[ Les films ]



mardi 4 mars 2014


Fincher+Sorkin x 2 = Steve Jobs
posté par Professor Ludovico

C’est peut-être la nouvelle la plus excitante du moment, révélée par Le Parisien (et les bons soins de Maître Fulci) : David Fincher travaillerait (avec Aaron Sorkin !) sur une adaptation de la vie de Steve Jobs, d’après la bio de Walter Isaacson.

Sachant qu’on vénère ici tout autant le réalisateur de Fight Club que le créateur d’A La Maison Blanche, et que l’on considère que leur bébé commun – l’épopée Zuckerbergienne filmé comme un slasher gothique mâtiné de John Hughes – comme le chef d’œuvre des années 2000, et que par ailleurs, l’on conchie l’idolâtrie jobsienne tout autant que l’on pourchasse avec vigueur l’hérésie Applemaniaque (cette chronique étant rédigée sur iPhone mais avec clavier intelligent Path), c’est une quadruple bonne nouvelle.




samedi 1 mars 2014


Grand Canyon
posté par Professor Ludovico

Séquence nostalgie : qu’est devenu le film culte de nos vingt-cinq ans, Grand Canyon, à l’heure où la relève cinéphile – et le jeune Fulci en tête – moque l’œuvre de Lawrence Kasdan, à commencer par La Fièvre Au Corps ? Que voulez-vous, la jeunesse ne respecte plus rien…

Or il est vrai que Grand Canyon a pris un coup derrière les oreilles, la musique, par exemple, furieusement eighties, ou le jeu kilogrammé de Mary McDonnell. Notre fantasme MILF de ces années-là révèle maintenant quelque chose qu’on n’osait pas se dire en 1991 : Dressée avec le Poing ne joue pas très bien.

Heureusement il y a les autres. Danny Glover, Kevin Kline et Steve Martin, dans un de leurs meilleurs rôles, l’un des premiers rôles marquants de Mary-Louise Parker (Beignets de Tomates Vertes, A La Maison Blanche, et bien sûr Weeds), la toujours excellente Alfre Woodard (Passion Fish, K-Pax, Desperate Housewives, 12 Years a Slave) et les débuts de Jeremy Sisto, le futur (et immense) Billy Chenowith de Six Feet Under.

Quant à l’intrigue, toujours aussi mélo, elle marche toujours. Grand Canyon, (métaphore !) est l’histoire d’un gouffre, celui de Los Angeles, qui sépare deux hommes. Mack (Kevin Kline), est blanc, bourgeois, a de riches amis producteurs (Steve Martin), une jolie femme et un ado qui va partir. L’autre, Simon (Danny Glover) est pauvre, noir, avec une sœur et un neveu qui habite South Central. C’est là qu’ils vont se rencontrer, de façon tout à fait fortuite, car dans le Los Angeles de ces années-là, peu de chances qu’un noir rencontre un blanc. Simon va non seulement lui dépanner sa voiture, mais peut être aussi lui sauver la vie, en l’extrayant des griffes d’un gang de noirs menaçants.

Que va-t-il rester de cette rencontre ? Mack veut évidemment payer sa dette, Simon, fataliste, ne parle qu’en termes de chance ou de malchance.

L’originalité de Grand Canyon, c’est de partir de ce postulat de base mais de ne pas s’en satisfaire. Aider l’autre, oui, mais s’il ne veut pas ? Mack vient avec ses bons sentiments (et aussi sa culpabilité de blanc riche), mais la vie, c’est plus compliqué que ça ! En aidant la sœur de Simon à déménager, ne va-t-il engendrer de plus grands malheurs ? Les personnages sont ainsi tiraillés de contradictions internes (Mack veut aider Simon, mais ne veut pas recueillir le bébé abandonné).

En fait Grand Canyon est une peinture, certes mélo, mais assez exacte des angelenos paranoïaques des années 80. Explosant sous le fric, mais couvant le feu de la pauvreté (les émeutes ravageront le centre-ville un an après). Proposant un mode de vie extraordinaire, mais passant à côté d’icelui (aucun de personnages n’est allé voir le Grand Canyon, pourtant à quelques heures de route…) Mélangeant le glamour d’Hollywood et l’immense pauvreté des homeless, la richesse des puissants et la pauvreté des quartiers (Compton, South Central, Echo Park)… Le film réussit à traduire cette tension interne, immense, qui habite cette ville formidable, en les incarnant le plus justement qui soit via ses personnages.

