l’essentiel. La dernière saison, mélancolique, politique, termine en beauté sur l’impression subtile qu’on ne peut qu’être terrifié par ce roi, impressionné par ce qu’il a achevé, mais aussi ému par cette trajectoire dramatique.

On ne regrettera pas notre voyage au XVIème siècle, et on attend avec impatience le nouveau projet Showtime, « Tudors-like » : The Borgias, qui affrontera Les Borgias, sur Canal+, réalisé par Tom « Oz » Fontana.




lundi 14 mars 2011


La grosse flemme
posté par Professor Ludovico

Je ne vais plus au cinéma. Je m’en suis rendu compte quand on a commence à me demander ce qu’il fallait voir en ce moment, et que j’étais incapable de citer autre chose que Citizen Kane ou Le Faucon Maltais, qui ne sont plus en salle, parait-il.

Je n’ai pas vu le Coen, je n’ai pas vu Tron Legacy, je n’ai pas vu L’assaut. Je me réserve pour Sucker Punch (j’y reviendrais).

On me propose la traditionnelle séance du dimanche soir 22h-petite bouffe-UGC Ciné Cité Bercy, et je décline. Dans ma panoplie d’excuses : trop fatigué, PSG-Montpellier (c’était bien la peine, mener 2-0, et se faire rattraper 2-2 par la Septimanie), deuil nécessaire après la catastrophe du week-end (Italie-France, évidemment, c’est pas vrai, je jubile, je crie « Lièvremont-Démission ! » depuis Day One…)

Non non non, comme dirait Camélia Jordana, je ne veux pas sortir ce soir. Toutes ces excuses, c’est du bidon, je n’ai plus d’énergie pour aller au cinéma… la faute à Canal+, au scopes numériques, aux disques durs, à eMule, à Internet-qui-pourrit-nos-enfants, la faute au cinéma aussi, qui n’est plus très excitant en ce moment… Reste Sucker Punch, j’y reviens, c’est promis !

Et puis y’a les Tudors, j’y reviens tout de suite.




lundi 28 février 2011


La phrase du jour et les Oscars
posté par Professor Ludovico

Lu dans Télérama, cette phrase de Matthew « Mad Men » Weiner : « On a la sensation que le cinéma a migré vers le petit écran et que la télé a envahi le grand écran » Rien de neuf dans la première partie de la phrase, mais tout est dans la deuxième ; on ne saurait mieux dire, en effet, quand on constate le résultat sans surprise des Oscars. Grand gagnant, le téléfilm historique qualité France 2 (créneau du mardi soir, Maupassant et consorts) : Coli-li-lin Firth et son Di-di-discours d’un Roi. La télé sur grand écran a gagne, le cinéma a perdu (Inception, The Social Network). Notons pour une fois que les Cesar ne se sont pas fourvoyés, en couronnant The Social Network.

Pendant ce temps, la télé fait la pluie et le beau temps : Breaking Bad, Boardwalk Empire, Mad Men, les Tudors… Revendez votre Pass UGC…




mercredi 9 février 2011


TopTen 2010
posté par Professor Ludovico

Certes nous sommes en retard, mais oui, le Topten s’est bien déroulé, comme chaque année autour de la traditionnelle Galette des Rois et le panier en osier plein de mandarines (je dis ça, je n’y étais pas, mais je suppose que c’était comme d’habitude.)

Bref, mes camarades Morganiens ont rendu leur verdict, plein de films francais et de mainstream dedans (c’est normal, ils sont plusieurs, et il y a des filles ) :

1. Des Hommes et des Dieux
2. Dans ses yeux
3. Invictus
4. Inception
5. Agora ou là
6. Shutter Island7. ex. aequo L’Arnacœur et Tournée
8. Gainsbourg vie héroïque
9. Un balcon sur la mer

Leurs pires films de l’année sont les suivants :

1. Fatal
2. A serious man
3. Le nom des gens
4. Skyline

Pour ma part, voici le classement du Professore, tout en finesse pointue, et intelligence situationnelle :

1. The social network
2. Agora ici ou là
3. Ghostwriter
4. A serious man
5. Dans ses yeux
6. Tournée
7. Brothers
8. Robin des bois
9. Night and day
10. Monsters

et les pires, le bottom faïve :

1. Skyline
2. Le choc des titans
3. Le livre d’Eli ou là
4. Crazy heart
5. Les Chèvres du Pentagone

On notera le recul des films français, et le retour d’un certain classicisme Hollywoodien (Fincher, Jim Sheridan, Polanski), et même 3 GCA.

