[ Le Professor a toujours quelque chose à dire… ]

Le Professor vous apprend des choses utiles que vous ne connaissez pas sur le cinéma



dimanche 9 septembre 2012


Dune
posté par Professor Ludovico

« Sur Dune, nous avons un dicton : Dieu a créé Arrakis pour éprouver les fidèles. »

Il a créé le film, aussi.

Rappel des faits. 1981. Après des années d’attente, et un projet avorté avec Jodorowski, la nouvelle tombe : David Lynch va adapter Dune.

C’est deux bonnes nouvelles en même temps. David Lynch est un réalisateur de talent, auréolé par le succès freak d’Elephant Man. Après un film atroce et passionnant, (Eraserhead), Mel Brooks lui a confié l’adaptation de la pièce sur John Merrick. Elephant Man est un immense succès public et critique, mélangeant les obsessions très particulières de Lynch avec un mélo d’excellente facture. Un auteur vient de naître.

Quelqu’un d’autre veut accéder à ce graal, c’est Dino de Laurentis. Producteur arty à ses débuts (La Strada, Barrage Contre le Pacifique), il ne produit plus de la GCA dans les années 70 (Un Justicier dans la Ville, King Kong, Flash Gordon) : De Laurentiis veut redorer son blason. La SF s’est mise à cartonner (Star Wars, Alien, Outland, Blade Runner) et Dino de Laurentis veut adapter un chef d’œuvre : ce sera Dune. Pour cela, il adoube sa fille, Rafaella, comme productrice qui sort de Conan le Barbare. Pour cela, il suffit de prendre le réalisateur le plus hot du moment (Lynch), qui a l’avantage de ne pas coûter trop cher. Lynch n’a qu’un inconvénient : il n’a jamais dirigé de superproduction, ni de film en couleurs.

Précurseurs, les De Laurentis décident de tourner au Mexique, où les studios Churubusco proposent à moindre prix techniciens, décors, et figurants. Ces choix, qui semblent frappés au coin du bon sens pour le film le plus cher de tous les temps (à l’époque, 80M$) vont s’avérer catastrophiques.

Car Dune n’est pas un roman ordinaire. Le Professore a « replié l’espace » vers Arrakis à quinze ans, et n’en est jamais revenu. Le sujet est étonnant, et son traitement encore plus. Ecrit en 1965, Dune préfigure en effet les futures crises pétrolières et l’explosion du Proche Orient. Sur la planète Arrakis (ou Dune), de grandes Maisons Nobles s’affrontent pour le contrôle d’une matière première, l’Epice, qui n’est pas du pétrole, mais une drogue qui permet les voyages intersidéraux. Le « héros », Paul Atréides, va mener la population locale (les Fremen) à l’insurrection et au contrôle de l’Epice.

Formidablement écrit, Dune fait plus penser à une pièce de Shakespeare qu’à Fondation. Il n’y a pas les clichés habituels de la SF (épée laser, jeunes princesses en string et batailles intersidérales). Non, il s’agit de politique, de complots, et d’intérêts supérieurs qui engagent des planètes entières. La religion n’est pas une révélation, une épiphanie, mais bien une technique de contrôle des masses. Paul Atreides est un héros authentique, mais surtout un Prince, au sens machiavélien du terme : reprendre ou conserver le pouvoir, écarter les ordres religieux, voilà ses objectifs. L’écologie, fait nouveau dans les années soixante, tient une place centrale dans toute l’œuvre de Frank Herbert, et Dune est son livre-thèse sur ce sujet. La planète Arrakis y est minutieusement décrite, faune et flore incluse, alors qu’il ne s’agit que d’un immense désert.

En s’attaquant à Dune, les De Laurentis n’ont donc pas choisi la facilité. Comme Le Seigneur des Anneaux, Dune possède une base hardcore prête à discuter dans les moindres détails de l’uniforme de Duncan Idaho ou de l’accordage en ré mineur de la balisette de Gurney Halleck. C’est sur cette base, gros comme un iceberg de dix millions de lecteurs, que va se naufrager le film.

Car s’il reçoit un accueil très positif en France (2 millions d’entrées, dont 6 du Professore), c’est un bide partout dans le monde. Les De Laurentis ne s’en remettront pas, mais chevaleresques, n’en voudront pas à David Lynch, et produiront même son film suivant (Blue Velvet), authentique chef d’œuvre qui l’installera directement au panthéon des artistes d’Hollywood.

***

Maintenant, le temps est venu d’initier la jeune génération. Après des essais infructueux auprès de la Professorinette (lui offrir le livre n’a pas suffi), c’est le Professorino qui est demandeur. Et là, catastrophe, le film est pire que dans mon souvenir…

Effets spéciaux pourris
Le grand drame de Dune, c’est d’être le dernier grand film de SF produit avant l’ère numérique (les fameux yeux bleus des fremens sont peints à la main un par un : ça se voit…) Les explosions, vaisseaux spatiaux, vers des sables sur fond bleu… tout ça atrocement mal vieilli, mais avouons que ce n’était déjà pas terrible à l’époque…

Dialogues lamentables
La grande force de Dune, le livre, ce sont ses dialogues, de très haute volée entre les Princes de l’Imperium. Pire, Herbert y superpose plusieurs niveaux de compréhension. Par exemple, Paul discute aimablement avec les notables d’Arrakis, tout en réfléchissant aux implications possibles de cette conversation. En même temps, il échange avec sa mère, par gestes codés, un plan de bataille. Pour Herbert, ses personnages sont des surhommes, dans un univers où la technologie est bannie depuis la « révolte des machines ». Ils doivent penser aussi vite qu’un ordinateur, ou se battre avec un poignard aussi rapidement qu’un robot. Dès la lecture, ce genre de scène pose le problème de l’adaptation cinématographique.

