[ Les films ]



mercredi 16 janvier 2013


Le Silence des Agneaux
posté par Professor Ludovico

Les grands films ne meurent jamais. Les grands acteurs non plus. Je suis tombé sur Le Silence des Agneaux, j’ai voulu regarder la scène culte (la rencontre avec Hannibal Lecter), et évidemment, je suis resté jusqu’au bout.

Pour une raison simple : Le Silence des Agneaux est a priori une série B (un shocker destiné aux teenagers à pop corn du samedi soir*), magnifiée en chef d’œuvre par un bon réalisateur (Jonathan Demme) mais surtout par son casting A-list : Jodie Foster et Anthony Hopkins. C’est eux qui tiennent le film, c’est eux qui en font une œuvre, qui transforment le monstre en être humain (à certains moments, aussi incroyable que cela puisse paraître, on est avec lui, contre le docteur qui le garde) et l’apprentie G-Man en personnage de chair et d’os, avec passé et fêlures. Jodie Foster est évidemment parfaite dans ce genre de rôle.

A côté, l’intrigue marche toujours, et elle est fort bien gérée par Demme (la scène de l’ascenseur, ou le double assaut) qui procurent l’effroi sous toutes ses formes : psychologique face à Lecter, ou physique dans l’ultime face à face avec le Tueur au Papillon.

A regarder à nouveau, de préférence en plein jour …

* Les suites (Dragon rouge, Hannibal et Hannibal Lecter : Les Origines du Mal), sont d’ailleurs retournées à cet état initial.




lundi 14 janvier 2013


The Master
posté par Professor Ludovico

Depuis Boogie Nights et Magnolia, les deux films extraordinaires qui le propulsèrent au sommet artistique d’Hollywood, Paul Thomas Anderson n’a cessé de nous proposer un cinéma certes brillant, mais âpre au goût.

Et c’est dommage.

Si Boogie Nights était un film passionnément humain, Magnolia une découpe chorale de la famille américaine, Punch Drunk Love marque le début d’un cinéma andersonien « de l’art pour l’art » : une comédie romantique peu drôle et peu romantique. There Will Be Blood est l’achèvement arty de ce procédé, avec un chef d’œuvre graphique, aride comme un coup de trique.

Il en va de même pour The Master.

Paul Thomas Anderson a énormément de talent, ça se voit. Il travaille beaucoup, ça se voit aussi. Mais son cinéma, sans aucune empathie envers ses personnages, sans la moindre concession au storytelling, reste quelque chose de glaçant : on regarde, on est fascinés, mais on ne ressent rien.

Paul Thomas Anderson n’est pas le premier cinéaste démiurge, plongé dans une œuvre plus grande que lui. Il n’est pas le premier à contempler l’humanité sous un microscope aseptisé, mais même Welles, Altman, Malick, Bergman se raccrochent à un personnage, à une histoire.

Et il y a matière, dans The Master. À commencer par ce personnage à la dérive, dans lequel Joaquin Phoenix a mis tout son talent et peut-être toute son âme. Philip Seymour Hoffman, (le Lancaster Dodd scientologue) délivre une performance peut-être encore plus extraordinaire, car moins outrée. Dans la double fascination des deux, la séduction physique de l’un, la séduction morale de l’autre, il y avait sûrement matière à s’apitoyer un peu sur ce matériau humain qu’Anderson étale devant nous. Car le reste est très pédagogue : méthodes d’endoctrinement, manipulations psychologiques, le scénariste-réalisateur a travaillé son réquisitoire.

Mais pourtant, Paul Thomas Anderson ne lâche rien. Au contraire, il étale ses plans virtuoses, impeccablement éclairés et filmés, et grave des images inoubliables : le bateau sous le Golden Gate Bridge, la Moto dans le Désert, viendront rejoindre quelque part dans notre cerveau le Piano qui Tombe de Punch Drunk Love, les Derricks en flammes de There Will Be Blood, les Grenouilles de Magnolia. Tout comme les performances d’acteurs, servi par des plans séquences étourdissants. Paul Thomas Anderson n’aime pas truquer, il ne coupe rien, impose, comme on le verra « de ne pas cligner des yeux » ; ses comédiens sont donc lancés dans le vide à 200 à l’heure, comme le funambule entre les deux tours du World Trade Center.