Mais un bilan au final honorable, car peu de films étaient vraiment mauvais sur l’année, un avis que partagent mes condisciples tireurs de Rois…




mardi 8 février 2011


La blague du jour
posté par Professor Ludovico

Tara Reid, beauté blonde vue dans quelques films (The Big Lebowski, American Pie, Sexe Intentions, Scrubs), a fait sensation ces jours derniers en annonçant sa participation à The Big Lebowski 2, la suite des célèbres aventures du Dude, le slacker quadra des frères Coen.

Problème : cette suite n’existe pas ! Ça n’a pas désarmé Ethan Coen, qui a répliqué, très british : « Je suis très heureux qu’elle travaille dessus »




mardi 8 février 2011


Le Discours d’un Roi
posté par Professor Ludovico

Allons à l’essentiel : Colin Firth est bien, très bien, et la fin est émouvante, nimbée du mélodramatique Deuxième Mouvement de la Septième Symphonie de Beethoven.

Mais entre nous, tout est dit : quand on utilise des moyens aussi grossiers, il est normal d’arriver à ses fins. Filmez la mort d’un caniche sur le Concerto L’Empereur, et je pleure aussi.

Non, avec cette fin parfaite, Le Discours d’un Roi se trahit : grosses ficelles et manuel du parfait petit scénariste. C’est ce qu’on a pensé pendant tout le film, pendant que la salle bondée s’extasiait, vibrait, commentait, les Aventures du Gentil Bertie et de son Aimable Serviteur-Orthophoniste, Daniel Logue (joué avec ce qu’il faut de rouerie par Geoffrey Rush, acteur-producteur de l’objet en question)…

Si on s’ennuie, c’est que Le Discours d’un Roi est extrêmement prévisible : bègue, Bertie doit se faire soigner. Mais entouré de mauvais conseils, il n’y arrive pas. Il rencontre enfin Logue, un gars sympa (forcément, il est fils de brasseur !). Au début ça colle pas trop entre eux, mais ensuite, évidemment, ils deviendront les meilleurs amis du monde. CQFD.

A CineFast, on n’a rien contre le scénario taillé à la serpe, mais comme dans l’art, tout est affaire de perspective : soit on est dans la nouveauté, dans l’avant-garde, dans la démarche artistique, et on ne sera pas regardant sur le trait d’un Picasso ou d’un David Lynch, soit on est dans le classicisme (oh le joli paysage, oh le joli mélo), et là, on en veut pour notre argent, c’est à dire un travail de qualité, et un peu plus de finesse…

Ce conte de fées, finalement très américain (le gentil père de famille névrosé qui ne voulait pas être roi), est inacceptable. Car nous, habitants du Vieux Monde, nous savons que la monarchie, ce n’est pas Walt Disney : c’est Hamlet, Le Roi Lear, et Richard III réunis. Ces gens n’habitent pas sur la même planète que nous, ils sont élevés, des la naissance, en prévision de ces luttes de pouvoirs. Et George VI-Bertie n’y fait pas exception…

On préférera donc The Queen (qui su, malgré ces contraintes de réalisme, être empathique avec Elisabeth II), Les Rois Maudits, ou même les Tudors




samedi 5 février 2011


Shining
posté par Professor Ludovico

Parmi les promesses non tenues du Professor, il y avait celle de chroniquer – en un an – tout Kubrick.

Essayons d’avancer dans cette vaste tâche en visant l’Hôtel Overlook, ses charmants concierges (Nicholson, Duvall) et le petit Danny (Danny Lloyd), qui voit des choses qu’il ne devrait pas voir à son âge : en un mot, Shining !

L’occasion nous en est donnée par la diffusion de la version longue, inédite en France, par les merveilleux petits gars de TCM. Cessons d’ailleurs la polémique tout de suite : la version longue n’apporte rien à Shining, si ce n’est de l’eau à notre moulin anti-director’s cut... Les segments ajoutés (essentiellement des scènes d’exposition) desservent plutôt la magie du film, explicitant des choses qui sont plus excitantes si elles restent dans l’ombre. Autrement dit : dis-moi ce que tu as coupé, je te dirais si tu es un grand cinéaste…

Shining, version courte donc.