David Lynch n’y apporte qu’une solution ridicule : un personnage parle, et en même temps, échange des signes codés, qui visiblement, veulent dire la même chose ! Il ajoute aussi une horrible voix off, sensée expliciter l’intrigue (« Suis-je l’Elu ? », une thématique qui n’est même pas dans le livre.) Cette voix off casse les ailes de Dune, lui empêchant de décoller réellement.

Un montage catastrophique
C’est la partie du film reniée par Lynch. Celui-ci proposa un premier montage de trois heures, charcuté à deux. Pourtant, le premier scénario signé Frank Herbert faisait à peu près cette longueur, comme le premier traitement, signé d’un certain Ridley Scott.

En coupant dans le tas, le montage final transforme le film en bouts de scène sans queue ni tête, d’une durée excédant rarement quelques secondes, passant d’une planète à l’autre, d’un personnage à l’autre, et alignant les images d’Epinal comme d’autres alignent les perles : les vagues de Caladan ! Le Gom Jabbar ! L’arrivée sur Dune ! Le Chercheur-Tueur !

Seules quelques scènes surnagent : la sortie en ornithoptère, le duel final. Parce qu’enfin, elles durent…

Interprétation catastrophique
Malgré un casting all-star d’acteurs confirmés (Max Von Sydow, Brad Dourif, Sylvana Mangano, Jurgen Prochnow, Dean Stockwell), ou en devenir (Kyle McLachlan, évidemment, mais aussi Sean Young, Patrick Stewart, Virginia Madsen), leur interprétation est catastrophique. Pas un comédien ne s’en tire, tiré vers le bas par le script, qui les oblige à commenter l’action, façon Blake et Mortimer, (« La tempête arrive ! » « Il a pris l’Eau de la Vie ! » Ça se voit à l’écran, pas la peine de me le dire !

Une pédagogie inexistante

Face à ce genre de livre-somme, l’adaptateur est écartelé entre deux directions contraires : simplifier, pour initier le néophyte, ou tout garder, pour plaire au fan. Ce dilemme, deux films l’ont résolu avec talent : Le Seigneur des Anneaux, et Le Trône de Fer. Le Seigneur des Anneaux a donné des gages aux fans, en respectant scrupuleusement l’univers graphique de Tolkien (et en embauchant l’artiste le plus consensuel dans cet univers (Howe). Il ne s’est pas gêné par contre pour trancher (exit Tom Bombadil), pour bousculer la chronologie (les Ents), et pour jouer avec la morale de l’histoire (la fin) pour appuyer son propre propos.

Le Trône de Fer a fait de même, en mélangeant allègrement les époques, pour mieux impliquer le spectateur dans l’intrigue globale, en usant d’une pédagogie constante et subtile pour amener, ici et là, des informations sur l’univers.

Dune rate tout cela, d’abord en rajoutant des choses qui ne servent à rien (les Modules Etranges), en changeant le rôle de la religion (l’Elu), en étant exhaustifs sur l’univers (les Navigateurs mentionnent deux planètes (Ix et Richese), qui ne servent à rien dans Dune et apparaissent dans les suites), et en complexifiant les noms des personnages jusqu’à l’incompréhensible (Paul, Usul, Muad’dib, un détail dans le livre)…

Un manichéisme indigne
C’est sûrement le principal reproche du Professore (qui mit quand même 5 visionnages avant d’admettre que Dune était peut-être « un peu raté »).

Dune est tout, sauf un livre manichéen. Le lecteur est du côté des Atreides, et souhaite la défaite des Harkonnens, mais il comprend leurs motivations profondes. Herbert avait défini son livre comme une critique du héros providentiel, et de notre participation active à ce syndrome. Il fait même dire à son héros (dans Le Messie de Dune) qu’il se sent « pire qu’Hitler ». Non, les Atreides ne sont pas parfaits. Portraiturés par Lynch en héros d’opérette, au brushing impeccable, cela est insupportable au fan, tout comme le diabolisation des Harkonnens (les pustules du baron), ou le rabaissement des Corinno (l’Empereur qui tire à la mitrailleuse dans la scène finale).

***

Mais pourtant…

Malgré ces déceptions, Dune conserve quelques attraits. Listons-les, si l’envie vous prenait de vous plonger encore une fois « within the rocks of this desert »

Une déco splendide
Immense réussite du film, inégalée à ce jour, Dune est un chef d’œuvre de costumes et de décors. Anthony Masters, le décorateur de 2001 et de Papillon, réussit à extraire Dune du moule Star Wars/Galactica, avec ses vaisseaux façon cuirassés et ses costumes en pyjama blancs.

