[ Les films ]



jeudi 21 août 2014


Moonwalk One
posté par Professor Ludovico

Caché derrière un slogan trop vendeur pour être honnête (« ce film mériterait de figurer en bonne place aux côtés de 2001, l’Odyssée de l’Espace », Moonwalk One est toutefois une pépite de documentaire qui sort au cœur de l’été.

Mais la publicité, pour peu qu’on s’y attarde, est rarement mensongère ; elle révèle simplement les fantasmes de l’annonceur. Ici, l’annonceur, c’est Theo Kamecke, le réalisateur, qui, en 1970 – deux ans après le choc 2001 – rêve de faire son Kubrick.

En ce temps-là, le rêve spatial est à son apogée, 2001 a cartonné en salles, et chacun est conscient du moment historique, philosophique, ontologique, que l’humanité se prépare à vivre. Pour reprendre une expression célèbre, l’Homme vivait au fond d’un puits, lui-même perdu dans un grand jardin. Ce 20 juillet 1969, l’homme pose enfin le pied sur la margelle du puits et peut contempler son jardin.

Pour raconter cette histoire, Theo Kamecke pioche sans vergogne dans la structure de 2001, l’Odyssée de l’Espace: intro à Stonehenge et visions mystiques de l’Univers, le tout recouvert de nappes musicales façon Pink Floyd, période acide*. Vu comme ça, Moonwalk One est très daté, mal mixé, et pas très regardable. Mais pourtant, si l’on fait preuve d’un peu de clémence, le documentaire révèle peu à peu toutes ses pépites. Une excellente narration du voyage et des premiers pas sur la lune (dont un certain nombre d’images inédites) et une bonne évocation de l’époque. Derrière cette forme soudaine de consensus mondial, certaines voix discordantes s’expriment néanmoins, notamment sur le coût de l’expédition alors que des peuples meurent de faim au Tiers Monde.

Si l’on ne s’attache donc pas trop au folklore mystique et à la musique, Moonwalk One est un incontournable.

* On rappellera que le groupe de Cambridge avait été pressenti pour composer la musique de 2001, avant qu’un coup de génie ne fasse changer Kubrick d’avis. Le cinéaste cherchait des idées pour la fameuse scène de la station orbitale. Il demande alors à son monteur de « coller une musique sur son premier montage, n’importe quoi, pour voir ce que ça donne », en attendant d’avoir celle de Pink Floyd. Ce n’importe quoi, c’est Le Beau Danube Bleu. Enthousiasmé, Kubrick renonce à l’idée d’une musique originale et se met en recherche de musique classique et contemporaine (Strauss, Ligeti, Khachaturian) pour la musique de 2001. Il continuera à faire de même pour ses films suivants (Beethoven pour Orange Mécanique, Schubert pour Barry Lyndon, Penderecki pour Shining). Et il ne fera appel que ponctuellement à des compositeurs comme Wendy Carlos pour réorchestrer des parties de Shining et Orange Mécanique, ou comme sa fille, Abigail Mead, pour de la musique de complément sur Full Metal Jacket).




mardi 19 août 2014


Va pensiero… (bis)
posté par Professor Ludovico

Il y a une très belle scène dans Sissi Face à son Destin (oui, le Professore a TOUT vu). En voyage officiel à Milan, le Couple impérial austro-hongrois assiste une représentation du Nabucco de Verdi à la Scala. La noblesse italienne, qui déteste les Habsbourg, refuse d’assister à la représentation et envoie ses serviteurs à sa place. Les gens du peuple entonnent alors, devant Sissi, ce chant de révolte qu’est Va pensiero, le célébrissime chœur des Hébreux prisonniers à Babylone. Sissi, évidemment, applaudit et sauve une fois de plus la mise des Austro-Hongrois.

Cette scène a-t-elle vraiment existé ? En tout cas, elle s’est reproduite en 2011, ce que le Professore vient de se découvrir grâce à un article du Monde. Cette année-là, Riccardo Muti conduit une représentation du même opéra pour les 150 ans de l’Unité Italienne. A la fin du Va Pensiero, il est acclamé par la foule qui réclame un bis : car les vers « Oh mia patria sì bella e perduta! » résonnent parfaitement avec l’ambiance de réduction des budgets de la culture par Berlusconi… Violant ses principes (on ne bisse pas à l’opéra), Muti relance Va pensiero, le public debout, chantant avec le chœur, en larmes.