Après le flop public et critique de Barry Lyndon, Kubrick a certainement besoin de remonter sa cote, en adaptant cet auteur de best-sellers qui monte, Stephen King. Seul Carrie a été adapté à cette époque-là, et les films d’horreur commencent à faire florès. Mais c’est aussi un principe chez Kubrick : « Je préfère adapter des romans de gare, que les chef-d’œuvres de la littérature : il y a moins de respect pour le livre, on peut faire ce qu’on veut ». Stephen King appréciera*

Mais, surtout, Kubrick est bien décidé, comme ailleurs, à édifier l’œuvre maîtresse du genre en apportant sa vision du film d’horreur. Pour cela, comme d’habitude, il travaille dur. Embauche Diane Johnson, une spécialiste de la littérature gothique, pour écrire le scénario. Se renseigne sur les phénomènes para-normaux, fantômes, poltergeist, etc. Et en tire une conclusion toute simple, et pourtant inédite : les gens qui disent avoir vu des fantômes ne décrivent jamais des figures éthérées, avec un grand drap blanc, qui crient houhou ! Shining proposera donc des fantômes « normaux », qui ressemblent à vous et moi.

Et ce n’est pas parce qu’on est dans un « roman de gare » – excellent au demeurant – que Kubrick va renoncer à ses obsessions : au contraire, comme Shining est une œuvre simple, elle sera un véhicule encore plus idéal de la pédagogie Kubrickienne.

Le Masque
Chez Kubrick, tout fait masque. Le visage, grimaçant, ironique, rieur, ou chargé de conventions sociales, est présent dans tous les films du maître : le singe grimaçant de 2001, le sourire sardonique d’Alex ou de ses ennemis, la morgue de Lord Bullingdon, les 3 rôles de Peter Sellers dans Dr Folamour, la War Face du Soldat Baleine ou du Joker de Full Metal Jacket, tout est dit. Sans compter le nombre incroyable de vrais masques emplissant l’œuvre kubrickienne : les masques-pénis d’Orange Mécanique, les masques vénitiens d’Eyes Wide Shut, les masques des gangsters de L’Ultime Razzia

Shining, le livre, est très inspiré par Le Masque de la Mort Rouge, de Poe ; on trouve d’ailleurs ce masque, à un moment, dans un ascenseur de l’Overlook… Bizarrement, Kubrick s’est délesté de cette intrigue dans sa version de Shining. Peut-être parce que avec des acteurs comme Jack Nicholson, Shelley Duvall, ou même le jeune Danny Lloyd, on n’a pas besoin de masques ; ils sont des masques eux-mêmes. Danny, dans ses silencieux cris de terreur, face aux visons des sœurs Grady ou de l’ascenseur déversant des hectolitres de sang, Wendy dans son visage de Bugs Bunny desperate housewive, puis ensuite, de Bambi aux abois, et enfin, Nicholson, qui trouve certainement son apogée dans ce rôle, où il enchaîne les masques du début à la fin. Le masque de la conformité sociale (son entretien d’embauche), ses premiers sourires sataniques, sourcils en accent circonflexes (quand il raconte, avec une jouissance évidente, une histoires de cannibalisme à son fils), au masque du possédé (hurlant dans les couloirs déserts), au loup (dans ce rêve atroce où il prévoit le massacre de sa famille, son seul moment touchant du film), et enfin, évidemment, en masque de la mort blanche, zombie ridicule, car ridiculisé par sa propre descendance…

Le conte de fées
Thème spécifique à Shining, mais qu’on retrouvera aussi dans Eyes Wide Shut, le conte de fées est la préoccupation centrale du film. Durant sa préparation, Kubrick s’est beaucoup intéressé à Freud, et à La Psychanalyse des Contes de Fées de Bruno Bettelheim. Très classiquement chez Kubrick, le film aborde les thèmes habituels de la psychanalyse, mais ne propose aucune explication psychologisante quant aux agissements de ses personnages…

Mais ici, c’est le conte est omniprésent : Shelley Duvall en Petit Chaperon Rouge dans le labyrinthe, Danny en Petit Poucet camouflant ses traces dans celles de son père (je marche dans les pas de mon père ?), Jack jouant au Grand Méchant Loup (« Little pigs, little pigs, let me come in. I’ll huff and I’ll puff, and I’ll blow your house in ! ») Le film d’horreur, qu’est-ce d’autre qu’un conte de fées des adultes ? Kubrick comprend que cette histoire est universelle, comme les contes de fées : le père veut tuer le fils, de peur de perdre sa place auprès de sa femme, le fils doit le tuer le père pour survivre…