Aux côté de Short Cuts, Magnolia, Heat, Grand Canyon est à ranger parmi les plus beaux films qui ont tenté de faire le portrait de cette ville méconnue, incomprise, et pourtant fascinante qu’est Los Angeles.




vendredi 28 février 2014


Questionnaire de Libé, suite
posté par Professor Ludovico

Vous le savez, le Professore Ludovico a une tendresse particulière pour le Questionnaire de Libé, page cinéma. Un questionnaire façon Proust qui cherche à vous positionner sur l’échelle de la cinéphilie.

Au cours des années, les questions ont peu à peu évolué. En voici donc quelques nouvelles avec mes réponses ; à vous de compléter.

Dans la salle, une place favorite ?
Avant : plutôt devant comme à la messe, le regard levé vers le ciel, en adoration devant le dieu Cinémascope. Maintenant que je suis vieux, et qu’il faut néanmoins lire les sous-titres, je me mets plutôt derrière, si possible au milieu exact de la salle, dans l’axe du projecteur. En tout cas, j’évite les mangeurs de pop corn…

Un rituel ?
Toujours pisser juste avant la séance. Sinon je n’arrête pas d’y penser et me lève au milieu du film. Le Professorino est aussi accablé de ce TOC.

Le monstre ou le psychopathe dont vous vous sentez le plus proche ?
Jack Torrance, de Shining, parce que c’est d’abord un homme, et ensuite un monstre.

Le dernier film avec qui ? C’était comment ?
Le Loup de Wall Street avec Laurent (critique au four). Je n’avais pas trop envie, la meilleure posture pour aller au cinéma ! Et véritablement bien.

Le gag ultime ?
Le Rocky Horror Picture Show parce que le gag, c’est vous !

L’actrice que vous auriez aimé être ?Catherine Deneuve, pour sa carrière extraordinairement variée : Bunuel, Demy, Rappeneau, Molinaro, Truffaut, Téchiné, Polanski, Lars von Trier, Manuel de Oliveira, et une fin de carrière que beaucoup lui envieraient : Desplechin, Ozon, Honoré…

Le cinéaste dont vous n’oseriez jamais dire du mal ?
Les frères Dardenne, parce que c’est interdit.

La dernière image ?
Un Jour Sans Fin.

A vous de jouer.




mercredi 26 février 2014


Le Vent se Lève
posté par Professor Ludovico

Alors comme ça, ce serait le dernier film de Miyazaki ? « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Il serait temps de vivre, en effet, pour Hayao Miyazaki qui a passé sa vie à dessiner des Totoros. Mais voilà, charger un film d’une valeur testamentaire n’est pas forcément le meilleur service à lui rendre.

On va donc, un peu contraints, voir le vent se lever, comme s’il fallait pointer au chef d’œuvre, la pire des postures au cinéma : être forcé d’admirer.

Pourtant ce n’est pas très compliqué de louer le travail d’Hayao Miyazaki : Le Château dans le Ciel, Mon Voisin Totoro, Porco Rosso, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro. Autant de chefs d’œuvres qui ont marqué l’imaginaire mondial de ces quinze dernières années.

De fait, on oublie vite ce pourquoi on est venus : c’est la magie onirique des films Ghibli. Nous voilà immédiatement plongées dans un nouvel univers, ici le Japon des années vingt, et un nouveau personnage, la trajectoire de Jir? Horikoshi, le designer du futur Zéro, l’un des meilleurs avions de la seconde guerre mondiale*.

Paradoxalement, on est immédiatement emporté par cette histoire, avec les ambiguïtés qu’elle pose (peut-on construire des avions de guerre comme s’il s’agissait d’œuvres d’art ?), avec la partie onirique qu’elle superpose (les rêves avec Caproni, l’ingénieur italien, une des idoles de Miyazaki)… et cette fascination ne s’éteint pas, de début jusqu’à la fin, malgré la longueur du film…

Film testament ou pas (après visionnage du film, la lecture de la presse laisser entendre de fortes influences autobiographiques), Le Vent se Lève est un must de ce début d’année.

