[ Les gens ]



jeudi 24 mars 2011


Kubrick à la Cinémathèque
posté par Professor Ludovico

2011 sera l’année Kubrick. Orange Mécanique devrait ressortir en salle à l’occasion du Festival de Cannes, avec peut-être d’autres films dans la foulée. Mais surtout, depuis le 23 mars, Kubrick est à la Cinémathèque, dans le cadre d’une exposition maousse. Une simple comparaison avec Science (et) Fiction, l’expo sur la SF à la Villette, qui présente pourtant quelques incunables (le Viper de Galactica, les costumes de Paul Muad’dib, des cosmonautes d’Alien et de 2001), et la messe est dite : l’expo Kubrick est un chef d’œuvre à elle toute seule. Quasiment que des pièces originales, nombreuses et variées : scénarios, storyboards, dessins préparatoires, mémos, costumes, accessoires, affiches, matériel de prise de vues… Le tout dans une scénographie simple et efficace : l’ordre chronologique. Aucune intellectualisation de l’œuvre du Maître, une tentation dans laquelle il est pourtant facile de sombrer…

On erre donc dans les couloirs de la pensée géniale, visionnaire, et tordue, de Stanley Kubrick. Et on peut prendre, pour ceux qui n’ont pas encore saisi, la mesure de l’influence non pas de Kubrick lui-même, mais celle – considérable – de son œuvre, sur le XXème siècle. Les lunettes de Lolita, le sourire en coin de Nicole Kidman, le sursaut désespéré du Colonel Dax des Sentiers de la Gloire, le casque du Joker de Full Metal Jacket, les vaisseaux de 2001, la moquette de Shining, les yeux tristes de Marisa Berenson en Lady Lyndon, le rire sardonique d’Alex dans Orange Mécanique : toutes ces images font désormais partie de notre inconscient collectif. On ne sait pas forcement d’où elles viennent, a fortiori qu’elles sont sorties de la tête du même artiste, mais elles font partie de notre quotidien : Kubrick a marque le siècle comme Picasso, Nijinski ou Joyce.

Pour les CineFaster, évidemment, il y a plus à croquer. On s’attardera donc sur les détails : la chronique d’Henry Chapier qui descend Lolita puis, dix ans plus tard, le même qui encense Orange Mécanique. Les coupes demandées par la censure irlandaise sur ce film : « Coupez la scène avec la statue du pénis » « Coupez la scène avec l’infirmière » « Coupez la scène avec la femme de l’écrivain » « Coupez la scène de sexe avec les deux filles » et à côté, la lettre de la Warner commentant ces coupes : « Evidemment, Stanley, ces coupes sont inacceptables. Mais sachez que nous avons appris qu’une salle à Dublin accepterait de passer le film sans coupe. Gardez cette information pour vous… » Warner, comme toujours, bad boy d’hollywood, jouant habilement de la censure dans son dispositif promo…. On trouvera aussi des lettres de félicitations, des injures « J’ai 27 ans, je suis fan de cinéma, mais après avoir vu Orange Mécanique, je crois que je n’irais plus jamais voir un film », des incantations « En tant que prêtre, je crois de mon devoir de vous alerter Monsieur Kubrick, car j’ai appris que vous alliez adapter Lolita, un livre qui fait la promotion du sex appeal… » Etc., etc.

Autre intérêt de l’expo : les films inachevés : I.A., réalisé finalement par Spielberg, Aryan Papers, grillé par la sortie de La Liste Schindler, et le monument Napoléon, tué dans l’œuf par la Warner après l’échec de Waterloo.

Et aussi pléthore de photos de tournages, avec Nicholson, Ryan o’Neal, Tom Cruise, etc.

Bref, il est évident que vous avez déjà votre place pour l’expo. Mais ça va mieux en le disant.

La Cinémathèque francaise
51 Rue de Bercy
75012 Paris
Exposition du 23 mars au 31 juillet 2011




mardi 1 mars 2011


Annie Girardot
posté par Professor Ludovico

On a du mal à imaginer*, aujourd’hui, ce que représentait Annie Girardot dans les années 70, et au début des années 80.

Elle était, à elle seule, LA française. Jolie, sans plus, gouailleuse et femme libérée (mais pas trop), elle était une part de nous-mêmes, de l’identité française, une sorte de Belmondo au féminin.

Pour être franc, je ne suis connaisseur que d’une partie de sa carrière. Je ne l’ai jamais vue jeune et belle (Rocco et ses Frères), et je ne suis fan que de sa période quadra : Docteur Françoise Galland, Tendre Poulet, La Zizanie, etc.

Je l’ai vu une dernière fois dans un mauvais Haneke (si, si ça existe !) La Pianiste, où elle était formidable, mais ce n’est pas cela qui restera d’Annie Girardot. Ce n’est pas ses performances d’actrice, mais bien ce caractère entier, ce visage, cette voix, ce rire narquois.