Les mythes grecs
Autant que de contes, Shining est nourri de mythes grecs, à commencer par Œdipe, évidemment, le fils qui tue le père… Comme dans Lolita, comme dans Barry Lyndon, l’enfant est l’obstacle de la vie de couple. Ici, on voit comment l’enfant-Shining, l’enfant qui brille, efface le père et accapare l’attention de la mère. Dans ce cas, il ne reste au père castré que désoeuvrement, boisson, et rêveries… Ce qui ramène vite vers les mythes ancestraux, Thésée-Danny et Ariane-Wendy luttant contre le minotaure dans le(s) labyrinthe(s) : « Cette cuisine est un vrai labyrinthe », dit Wendy à Halloran, le cuistot noir. « Vous n’aurez pas à vous en servir, Mrs Torrance ». En fait si, pour s’emparer de l’épée magique-couteau de cuisine… Mais il y a aussi Eros et Thanatos….

Le sexe
Thème Kubrickien par excellence, la sexualité est ici dans son rôle classique d’Eros : l’opposant, le complément à Thanatos : avoir peur pour être excité, ou avoir peur d’être excité ?

Au début de Shining, on ne pense pas que le sexe va être très important, vu le casting mis en place : Shelley Duvall n’est pas Debra Winger, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est même l’antithèse des grandes prêtresses Kubrickiennes : Lolita, les putes vietnamiennes de Full Metal Jacket ou Madame Cruise
dans Eyes Wide Shut… Non Shelley Duvall, c’est l’anti-femme : une petite fille, habillée n’importe comment, ou une mère un peu trop protectrice de son fils ; dans tous les cas, une hystérique… On comprend que son mari se réfugie dans l’alcool, ou, discrètement, mate les serveuses de l’Overlook dans le dos de sa femme.

Mais le problème est-il là ? Car on apprend plus tard, lors d’une conversation à bâtons rompus avec Satan lui-même (ou, Lloyd le barman, son avatar dans les Rocheuses), que Jack a des petits problèmes avec sa « banque du sperme »… Jack n’a donc pas que des problèmes de créativité… Et voilà l’homme impuissant, supplanté par son fils dans le cœur de sa femme, bientôt boiteux, qui cherche l’excitation là où il le peut… Dans le sport, en lançant bruyamment sa balle de baseball contre le mur (un appel à madame ?), ou dans ses fantasmes, qui se superposent bientôt aux fantômes de l’hôtel : la femme de la baignoire, l’ours câlin, etc.

Et il y aussi, de manière très appuyée, deux plans sur les pinups blacks de la chambre d’Halloran à Miami. Quel sens donner à ses plans, très insistants (deux fois le même mouvement de caméra, en champ contre champ, sur le cuistot couché sur son lit ? Quel sens, sinon, celui d’un homme sûr de sa sexualité ; Halloran est en effet l’homme fort de Shining, le vrai père, le vrai mari. Celui qui traverse les États-Unis, brave la tempête, et sera tué pour sauver Danny et Wendy. C’est l’ennemi à abattre pour Jack Torrance, le « nigger » dont parle Grady, le type qui peut te piquer ta femme et ton gosse… Grady, le type, qui lui aussi n’a pu contrôler sa femme et ses filles…

Le Mal

« Satan, prends pitié de ma longue misère… » Quand on veut réellement quelque chose, cela arrive. Envie de boire un coup dans un hôtel vide ? Pensez-y très fort, et le bar s’illumine, empli de bouteilles « pourtant enlevées pour des problèmes d’assurance »… Un bar étrangement éclairé comme l’enfer, par en bas, et tenu par un étrange mais aimable Bartender, Lloyd, ou Satan lui-même… Du whisky ? Pas de problème ! On the rocks ? Ça roule ! Combien je vous dois ? Mais rien monsieur, votre argent n’a pas cours ici… Dans le pacte faustien, on veut plus que quelques dollars : votre âme, tout simplement ! Et quelques missions à accomplir : « corriger votre femme et votre fils, Mr Torrance » comme l’explique Grady, lui qui a déjà signé, il y a dix ans, le pacte avec l’Overlook.**