* Rien que ça ne manque pas de sel : voir des flopées de mères de familles – accompagnées d’enfants en bas âge – venues voir le biopic du créateur du plus célèbre chasseur-bombardier nippon, plus la dramatique histoire d’un amour impossible avec une tuberculeuse ; si vous trouver un Disney dont le pitch s’approche de cela, merci de contacter la rédaction.




lundi 24 février 2014


Dallas Buyers Club
posté par Professor Ludovico

Dallas Buyers Club est un piège à cinéphiles américanophiles, mais on met du temps à s’en rendre compte.

Un piège à ours formidablement appâté, en fait : un cast en acier trempé (Matthew McConaughey, Jared Leto, Jennifer Garner) des performances d’acteur en veux-tu en voilà (20 kg perdus par les acteurs, selon l’axiome de Niro*) et l’inévitable rédemption : J’étais homophobe, mais au contact de la communauté gay, je vais devenir quelqu’un de bien. Evidemment Based on a True Story.

Ça commence pourtant bien, avec un Matthew McConaughey plus vrai que nature en texan drogué, baiseur de putes, amateur de rodéo, et donc raciste et homophobe. Vive le Texas !

Mais notre cowboy électricien découvre très vite, à la faveur d’un accident du travail, sa séropositivité. On lui donne trente jours à vivre. Passé l’incrédulité, les insultes aux toubibs (dont l’adorable Jennifer Garner), Ron Woodroof se renseigne, et comprend. Cette pute toxico, baisée l’an dernier…

Ça pourrait être une histoire extraordinaire, avec un réalisateur un peu plus abrasif, type Steve McQueen. Mais c’est Jean-Marc Vallée qu’on a pourtant connu plus saignant, avec son démontage familial C.R.A.Z.Y. Mais malheureusement on est à Hollywood, et rapidement, on comprend que Vallée s’est fait piégé et qu’il est en charge de réaliser un film-dénonciation des magouilles autour de l’AZT. Le médicament prescrit au début des années 80 semble faire des miracles, mais en fait détruit les malades. Woodrof lui, a compris. Il va essayer de se procurer plein de médicaments, puis, faute de mieux, lancer le Dallas Buyers Club, une association où contre 400$, on vous fournit tous les médicaments dont vous avez besoin. Une façon de contourner les règlementations fédérales de la FDA, qui prise sous la férule des méchants lobbies de l’AZT, fait tout pour empêcher les gens de se soigner correctement.

On retombe alors, comme vous pouvez le voir, dans le pire des manichéismes US, où les méchantes multinationales oppriment le peuple et l’empêchent de profiter de ses principales libertés fondamentales, où l’esprit d’entreprise est récompensé (car Ron devient vite très riche avec son association), où la gentille toubib va démissionner face à l’incurie hospitalière, et où notre Ron va tourner gay friendly au contact du travesti Rayon**. Vous l’avez compris, on n’est pas dans Michael Clayton

Le film devient donc horriblement prévisible et ennuyeux. Dommage, mais ça n’empêchera pas Matthew McConaughey de décrocher l’oscar. Et ce n’est pas grave, parce qu’il le mérite pour l’ensemble de son œuvre…

* depuis Raging Bull, un acteur qui ne fait pas l’effort de perdre vingt kilos, d’en prendre quarante, de se défigurer, de devenir sourd, aveugle, ou paralytique n’est pas près de gagner la statuette…
** formidablement joué par Jared Leto, mais desservi par ces dialogues camp qui ne dépareraient pas du Rocky Horror Picture Show




samedi 22 février 2014


12 Years a Slave
posté par Professor Ludovico

Pour tout prolégomène, nous dirons simplement ceci : 12 Years a Slave n’est pas le Steve McQueen habituel. Pas de grève de la faim, pas d’IRA (Hunger), pas d’addiction sexuelle, pas de description glacée de New York au XXIème siècle (Shame). Ce qu’on perd en distanciation, on le gagne en émotion. Car on ne peut douter que ce sujet tienne à cœur à l’auteur. Moins plasticien, plus classique, McQueen filme ici le biopic comme personne.

On sait pourtant ce qu’il va advenir de Salomon Northup, auteur en 1853 de 12 Years a Slave : le bourgeois noir aisé de Saratoga va être escroqué par deux petits blancs qui le vendront comme esclave pendant douze ans. Tout est dans le titre. Après, évidemment, il sera sauvé.