Parfois, le cinéma est une science prédictive.




mercredi 23 juillet 2014


Promised Land
posté par Professor Ludovico

C’est un pas de plus. Un petit pas certes, mais un pas très symbolique dans notre descente aux enfers cinéphilique. Car ce n’est pas le cinéma d’aujourd’hui qui déçoit, mais bien le cinéma d’hier, celui que nous aimons tant. Ce n’est pas Transformers, ce n’est pas Edge of Tomorrow, c’est un cinéma classique, bien écrit, bien tourné, bien joué, c’est Promised Land.

Une émission de l’année dernière du Cercle, le Masque et la Plume de Canal+, avait suscité quelques regrets de n’avoir pas vu en salle le film à thèse signé du trio Gus Van Sant, John Krasinski, Matt Damon. Les chroniqueurs de Frédéric Beigbeder avait loué le classicisme du film, son côté engagé, à la fois désuet et encourageant : enfin un film avec un cerveau, avec quelque chose à raconter.

Indubitablement, c’est le cas. Un plaidoyer anti-gaz de schiste, traité avec originalité du côté de l’ennemi, avec un casting ad hoc prenant comme Méchants de luxe deux acteurs qui ont depuis toujours la faveur du public (Matt Damon, Frances McDormand). Comment mieux incarner le méchant conglomérat pétrolier qui vient spolier gentiment, très gentiment, à coup de dollars et de délicatesse, de pauvres paysans du Kansas ? Gus peut alors démontrer que ces expropriateurs ne sont pas des monstres : « I’m not a bad guy », ne cesse de répéter Steve, le personnage de Matt Damon.

Mieux, le film va s’attacher à détruire lentement ce personnage, et l’amener à lui ouvrir les yeux sur ce qu’il fait vraiment, c’est à dire acheter des terrains pas cher qui produiront des millions de dollars de bénéfice, tout en asphyxiant les animaux et en polluant l’eau. De cette révélation, dans le sens biblique du terme, Steve ne sortira pas intact.

Promised Land est formidablement filmé, les acteurs excellents, et nous adhérions déjà à la thèse avant d’avoir vu la première minute du film. Non, le problème n’est pas là. Ce n’est pas non plus que les ficelles soient trop grosses ; elles sont juste trop épaisses à notre goût. Le gentil vieux professeur, la quadra amoureuse un peu dessalée le paysan, pauvre mais digne, tous ces clichés scénaristiques, c’est ça qui cloche. Qui cloche très légèrement, mais qui cloche quand même.

Et c’est toujours le même coupable qui faut designer dans ces cas-là : les séries télés. Une série a le temps d’installer ses personnages, et elle ne s’en prive pas. Une série n’a pas besoin d’être aussi évidente, elle peut rester mystérieuse, car elle a tout le temps devant elle… Sans être volontairement absconse comme Mad Men, elle peut se permettre d’être subtile.

En même temps que Promised Land, je regardais le pilote de Banshee, dont la subtilité ne semble pas être l’argument de vente (muscle, poursuite, prison, baston). Pourtant, dans ce pilote, beaucoup de choses étaient suggérées, et restaient dans le non-dit.

Maintenant que les séries sortant de décennies de cop show à rallonge (Mannix, Cannon, Starsky&Hutch, Hawai Police d’Etat, Colombo, Magnum…) et ont retrouvé, grâce à Twin Peaks, grâce aux X-Files, les vertus du feuilleton, depuis qu’elles ont aussi décidé (merci HBO !) d’être ambitieuses, et de s’attaquer à des sujets sérieux (The Wire, A la Maison Blanche, Generation Kill…), le cinéma fait pâle figure. Même le meilleur cinéma qui soit.




dimanche 20 juillet 2014


The Gospel According to Saint Alfred#7 : the art of editing
posté par Professor Ludovico

On le sait depuis longtemps : le seul véritable art du cinéma, c’est le montage. Tout le reste est importé des autres arts : le théâtre pour la construction dramatique et les acteurs, l’opéra pour l’utilisation de la musique, la photo, pour la prise de vue et l’éclairage…

Le montage, c’est ce qui rend spécifique le septième art. Essayez par exemple d’écrire – ou de peindre – l’ellipse géniale de 2001, qui fait passer 10 000 ans d’humanité en un seul raccord entre un os et un vaisseau spatial ?