Le miroir
Le miroir est une figure très présente dans Shining. Symbole de la Porte vers l’Autre Côté, il permet d’accéder à d’autres réalités. Danny parle à Tony, son alter ego imaginaire, via le miroir de la salle de bains de Boulder. Le miroir ouvre aussi les portes de la conscience : REDRUM ne prend du sens (« Murder ») qu’une fois vu à l’envers, c’est à dire de l’autre côté du miroir, là où précisément se trouve Tony, et d’où il envoie ses prédictions à Danny. C’est aussi dans un miroir que Jack comprend qu’il n’embrasse pas une très belle femme, mais bien le cadavre putréfié de la chambre 237. Et on peut y ajouter le troublant effet de miroir Torrance/Grady dans les toilettes, où les rôles de chacun s’inversent à ce moment là : Torrance peut maintenant « remplacer » Grady…

Les problèmes de communication
Antienne Kubrickienne : malgré tous nos moyens de communication, nous restons des animaux, soumis aux aléas et aux caprices de la nature. Wendy – qui ne communique plus avec son mari – cherche un peu de contact humain grâce à la radio de l’hôtel. Malgré l’attitude amicale des Park Rangers, ces échanges resteront vains, extrêmement codifiés (la répétition mécanique du mot « over »…)

Car malgré la technologie, tout cela ne sert plus à rien quand la mécanique se détraque : on pense alors aux messages glaçants, décalés dans le temps à cause de la distance, des astronautes-robots de 2001. Comme Wendy, ils essaient de rester humains en partageant un gâteau d’anniversaire virtuel à des millions de kilomètres de là… Ou à Dr Folamour, quand un misérable incident Kafkaïen ruine le tout-puissant système de télécommunications de l’US Air Force et détruit l’humanité toute entière…

A un moment ou à un autre, la technique vous lâche (HAL 9000, une machine à crypter sur un B-52, un ou deux transistors dans un poste radio à l’Overlook Hotel). L’homme retombe alors à l’état de nature, perdu dans les solitudes glacées de l’espace, des Iles Aléoutiennes, ou des Montagnes Rocheuses…

Les relations sociales
C’est une figure de style, un passage obligé de l’œuvre kubrickienne… La complexité, la rigidité, l’extrême codification des relations sociales… Une préoccupation constante, étonnante chez ce fils de bourgeois, probablement pas si intégré que ça dans le New York des années 40… Barry Lyndon, Eyes Wide Shut sont centrés sur ce thème (comment accéder aux strates supérieures de la société ? quels usages respecter ? quels sésames, quels mots de passe pour appartenir cette noblesse supérieure ?) D’autres films comme Shining, se contentent de l’évoquer. Ici, tout commence dans l’entretien de recrutement ; Jack Torrance joue le jeu de la convivialité, s’efforce de ne donner que les réponses attendues, bref il se « conforme ». En face, pourtant, on lui tient un discours de franchise : « quelqu’un s’est déjà suicidé dans cet hôtel, vous êtes sur que vous tiendrez le choc ? » Mais non, passage obligé du film d’horreur, Torrance élude le problème « Ma femme adore les films d’horreur… » On notera dans cette scène le dispositif en triangle, un classique chez Kubrick : le manager, Ullman, parle à Nicholson. Dans un coin, un personnage subalterne se tait, et observe Torrance comme un insecte. Cette scène existe plan pour plan dans Orange Mécanique : l’écrivain parle à Alex (dont la nourriture est droguée) ; une femme, dans un coin, l’observe. Quel est leur rôle, si ce n’est souligner les ambiguïtés des liens sociaux ? Qui fait quoi ? Malgré la franchise, les sourires en coin, l’apparente décontraction, qui va manger qui ? Retour à la nature, au territoire, à la bestialité ? Shining est l’écrin parfait pour cette thématique-là…

L’auteur
Terminons par la thématique la plus importante, et la plus troublante sûrement, de Shining, celle de l’auteur, et de la créativité. Troublante, car on ne peut s’empêcher d’y voir la projection de l’ego angoissé de Kubrick lui-même, d’autant que cette thématique est unique dans l’oeuvre de Kubrick. Aucun autre film ne s’est penché sur les mystères de la création artistique, et il n’existe aucun personnage, dans toute l’oeuvre SK, si ce n’est le terrifiant Jack Torrance, pour représenter l’Artiste…