Fidèle à l’univers, il dessine des palais orientaux, médiévaux, steampunk, qui portent à chaque fois l’identité de leurs hôtes. Dans une époque si lointaine (« It is the year 10191 »), toute notion futuriste doit avoir disparu : les costumes aussi. Tenue d’apparat pour les Atreides, cuirs sculptés pour les harkonnens, costumes napoléoniens pour l’empereur et sa fille. Sans parler des distilles, la combinaison de survie des fremen, un vrai succès qui ne respecte pourtant pas les tenues du livre (car déjà piqués par George Lucas pour ses jawas de Star Wars) : une incontestable réussite graphique.

Des images inoubliables
Quelques visions surnagent du montage à la découpe : les plans de désert, les gouttes d’eau du rêve, les deux lunes, tout ce qu’aurait pu être Dune, le film, et ne sera jamais. Ou les fameux Vers des Sables, dont chacune des apparitions, filmée au ralenti, arrache des larmes au fan. Ils correspondent exactement à l’idée que l’on peut s’en faire dans le livre. Tout cela dû à un très grand directeur de la photo, le britannique Freddie Francis (Les Chemin de la Haute Ville, Elephant man, Les Nerfs à Vif…).

Un casting parfait
Il faut bien distinguer les comédiens (qui sont bons) et leurs dialogues (qui sont désastreux). Le casting dunien est remarquable, très cohérent avec l’idée que l’on se fait des personnages du roman. Seul Paul est un peu vieux pour le rôle, mais trouver un excellent acteur de quinze ans n’est pas chose facile. Et la découverte de l’énigmatique Kyle McLachlan vaut bien ce sacrifice (Blue Velvet, Hidden, Twin Peaks, Sex and The City, Desperate Housewives…)

Une musique étonnante
Cela écorche la bouche du Professore – punk dans l’âme – mais la musique composée par Toto est excellente. Oui, Toto, l’auteur de l’immortel Africa, a crée une très belle musique pour Dune. Un thème très fort, un love theme particulièrement réussi, et des musiques additionnelles (dont le très beau Prophecy Theme, signé Brian Eno), loin des standards wagnerio-kitsch habituels, façon John Williams. Le film eut été un succès, nul doute que la carrière de Toto en eut été changée, à Hollywood au moins.

***

Voila, vous l’aurez compris, revoir Dune n’est pas indispensable, sauf pour les fans les plus masochistes d’entre nous. Depuis 1984, le Professore guette, depuis son sietch, l’adaptation qui nous sauvera tous. La série télé de Sci-Fi (2000) n’a réussi qu’a consterner le fan, en réussissant un gros succès télé avec un sous-produit honteux, joué comme un pied, et à la déco ultra kitsch et cheap.

Le dormeur a failli se réveiller avec Peter Berg, une nouvelle qui a enthousiasmé le Professeur, qui tient en haute estime le réalisateur du Royaume et de Hancock. Mais celui-ci a préférer adapter une œuvre autrement plus importante dans l’histoire de l’humanité : La Bataille Navale (Battleship). Le projet Dune est passé à la Paramount avec le français Pierre Morel (Banlieue 13, Taken), pas une très bonne nouvelle en soi, mais le projet semble reparti pour le désert profond.

Non, le véritable espoir réside en trois petites lettres, (Avant Garde Gothic Bold, blanc sur fond noir) : HBO.

Dune mérite HBO, HBO mérite Dune à son catalogue. Les fans de Dune le pensaient déjà à l’époque, alors qu’HBO venait de naître, et que le projet Dune n’existait pas encore dans la tête d’un producteur. Car deux heures ne suffisent pas à peindre la fresque grandiose des Atreides, il faut dix épisodes d’une heure ! Le format de la série (épisodes, saisons…) serait l’écrin parfait des complots, des « plans à l’intérieur des plans », et des différentes époques de Dune*… Il faut les talents conjugués de HBO pour mener un tel projet à bien : l’intelligence historique du Trône de Fer, le chef déco de Rome, les scénaristes de Sur Ecoute ou des Soprano, et les acteurs first class dont la télé dispose désormais pour incarner Paul, Wladimir, Feyd, Jessica, Stilgar, Chani…

Car ils sont là, ces personnages extraordinaires en quête d’auteur ; leur cœur bat silencieusement dans les sables Arrakis, leur âme perdue dans un repli de l’espace ; ils n’attendent qu’un Ver à leur mesure, pour chevaucher enfin jusqu’au grand public.

Le dormeur doit se réveiller.