The Master est incroyablement beau, fascinant, bien vu sur les dérives sectaires, mais ne parle qu’à notre cerveau.




dimanche 13 janvier 2013


Une Femme Disparaît
posté par Professor Ludovico

Le Professore n’est pas devenu snob, il est snob.

Aux alentours de 1983, une grande rétrospective Hitchcock enflamma Paris. Le Professore, jeune Rastignac beauceron, venait de monter à Paris pour mener les brillantes études que l’on sait. Reclus dans un cul de basse fosse à Malakoff, terrifié par les dangers de la capitale, il engloutissait l’essentiel de son maigre budget dans les salles de cinéma. Mais cet engouement pour un cinéaste populaire était plus que suspect à ses yeux. Que la multitude communie ainsi, de façon si œcuménique, sur La Mort Aux Trousses, Rebecca, ou Vertigo , le répugnait au plus haut point.

Un an plus tard, la MJC de Malakoff proposa elle aussi ce cycle Hitchcock, au modique tarif de 5F la place. Le sang beauceron de Ludovico ne fit qu’un tour : à ce prix-là, vingt dieux, on pouvait bien se damner pour un Hitchcock.

Ce film, c’était Une Femme Disparaît.

Dès lors, le Professore entreprit son chemin de Damas. Rétrospective complète, Ciné-Club avec Claude-Jean Philippe (sur Antenne 2 le samedi soir) ou Cinéma de Minuit, sur FR3, avec la douce de voix de Patrick Brion le dimanche soir, le but étant de voir les 53 Hitch possibles. Ainsi paré, il restait à lire la Bible (« Hitchcock/Truffaut ») conseillé par elBaba. Lecture indispensable à tout cinéphile, même si on ne s’intéresse pas à Hitchcock. Car ce livre dit tout ce qu’il faut savoir sur le cinéma, de la direction des actrices blondes à l’impossibilité d’adapter des Agatha Christie, en passant par la définition du célèbre McGuffin*.

Bref, j’ai revu hier Une Femme Disparaît, et c’est effectivement une bonne façon de commencer chez Hitch : tout y est, en mode léger. C’est une comédie, un film d’espionnage, un thriller, et on ne s’y ennuie jamais.

Pourtant ça commence très doucement : un hôtel dans les Balkans, bondé à cause d’une avalanche qui retarde un train. Cette première nuit inconfortable permet à Hitch d’installer ses personnages, sans placer pourtant l’enjeu principal : une jeune fille va se marier, un couple illégitime se dispute, deux anglais crypto-gays sont des obsédés de cricket, un musicien dilettante, pénible et charmeur, ennuie la future mariée et une vieille dame sympathique passionnée de musique folklorique.

C’est elle qui va disparaître, et la future mariée qui va s’en inquiéter. Après avoir débuté sur ce mode comique, Hitch change de ton. Bizarrement, et contre toute apparence, on accuse Iris (la jeune mariée) d’être mentalement dérangée. Non, elle n’était pas accompagnée d’une vieille dame dans le train, non, elle n’a pas pris le thé avec elle. Le scénario joue alors à la perfection de l’empathie que nous avons nouée avec ce personnage ; nous somme les seuls, semble-t-il, à croire Iris… Un principe qui sera repris dans les grandes lignes, et aussi dans les détails (le nom sur la vitre) dans FlightPlan, avec Jodie Foster.

La mise en place du début, qui peut sembler longuette, se révèle alors diablement efficace : les obsédés de cricket se taisent car ils ne veulent pas retarder le train, la maîtresse illégitime ment, car elle veut faire divorcer son amant. Et une TSI** commence à naître entre la future mariée et le musicien encombrant, modèle inusable de la comédie, associant la pimbêche et le fâcheux.

A la fin, chacun aura néanmoins révélé son vrai caractère : les anglais seront courageux dans l’adversité, l’amant, un vrai lâche, et le dilettante, un vrai courageux.