Alors pourquoi ? Stanley Kubrick vit-il un passage difficile à ce moment-là, comme nous le supposions dans l’introduction ? Est-il lui aussi emmuré dans son manoir, cherchant une inspiration qui ne vient pas, après l’échec de Barry Lyndon ? Se trouve-t-il un frère dans ce « petit roman de gare » ? est-il lui aussi, entrain de jeter une balle de toutes ses forces, de tout son désespoir contre les murs de son Overlook personnel ? Rappelons une anecdote connue : entre deux films, Kubrick travaillait seul dans son bureau, et lisait des pléthores de livre en vue d’une prochaine adaptation… Il ne lisait en fait que les premières pages, convaincu qu’il pouvait se faire une idée très rapidement de l’intérêt du livre. Si celui-ci ne lui plaisait pas, il le jetait bruyamment contre le mur. « Quand je n’entendais plus de « bong » caractéristique pendant vingt minutes, je savais que le prochain film de Stanley Kubrick était en route » raconte sa femme…

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre Jack Torrance, sa femme et son fils, enfermé dans un gigantesque hôtel désert, visité par les fantômes, et Kubrick le « reclus » volontaire de Childwickbury, son manoir anglais, entouré de sa femme et de ses filles. Lui aussi essaie d’écrire (rappelons également qu’il n’y a AUCUN scénario écrit par Kubrick, que des adaptations, souvent écrites à quatre mains). Lui aussi est sûrement ennuyé par les interruptions de sa femme, de ses filles, lui aussi a peut être envie de les « corriger », lui aussi est visité par tous les fantômes qu’il a lui-même créé, Alex, Dr Folamour, Lord Bullingdon, Hal 9000, …

Cette vision terrifiante de la création ne laisse d’interroger. Torrance s’ennuie, Torrance meugle comme un loup, bave, retape sans arrêt « All work and no play makes Jack a dull boy** », mais n’arrive a rien sur son roman, si ce n’est à susciter les commentaires incompétents de sa femme « ce qu’il faut c’est travailler un peu tous les jours ! »… A la fin, Jack va fournir sa plus belle création : une galerie de personnages terrifiants, un hôtel hanté, des fêtes, une femme en petite tenue, tout est là, dans sa tête, et ne demande qu’à éclore du labyrinthique cerveau du créateur…

Une image splendide est là pour le rappeler ; tandis que Wendy et son fils explore pour la première fois le labyrinthe végétal de l’hôtel, jack contemple la maquette de celui-ci dans le hall de l’hôtel. En une coupe, Kubrick passe de la maquette à un plan vertical, irréel, vu d’oiseau, du vrai labyrinthe ; en tout petit, deux silhouettes s’animent, Wendy et Danny : « Nous sommes arrivés ! »

Car toute cette histoire ne se passe-t-elle pas seulement à l’intérieur du cerveau torturé de l’écrivain ? Ce qui fit notamment le succès du film à sa sortie, ce sont les ambiguïtés du film : Torrance devient-il fou d’isolement, ou l’hôtel est-il hanté ? Brutalise-t-il son fils, ou est-ce l’œuvre de la femme de la chambre 237 ? Grady existe-t-il, ou Jack n’est-il qu’une énième incarnation, comme semblerait le prouver l’énigmatique photo finale, montrant Torrance présent au bal du 4 juillet … 1921 ?

Ou Jack a-t-il simplement, en mourant, rejoint la fête éternelle de l’hôtel Overlook ?

A-t-il rejoint son « Home », comme le chante Henry Hall et son Gleneagles Hotel Band, en lointaine musique de fond, comme perdu dans l’espace, en contrepoint de la fameuse scène des toilettes ?

*Stephen King se vengera en se démolissant Shining, le film, dans la presse américaine, avant de se raviser, vu le carton au box office. Des années plus tard, toujours plein de bile, il dirigera « son » Shining, une tentative pathétique d’adaptation ultra-fidèle et donc, parfaitement ratée !

**Pour le fun, on notera aussi que cette scène se déroule dans une pissotière incroyablement reconstituée aux Studios Shepperton. Pourquoi des toilettes ? Pourquoi celles-là ? Autre coïncidence troublante, Grady qui apparaît dans ces toilettes, s’est suicidé en se mettant un fusil dans la bouche. 7 ans plus tard, dans Full Metal Jacket, le Soldat Baleine fait la même chose… Dans les toilettes de la caserne des Marines… Fantasme morbide de Stanley !?

*** autre mystère : qui a tapé ces milliers de ligne à la machine ? Stanley lui-même, ou un obscur assistant ? on peut se poser la question, quand on voit que ces dizaines de pages sont adaptées dans la version française « Un Tien vaut mieux que deux tu l’auras »…




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