*Dune était un roman unique au départ, et s’est enrichi de suites et de prequels loin d’être aussi talentueusement écrits que le premier opus :

• Dune est une lecture obligatoire
• Le Messie de Dune, Les Enfants de Dune restent lisibles
• L’Empereur Dieu de Dune devient assez délirant, et se déroule des siècles après les trois premières
• Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères, écrits dans les années 80, sont très mauvais
• Le fils de Frank Herbert a réactivé la licence avec beaucoup moins de talent, mais beaucoup plus prolixe, en 3 cycles :
o Avant Dune, un prequel direct de Dune avec la jeunesse des personnages (La Maison des Atréides, La Maison Harkonnen, La Maison Corrino)
o Dune, la genèse, qui se déroule des siècles avant Dune et explique le background (La Guerre des machines, Le Jihad Butlérien, La Bataille de Corrin)
o Après Dune, une suite de La Maison des Mères (Les Chasseurs de Dune, Le Triomphe de Dune)




jeudi 30 août 2012


Instagram
posté par Professor Ludovico

Toujours au sommet de la hype, technophile as ever, le Professor s’est ouvert un compte Instagram spécifique pour CineFast. Objectif : blogger sur le cinéma sans tweeter, ce qui n’aurait pas de sens, avouons-le… Car qui voudrait lire la chronique du Gamin au Vélo après en avoir lu 140 signes assassins sur Instagram ou Tweeter ?

J’essaierai donc de blogger « graphiquement » autour du cinéma, et plus sur les à-côtés de la passion cinéphilique que sur les films eux-mêmes.

Quelques échantillons sont déjà en ligne, le pont de L’Homme Tranquille de John Ford, perdu au fin fond du Connamara, le dernier mouillage du Titanic, Margin Call ou Cosmopolis

Pour me suivre donc, cherchez professorludovico sur Instagram (il faut installer l’application sur votre portable, évidemment, mais c’est assez rigolo de toutes façons)




dimanche 26 août 2012


Neil Armstrong
posté par Professor Ludovico

The world is such a funny place I laugh every day
My body won’t move and my mind won’t stay
My mind won’t stay

I’m floating out now until my body’s gone
I’m so far away like Neil Armstrong
Like Neil Armstrong Buzz John Yuri Gagarin

There’s time to be free it’s too short to be lonely
Accost someone you like in a lift or a street
Let them burn right through you with their eyes

Because they know you’re spineless and that you would flop under pressure
And you used to have all these ideas about love and waste and the end of the world and how to do things
And to look at you now and feel good that I’m me has to be the best feeling I’ve ever had
The best feeling I’ve ever had the best feeling I’ve ever had

I’m floating out now ’til my body’s gone
I’m so far away like Neil Armstrong
Now I’m in the middle of a hole in the sky
I must be dead ’cause I never used to fly

Babybird : Neil Armstrong




vendredi 3 août 2012


The Rocky Horror Picture Show (a love story)
posté par Professor Ludovico

Récemment, j’ai fait quelque chose que je m’étais interdit de faire : j’ai emmené ma fille voir The Rocky Horror Picture Show. RHPS, ce n’est pas un film. Le RHPS, ce n’est pas quelque chose qu’on peut posséder, et a fortiori, donner. Aucune VHS, aucun DVD, aucun Blu-ray ne peut donner une idée juste du Rocky, car c’est un rite initiatique. Une franc-maçonnerie. « On en est », ou « on n’en n’est pas » !

Quand on entre dans LA salle (eh oui, le film ne passe que dans une salle en France depuis 30 ans), l’impétrant doit d’ailleurs répondre à la question rituelle : « Y’a-t-il des vierges dans la salle ? » En clair, des gens (les pauvres !) qui viennent au Rocky pour la première fois. Et le choc peut être rude. Il faut être prêt à entendre (authentique) des gens hurler pendant le film, chanter, danser sur la scène (sic), jeter du riz (véridique) ou de l’eau, et plus souvent qu’à son tour… bref, c’est une performance.

De quoi parle le Rocky ? Au fond, cela a peu d’importance, c’est le destin même du film qui est passionnant. Mais pitchons quand même ! Un couple d’étudiants coincés (Brad et Janet), décident, au mariage de leurs amis, de se fiancer, car Janet a attrapé le bouquet de la mariée. Puis ils rendent visite à leur Professeur et ami le Dr Scott, mais sur la route, crèvent un pneu. Sous une pluie battante, les voilà contraints à trouver un endroit pour téléphoner (nous sommes en 1973, pas de portable !) Mais qui sont ces gens dans cette étrange bâtisse, et qui semblent attendre un incroyable événement ? A l’issue d’une nuit initiatique (à tous points de vue) Brad et Janet se réveilleront le lendemain matin plus tout à fait les mêmes.

On le voit, l’histoire est plutôt abracadabrante, le film étant avant tout une parodie/hommage des films de la Hammer (Frankestein, Dracula…), aux serials des années trente (King Kong, Flash Gordon), aux films de SF des fifties (Tarantula, Le Jour où la Terre s’Arrêta, etc.)

C’est aussi le prétexte à chansons et danses, car le Rocky est d’abord une comédie musicale, créée en 1973. L’œuvre de Richard O’Brien parodiait ces films cultes en rajoutant transsexuels, drogue, et Rock’ n’ Roll. Comédie musicale à succès, à Londres, puis à New York : Hollywood s’empare immédiatement du sujet et monte un film avec une partie du cast. On y ajoute une jeune star montante (Susan Sarandon), mais le tournage en Grande Bretagne est épouvantable, les acteurs frôlant la pneumonie dans le château glacial qui sert de lieu de tournage.