Ce qui intéresse McQueen, ce n’est à l’évidence pas le biopic, mais bien, comme toujours, le corps torturé. Et là, on est servi. Les esclaves sont des animaux de ferme, et les corps se vendent comme des meubles. Je prendrais bien les deux petits qui vont avec la mère… Ah non, je les vends séparément, désolé. Acheté comme du bétail, dressé comme du bétail, avec des variations : le bon fermier (Benedict Cumberbatch) caresse son ouvrier comme on caresse une vache qui a donné beaucoup de lait. Il lui offre un violon quand il travaille bien, et le sauve même d’une mort certaine.

Le mauvais fermier (Michael Fassbender), lui, s’amuse avec son bétail, le punit, le fouette pour qu’il travaille plus vite, et couche parfois avec.

Mais bon maître ou mauvais maître, en aucun cas, on ne lui redonne sa liberté. Car l’esclave est avant tout une machine coûteuse, pour laquelle on s’est endetté*.

Le génie de 12 Years a Slave, c’est d’aller où les autres ont échoué ; ne pas jouer le pathos comme le Kunta Kinté de Racines, ou la révolte bouffonne tarantinesque de Django Unchained. 12 Years a Slave ne nous épargne rien, aucun coup de fouet, aucune lâcheté, aucune compromission, aucune trahison, et nous montre la réalité crue, sans jamais utiliser le mélo. D’ailleurs, y’a-t-il vraiment des personnages ? On peut se le demander, tant le film de McQueen s’apparente plutôt à un Si C’est Un Homme de l’esclavage.

Il n’y a pas de bons, pas de méchants, dans la « zone grise » décrite par Primo Levi, mais plutôt un système, celui de l’industrie allemande associé au diable nazi. Ici, c’est l’économie du Sud, droguée au travail servile, qui coûte peu (mais qui coûte quand même, car comme le montre le film, l’endettement des propriétaires, c’est aussi leur faiblesse). Un système qui tuera à petit feu le Sud, tandis que le Nord s’industrialisera, s’automatisera, faute de trouver des employés peu chers.

C’est ce que décrit Steve McQueen, les maîtres ivres de pouvoir, les esclaves qui ne peuvent que survivre et sûrement pas s’entraider, encore moins se révolter. La rébellion de Salomon, forte au départ, finit par se dissoudre peu à peu ; il finit par reprendre les premiers conseils qu’on lui a donnés : se taire et obéir, pour survivre. Et se réfugier dans la religion, chantant en chœur, de manière un peu forcée au début, puis de plus en plus convaincu, le gospel entonné par les autres esclaves.

Mais personne n’est épargné par 12 Years a Slave. En dressant, en filigrane, le portrait d’un petit bourgeois noir qui ne se préoccupe pas d’esclavage avant sa propre tragédie, Steve McQueen écorche aussi bien le Nord, où l’on peut enlever impunément un homme et le Sud, où l’on peut le vendre et le réduire en esclavage, mais aussi, en vendant ses charmes, accéder au statut des maîtres (comme la scène du thé, formidable, avec Alfre Woodard). Ceux qui risquent, ce sont ceux qui viennent en aide.

« There is nothing to forgive », cette phrase à double sens donne une étrange conclusion au film, comme si on ne pouvait pardonner aux blancs ce qui avait été fait aux noirs, mais aussi un appel à la communauté noire : échapper à l’idée de l’esclavage comme un péché originel.

*Ce qui est fort bien expliqué dans Lincoln.




mardi 18 février 2014


Jurassic Park III
posté par Professor Ludovico

Moins mauvais que dans mon souvenir, mais pas un chef d’œuvre non plus, tel est le bilan de la revoyure hier soir de Jurassic Park, troisième du nom, exigé par le Professorino.

A vrai dire, il manque quelqu’un au casting de Jurassic Park 3 : Steven Spielberg. Seul l’homme de Rencontres du Troisième Type ou E.T. pouvait magnifier ce scénario épais comme un sandwich SNCF, signé de l’immonde Alexander Payne (Sideways, The Descendants).

Le professeur Grant (Sam Neill, transparent as usual) est réembauché par les Kirby (William H. Macy, Téa Leoni), un couple de richards qui veulent se payer le grand frisson survoler l’île aux dinosaures. Évidemment il y a un blême ; ils ne sont pas riches, ils ne sont plus un couple, mais ils veulent retrouver leur fils qui s’y est égaré huit semaines auparavant sur l’Ile aux Dinos avec le nouveau chérie de madame.