Outre le talent d’Hitchcock à bâtir une histoire passionnante autour d’un argument aussi mince, Une Femme Disparaît a plein d’atouts dans sa poche : une ambiance sexy (la scène des jambes, les actrices girondes, les sous-entendus sexuels, future marque de fabrique hitchcockienne), un humour très british (Une Femme Disparaît est le dernier film anglais de Sir Alfred), le tout dans une grande économie de moyens « Nous avons tout tourné dans un studio de 90 pieds », déclare-t-il à Truffaut.

Une Femme Disparaît possède aussi un troublant sous texte, pour un film de 1939 : condamnation du « pacifisme idiot » de l’avocat, américains écervelés et anglais tétanisés par le cricket, tandis que des pays d’Europe centrale sont au bord de la guerre. Une paix qui sera sauvée par un artiste : le musicien polyglotte et cultivé, tout un symbole.

Si vous ne connaissez pas Hitchcock, l’entrée est donc par ici, dans une gare perdue du Bandrika, au coeur des Balkans…

*Le McGuffin, est selon Hitch « un truc très important pour les personnages, mais pas du tout pour moi, le narrateur » (p.111 du Hitchcok/Truffaut). Dans Une Femme Disparaît, c’est le message secret que doit convoyer la vieille dame (on ne saura jamais ce que ce message contenait (et on s’en fout), mais les personnages se battent pour lui, et ça, c’est intéressant.


** Tension Sexuelle Irrésolue : quand un homme et une femme se désirent, mais du fait de l’intrigue, ne peuvent conclure : Mulder et Scully en sont le plus vibrant exemple




jeudi 10 janvier 2013


Avoir une idée… Et la réaliser
posté par Professor Ludovico

En ce moment, sur les écrans, il y a un film qui a plagié le Professore. Si. Si. Il s’agit De l’Autre Cóté du Periph’, avec Omar Sy et Laurent Laffitte. Deux flics que tout oppose (classe sociale, style, méthodes) mais qui coopèrent malgré leurs différences, nous avons eu cette idée avec l’ami A.G. dans les années 90, et nous nous voyions bien, avouons-le, dans les premiers rôles.

Tout ça pour dire qu’il ne suffit pas d’avoir une idée. Il faut, comme disait Kubrick, l’incarner, et c’est ça qui est difficile. Tout le monde a des idées, et même des idées géniales. Mais l’art, ce n’est pas que de l’inspiration : c’est avant tout du travail, beaucoup de travail, et aussi de la chance. Et de la persévérance.

Prenons les Rolling Stones. Avaient-ils plus d’inspiration que les autres groupes de blues en 61-62 ? Sûrement pas. Ils étaient une pelletée à l’époque, à s’acharner sur les standards de Jimmy Reed et Muddy Waters, et à tourner autour du même mentor, Alexis Korner. Alors qu’avaient de plus Jagger/Richards ? Si ce n’est une terrible envie de réussir ? Et la peur de se faire virer par celui qui avait plus de talent qu’eux : Brian Jones ?

Pour compenser, ils ont travaillé dur. Et ils ont eu un peu de chance, il en faut dans ce métier. Selon le joli mot de Jagger, il y avait un groupe au Nord (les Beatles), et il fallait un groupe au Sud. Ce furent eux, les Rolling Stones. Quant à Brian Jones, qui avait tant de talent, il se dispersa, ne travailla pas assez, n’avait pas suffisamment envie : son exclusion du groupe par les deux autres carriéristes était inéluctable.

Pour revenir au Periph’, il eut sûrement fallu un peu de chance au Professore et à son compère, mais surtout, il aurait fallu travailler, beaucoup, et et de l’obstination pour ne pas se faire « piquer » l’idée de De l’Autre Cóté du Periph’.




dimanche 6 janvier 2013


Le Hobbit : Un Voyage Inattendu
posté par Professor Ludovico

Un voyage inattendu, en effet.

Depuis que les Tolkienolâtres ont entamé ce périple en terre du milieu avec le Roi Sorcier Jackson, la route n’a pas été des plus paisibles. Récit speedé aux amphétamines, elfes teints en blonds, nains ridiculisés, et narration façon Blake & Mortimer (« La Bataille Commence ! ») : il n’y avait pas que du bon dans la tarte Hobbite néo-zélandaise. Mais il y en avait quand même. Quelques acteurs pleins de grâce (Frodon, Sam, Faramir…), une réussite incontestable (Gollum), et un final qui donne encore des frissons dans le dos.