Le film sort néanmoins en 1975, et, à la surprise générale, est un bide intégral. Il va quitter le réseau des salles quand un petit malin du marketing de la 20th Century Fox a le réflexe d’étudier attentivement les chiffres. Certes, le film ne marche pas, mais certaines salles ont un taux de remplissage maximum. Pourquoi ? Creusant les maigres données en sa possession, la Fox découvre que le film marche très fort en double feature, les projections façon « Dernière Séance » où l’on peut voir deux films pour le prix d’un. Et plus particulièrement dans les salles des grandes villes (NY, LA, Chicago…) proches des campus.

En assistant à une séance, il découvre l’embryon de ce que va devenir le RHPS : certains spectateurs se sont passionnés, au premier ou au second degré, pour le film, ont appris les chansons et les répliques par cœur, en ont inventé de nouvelles, souvent salaces et parodiques ; certains viennent même déguisés comme les personnages ! Le film est devenu un barnum interactif qui attire chaque jour plus de monde…

La Fox revoit alors sa distribution : une salle par grande ville, une seule séance le samedi soir, et une exclusivité 50km autour. Le phénomène s’amplifie, débarque en Europe et s’installe de la même manière : ainsi, le Studio Galande a l’exclusivité du Rocky pour Paris et sa Banlieue. S’il est projeté dans cette zone, c’est ce cinéma qui s’en occupe et récupère les sous. Et ce sont ces deux seules séances hebdomadaires du RHPS qui font vivre, au milieu d’une quinzaine d’autres films, ce cinéma Art et Essai depuis 30 ans.

Pour sa part, le Professore a découvert le Rocky dans une convention de SF à Rambouillet, précédé d’un étrange avertissement : « merci de ne jeter ni riz, ni farine, ni eau pendant la projection ». Évidemment, sa seule envie fut d’en savoir immédiatement plus. Un coup d’œil sur L’Officiel des Spectacles (l’Internet des années 80) permit d’identifier l’unique salle qui diffusait le Rocky : le fameux Studio Galande. Dans son écrin du Quartier Latin, nous fîmes – avec le camarade AG Beresford – la découverte de Frank, étudiant gay irlandais qui nous initia… aux subtilités du Rocky.

Car le film est vivant et repose entièrement sur la tradition orale transmise par le « Cast », la troupe d’amateur qui l’anime pendant deux ou trois ans avant de partir ailleurs, c’est à dire fonder une entreprise de semi-conducteurs ou une famille en Ardèche. Les blagues sont donc ultra-générationnelles : le discours de Nixon dans la voiture situe l’action en 1973, mais nos blagues, en 1986, tournaient autour du slogan du PS « Au secours, la Droite revient ! », hurlé en chœur quand la Créature est poursuivie par une meute de chiens… Aujourd’hui, les blagues tournent autour de Ségolène Royal (la salle vide du discours final de Frank’n’Furter)… c’est la permanence du Rocky, c’est sa force, au-delà des blagues de cul potaches…

Mais assister au Rocky, c’est avant tout un Rite Initiatique, il y a un avant et un après Rocky. Une sorte de service militaire cinéphilique…

Le Rocky, c’est une phase de la vie, entre l’adolescence et la vie de couple, à l’image des héros du film, déniaisés par des adultes (certes un peu au-delà de la moyenne). D’un côté le narrateur, vieux casse-burnes tradi, de l’autres une bande de transsexuels de la planète Transsexual, Transylvania : choisis ton camp, camarade ! Mais c’est surtout pour le spectateur, le vrai, pas celui qui vient une fois au Rocky pour voir, mais bien celui QUI Y RETOURNE… une fois que l’on fait partie du truc, c’est une famille, une bande… L’idée de participer à quelque chose d’excitant et de transgressif, et de partager ça… Mais aussi, une sorte d’arbre généalogique de la cinéphilie : Sarandon, elle a fait quoi après ? Ah bon, Barry Bostwick, c’est le maire de NY dans Spin City ? Et Tim Curry, l’officier russe dans Octobre Rouge ?? Et c’est quoi cette histoire d’empeachment de Nixon… ???

Au Rocky, on rencontre toujours des gens cultivés et cinéphiles… Avouez qu’il y a pire voisinage…




samedi 28 juillet 2012


Alien, le 8ème visionnage
posté par Professor Ludovico

Dans la cadre de notre programme « Transmission des Savoirs et des Compétences », nous avons montré Alien, le chef d’œuvre de Ridley Scott, à la Professorinette. D’abord pour éviter qu’elle ne le voit n’importe comment avec Kevin ou Klara, en mangeant des Chupa Chups tout en zappant sur Secret Story. Ensuite pour qu’elle voie la bonne version, c’est à dire pas l’horrible Director’s cut où Ridley Scott cru bon d’ajouter en 2003 tout ce qu’il avait bataillé pour enlever en 1979*.

Verdict de la Professorinette : « C’est bien, mais ça fait pas peur… »

Avant de hurler sur les ados blasés, incultes, drogués aux jeux vidéos et incapable de séparer le bon grain (les conneries des années 80) de l’ivraie (les conneries des années 2010), tentons d’analyser le phénomène. Et laissons parler l’adolescente.

