Il existe un très grand cinéma français, et c’est celui des années 1930-1950. Au milieu de ça, un génie : Henri-Georges Clouzot. L’homme du Corbeau, de Quai des Orfèvres, du Salaire de la Peur, des Diaboliques, de L’Enfer et de La Vérité.
La Vérité prend d’abord la forme d’une critique sociale très en avance sur son temps. Tourné en 1959, le film annonce la paupérisation étudiante qui va donner naissance, dix ans plus tard, à mai 1968. Cette génération des baby-boomers qui n’a pas d’argent, que la société gaulliste déprime avec ses valeurs surannées d’avant-guerre, et qui manque de perspectives exaltantes*. Clouzot, pourtant beaucoup plus âgé, filme cette jeunesse avec empathie, mais sans complaisance. Il est l’un des premiers en France à montrer le rock’n’roll, et cette jeunesse de Saint-Germain-des-Prés situationniste, qui engendrera le mouvement estudiantin. C’est traduit, sans fard, dans les dialogues véristes : « Ta gueule » « putain » ; on n’entend pas beaucoup ça dans le cinéma de cette période.
Comme dans un miroir, La Vérité est une critique féroce du camp d’en face, cette France vieillotte, ses valeurs bourgeoises coincées, son refus de la sexualité, et son respect, confinant à l’idiotie, des valeurs familiales.
Tout cela incarné par Bardot, qui, dans le meilleur rôle de sa carrière, représente évidemment la jeunesse. Sa famille, (en particulier Marie-José Nat, qui joue sa sœur) représente la France Gaulliste. Ces deux camps s’affrontent violemment dans la recherche de la vérité. Car Bardot a tué son amant bien-pensant (Sami Frey). L’a-t-elle fait avec préméditation, ou est-ce un crime passionnel totalement irraisonné ?
C’est là le troisième niveau passionnant du film : où est le vrai, justement ? C’est l’objet du procès, et du film. Il prend appui sur la formule ultra usée du procès et du flash-back, mais qui va participer au final à l’établissement de la vérité, comme on dit au tribunal.
Clouzot nous passionne en alternant réquisitoire et plaidoirie, en présentant d’abord une Bardot sans excuses, feignante, irrespectueuse, volage, jouant avec les hommes de son corps parfait. Puis, il donne la parole à son avocat (Charles Vanel), qui la défend. Que serait le sex-appeal des femmes sans les désirs des hommes ? Chaque témoin est ainsi renvoyé à ses contradictions, qui sont celles de l’époque.
Le film en profite pour décrire en même temps le cynisme des hommes de cour, qui gagnent cette semaine et perdront la semaine prochaine, et pour qui, tout cela au final, n’est qu’un jeu. Tant pis pour les victimes collatérales.
Le final, en forme de pirouette, accentuera encore plus cette morale noire du film. La vérité ? Mais quelle vérité ?
* Deux personnages parlent en permanence de se suicider…
posté par Professor Ludovico
Il arrive parfois que le Professore ait tort. Oui, tort. Parce que quand tout le monde lui dit, de Notre Agent au Kremlin au Prince d’Avalon qu’il faut aller voir Three Billboards et qu’il refuse d’y aller, c’est bien qu’il a tort.
Il y a toujours de bonnes raisons à avoir tort. Si tout le monde aime ce film, ce n’est pas bon signe, car, dans l’art , il n’y a rien de pire que le consensus. Si tout le monde aime ça, c’est que ça joue sur le plus petit commun dénominateur de nos passions. En l’occurrence, le film a l’air bien anti-américain, ou, en tout cas anti-plouc, ce qui est toujours facile. Et ce qui est facile est désagréable.
Mais maintenant le film passe sur Canal, et au fond de son lit, Ludovico est sur sa tablette. Signe de son immense mépris, lui qui refuse en général de voir les films ainsi, sauf sur grand écran, ou grand écran de télé.
L’histoire est de Three Billboards est connue : une femme décide d’afficher sa rage sur trois panneaux publicitaires, puisque, depuis un an, personne n’a retrouvé l’assassin de sa fille. Est-ce que tout le monde s’en fout ? Mildred Hayes (Frances McDormand), à vrai dire, n’a rien à perdre. Le film va raconter son combat contre le shérif (Woody Harrelson) son adjoint raciste (Sam Rockwell), mais avec l’aide d’un nain (Peter Dinklage) et de quelques amis.