Hitchcock ne dit rien de moins en décortiquant son Fenêtre sur Cour avec François Truffaut. Quand James Stewart passe le temps à espionner son voisinage à la jumelle, on pourrait en tirer plusieurs conclusions. Tout dépend du contexte, et donc, du montage…

Dans un contre-champ, le plan d’une jeune mère jouant avec son bébé. Champ : James Stewart sourit.

Maintenant, explique Hitchcock, changez le contre-champ et remplacez-le par une femme nue. Vous avez remplacé le gentil monsieur en pervers pépère. Pourtant le premier plan, n’a pas changé, c’est James Stewart, un des acteurs les plus gentils du cinéma américain de l’époque, le Tom Hanks des fifties. Mais la simple juxtaposition de deux plans suffit à raconter une histoire tout à fait différente.

Cette juxtaposition fait aussi aujourd’hui le bonheur, et génère l’essentiel des critiques sur la télévision. Quelles images, en effet, juxtapose-t-on pour décrire la banlieue, le conflit israélo-palestinien ou le crash du Malaysia MH17 ? C’est que ces images mises bout à bout finissent par produire un discours, et même, une idéologie. Si l’on insère dans un reportage des images d’archives russes sur les missiles BUK qui pourraient être la cause du crash, n’est-ce pas d’ores déjà prononcer l’acte d’accusation, tout comme Hitch aurait pu glisser ce plan de femme nue ?

C’est le pouvoir des images, et notre responsabilité permanente de nous interroger dessus…




dimanche 13 juillet 2014


The Civil War (en Palestine)
posté par Professor Ludovico

L’homme ne change pas.

Dans le premier épisode de son chef d’œuvre sur la Guerre de Sécession, Ken Burns raconte qu’à la première bataille de Bull Run, le 21 juillet 1861, près de la petite ville de Manassas, le peuple et la haute bourgeoisie de Washington se rendit en masse, à pied ou en calèche. Il fallait assister à l’affrontement, comme on se rend à un match OM/PSG ou à une étape du Tour de France. Ce qui – en creux – dit bien qu’il s’agit de la même chose depuis toujours : gladiateurs et duels, sport et guerre, le même théâtre de la cruauté.

La bataille commença en contrebas, et pendant que chacun savourait son sandwich ou croquait sa pomme, les premiers blessés commencèrent à refluer du champ de bataille.

C’est à la vue de ces bras arrachés, ces visages ensanglantés, et ces hommes aveuglés, que la foule condescendit à se replier, épouvantée par les conséquences réelles de ce massacre. Cent cinquante ans plus tard, l’humanité n’a pas bougé d’un iota.

Dans un article de Libération, le journaliste décrit la population israélienne de Sdérot venu pique-niquer avec les enfants aux abords de la bande de Gaza pilonnée par l’aviation israélienne. Dans un autre article, des familles israéliennes se rendent en riant, dès l’alarme donnée, dans le bunker censé les protéger des roquettes du Hamas. Sans croire qu’une seule de ces roquettes, si elle échappait à la vigilance du prétendu infaillible Dôme d’Acier anti-missile, suffirait à détruire d’un seul coup amis, familles et enfants… Comme pour le Costa Concordia, l’humanité est à bord du Titanic, mais il est insumersible…

Quand on demandait à Primo Levi dans les années 80 pourquoi les juifs n’avaient pas fui le péril nazi, pourtant évidemment antisémite depuis les années trente, il répondait par cette évidence : « Vous-mêmes, fuyez-vous la Guerre Froide qui menace, avec le péril atomique, 90% de l’humanité ? Pourquoi ne fuyiez-vous pas en Nouvelle Zélande, ou en Polynésie, qui ne seront pas touchées par les radiations ? Eh bien nous, c’était pareil. Nous connaissions le péril, mais nous n’y croyions pas… »