Rien ne tient là-dedans, à part William H. Macy, toujours crédible en mari cocu (a-t-il jamais joué autre chose ?). Le Professeur Grant est toujours un non-personnage*, Tina Leoni a l’air de sortir de Enid, Oklahoma, comme Mélanie Laurent pourrait sortir de Pithiviers, et la bande de pieds nickelés qui sert de A-Team aux Kirby est à peine esquissée ; de toutes façons, ils vont mourir très vite. Il suffit de comparer avec ce que Tonton Steven fait avec Roland Tembo (Pete Postlethwaite), son chasseur de safari dans Le Monde Perdu, pour comprendre le fossé qui sépare Joe Johnston de Steven Spielberg.

Néanmoins la série fonctionne quand même, comme une série justement. On applique les recettes définies dans le pilote, et voilou. Face ahurie devant les dinos. Enfant qui crie en courant dans la forêt. Silhouette de dino en ombre chinoise à l’arrière-plan. Un couloir qui tombe dans le vide avec les héros dedans (un camping-car dans Un Monde Perdu, une passerelle ici). Des gags scatos…**

Joe Johnston, l’honnête faiseur de Chérie J’ai Rétréci les Gosses ou Captain America, réalise le plan de vol en pilotage automatique, aux commandes de Flight Simulator 2001 .

C’est pour ça que ça marche, et c’est pour ça que ça ne marche pas.

* Il refuse même de partir à la recherche du gamin, c’est dire le type de héros que c’est !
** Décidément, les américains aiment bien mettre la main dans du caca. Voir Jurassic Park, Titanic, etc.




lundi 17 février 2014


L’homme au Bras d’Or
posté par Professor Ludovico

L’homme au Bras d’Or est un ovni cinématographique. Quand Otto Preminger s’empare, en 1955, du livre de Nelson Algren, la drogue et les drogués sont un sujet tabou aux États Unis. Une seule vision émerge*, celle du dope fiend, le camé, danger pour la société. Il faudra beaucoup de temps, et peut-être L’Homme au Bras d’Or, pour voir les drogués comme des malades et des victimes.

Frank Sinatra avait raté Sur Les Quais, il n’allait pas rater L’homme au Bras d’Or. Avant d’avoir fini de lire le script, il accepte de tourner le film.

Certes, le film est daté, dans sa volonté très Actor’s Studio. Les acteurs en font des tonnes, comme dans Sur les Quais. A commencer par Sinatra qui surjoue la scène de sevrage cold turkey. Son épouse, mythomane en chaise roulante (Eleanor Parker), en fait de tonnes. Sa maîtresse, Kim Novak, sublimement sensuelle, bien plus belle que chez Hitchcock, est aussi un peu too much. Et le dealer d’héroïne à l’air bien propre sur lui. Pas grave, le film marche quand même.

Grâce à Sinatra, impeccable au final… Grâce au fatum, dans lequel tous les personnages semblent englués…. Grâce à la musique jazzy d’Elmer Bernstein, une première au cinéma.

Grâce à Otto Preminger enfin, qui aligne les plans séquence comme d’autres alignent des strike.

Une curiosité à redécouvrir.

* si bien décrite par Burroughs dès Junky




mardi 11 février 2014


Beginners
posté par Professor Ludovico

« I’ve nothing much to offer
There’s nothing much to take
I’m an absolute beginner
And I’m absolutely sane
As long as were together.
»

C’est l’histoire d’un petit film pas très loin du 20/20 mais qui s’abîme dans son immaturité autoproclamée.

L’histoire est belle : Oliver, 40 ans, illustrateur brit perdu à Los Angeles (Ewan McGregor), est encore dans le deuil de son père qui vient de mourir d’un cancer. Mais surtout qui digère péniblement la révélation tardive (à 75 ans !) de son homosexualité…

Oliver noie son chagrin dans ses dessins. Mais on l’emmène à une fête où il rencontre une jeune actrice Anna (Mélanie Laurent), elle aussi un peu déprimée. On l’aura compris, Beginners est le film de trois débuts, trois façons de commencer à vivre. Pour Oliver, nouer enfin une relation stable, pour Anna se poser quelque part, et pour Hal, le père, (Christopher Plummer), vivre normalement sa sexualité pour les quelques années qui lui restent à vivre.