Rapidement, le Professore se
rend à l’évidence. Le film est subtil, justement dans le traitement de ces péquenauds
du Missouri.
Three Billboards va en plus faire évoluer notre perception des personnages pendant le film. Un personnage a priori sympathique dévoilera son côté noir, tandis que le pire des salauds prouvera qu’il n’est pas exempt de rédemption. Tout cela est fait avec finesse et humour, mais c’est un très grand film.
Ça apprendra au Professore à ne pas écouter ses amis.
vendredi 12 avril 2019
The Disaster Artist
posté par Professor Ludovico
James Franco est un garçon sympathique (et plutôt beau gosse), mais sa carrière ne laisse d’étonner. Des performances étonnantes (le Bouffon Vert dans Spiderman, Alien dans Spring Breakers) et des performances moyennes (les jumeaux de The Deuce, 22.11.63), mais surtout, une grande dispersion : écrivain de nouvelles (Palo Alto), réalisateur de courts, de films, de docs… Beaucoup de petits rôles, pas beaucoup de rôles notables… Bref, un gars sympathique, mais compliqué à juger.
Dans The Disaster Artist, il y a évidemment l’idée de filmer les coulisses noires d’Hollywood, celles des losers, et cela a produit d’excellents films. L’artiste du désastre est à ce titre une mine ; Tommy Wiseau, richissime et étrange personnage décidé à faire du cinéma, n’importe où, avec n’importe qui, et n’importe comment. Ce qui, bizarrement, accouche de n’importe quoi : The Room, also kown as Le Pire Film De Tous Les Temps.
Les moyens de Wiseau sont certes illimités, mais il n’entraîne avec son discours WTF qu’une équipe de bras cassés prêts à faire du cinéma, et parmi eux un jeune homme, Greg Sestero, qui sera le narrateur de cette catastrophe dans un livre éponyme.
Depuis, évidemment, The Room est devenu culte et s’est mis à gagner de l’argent. Mais il faudrait quelqu’un d’autre que James Franco pour sublimer cette histoire filmée au ras du bouquin. On voit bien ce que Tim Burton aurait pu en faire (une tragédie à la Ed Wood) ou les frères Coen, une comédie des erreurs façon Burn after Reading, car il s’agit là aussi d’idiots qui ne doutent de rien.
Mais le film de Franco n’a pas vraiment de point de vue, et ne sait pas très bien s’il moque Tommy Wiseau, ou s’il y a une forme d’empathie. Quand à la tension homosexuelle Wiseau/Sestero, elle n’est qu’effleurée, alors que ce devrait être l’un des principaux angles d’attaque.
L’intérêt de The Disaster Artist reste donc proprement documentaire, ce qui ne suffit pas.
jeudi 21 mars 2019
De l’Or pour les Braves
posté par Professor Ludovico
Inexplicablement, De l’Or pour les Braves manquait à ma collection des années 70, l’anthologie paternelle des films sur la Seconde Guerre mondiale : des Canons de Navaronne à L’ouragan vient de Navaronne (avec Harrison Ford !), du
Pont de la Rivière Kwai au Pont trop Loin . Pas que des chefs d’œuvre, donc.
Mais celui-ci est très original ; on croit commencer par un film sur Telly Savalas, mais si on lit bien le titre original, on s’aperçoit que ça s’appelle Kelly’s Heroes, que Kelly c’est Clint Eastwood, et que de héros, il n’y en a point. Kelly est un ancien lieutenant dégradé qui réunit une bande de loufiats armés jusqu’aux dents (et jusqu’au Sherman) pour aller libérer, un peu en avance, un petit village de l’est de la France. Enfin, surtout libérer sa banque de 16 millions de dollars en lingots d’or.
Le film de Brian G. Hutton* est un curieux mélange de classique action-movie 60’s avec son cast de dur-à-cuir, mais contient aussi les amorces du mouvement hippie (le film est sorti en 1970), avec une section de Sherman déjantée pilotée par Donald Sutherland qui a l’air de fumer du shit en permanence.