Cette humanité, curieuse et voyeuriste, inconsciente du danger, mais aimant se faire peur, c’est celle que l’on croise dans l’ambiance feutrée d’une salle de cinéma, bunker protecteur qui nous permet d’assouvir tous nos fantasmes sans danger, et assister en voyeur à ce que la morale nous a habituellement interdit. Les défauts, toujours rigolo chez les autres (Qu’est-ce Qu’on a Fait au Bon Dieu ? 40 Ans et Toujours Puceau). Le spectacle d’une violence sans limite (Le Grand Sommeil, Scarface, Seven, Massacre à la Tronçonneuse, Transformers). La sexualité du voisin (Un Eté 42, La Chambre Bleue, L’Homme Blessé) ou des voisines (Mulholland Drive, La Vie d’Adèle). Le corps dénudé des plus belles femmes du monde (Arletty dans Les Enfants du Paradis, Angie Dickinson dans Rio Bravo, Nicole Kidman dans Calme Blanc, Tricia Helfer dans Battlestar Galactica…)

Le cinéma, la télé, et le sport ; les grands défouloirs… L’homme ne changera pas.




samedi 12 juillet 2014


Othello
posté par Professor Ludovico

Séquence cours d’anglais avec la Professorinette : on va voir l’Othello de monsieur Orson Welles, restauré et en salle.

Ce film, je l’avais vu adolescent, et il m’en était resté le choc graphique. C’est bien ce qui subsiste, soixante ans après.

Pour le reste, ce n’est pas un grand Welles. Il rend l’œuvre de Shakespeare assez incompréhensible, tous les acteurs ne sont pas aussi bon que lui, bref ce n’est pas Citizen Kane.

Mais Othello, c’est plutôt la démonstration de ce que l’on peut faire au cinéma quand on n’a peu d’argent, une spécialité Wellesienne s’il en est. Et c’est souvent mieux.

La veille du premier jour de tournage, Welles apprend que son producteur est ruiné. Il maintient pourtant le tournage, assurant déco et costumes avec les moyens du bord, et c’est justement ce qui est splendide dans Othello. Venise filmé à l’aube, avec personne dans les rues, une maquette de bateau à deux dinars pour faire le vaisseau du Maure, et le moment de bravoure, la première séquence de l’enterrement, ses plans inclinés, ses hommes en noir, sa musique hiératique.

Rien que pour cela, il faut voir Othello…




lundi 16 juin 2014


Mea culpa Mad Men
posté par Professor Ludovico

Ouille ! Ouille ! Le Professore s’est encore gaufré ! Mad Men n’est pas délaissé par Canal, au contraire, la chaîne réalise enfin notre rêve : elle diffuse les séries en direct des Etats-Unis, ou presque, 24 heures après leur diffusion yankee.

Elle a commencé, très justement, avec 24 et poursuit avec les informaticiens texans de Halt And Catch Fire (nous y reviendrons). Nos hommes fous de Madison Avenue ont deux petits mois de décalage, mais bon, on progresse : tout cela explique la VOST et l’absence de VF.

Mille excuses Monsieur Meheut. On le refera plus.




samedi 14 juin 2014


Map to the Stars
posté par Professor Ludovico

Enfin une bonne nouvelle ! David Cronenberg is back. L’adaptateur catastrophique de Don de Lillo est revenu d’entre les morts. Après des années d’errance (Spider, A History of Violence, Les Promesses de l’ombre, A Dangerous Method, Cosmopolis), David Cronenberg revient enfin avec une véritable histoire. Un vrai scénario. Mieux, un mythe. Un mythe grec. Encore mieux, un mythe grec hollywoodien. Quelle autre Olympe moderne, sinon Hollywood ? Parents incestueux, enfants demi-dieu, et psys chopates, bûchers et vanités : l’affaire est faite.

Le pitch. Une jeune femme arrive à LA. Très jeune, et pourtant très riche, elle ne se déplace qu’en limousine. La moitié de son visage porte les traces d’une grande brûlure. Elle embauche un chauffeur, Jérôme Fontana (Robert Pattinson), enfin dans un bon rôle. Comme tout le monde dans la Cité des Anges, c’est aussi un aspirant acteur et scénariste.

Il y aussi Benjie (étonnant Evan Bird), jeune acteur star, treize ans, avec déjà quelques blockbusters milliardaires derrière lui, et évidemment une première cure de désintox. Et ses parents : maman fait l’agent (excellente Olivia Williams vue dans Ghostwriter) et papa est ostéopathe gourou (le grand John Cusack, les cheveux teints à la Nicolas Cage).