Ce qui reste d’une femme, tout simplement.

*Seule Karin Viard, aujourd’hui, peut prétendre à cette place, sans avoir une popularité comparable.




lundi 28 février 2011


La phrase du jour et les Oscars
posté par Professor Ludovico

Lu dans Télérama, cette phrase de Matthew « Mad Men » Weiner : « On a la sensation que le cinéma a migré vers le petit écran et que la télé a envahi le grand écran » Rien de neuf dans la première partie de la phrase, mais tout est dans la deuxième ; on ne saurait mieux dire, en effet, quand on constate le résultat sans surprise des Oscars. Grand gagnant, le téléfilm historique qualité France 2 (créneau du mardi soir, Maupassant et consorts) : Coli-li-lin Firth et son Di-di-discours d’un Roi. La télé sur grand écran a gagne, le cinéma a perdu (Inception, The Social Network). Notons pour une fois que les Cesar ne se sont pas fourvoyés, en couronnant The Social Network.

Pendant ce temps, la télé fait la pluie et le beau temps : Breaking Bad, Boardwalk Empire, Mad Men, les Tudors… Revendez votre Pass UGC…




mardi 8 février 2011


La blague du jour
posté par Professor Ludovico

Tara Reid, beauté blonde vue dans quelques films (The Big Lebowski, American Pie, Sexe Intentions, Scrubs), a fait sensation ces jours derniers en annonçant sa participation à The Big Lebowski 2, la suite des célèbres aventures du Dude, le slacker quadra des frères Coen.

Problème : cette suite n’existe pas ! Ça n’a pas désarmé Ethan Coen, qui a répliqué, très british : « Je suis très heureux qu’elle travaille dessus »




samedi 5 février 2011


Shining
posté par Professor Ludovico

Parmi les promesses non tenues du Professor, il y avait celle de chroniquer – en un an – tout Kubrick.

Essayons d’avancer dans cette vaste tâche en visant l’Hôtel Overlook, ses charmants concierges (Nicholson, Duvall) et le petit Danny (Danny Lloyd), qui voit des choses qu’il ne devrait pas voir à son âge : en un mot, Shining !

L’occasion nous en est donnée par la diffusion de la version longue, inédite en France, par les merveilleux petits gars de TCM. Cessons d’ailleurs la polémique tout de suite : la version longue n’apporte rien à Shining, si ce n’est de l’eau à notre moulin anti-director’s cut... Les segments ajoutés (essentiellement des scènes d’exposition) desservent plutôt la magie du film, explicitant des choses qui sont plus excitantes si elles restent dans l’ombre. Autrement dit : dis-moi ce que tu as coupé, je te dirais si tu es un grand cinéaste…

Shining, version courte donc.

Après le flop public et critique de Barry Lyndon, Kubrick a certainement besoin de remonter sa cote, en adaptant cet auteur de best-sellers qui monte, Stephen King. Seul Carrie a été adapté à cette époque-là, et les films d’horreur commencent à faire florès. Mais c’est aussi un principe chez Kubrick : « Je préfère adapter des romans de gare, que les chef-d’œuvres de la littérature : il y a moins de respect pour le livre, on peut faire ce qu’on veut ». Stephen King appréciera*

Mais, surtout, Kubrick est bien décidé, comme ailleurs, à édifier l’œuvre maîtresse du genre en apportant sa vision du film d’horreur. Pour cela, comme d’habitude, il travaille dur. Embauche Diane Johnson, une spécialiste de la littérature gothique, pour écrire le scénario. Se renseigne sur les phénomènes para-normaux, fantômes, poltergeist, etc. Et en tire une conclusion toute simple, et pourtant inédite : les gens qui disent avoir vu des fantômes ne décrivent jamais des figures éthérées, avec un grand drap blanc, qui crient houhou ! Shining proposera donc des fantômes « normaux », qui ressemblent à vous et moi.

Et ce n’est pas parce qu’on est dans un « roman de gare » – excellent au demeurant – que Kubrick va renoncer à ses obsessions : au contraire, comme Shining est une œuvre simple, elle sera un véhicule encore plus idéal de la pédagogie Kubrickienne.