Aussi, quand nous apprîmes que Le Hobbit était en chantier, aucune surprise n’était plus envisageable. Jackson s’était emparé de l’Anneau Unique Hollywoodien, celui qui les gouvernait tous : le pognon ! Transformer un gentil conte de fée de 300 pages en trois épisodes de trois heures, c’était osé, quand on avait synthétisé 1000 pages dans le même format. Mais cela répondait à une vraie logique du business : quand on a dans les mains une aussi belle franchise, on n’allait pas la gâcher en 2h30…

Pourtant, l’histoire du Hobbit est simple. Si Le Seigneur des Anneaux – le livre – est une grande fresque, ambitieuse et mature, Bilbo Le Hobbit est une aventure pour enfants sans grande prétention, même très réussie. L’aventure d’un hobbit dans la Terre du Milieu, des nains, un trésor, un dragon, un mystérieux anneau… Aller et retour, et c’est fini.

Faire trois épisodes, c’était forcément ajouter, rajouter… pour faire vendre des figurines de Legolas ou d’Aragorn, même pas dans le livre, des posters de cités naines, des jeux vidéo. Bref, trahir à nouveau le texte pastoral de JRR Tolkien.

Tout à son mépris, le Professore était sur le point de commettre une grave erreur, une erreur ontologique même. Car en vérité, on ne peut pas reprocher à Peter Jackson deux choses à la fois. D’avoir accéléré le bouzin Seigneur des Anneaux et, en même temps, lui reprocher de prendre son temps avec Le Hobbit.

Car c’est tellement rare, un cinéaste qui prend son temps. Ce qui fait du début du Hobbit un moment très agréable, bien mieux réussi que le début de la trilogie, tout en respectant pourtant le même canevas : installation de la méta intrigue (la guerre au royaume des nains), de nouveaux personnages (Bilbo jeune, la compagnie naine de Thorin) rencontrant des anciens (Gandalf), et le développement de l’intrigue même du film…

Le tout est bien amené, bien joué, dans un calme peu fréquent chez Peter Jackson. Une heure où l’on esquisse tranquillement les personnages, avec toutes les subtilités possibles. Ainsi le jeune Bilbo est crédible en hobbit velléitaire, emmené dans une aventure trop grande pour lui. Et en face, les inquiétudes de Gandalf, ou les doutes du chef nain (joué avec subtilité par Richard Armitage, malgré un maquillage catastrophique). Ce temps d’installation sera évidemment payant au final, car ces personnages, confortablement installés dans cette première heure, auront toute une gamme de sentiments à mettre en valeur pendant les deux heures qui suivent.

Après, évidemment, ça se gâte, et on a un peu le sentiment de suivre une immense et interminable cinématique de jeu vidéo. L’image de synthèse permet de tout faire, ce n’est pas une raison pour le faire ! La montagne des Gobelins, sorte d’hommage dérisoire aux mines indiennes d’Indiana Jones et le Temple Maudit, sort des rails au bout de 30 secondes. Le Profanateur Orc, arch-ennemi de ce premier épisode est lui aussi particulièrement caricatural et raté. La direction artistique est souvent catastrophique (les elfes, les nains…), ou irréaliste (les cités gobelines). Tout est propre, voire propret. Il faut éviter de regarder Game of Thrones avant, sinon ça pique les yeux.

On sent aussi le besoin de Saroumane Jackson de payer son hommage à Sauron-Warner Bros : les scènes inutiles de bataille vont donc s’enchaîner (même si elles sont globalement mieux filmés que celles de la trilogie). Les rebondissements aussi : chutes, précipices, embuscades, rien n’est oublié, mais finalement, cela ne suffit pas à entamer notre enthousiasme.