Mike Mills, le metteur en scène, joue habilement ces trois partitions en emmêlant le présent, le passé proche avec le père, et le passé lointain de l’enfance avec la mère. Peut-être un peu trop habilement, c’est ce qu’on pourrait lui reprocher. Superbement filmé, Beginners est parfois un peu immature dans la description des relations, notamment entre Anna et Olivier. Mélanie Laurent trouve ici enfin un rôle qui lui correspond, car c’est un rôle fait pour elle. Beginners minaude comme elle. Mais on regardera avec attention la suite du travail de monsieur Mills, car il y a du potentiel.




dimanche 9 février 2014


Le Naufrage du Costa Concordia
posté par Professor Ludovico

Truer than fiction. C’est le nom d’un festival de documentaires ; ce pourrait être aussi le sous-titre de ce documentaire, à mi-chemin entre Cloverfield et Titanic. Son principe : raconter le naufrage du Costa Concordia, à base d’images filmées par les passagers.

Le résultat est tout bonnement extraordinaire. L’effet de réel, stupéfiant. Comme dans l’épopée mélo de James Cameron, on commence par La Croisière s’Amuse ; les passagers s’extasient, tout en le filmant avec leur smartphone les dimensions du moloch dans lequel ils ont embarqué*. Oh la belle salle de bal ! Oh les ascenseurs de dix étages ! On voit même le capitaine Francesco Schettino, sablant le champagne lors du traditionnel Dîner du Capitaine.

Puis on bascule dans le naufrage. Les lumières qui s’éteignent dans la salle de restaurant, les premiers rires gênés qui fusent. Le personnel, comme chacun sait, essentiellement philippin ou vietnamien, qui ne comprend pas bien, car pas bien formés, pas bien informés… et le bazar qui s’installe.

Pire, quelqu’un filme dans la cabine de pilotage. Le dialogue devient alors surréaliste. Les secours de l’île de Giglio disent avoir été alertés par un membre d’équipage, qui parle d’une éventration de la coque sur cinquante mètres. La réponse qui fuse pourtant avec plein d’assurance :

– « Non, pas de problème ! Il s’agit juste d’un problème de générateur. Nous vérifions et nous repartons. »

Giglio insiste, mais le Costa Concordia, sûr de repartir, va ainsi perdre une heure avant que le capitaine ne donne l’ordre d’évacuer. Une évacuation très particulière : en commençant par sa propre personne. Entendons-nous, ce n’est pas la faute d’un homme, même si celui-là atteint un niveau rarement constaté**, mais bien celui d’un système : celui de Costa, le croisiériste, tout à sa vocation disneyenne – garder sourire figé en permanence, pour ne pas gâcher la fête. Tout comme la White Star et son titan incoulable, cent ans plus tôt, comme le raconte si bien Joseph Conrad.

Quand la décision est prise, c’est la panique, le bateau gîte dangereusement, mais l’humanité, pareille à elle-même, danse sur le volcan : des touristes penchés à 45 degrés, mais se filmant quand même sur leur iPhone, rigolards… Que dire aussi de ce quinquagénaire, caricature de touriste avec sa caméra perpétuellement en bandoulière, filmant sa croisière jusqu’au bout façon reportage de M6 ?

C’est d’ailleurs le plus étonnant : au milieu de la panique, on continue de filmer. Ce qui avait semblé un peu ridicule dans Cloverfield, était en fait totalement prémonitoire. Le jour de l’Armageddon, il y aura toujours quelque un pour filmer l’astéroïde percutant l’Atlantique.

Dernier moment incroyable : le fameux échange entre les secours de Giglio qui somment le capitaine de remonter sur son bateau pour coordonner les secours. La plupart des 4000 passagers a été évacuée avec beaucoup de difficultés. S’il y a assez de canots cette fois ci, manœuvrer les bossoirs est toujours aussi compliqué quand un bateau n’est pas droit.

Mais il reste des passagers bloqués sur le flanc. Pourtant, le capitaine élude. Il fait nuit… On n’y voit rien. La capitainerie finit par lui hurler dessus. « Vous n’êtes plus capitaine !! vous avez abandonné votre navire ! Maintenant c’est moi qui commande ! Je vous ordonne de retourner sur le bateau !! »

Le film se termine sur les passagers, réfugiés dans une église, se partageant quelques malheureuses couvertures.

Titanic, toujours.

*Le Costa Concordia fait 11m de plus que le Titanic.
** Le Capitaine est réglementairement obligé de quitter son navire en dernier. Ce n’est pas seulement une tradition.




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