Le Masque
Chez Kubrick, tout fait masque. Le visage, grimaçant, ironique, rieur, ou chargé de conventions sociales, est présent dans tous les films du maître : le singe grimaçant de 2001, le sourire sardonique d’Alex ou de ses ennemis, la morgue de Lord Bullingdon, les 3 rôles de Peter Sellers dans Dr Folamour, la War Face du Soldat Baleine ou du Joker de Full Metal Jacket, tout est dit. Sans compter le nombre incroyable de vrais masques emplissant l’œuvre kubrickienne : les masques-pénis d’Orange Mécanique, les masques vénitiens d’Eyes Wide Shut, les masques des gangsters de L’Ultime Razzia

Shining, le livre, est très inspiré par Le Masque de la Mort Rouge, de Poe ; on trouve d’ailleurs ce masque, à un moment, dans un ascenseur de l’Overlook… Bizarrement, Kubrick s’est délesté de cette intrigue dans sa version de Shining. Peut-être parce que avec des acteurs comme Jack Nicholson, Shelley Duvall, ou même le jeune Danny Lloyd, on n’a pas besoin de masques ; ils sont des masques eux-mêmes. Danny, dans ses silencieux cris de terreur, face aux visons des sœurs Grady ou de l’ascenseur déversant des hectolitres de sang, Wendy dans son visage de Bugs Bunny desperate housewive, puis ensuite, de Bambi aux abois, et enfin, Nicholson, qui trouve certainement son apogée dans ce rôle, où il enchaîne les masques du début à la fin. Le masque de la conformité sociale (son entretien d’embauche), ses premiers sourires sataniques, sourcils en accent circonflexes (quand il raconte, avec une jouissance évidente, une histoires de cannibalisme à son fils), au masque du possédé (hurlant dans les couloirs déserts), au loup (dans ce rêve atroce où il prévoit le massacre de sa famille, son seul moment touchant du film), et enfin, évidemment, en masque de la mort blanche, zombie ridicule, car ridiculisé par sa propre descendance…

Le conte de fées
Thème spécifique à Shining, mais qu’on retrouvera aussi dans Eyes Wide Shut, le conte de fées est la préoccupation centrale du film. Durant sa préparation, Kubrick s’est beaucoup intéressé à Freud, et à La Psychanalyse des Contes de Fées de Bruno Bettelheim. Très classiquement chez Kubrick, le film aborde les thèmes habituels de la psychanalyse, mais ne propose aucune explication psychologisante quant aux agissements de ses personnages…

Mais ici, c’est le conte est omniprésent : Shelley Duvall en Petit Chaperon Rouge dans le labyrinthe, Danny en Petit Poucet camouflant ses traces dans celles de son père (je marche dans les pas de mon père ?), Jack jouant au Grand Méchant Loup (« Little pigs, little pigs, let me come in. I’ll huff and I’ll puff, and I’ll blow your house in ! ») Le film d’horreur, qu’est-ce d’autre qu’un conte de fées des adultes ? Kubrick comprend que cette histoire est universelle, comme les contes de fées : le père veut tuer le fils, de peur de perdre sa place auprès de sa femme, le fils doit le tuer le père pour survivre…

Les mythes grecs
Autant que de contes, Shining est nourri de mythes grecs, à commencer par Œdipe, évidemment, le fils qui tue le père… Comme dans Lolita, comme dans Barry Lyndon, l’enfant est l’obstacle de la vie de couple. Ici, on voit comment l’enfant-Shining, l’enfant qui brille, efface le père et accapare l’attention de la mère. Dans ce cas, il ne reste au père castré que désoeuvrement, boisson, et rêveries… Ce qui ramène vite vers les mythes ancestraux, Thésée-Danny et Ariane-Wendy luttant contre le minotaure dans le(s) labyrinthe(s) : « Cette cuisine est un vrai labyrinthe », dit Wendy à Halloran, le cuistot noir. « Vous n’aurez pas à vous en servir, Mrs Torrance ». En fait si, pour s’emparer de l’épée magique-couteau de cuisine… Mais il y a aussi Eros et Thanatos….

Le sexe
Thème Kubrickien par excellence, la sexualité est ici dans son rôle classique d’Eros : l’opposant, le complément à Thanatos : avoir peur pour être excité, ou avoir peur d’être excité ?

Au début de Shining, on ne pense pas que le sexe va être très important, vu le casting mis en place : Shelley Duvall n’est pas Debra Winger, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est même l’antithèse des grandes prêtresses Kubrickiennes : Lolita, les putes vietnamiennes de Full Metal Jacket ou Madame Cruise
dans Eyes Wide Shut… Non Shelley Duvall, c’est l’anti-femme : une petite fille, habillée n’importe comment, ou une mère un peu trop protectrice de son fils ; dans tous les cas, une hystérique… On comprend que son mari se réfugie dans l’alcool, ou, discrètement, mate les serveuses de l’Overlook dans le dos de sa femme.

Mais le problème est-il là ? Car on apprend plus tard, lors d’une conversation à bâtons rompus avec Satan lui-même (ou, Lloyd le barman, son avatar dans les Rocheuses), que Jack a des petits problèmes avec sa « banque du sperme »… Jack n’a donc pas que des problèmes de créativité… Et voilà l’homme impuissant, supplanté par son fils dans le cœur de sa femme, bientôt boiteux, qui cherche l’excitation là où il le peut… Dans le sport, en lançant bruyamment sa balle de baseball contre le mur (un appel à madame ?), ou dans ses fantasmes, qui se superposent bientôt aux fantômes de l’hôtel : la femme de la baignoire, l’ours câlin, etc.