Probablement parce que, contrairement au Seigneur des Anneaux, on accepte ces facilités dans un conte de fée ? Chez ce Hobbit, on est dans un film pour enfants, façon Harry Potter ou Narnia, plutôt que dans une grande fresque épique censée s’adresser aux adultes, et évoquer la tentation du pouvoir, le courage des hommes, ou les ravages de la guerre…

Ensuite parce que cette première partie finit en beauté, avec le retour d’un vieil ami : Gollum, impérial comme toujours. Les conseils de Gandalf, la personnalité de Bilbo, si détaillée depuis le début, prendront alors toute leur saveur dans ce premier affrontement.

On ira donc volontiers voir les deux suivants, parce l’on accepte ces images d’un cinéma finalement désuet ; nous voilà revenus, finalement, au cinéma des années cinquante, avec John Wayne évoluant dans le carton-pâte d’un décor de studio, tandis qu’on projette sur un fond bleu des images de Monument Valley.

Un cinéma purement hollywoodien dans la pire et la meilleure acception du terme, ni plus, ni moins.




samedi 5 janvier 2013


Argo
posté par Professor Ludovico

Il y a plein de raisons de rater un film au cinéma : être de mauvais poil, avoir été bassiné par ses potes pour aller voir Argo, la sensation du mois de novembre, ou avoir une voisine bruyante.

Ou un peu des trois.

Mettons tout de suite les choses au point : Argo est un bon film, même un très bon film. Bien écrit, bien joué, il y a même ma petite chérie de The Faculty, Clea DuVall.

Mais ça n’a pas suffit à m’attendrir. Je me suis un peu ennuyé à Argo. Parce que tout simplement, il n’y a pas d’enjeu. On sait ce qui va se passer : les otages vont être libérés à la fin, le sujet du film c’est comment.

Et le comment, c’est quelque chose dont on se fout au cinéma.




samedi 5 janvier 2013


Salaire des acteurs : mea culpa
posté par Professor Ludovico

Petite précision due à la lecture du Parisien ce matin. Les aides du CNC sont financées par les recettes des films (une vertu que j’indiquais déjà). Mais le financement public est plus faible que je ne le pensais : 1,7% du budget des films.

Donc mea culpa, ma conclusion est fausse :votre argent sert rarement à financer le salaire de Danny Boon.

Il reste qu’une partie du système reste vicieux : le poids des acteurs dans le montage du film (l’article du Parisien est très éclairant là-dessus), les obligations des chaînes qui les invitent à produire tout et n’importe quoi, et le système de copinage propre à l’organisation même du CNC.

Mais bon, ce n’est pas une raison pour écrire n’importe quoi.




mardi 1 janvier 2013


Les Enfants du Paradis
posté par Professor Ludovico

J’ai sur une de mes étagères, une photo de mes grands parents maternels. Jeunes. Prise dans les années 20. Sérieux comme des papes, mais pourtant costumé comme pour le carnaval. Elle en Colombine, lui en Cadet Roussel, comme dans Les Enfants du Paradis.

Je me suis fait la réflexion quand j’ai réalisé à quel point Arletty ressemblait à ma grand-mère, ou à sa belle-soeur, « Tata Got ». Même esprit acéré, même petit phrasé ironique. Pourtant, l’Arletty, elle ne devait pas être dans leurs petits papiers, avec ses mœurs légères, ses ennuis à la Libération, ses amours avec un officier allemand. Mais voilà, moi qui me préoccupe des influences de la Génération Professorinette (Lady Gaga, Kirsten Stewart ou Amy Winehouse), je trouve finalement Arletty, l’Amy Winehouse des années 40.

Car bien que le film de Marcel Carné passe trois bonnes heures à clamer le contraire, Arletty n’est pas belle dans Les Enfants du Paradis. Trop vieille pour le rôle (45 ans), elle ne supporte pas la comparaison avec l’incandescente Maria Casares qui joue la femme foldingue de Jean-Louis Barrault. Lui est beau, incroyablement beau, malgré son profil acéré, et la folie qui guette.