« Je n’ai pas eu peur, » confie-t-elle à CineFast, « contrairement à Shining, qui lui, fait vraiment peur (brave petite !) Et l’Alien, tu m’avais dit qu’on ne le voyait pas du tout, pourtant on le voit plusieurs fois ! Et en plus, j’avais déjà vu la créature : dans Martin Mystère, il y a un type qui se déguise en alien. Et la scène des œufs, elle est aussi dans un dessin animé que j’ai vu petite. »

Voilà, tout est dit : Alien est tellement important qu’il a déjà laissé son empreinte dans la culture populaire, même enfantine. On ne peut avoir peur de quelque chose qui est déjà présent partout, on ne peut avoir peur de quelque chose que l’on découvre dans le confort du canapé**, et pas pas dans le noir absolu de l’espace… d’une salle de cinéma.


* pour l’anecdote, j’avais interdit à ma sœur de le voir sur une télé, lui promettant de l’emmener au cinéma dès qu’il ressortirait. Finalement, nous l’avons vu en 2003, dans cette maudite version.

** Moi qui le connaît par cœur, j’ai sursauté deux fois. Quand Ripley fait tomber une boite à l’infirmerie, et quand le chat s’échappe !




lundi 23 juillet 2012


Le Joker, le retour du Refoulé
posté par Professor Ludovico

It’s the same old song, chanteraient les Four Tops. Batman, Aurora, James Holmes, et la machine médiatique repart à fond la caisse, comme une batmobile folle dans les rues de Gotham, sans pilote à son bord, si ce n’est la Bonne Conscience Populaire, déguisée en Justicier Masqué.

Haro donc sur les jeux de rôles, les jeux vidéo, le cinéma, et ces grands enfants américains, incapable de se débarrasser de leurs armes à feu.

Commençons par là, grande incompréhension française. A juste titre d’ailleurs, car le bilan est édifiant : 100 000 blessés par an et 35 000 morts. Rappelons pour un peu de modestie qu’il n’y a pas si longtemps (en 1981) la France, et ses cinquante millions d’habitants (5 fois moins, donc) tuait 12 000 personnes par an avec uniquement sa passion irraisonnée des voitures.

Mais revenons à des questions plus cinéfastiques, c’est à dire l’effet déplorable que produit Graine de violence (1955), Orange Mécanique (1971), The Dark Knight Rises (2012) sur les pauvres cerveaux influençables de notre jeunesse. Or cette question, mille fois posée, mille fois questionnée après chaque tuerie, après chaque évènement incompréhensible au monde occidental, restera tragiquement sans réponse ; les voies de la nature humaine sont impénétrables. Oui, on peut tuer brusquement 12 personnes dans un cinéma même si l’on est blanc, fils de bourgeois, et apparemment sans problème. Oui on trouvera toujours un film, un jeu vidéo, une bande dessinée « qui explique le geste ». Comme s’il était explicable de se teindre les chevaux en vert et tirer à l’arme automatique dans un cinéma…

La vraie question, derrière tout cela, c’est pourquoi un petit blanc américain commet un tel crime en se prenant pour le Joker, plutôt que d’invoquer quelque chose de supérieur : Dieu, le Diable, ou tous les saints ? C’est bien de la déchristianisation du monde occidental dont il s’agit. Quand un acte terroriste est accompli au Moyen Orient, il l’est souvent au nom de Dieu. Ici, au cœur du grand Ouest américain, c’est d’un personnage de BD qu’il s’agit. Quelle ironie !

Qu’est-ce que le Joker, si ce n’est la mauvaise conscience de l’Amérique ? Le Joker est tout ce que l’américain moyen n’est pas : un être sexué, grivois, obscène, qui dit des gros mots et crache sur le sacro-saint système américain (il bat les femmes, brûle de l’argent, menace des petits enfants blonds, et détruit la famille). Le Joker, c’est le Refoulé de l’Amérique puritaine.

Il fait ce que chacun rêve de faire, c’est à dire de s’affranchir de tout, de dire tout ce qui passe par la tête, et de montrer du doigt toutes les saloperies du système. Au travers du Joker, l’américain peut réaliser tout ce que l’Amérique interdit. Car la société US est à la fois très libre dans ses règles, mais très corsetée dans ses mœurs.

La question n’est donc pas de savoir si l’œuvre d’art influe sur les mœurs (car dans ce cas, décrochons tout de suite du Louvre toutes ces œuvres obscènes, sanglantes, qui font l’apologie de la violence et de la luxure). L’art reflète l’époque, un point c’est tout. Les jeux vidéos sont violents parce que l’époque l’est ; les jeux de rôles parlent de fées et de dragons parce que le merveilleux religieux a disparu en occident.

Quant au couple Batman/Joker, il n’est que l’imagerie naïve de notre rapport bizarre à la justice et à la vengeance.




lundi 16 juillet 2012


Petite leçon de dramaturgie cycliste
posté par Professor Ludovico

Constat.

On se moque du Tour du France, mais il suffit que notre regard croise un téléviseur pour rester collés toute l’après-midi… D’où vient cette magie ? De la dramaturgie spécifique au cyclisme et particulièrement du Tour de France.