Et il y aussi, de manière très appuyée, deux plans sur les pinups blacks de la chambre d’Halloran à Miami. Quel sens donner à ses plans, très insistants (deux fois le même mouvement de caméra, en champ contre champ, sur le cuistot couché sur son lit ? Quel sens, sinon, celui d’un homme sûr de sa sexualité ; Halloran est en effet l’homme fort de Shining, le vrai père, le vrai mari. Celui qui traverse les États-Unis, brave la tempête, et sera tué pour sauver Danny et Wendy. C’est l’ennemi à abattre pour Jack Torrance, le « nigger » dont parle Grady, le type qui peut te piquer ta femme et ton gosse… Grady, le type, qui lui aussi n’a pu contrôler sa femme et ses filles…

Le Mal

« Satan, prends pitié de ma longue misère… » Quand on veut réellement quelque chose, cela arrive. Envie de boire un coup dans un hôtel vide ? Pensez-y très fort, et le bar s’illumine, empli de bouteilles « pourtant enlevées pour des problèmes d’assurance »… Un bar étrangement éclairé comme l’enfer, par en bas, et tenu par un étrange mais aimable Bartender, Lloyd, ou Satan lui-même… Du whisky ? Pas de problème ! On the rocks ? Ça roule ! Combien je vous dois ? Mais rien monsieur, votre argent n’a pas cours ici… Dans le pacte faustien, on veut plus que quelques dollars : votre âme, tout simplement ! Et quelques missions à accomplir : « corriger votre femme et votre fils, Mr Torrance » comme l’explique Grady, lui qui a déjà signé, il y a dix ans, le pacte avec l’Overlook.**

Le miroir
Le miroir est une figure très présente dans Shining. Symbole de la Porte vers l’Autre Côté, il permet d’accéder à d’autres réalités. Danny parle à Tony, son alter ego imaginaire, via le miroir de la salle de bains de Boulder. Le miroir ouvre aussi les portes de la conscience : REDRUM ne prend du sens (« Murder ») qu’une fois vu à l’envers, c’est à dire de l’autre côté du miroir, là où précisément se trouve Tony, et d’où il envoie ses prédictions à Danny. C’est aussi dans un miroir que Jack comprend qu’il n’embrasse pas une très belle femme, mais bien le cadavre putréfié de la chambre 237. Et on peut y ajouter le troublant effet de miroir Torrance/Grady dans les toilettes, où les rôles de chacun s’inversent à ce moment là : Torrance peut maintenant « remplacer » Grady…

Les problèmes de communication
Antienne Kubrickienne : malgré tous nos moyens de communication, nous restons des animaux, soumis aux aléas et aux caprices de la nature. Wendy – qui ne communique plus avec son mari – cherche un peu de contact humain grâce à la radio de l’hôtel. Malgré l’attitude amicale des Park Rangers, ces échanges resteront vains, extrêmement codifiés (la répétition mécanique du mot « over »…)

Car malgré la technologie, tout cela ne sert plus à rien quand la mécanique se détraque : on pense alors aux messages glaçants, décalés dans le temps à cause de la distance, des astronautes-robots de 2001. Comme Wendy, ils essaient de rester humains en partageant un gâteau d’anniversaire virtuel à des millions de kilomètres de là… Ou à Dr Folamour, quand un misérable incident Kafkaïen ruine le tout-puissant système de télécommunications de l’US Air Force et détruit l’humanité toute entière…

A un moment ou à un autre, la technique vous lâche (HAL 9000, une machine à crypter sur un B-52, un ou deux transistors dans un poste radio à l’Overlook Hotel). L’homme retombe alors à l’état de nature, perdu dans les solitudes glacées de l’espace, des Iles Aléoutiennes, ou des Montagnes Rocheuses…