Mais la magie des Enfants du Paradis n’est pas là. A vrai dire, elle est intangible cette magie, comme tout tour de passe-passe devrait l’être. Qu’est-ce qui rend ces Enfants magiques ? Impossible à dire. Le film suit une trame très classique, boy meets girl, tout le monde aime Arletty-Garance qui n’aime que Barrault-Baptiste, le Pierrot Mélancolique du Boulevard du Crime. Mais Baptiste est un poète, et, Ian Curtis avant l’heure, laisse passer le Grand Amour. La structure dramaturgique des Enfants est classique (enjeu, climax, résolution)…

Pourquoi alors, affirme-t-on que Les Enfants du Paradis est le plus grand film français de tout les temps ? Il n’y a pas que les français qui le disent, d’ailleurs*. Qu’est-ce qui fait un chef d’œuvre ? C’est simple : rien n’est mauvais dans ces Enfants-là. La perfection à l’état pur. Du premier plan sur Arletty, nue dans un bain, au dernier plan d’Arletty, plus seule que jamais dans sa robe de luxe et son carrosse doré. De l’extrême pauvreté à la richesse la plus opulente, Garance n’aura pas trouvé le bonheur sur le Boulevard du Crime.

Les acteurs sont parfaits, le texte, comme chacun sait, grandiose. Les répliques sont passés dans le domaine public. Les décors sont époustouflants (scène de rues avec des milliers de figurants, reconstitution exacte des théâtres et des costumes de 1830, une préoccupation assez rare dans les années 40)**

Non, le génie des Enfants du paradis, c’est de partir de cette évidence, de cette simplicité pour atteindre au chef d’œuvre. Pitchons l’histoire en deux mots, car elle est simple comme l’amour, pour paraphraser le mime Debureau.

1830, avant la révolution. Le Boulevard du Crime, baptisé ainsi car s’y trouve tout les théâtres qui proposent des pièces policières, ancêtres du cinéma : premier clin d’œil, on y reviendra. Sur le boulevard, une jeune femme en goguette, Garance (Arletty) s’y fait draguer par un jeune acteur séducteur, Frédérick Lemaitre (Pierre Brasseur). Elle le repousse et va vers un autre prétendant, qui n’est autre que Pierre François Lacenaire, anarchiste, assassin et voleur. Accusé par sa faute de complicité de vol, elle est tirée d’affaire par un mime, Baptiste Debureau (Barrault), souffre-douleur d’une grande famille de comédiens. Ils vont s’éprendre l’un de l’autre. Garance est une femme libre, qui prend l’amour quand il vient. Mais Debureau est un poète, un être torturé, qui n’ose pas prendre la femme qui s’offre à lui. Trop tard, Garance est à nouveau accusée de meurtre, et ne se sauve que grâce à son quatrième protecteur, le comte Édouard de Montray.

Deuxième époque, six ans plus tard. La révolution est passée (même si l’on y fait jamais référence dans les Enfants) et les choses ont changé : Pierre François Lacenaire est recherchée par la police, Frédérick Lemaitre est un grand acteur shakespearien, Baptiste Debureau est devenu une star grâce à son art du mime, et Garance est la compagne du comte de Montray, mais ne l’aime pas. Une dernière possibilité va s’offrir aux anciens amants de se retrouver pour une nuit, mais la chance est passée ; Garance repartira seule, dans son carrosse doré.

Le film joue à la perfection de cet axiome de base du cinéma, martelé ensuite par Hitchcok et tous les pontes du scénario : le héros sait ce qui est bon pour lui, mais fait tout le contraire. Le mime Debureau est fou amoureux de Garance, mais ne prend pas la pomme quand celle-ci veut bien être croquée. Les prétendants de Garance (le poète-assassin, le comte, l’acteur) l’aiment, mais elle ne les aime pas. Elle passera pourtant de l’un à l’autre, pour un peu de plaisir, d’amusement, ou de protection.

Entre temps, les répliques de Prévert auront fusé : « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment, comme nous, d’un aussi grand amour » « Comment vous appelez vous ? Je m’appelle rarement, mais on m’appelle Garance » « Vos gueules, là-haut, on n’entend plus la pantomime ! »

Et Les Enfants du Paradis, tourné pendant la guerre, attendu comme le messie par les fans d’Arletty, la plus grosse star de l’époque, sera un immense succès français, puis international…

Il fait désormais partie du panthéon mondial du cinéma, comme Citizen Kane, Rashomon, La Nuit du Chasseur, pour une raison simple : ces films ne vieillissent pas.