D’abord, les décors : quel plus bel écrin que la France rurale qui sert de support à cet événement planétaire ? Aucun Stade de France n’égalera jamais les pentes du Galibier, les plaines jaunes de la Beauce, ou les côtes déchiquetées du Finistère…

Ensuite, les acteurs : ils ne payent pas de mine, ont rarement un physique de Tom Cruise, leurs dialogues sont souvent pitoyables « Ma victoire prouve qu’un Tour propre est possible« , ça sonne faux à l’arrivée. Mais le reste du temps, quel génie ! Attaque, contre attaque, coups de vache en série (Froome, cette semaine, voulant abandonner son leader dans la dernière côte) : le Tour, c’est Dallas tous les jours.

Et puis cette dramaturgie parfaite : une étape, contrairement à une Palme d’Or, c’est de plus en plus intéressant. Ennuyeux au début (train de sénateur, ravitaillement, etc.) Mais peu à peu, ça s’anime, et le final est toujours explosif.

Dépêchez vous, le Tour de France ne reste plus qu’une semaine en salles.




mercredi 4 juillet 2012


Un Village Français vs Lost : duel de previously
posté par Professor Ludovico

Poursuivons notre exploration de deux séries antinomiques : la fiction de prestige, qualité française, contre le divertissement décérébré US, l’amateurisme frenchy contre le professionnalisme ricain.

Disséquons par exemple les deux séquences de résumé qui introduisent désormais toutes les séries : « Précédemment dans Un Village Français » contre « Previously on Lost* ». La comparaison est intéressante parce que justement, la série de France3 lorgne désespérément vers ce modèle US : série chorale, multitude de personnages et de rebondissements, et comme son modèle, ajoute désormais à la fin de l’épisode, un résumé… de la semaine prochaine (une idée détestable, soit dit en passant).

Dans Previously on Lost*, on résume, dans un montage très cut, l’intrigue des précédents épisodes. Un visage, un sourire de Sawyer, le visage désespéré de Kate, peut signifier très simplement l’enjeu de l’épisode qui va suivre : Jack sauvera-t-il Kate ? Sawyer avouera-t-il son vol ? Etc.

C’est ce qu’essaie de faire Un Village Français. Elle utilise effectivement les images de l’épisode précédent, mais elle y ajoute bêtement une voix off. Et cet ajout dit tout de l’impuissance française, de son athéisme cinématographique : on ne croit pas, ici, au miracle du cinéma. Pays littéraire, la France vénère ses scénaristes, et ne les considère pas comme de simples techniciens. Même si Un Village Français a opté – une nouveauté au pays de Flaubert – pour l’atelier scénaristique, c’est-à-dire une équipe qui écrit les scénarios, elle en n’a pas su en tirer cette jouissance américaine à produire de l’émotion en collant seulement deux plans côte à côte.

Non, nous sommes au royaume de l’écrit ; les images, c’est pour les enfants. Donc, au cas où on n’aurait pas compris, la voix égrène les événements de la semaine dernière : « L’inspecteur Marchetti protège Rita, sa compagne juive. Le sous-préfet Servier est sorti rasséréner du discours du Maréchal, tandis que madame Larcher prépare son exposition de peinture… » On se met à rêver de ce que ferait les producteurs de Lost d’un tel matériau : un regard inquiet de Marchetti, un sourire de Servier, un plan large de l’exposition, tout serait dit en images…

Tout ceci ne serait que détail, si ce n’était le reflet de la médiocrité cinématographique de cette quatrième saison : rebondissements ridicules, personnages aux motivations chaotiques, intrigues inutiles ne servant qu’à alimenter artificiellement d’autres intrigues…

Mais le propos de la série (le dessillement de notre génération sur les fantasmes liés à l’occupation) reste génial et sauve la série : Un Village Français reste un passionnant OVNI.


* dont l’histoire étonnante de la voix off qui prononce ces trois mots est narrée ici




vendredi 29 juin 2012


Respect, dignité, et primes de matches
posté par Professor Ludovico

Un débat, avec un tout petit d, enflamme depuis peu l’Hexagone au sujet de son équipe nationale, qui aurait jeté le pays dans un opprobre mondial. Rappelons qu’il ne s’agit que de football, et de deux joueurs en particulier, que personne n’est mort, que l’équipe est allée en quart de finale, et a perdu contre l’Espagne, championne d’Europe et du Monde. Une équipe dont par ailleurs aucun joueur ne chante l’hymne national, ce dont personne ne semble s’offusquer.

Rappelons également qu’ils ont prononcé des mots simples, qu’on entend tous les jours dans des engueulades de boulot, ou même entre amis.

Rappelons enfin qu’il est étonnant de revenir sur les termes d’un contrat signé, a fortiori de punir les 21 joueurs restants qui n’ont pourtant pas participé au Crime Contre l’Humanité dont on accuse Nasri et Menez.

Quel rapport avec le cinéma ?