Les relations sociales
C’est une figure de style, un passage obligé de l’œuvre kubrickienne… La complexité, la rigidité, l’extrême codification des relations sociales… Une préoccupation constante, étonnante chez ce fils de bourgeois, probablement pas si intégré que ça dans le New York des années 40… Barry Lyndon, Eyes Wide Shut sont centrés sur ce thème (comment accéder aux strates supérieures de la société ? quels usages respecter ? quels sésames, quels mots de passe pour appartenir cette noblesse supérieure ?) D’autres films comme Shining, se contentent de l’évoquer. Ici, tout commence dans l’entretien de recrutement ; Jack Torrance joue le jeu de la convivialité, s’efforce de ne donner que les réponses attendues, bref il se « conforme ». En face, pourtant, on lui tient un discours de franchise : « quelqu’un s’est déjà suicidé dans cet hôtel, vous êtes sur que vous tiendrez le choc ? » Mais non, passage obligé du film d’horreur, Torrance élude le problème « Ma femme adore les films d’horreur… » On notera dans cette scène le dispositif en triangle, un classique chez Kubrick : le manager, Ullman, parle à Nicholson. Dans un coin, un personnage subalterne se tait, et observe Torrance comme un insecte. Cette scène existe plan pour plan dans Orange Mécanique : l’écrivain parle à Alex (dont la nourriture est droguée) ; une femme, dans un coin, l’observe. Quel est leur rôle, si ce n’est souligner les ambiguïtés des liens sociaux ? Qui fait quoi ? Malgré la franchise, les sourires en coin, l’apparente décontraction, qui va manger qui ? Retour à la nature, au territoire, à la bestialité ? Shining est l’écrin parfait pour cette thématique-là…

L’auteur
Terminons par la thématique la plus importante, et la plus troublante sûrement, de Shining, celle de l’auteur, et de la créativité. Troublante, car on ne peut s’empêcher d’y voir la projection de l’ego angoissé de Kubrick lui-même, d’autant que cette thématique est unique dans l’oeuvre de Kubrick. Aucun autre film ne s’est penché sur les mystères de la création artistique, et il n’existe aucun personnage, dans toute l’oeuvre SK, si ce n’est le terrifiant Jack Torrance, pour représenter l’Artiste…

Alors pourquoi ? Stanley Kubrick vit-il un passage difficile à ce moment-là, comme nous le supposions dans l’introduction ? Est-il lui aussi emmuré dans son manoir, cherchant une inspiration qui ne vient pas, après l’échec de Barry Lyndon ? Se trouve-t-il un frère dans ce « petit roman de gare » ? est-il lui aussi, entrain de jeter une balle de toutes ses forces, de tout son désespoir contre les murs de son Overlook personnel ? Rappelons une anecdote connue : entre deux films, Kubrick travaillait seul dans son bureau, et lisait des pléthores de livre en vue d’une prochaine adaptation… Il ne lisait en fait que les premières pages, convaincu qu’il pouvait se faire une idée très rapidement de l’intérêt du livre. Si celui-ci ne lui plaisait pas, il le jetait bruyamment contre le mur. « Quand je n’entendais plus de « bong » caractéristique pendant vingt minutes, je savais que le prochain film de Stanley Kubrick était en route » raconte sa femme…

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre Jack Torrance, sa femme et son fils, enfermé dans un gigantesque hôtel désert, visité par les fantômes, et Kubrick le « reclus » volontaire de Childwickbury, son manoir anglais, entouré de sa femme et de ses filles. Lui aussi essaie d’écrire (rappelons également qu’il n’y a AUCUN scénario écrit par Kubrick, que des adaptations, souvent écrites à quatre mains). Lui aussi est sûrement ennuyé par les interruptions de sa femme, de ses filles, lui aussi a peut être envie de les « corriger », lui aussi est visité par tous les fantômes qu’il a lui-même créé, Alex, Dr Folamour, Lord Bullingdon, Hal 9000, …

Cette vision terrifiante de la création ne laisse d’interroger. Torrance s’ennuie, Torrance meugle comme un loup, bave, retape sans arrêt « All work and no play makes Jack a dull boy** », mais n’arrive a rien sur son roman, si ce n’est à susciter les commentaires incompétents de sa femme « ce qu’il faut c’est travailler un peu tous les jours ! »… A la fin, Jack va fournir sa plus belle création : une galerie de personnages terrifiants, un hôtel hanté, des fêtes, une femme en petite tenue, tout est là, dans sa tête, et ne demande qu’à éclore du labyrinthique cerveau du créateur…

Une image splendide est là pour le rappeler ; tandis que Wendy et son fils explore pour la première fois le labyrinthe végétal de l’hôtel, jack contemple la maquette de celui-ci dans le hall de l’hôtel. En une coupe, Kubrick passe de la maquette à un plan vertical, irréel, vu d’oiseau, du vrai labyrinthe ; en tout petit, deux silhouettes s’animent, Wendy et Danny : « Nous sommes arrivés ! »

Car toute cette histoire ne se passe-t-elle pas seulement à l’intérieur du cerveau torturé de l’écrivain ? Ce qui fit notamment le succès du film à sa sortie, ce sont les ambiguïtés du film : Torrance devient-il fou d’isolement, ou l’hôtel est-il hanté ? Brutalise-t-il son fils, ou est-ce l’œuvre de la femme de la chambre 237 ? Grady existe-t-il, ou Jack n’est-il qu’une énième incarnation, comme semblerait le prouver l’énigmatique photo finale, montrant Torrance présent au bal du 4 juillet … 1921 ?