La morale de l’histoire est également très étonnante, mais on vous laissera la découvrir…
* Qui nous donna aussi Quand les Aigles Attaquent
vendredi 25 janvier 2019
Glory
posté par Professor Ludovico
On avait vu Glory à sa sortie (en 1989) et on ne se rappelait pas que c’était aussi bien. On était, il faut le dire, moins passionné par ces histoires de Blues & Grays qu’aujourd’hui. Edward Zwick débutait, il n’avait pas encore fait Légendes d’Automne ou Le Dernier Samourai. La mise en scène et le jeu des acteurs ont pris un coup de vieux, mais cette reconstitution soignée d’un épisode de la Guerre de Sécession tient encore la route.
L’émotion est là : ces volontaires du 54e régiment du Massachusetts, premier régiment de soldats noirs, commandés par un colonel de 24 ans, Robert Gould Shaw sont à la fois une ode à l’héroïsme, et la démonstration de son inutilité. Ces hommes veulent se battre contre l’esclavage, ils finiront par le faire, et périront. Pour rien ? Pour prouver aux blancs, à commencer par les nordistes, qu’ils sont des hommes, eux aussi.
Quel plus bel écrin pour ce discours que Matthew Broderick en colonel (qui joue Shaw pour son premier rôle d’adulte), ou Denzel Washington et Morgan Freeman comme grognards ?
vendredi 4 janvier 2019
Le Sport Favori de l’Homme
posté par Professor Ludovico
Le cinéma, comme les autres arts, est toujours en recherche de la martingale commerciale qui lui garantirait le succès. Cette quête chimérique de la formule magique ne marche pas. Et la meilleure façon de déceler une formule, c’est de regarder un film qui a échoué. OCS vous le propose sur un plateau : Le Sport Favori de l’Homme d’Howard Hawks.
La formule Hawksienne est connue : des héros masculins confrontés à une situation désespérée qui prouvera leur courage, et des femmes puissantes, assumant pleinement leur sexualité. Cela a parfaitement marché dans la comédie (L’Impossible Monsieur Bébé, La Dame du vendredi, Chérie, je me sens rajeunir) ou la tragédie (Rio Bravo, La Rivière rouge, Seuls les anges ont des ailes). Mais voilà, en 1964, Hawks est à la fin de sa carrière, et, à 68 ans, toujours aussi libidineux. En perpétuelle recherche de jeunes femmes pointues qu’il transforme en stars (et, si possible, en compagnes), il en trouve pas moins de trois pour Le Sport Favori de l’Homme : Paula Prentiss, Maria Perschy, Charlene Holt, qu’on verra défiler dans toutes les tenues*. L’intrigue, même légère, est typiquement Hawksienne : un vendeur de magasin de pêche a écrit un bestseller sur le sujet. À la veille d’un concours, il est sollicité par Abigail et Easy, deux jolies jeunes femmes de l’organisation, qui veulent le voir participer. Le voilà obligé d’avouer qu’il n’y connait rien et n’a fait que mettre sur le papier les conseils… de ses clients. Duperie, allusions sexuelles dans tous les sens, quiproquos, « héros » confronté à une situation légèrement « désespérée » : on est bien dans une comédie Hawksienne. Qu’est-ce qui ne marche pas alors ?
Pour comprendre, la lecture de la bible Hawksienne de Todd McCarthy s’impose. Hawks voulait Cary Grant, il aura Rock Hudson, énorme star de l’époque. Mais Hudson s’ingénie à « faire du Cary Grant », et ça ne marche pas. Il n’a ni l’élégance, ni la folie absurde de l’acteur de L’Impossible Monsieur Bébé. Et si pendant tout le film, on reconnait les gags habituels, ça ne fonctionne pas.
De sorte que se superpose alors une seconde lecture, impossible à l’époque, et accessible uniquement au spectateur d’aujourd’hui, qui connait l’homosexualité de Rock Hudson. Le sport favori de l’homme n’est pas la pêche, ça on l’avait compris, et c’est bien le sexe. Le film est frontalement l’histoire d’un type à qui trois filles apprennent à être un mec, un vrai : comment tenir bien droite sa canne à pêche, comment embrasser, comment descendre une fermeture éclair. Mais ce mec n’en peut mais.
Aujourd’hui, on sait pourquoi.
* Pyjama, short, lingerie transparente, T-Shirt mouillé, et surtout combinaisons de plongée TRES ajustées qui ont coûté la bagatelle de 10000$