Il ne vous reste qu’à le vérifier…

*Le film, restauré, est d’abord sorti aux Etats Unis avant de ressortir en France au mois de novembre
**Comme on peut s’en apercevoir à l’exposition de la Cinémathèque…




lundi 31 décembre 2012


Le salaire des acteurs
posté par Professor Ludovico

Voilà une petite controverse qui aurait pu passer inaperçue, au cœur du trou noir Noël-Jour de l’An. Mais c’est la période des bilans, et Le Parisien a ouvert le bal avec un article sur les tops/flops de l’année, tout en dégonflant quelques baudruches : oui, La Vérité Si Je Mens est 4ème est un succès en nombre d’entrées (4,6M), mais c’est quand même une déception pour ses auteurs, car le film, ayant coûté 25M€, espérait bien plus (le deuxième de la franchise avait fait 7M€).

Car la règle d’or dans ce business, ce n’est pas les entrées (qui reste néanmoins le critère du public et des médias), mais bien le ratio recettes/investissements. Ainsi Paranormal Activity, Le Projet Blair Witch restent des résultats marquants, car pour des budgets minuscules (15 000$ et 60 000 $), ils ont rapportés énormément d’argent (107 M$ et 140M$). Ce qui n’empêche pas, évidemment, d’investir énormément, dans l’espoir de gagner encore plus.

Ce qui nous amène à la controverse du jour : comme le signale cruellement Le Parisien, « Les grosses stars hexagonales n’ont pas fait recette » : ni Adjani (David et Madame Hansen, 100 000 entrées), ni Gad Elmaleh (Le Capital, 400 000), ni Dany Boon, ni le casting all-stars des Seigneurs (2,7M). Et Fabrice Leclerc, de Studio Ciné Live, un magazine peu réputé pour être un histrion de la contre culture, de conclure : « Contrairement aux américains, nombre de réalisateurs français ne bossent pas suffisamment leur scénario » ; encore un qui lit CineFast !

Mais l’assaut le plus sournois ne vient pas des odieux médias, ou des horribles critiques (ces réalisateurs frustrés), non, l’attaque vient de l’intérieur, via une charge destroy dans Le Monde datée du 28 décembre (et aimablement indiqué par l’ami Fulci). Cette charge ne vient pas de n’importe qui : Vincent Maraval, patron de Wild Bunch, un des plus gros distributeurs français The Artist, Le Discours d’un Roi, Le gamin au Vélo, Polisse, Old Boy, La Chambre du Fils, etc.

Maraval parle carrément de « désastre »*. Reprenant le bilan du Parisien, il constate que tous les gros films français se sont plantés cette année. Pire, même les gros succès commerciaux perdent de l’argent. Moralité : les films français sont tout simplement trop chers.

Et d’indiquer la source du mal : les stars françaises, surpayées. Et de balancer des chiffres, qui malgré l’inclination naturelle du Professore, l’ont que même cloué sur son siège : les films français ont le deuxième budget moyen après les USA (bizarre, pour une production peu orientée sur le blockbuster à effets spéciaux). Ensuite, les cachets des acteurs : 3,5M€ pour Dany Boon dans Un Plan Parfait, une somme qui n’est pas couverte par les entrées du film ! et 1M€, pour quelques minutes dans Astérix… Ou Vincent Cassel, qui demande 226 000€ pour Black Swan et 1,5M€ pour Mesrine : dix fois moins de recettes que le film de Darren Aronofsky, cinq fois plus de salaire ! Et de multiplier les exemples avec des stars internationales comme Benicio del Toro, ou Soderbergh, qui gagnent moins que… Marylou Berry ou Philippe Lioret.

Il n’y aurait aucun mal à cela si ces chiffres étaient produit par le marché : Depardieu vaut 2 parce qu’il va rapporter 20. Le Professore, citoyen d’honneur de Los Angeles, California, est évidemment est pour le marché, et n’a jamais trouvé scandaleux le salaire des footballeurs, par exemple. Pourquoi ? parce que le salaire des stars, les primes de match, c’est l’argent des mécènes (le Qatar, Abramovitch, Aulas) ou celui des sponsors. Ils font ce qu’ils veulent de leur argent, parce qu’ils pensent que ça va leur rapporter quelque chose, de l’argent ou de l’image.