Ou Jack a-t-il simplement, en mourant, rejoint la fête éternelle de l’hôtel Overlook ?

A-t-il rejoint son « Home », comme le chante Henry Hall et son Gleneagles Hotel Band, en lointaine musique de fond, comme perdu dans l’espace, en contrepoint de la fameuse scène des toilettes ?

*Stephen King se vengera en se démolissant Shining, le film, dans la presse américaine, avant de se raviser, vu le carton au box office. Des années plus tard, toujours plein de bile, il dirigera « son » Shining, une tentative pathétique d’adaptation ultra-fidèle et donc, parfaitement ratée !

**Pour le fun, on notera aussi que cette scène se déroule dans une pissotière incroyablement reconstituée aux Studios Shepperton. Pourquoi des toilettes ? Pourquoi celles-là ? Autre coïncidence troublante, Grady qui apparaît dans ces toilettes, s’est suicidé en se mettant un fusil dans la bouche. 7 ans plus tard, dans Full Metal Jacket, le Soldat Baleine fait la même chose… Dans les toilettes de la caserne des Marines… Fantasme morbide de Stanley !?

*** autre mystère : qui a tapé ces milliers de ligne à la machine ? Stanley lui-même, ou un obscur assistant ? on peut se poser la question, quand on voit que ces dizaines de pages sont adaptées dans la version française « Un Tien vaut mieux que deux tu l’auras »…




vendredi 4 février 2011


Maria Schneider, part two
posté par Professor Ludovico

Comme le rappelait ce matin Guy Carlier sur Europe1, (quelque chose que nous savions mais avions oublié quelque part sur les étagères de la cinéphilie), Maria Schneider détestait les films qui l’avaient rendu célèbre (voir plus bas). Mais surtout, elle détestait ce qui les avait rendus célèbres : leur charge sulfureuse, et érotique. Moralité, elle passa le restant de sa vie à fuir ce genre de rôle, tout en n’en trouvant pas d’autres à la mesure de son talent.

Malheureusement, c’est une destinée Hollywoodienne classique, particulièrement pour les femmes. L’histoire, un peu cliché avouons-le, de la jeune fille sous l’emprise d’un démoniaque pygmalion, obligé de se dévêtir pour percer, et qui ensuite veut protéger son honneur ; Marylin, Bardot, etc.

Ce matin, la presse ne parle et – ne montre – que les seins de Maria Schneider, et du pot de margarine. Pour toujours, désormais Maria Schneider sera ce symbole-la.

Cette quête est vaine ; on ne refait pas le passé, on n’embellit pas, on ne change pas l’histoire. C’est encore plus le destin de l’artiste, plus que de tout autre homme public : ce qu’il fait, ce qu’il produit, reste gravé dans le marbre, et de la variété la plus solide qui soit : la marbre de nos souvenirs.




jeudi 3 février 2011


Maria Schneider
posté par Professor Ludovico

Histoire tragique – mais classique – de l’usine à rêves : Maria Schneider fut le temps de deux films, Le Dernier Tango à Paris (1972), et Profession : Reporter (1975) un sex symbol absolu, un symbole tout court.

Le symbole de la révolution sexuelle (la réplique culte dans le Tango : « Go, get the butter! »), et de la liberté, mais aussi de la tentation de la folie, des années soixante-dix dans le chef d’œuvre d’Antonioni.

Elle disparut ensuite, dans une filmographie improbable, faite d’apparitions ici et là, et de téléfilms. Elle vient de mourir à 58 ans.

Magie du cinéma, on n’oubliera pas Maria Schneider, ses deux films, ses cheveux noirs, sa moue boudeuse, et son talent.




lundi 31 janvier 2011


L’obsession du « Director’s Cut »
posté par Professor Ludovico

Dans le merveilleux monde du cinéma, traîne une mauvaise manie, comme en témoigne la double page récente de Libé sur 2001 ; c’est celle du Director’s Cut.

Ce mythe – car c’en est un – traînait dans l’air depuis quelques années, largement inspiré par les cinéastes dits « maudits » (Eric von Stroheim, Orson Welles, Nicholas Ray, Michael Cimino, …) et par l’idée très romantique que leurs films, maudits eux aussi, auraient empêchés de sortir, tailladés, mis en pièce, détruits, par de méchants producteurs…

Rien n’est moins vrai. Nous ne nions pas, évidemment, l’existence de producteurs psychopathes et destructeurs, et de films qui ne se sont pas faits, ou qui n’ont pas été montés comme l’entendait leur réalisateur.

Mais relier ces deux faits, c’est là le problème.

Non, le cinéma n’est pas une œuvre de démiurge (même Kubrick, même Lynch, même Fellini), c’est un travail collectif, souvent sous l’autorité, bienveillante ou non, d’un producteur.