Il s’agit là de constater, une fois de plus, l’étrange relation qui unit un peuple et ses idoles. Prenez Gérard Depardieu. N’a-t-il pas déshonoré le pays, en pissant dans une bouteille Air France, en traitant les français de cons? N’abime-t-il pas l’image de la France à l’étranger ? Lui réclame-t-on pour autant le cachet que lui a donné France3 pour Raspoutine (puisqu’on demande à Nasri de rendre l’argent du peuple, alors qu’il s’agit en fait de l’argent des sponsors) ?

Non, on ne lui demande rien. Parce que la France, pays de l’Art et de la Culture, vénère son cinéma d’auteur, et donc ses comédiens, chargés de décrypter l’actualité internationale tous les soirs au Grand Journal. Et dans le même temps, il exècre son football, et ne s’y intéresse que tous les deux ans, dans l’espoir de revivre un jour ce moment de grandeur nationale que fut le 12 juillet 98.

Mais cracher sur le football, c’est aussi la possibilité de s’élever dans la hiérarchie sociale à peu de frais. Sport populaire, sport des immigrés, le football est facile à détester. On est grandis par l’amour du Tennis (malgré des performances françaises faiblardes), valorisé par les valeurs du rugby (convivialité du bourre pif), mais aimer le football, c’est perdre des points dans l’ascension sociale.

Nous en parlions déjà ici, mais l’histoire se répète.




lundi 25 juin 2012


Petit cours de montage
posté par Professor Ludovico

C’est un fait peu connu, mais le Professore a eu une véritable carrière cinématographique. Essentiellement, avouons-le, dans le Super8. J’entends déjà des rires au fond de la salle, mais le Super8, c’est l’école même du cinéma, un Hollywood miniature. Et les plus grands – pas seulement le Professore – sont passés par là : Spielberg, Coppola, etc.

En dehors d’apprendre la lumière, le cadrage, et – dernière dictature du monde civilisé – la direction d’acteur, le Super8 permet de découvrir le véritable Art du Cinéma, j’ai nommé le montage. Pour avoir passé des soirs entiers à couper une petite bande de celluloïd de 8mm de large, avec mon monteur fétiche (James Malakansar) et ma prof de montage (Dolly Kastenbaum), à poncer puis encoller, pour découvrir ensuite le résultat sur une visionneuse, je peux vous assurer que c’est ce qui vous rapproche le plus de Martin Scorcese et de Thelma Schoonmaker.

Car si la magie du cinéma repose, depuis le XIXème siècle, sur ces vingt-quatre images par secondes, cette cadence qui le rend indétectable à l’œil nu, le montage ne supporte pas l’approximation : couper une image de plus ou de moins fait la différence. Ça se voit. Aujourd’hui, me direz-vous, on monte en numérique, mais le résultat est le même, et les lois du montage s’appliquent toujours.

Deux exemples.

D’abord, on « double » toujours un mouvement. Si Mike Hammer ouvre une porte, on prend ce mouvement en plan large, et on reprend ce mouvement en gros plan. Sinon, l’œil est troublé, et le cerveau s’en rend compte. Cela peut être voulu, pour justement provoquer ce trouble (chez Lynch ou Lars von Trier, par exemple).

Autre loi, on ne coupe un plan que sur une action bien identifiable à l’écran. Par exemple, sur un plan fixe d’un personnage silencieux, on attend qu’il cligne de l’œil, ou qu’il détourne son regard, pour couper.

Deux lois que semblent ignorer les monteurs d’Un Village français. Exemples pris dans un épisode vu hier avec le Professorino.

Avant le prégénérique, une scène très importante résout le cliffhanger de la saison précédente. Gros plan sur la stupéfaction de l’actrice. Paf ! On coupe et on lance le tonitruant générique d’Ein Französisch Dorf, au lieu de laisser au spectateur le temps de goûter à cet effet de stupeur. On aurait pu aisément raccourcir la ridicule intrigue de l’exposition de peinture de Madame Larcher pour nous offrir une ou deux précieuses secondes ici.

Autre exemple, trente minutes plus tard. L’inspecteur Marchetti, qui devient un personnage clef de la série par sa troublante ambiguïté, est en planque sur une place de Villeneuve. Objectif : piéger un jeune résistant grâce à son amoureuse, arrêtée la veille par la police vichyste. Le piège fonctionne et Marchetti croise le regard de la jeune fille au moment où celle-ci trahit le jeune homme. Un pur moment de tragédie, qui répond en chœur aux propres errements de Marchetti, collabo, maréchaliste, mais amoureux d’une juive et assailli par le doute. Evidemment, cet échange doit durer, voire être souligné musicalement. Mais non, on coupe brusquement, à contre temps.

Il ne s’agit pas ici de pinailler, mais bien d’excellence du geste, une question fondamentalement artistique : une fausse note, un mot maladroit, un trait hésitant, le béotien s’en rend souvent plus compte qu’un mauvais montage cinéma…

Pendant ces maladresses, je me suis mis à rêver tout haut à Lost, le contraire absolu d’Un Village Français : une série écervelée, mais exécutée avec tellement de talent.

Il vous suffit d’imaginer ces mêmes scènes avec Kate, Sawyer et Jack pour comprendre le fossé technique qui sépare ces antipodes de la production…




février 2026
L M M J V S D
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728