Mais là, c’est votre argent qu’il s’agit. Car si ce système existe, c’est dû au fameux fonctionnement du cinéma français. La fameuse exception culturelle dont on nous rebat les oreilles, et qui génère un régime très particulier et extraordinairement déficitaire (l’intermittence : 223 M€ de cotisations pour 1 276 M€ de paiements, et aucun chômage). Mais aussi un système extrêmement vicieux de financement**, via le CNC, Canal+ et les chaînes de TV, ce qu’explique très bien Vincent Maraval : les acteurs célèbres permettent au film de se faire, uniquement sur leur nom. Dès lors, ils disposent d’un droit de vie ou de mort sur le film, qu’ils monnayent à prix d’or. Au final, que le film ait coûté cher ou pas, qu’il ait du succès ou pas, qu’il fasse un bon score ou pas à la télé, ne change rien. Les chaînes sont obligées d’acheter des films et d’en diffuser, donc tout le monde vit bien avec ça.

Sauf le contribuable.

Moi je veux bien financer Arte, même si je la regarde rarement. Mais ça m’embête de financer Dany Boon dans Astérix.

Vraiment.

* A lire également, la réfutation par Jean-Michel Frodon, qui n’est pas n’importe qui non plus, et qui relativise en partie le propose de Maraval, notamment le « désastre ».

** qui a une seule vertu : les gros films (français et étrangers) financent les plus petits




vendredi 28 décembre 2012


Jack Reacher
posté par Professor Ludovico

Jack Reacher. Tom Cruise. « Un thriller impitoyable». Adapté d’une série de livre de Lee Child. Vous connaissez Lee Child ? Moi pas. Ça ne m’empêche pas d’avoir une idée, cela étant. Une sorte de daube écrite au kilomètre, un « page turner » façon Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell ou Elizabeth George. Avec un cliffhanger par chapitre, des personnages caricaturaux, et un bouquin écrit au manuel de scénario en dix leçons. Bref, qui a envie de voir ça ?

Ben le Professore, quand James Malakansar, diplômé de GCA à l’Université de Louisville, Kentucky lui propose deux heures de débauche au Pathé Wepler.

Et là, bingo ! Big surprise ! 2h de cinéma jouissif, Tom Cruise en antihéros, du divertissement pur et dur. C’est tellement drôle, et tellement accrocheur, qu’on oublie les faiblesses évidentes du bouquin (l’intrigue qui ne déparerait dans la ridicule intrigue d’un récent James Bond, les personnages, taillés à la serpe (le beau brun ordonne, la blonde (Rosamunde Pike) exécute). Mais mon dieu, que c’est bon, un film qui prend le temps d’installer son histoire, et qui implique le spectateur dans l’intrigue, et qui crée des personnages, des vrais ! Que c’est bon, un film qui ne s’intéresse pas à la virtuosité technique, mais s’attache à raconter une histoire ! Que c’est bon, un film ou Tom Cruise ne se prend pas au sérieux !

Un type tire dans la foule. Tue 5 personnes. Banal, en Amérique. Très vite on le retrouve, les preuves sont accablantes. Sauf qu’il refuse de signer ses aveux et demande à voir Jack Reacher. Reacher, c’est un ancien flic de l’armée, qui agit dans l’ombre. Et pour lui, c’est louche. Commence une autre enquête, pour lui et la blonde, l’avocate du présumé tueur.

Le talent de Christopher McQuarrie, le réalisateur-scénariste aux manettes* c’est de vous mettre lentement – mais sûrement – les indices en main. Vous participez à l’enquête, vous vous enthousiasmez pour les méthodes peu conventionnelles de Reacher, vous vous régalez aux répliques cultes, comme celle-ci « Et qu’est-ce que vous allez me faire, si je refuse de vous répondre ? » « Bah, je sais pas… Je te fais visiter l’intérieur d’une ambulance ? »

Bref, on est dans un film des années 70, une sorte d’Inspecteur Harry en plus sexy, et on ressort de la salle avec le sourire aux lèvres…

*capable du pire comme du meilleur : scénario de Usual Suspects, mais aussi de Walkyrie, The tourist, réalisateur de Way of The Gun




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