Quand les producteurs harcèlent Coppola sur Apocalyspe Now, ils ne font que l’obliger à terminer un tournage, qu’il n’aurait sûrement pas achevé sans eux. Au final, c’est lui qui triomphe, puisqu’il livre un film qui n’a rien à voir avec la commande originale, écrite par John « Conan » Milius (un film d’action façon La Légion Saute sur Kolwezi)…

De même, Le Parrain ne serait pas le chef d’œuvre qu’il est devenu s’il n’y avait pas eu Robert Evans. Le playboy producteur secoua les puces du toujours mégalomaniaque Coppola, lui rappelant qu’il voulait un film ethnique, et que ce montage (que Francis croyait définitif), ne sentait pas assez la pasta, les olives et la sauce tomate… Le Parrain, c’est autant l’œuvre de Coppola que de Robert Evans.

Tout ça pour dire que le producteur est crucial dans l’industrie du cinéma : même sur un tout petit budget, il est impossible de ne pas avoir de pilote dans l’avion. Or le réalisateur est très mal placé (ou alors c’est un génie comme Stanley K.) pour créer et, en même temps contrôler la qualité de la création.

Quiconque aura tâté du tournage, même en amateur, me comprendra. Mon scénario est-il bon ? Ce dialogue sonne-t-il juste ? L’acteur joue-t-il faux ? La musique est-elle dans l’esprit ? Trop romantique ? Pas assez ? Cette scène est-elle indispensable, même si j’ai travaillé six mois dessus ? L’artiste est sans arrêt assailli par le doute, d’autant plus qu’il n’est pas seul, mais qu’il gère un orchestre : acteurs, décorateurs, chefs op’, scénaristes, ingénieurs du son… Tout cela coûte énormément d’argent, un argent qui n’est JAMAIS celui de l’auteur. Van Gogh peut peindre toute son œuvre en achetant lui-même sa peinture, en vendant une toile ici ou là. Ridley Scott (ou Jacques Rivette) ne peuvent créer sans l’argent réuni par le producteur.

Ce mythe, Hollywood a su l’exploiter. Un George Lucas cupide (mais en existe-t-il d’autres ?), retravailla son Star Wars, remonta des scènes*, refit les effets spéciaux, et revendit le tout comme une version « définitive ».

Vu l’argent amassé, cela donna quelques idées au frère ennemi de Lucas, Coppola lui-même, qui en profita pour massacrer son chef d’œuvre, Apocalypse Now, comme il est détaillé ici. Depuis, les versions longues refleurissent (Blade Runner étant à ce jour le seul exemple probant).

Ce qui nous amène aujourd’hui, ce sont vingt minutes de 2001 qui réapparaissent. En l’occurrence, ces 20 mn ont été coupées par Kubrick après les premières projections-tests, vu la mauvaise réaction du public. S’il existe une antithèse de l’artiste maudit, c’est bien Kubrick, qui a tout fait pour proposer une œuvre parfaite, et finie.

Car la vérité, dans cette affaire, c’est cela : une œuvre d’art, par définition, est complète. Quand elle est exposée au public, acheté par un riche mécène ou consommée par des teenagers en mangeant popcorn, c’est bien que l’artiste considère qu’elle est regardable, écoutable telle quelle. On n’imagine pas Gainsborough venant rajouter un petit nuage à son Mr and Mrs Andrews, Praxitèle réajuster le sein de son Aphrodite, ou Céline réécrire la fin du Voyage au Bout de la Nuit.

Non, ces director’s cut n’ont que des buts mercantiles : revendre quelque chose qui a déjà été vendu, et souvent dans le but de promouvoir un nouveau support : vous l’aviez en DVD, rachetez le Version Longue en Blu-Ray.

Rappelons le principe essentiel : nous ne sommes obligés à rien…

* Jusqu’à en altérer le sens. Ainsi Han Solo est un bad boy dans le Star Wars originel, qui abat sans sommation un consommateur de la cantina sur Tatooine. Dans la version remastered, il est en légitime défense…




mardi 4 janvier 2011


And the Winner is… Lady Gaga !!!
posté par Professor Ludovico

C’est la fin de l’année, le début d’une nouvelle, et c’est donc l’heure des bilans. Qui a percé cette année, qui s’est gaufré, bref, votre best of de l’année… Ces petites discussions de comptoir sont beaucoup moins futiles qu’il n’y paraît, beaucoup moins en tout cas, que les Oscars, les Césars, et la Palme d’Or des Alpes Maritimes réunis… Car en faisant votre bilan, votre Topten, votre Bottom Five (on y revient bientôt), c’est de votre cœur dont il s’agit : qu’est ce qui nous a ému, fait rire, ou profondément énervé… de vrais goûts en somme… Et il y a beaucoup plus de respect à avoir dans les goûts du public, qui plébiscite Bienvenue chez les Ch’tis, dans la rétrospective 2010 du Cercle (l’excellente émission de Beigbeder), ou dans les coups de cœur de Télérama, ou du Masque et la Plume… Parce que ce sont de vrais goûts, les goûts des gens, qui peuvent être discutables, mais qui n’en restent pas moins de véritables élans du coeur… L’opposé, donc des cérémonies professionnelles susnommés, où l’éclairagiste récompense le meilleur acteur dans un second rôle, et où le meilleur acteur est chargé de trouver la meilleure coutumière…

Donc voilà.

J’ai vu 30 films cette année, c’est peu. J’ai lu 42 livres, ce qui est beaucoup. Je me suis mis à lire des BD, aussi… J’ai vu 18 films à la télé, ce qui est énorme… L’effet Canal+, ou l’effet âge… J’ai vu plein de séries aussi, et ça, ça prend du temps…

Tout ça revient quand même annoncer un déclin du produit « cinéma en salle », de moins en moins moins attirant pour moi…

Mais surtout, quand je cherche très clairement à identifier ce qui m’a marquée cette année, c’est… Lady Gaga !

Rappelons le contexte : il y a quelques mois, dans mon bar favori, retentit une étrange mélodie… P-P-P-Poker face… De la dance classique, mais avec un petit truc en plus… Mais quand la Professorinette m’a poussé à regarder sur Youtube « Telephone », de madame Gaga (vous savez que vous êtes vieux quand ce sont vos enfants qui se mettent à vous conseiller des choses !), c’est là que j’ai compris. Lady Gaga, la nouvelle Madonna, mais aussi le futur du cinéma… Pour reprendre la belle formule de Libé, citant Bowie : « Lady Gaga a compris que les yeux étaient plus affamés que les oreilles… » Tout est dit.

Lady Gaga, ses textes, ses provocs, mais surtout ses clips, ont balayé toute la concurrence. Ce n’est que du clip, mais pour obtenir un tel déferlement, il fait être sacrement douée ! Tout en piquant à droite et à gauche (Madonna, Marilyn Manson), mais aussi dans tous les arts (tableaux de Hopper, Néons façon Las Vegas, expressionnisme allemand), le tout au service d’une musique qui n’a rien d’original, pire, dont les références sont plutôt cheap (Queen, Boney M, le disco…) mais qui est incroyablement efficace.

Lady Gaga est l’artiste total, comme d’autres avant elle (Bowie, bien sûr, mais aussi Gwen Stefani plus recemment), elle ne propose pas des chansons, mais un univers. Et Lady Gaga, ce n’est pas l’album de l’année (qui achete encore des albums ?), c’est l’événement de l’année. Si elle maintient ce niveau, Stefani Germanotta deviendra une grande artiste, mais sinon, elle aura révélé les futurs Fincher des dix prochaines années. La perfection pop de Telephone, ou le glamour glacé et lynchien de Paparazzi (Jonas Åkerlund), l’esthétique décadence de Alejandro (Steven Klein), voilà de quoi piocher à Hollywood pour les prochains blockbusters…

Mais Hollywood n’est-il pas mourant ? Ce sera l’objet d’une prochaine chronique…




vendredi 26 novembre 2010


Goncourt-Oscars, même combat
posté par Professor Ludovico

Pour la première fois de ma vie, je lis un Prix Goncourt. Peut-être parce que c’est Michel Houellebecq, et que j’ai tous ses livres sauf un. J’ai adoré Houellebecq, quand je l’ai découvert à ses débuts, avec Extension du Domaine de la Lutte et Les Particules Élémentaires. J’ai été déçu, puis énervé, par le systématisme porno de Plateforme… et je n’ai pas lu (ni vu) La Possibilité d’une Ile.

La Carte et le Territoire, pour sa part, est un livre distrayant, bien écrit, mais pas un chef d’œuvre. Pourtant, c’est lui qui a le Goncourt cette année. Ce qui me ramène à CineFast et qui valide ma théorie sur les prix – quels qu’ils soient -, ces autocélébrations professionnelles à qui l’on donne l’apparence de compétitions définitives.

On peut avoir son panthéon personnel (mon film préféré c’est Apocalypse Now…), un panthéon Critique (les films de l’année pour les Inrocks…) ou populaire (nos lecteurs ont voté, c’est Mes Amis, Mes Amours, Mes Emmerdes…) Mais l’idée qu’une bande de vieux croûtons (l’académie Goncourt), de starlettes (le « Jury » de Cannes) ou de techniciens et d’acteurs yankees (les Oscars) me disent qui est le meilleur livre, film, acteur, ou costumière de l’année me consterne.




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