Mais surtout il y a enfin Havana Segrand (fabuleuse Julianne Moore, encore dans une performance exceptionnelle (et l’actrice en a déjà signé beaucoup)), actrice MILF en fin de carrière. Havana est prête à tout, vraiment tout, pour jouer le rôle qu’avait tenu sa mère dans les années soixante, celle d’une folle dans un asile psychiatrique. La dite mère est décédée – tiens, tiens – dans un incendie.

De cet imbroglio lyncho-crobenbergien, le cinéaste de Crash, Vidéodrome et Faux Semblants tire le meilleur, tout en restant dans les limites de ce mainstream assumé qui fait son cinéma depuis les années 2000.

Et c’est ce doux mélange de folie(s) et de personnages hollywoodiens barrés qui font le charme de Map to the Stars. Tout comme la structure narrative, éclatée comme un puzzle, qui ne donne qu’une envie : le reconstituer.




mercredi 11 juin 2014


The Gospel According to Saint Alfred#6 : the Art of Casting
posté par Professor Ludovico

Ce qu’il y a de plus passionnant dans les entretiens Hitchcock/Truffaut, pour nos regards modernes, c’est probablement la franchise débridée des deux cinéastes. Une franchise d’autant plus étonnante pour nous, spectateurs d’aujourd’hui, qui sommes habitués au cirque publi-promotionnel des stars en service après-vente ou en making-of : « J’ai adoooré travailler avec Truc ! » « Quand vous avez une actrice aussi exceptionnelle que Machine… » « J’avais toujours rêvé d’adapter les œuvres de Bidule… », etc., etc.

Avec Hitchcock, rien de tout cela. Tout le contraire plutôt. « Selznick voulait faire ce film, et il me l’a confié parce que je rapportais trop d’argent à la concurrence* » « Machine était très belle, mais c’était une assez mauvais actrice » « Gregory Peck n’est pas vraiment crédible en avocat anglais, car ce sont souvent des gens très cultivés » « Travailler avec Raymond Chandler était une idée catastrophique », etc., etc.

Certes, Hitchcock est à la fin de sa carrière et il sous-estime sûrement le retentissement que va avoir le livre, mais c’est aussi une leçon de casting qu’il transmet.

Humanistes que nous sommes, nous nous refusons à enfermer les gens dans des cases. Pourtant, il est évident qu’un acteur ne peut pas tout jouer. Gregory Peck n’est pas crédible comme avocat dans Le Procès Paradine mais il sera un excellent commando dans Les Canons de Navarrone. Allida Valli est trop belle pour jouer une bonne. Tout comme le soulignait récemment un critique du Masque et la Plume (suscitant par là une belle polémique et des dizaines de lettres outragées), Golshifteh Farahani est aussi trop belle pour faire une institutrice crédible chez les bouseux de My Sweet Pepperland.

Tout comme HBO a choisi principalement des acteurs britanniques pour Game of Thrones car un acteur américain est tout simplement incapable de prononcer un anglais précieux, et c’est l’idée qu’on se fait d’un personnage moyenâgeux, a fortiori noble.

Par ailleurs, Hitchcock explique qu’un acteur doit être beau, tout simplement pour que le public l’aime et s’identifie à lui. C’est pour cela qu’on voit bien souvent dans les rôles principaux des vieux beaux avec des petites jeunes. Pas par pur sexisme, mais bien parce que le Tom Cruise (51 ans) de Edge of Tomorrow continue de faire fantasmer les femmes, tandis que les hommes préfèrent une Rita jeunette, façon Emily Blunt (31 ans).

Hitchcock explique aussi que bien souvent, c’est avant tout des contingences extérieures, le plus souvent économiques, qui décident du casting. Si Allida Vali joue dans Le Procès Paradine , c’est parce qu’elle est en contrat avec Selznick et que celui-ci pensait pourvoir en faire la nouvelle Ingrid Bergman. Si justement Ingrid Bergman est la star des Amants du Capricorne – un film raté selon les propres dires de son auteur – c’est qu’Hitchcock pensait à tort qu’elle allait faire vendre le film.

Vous pensez que tout ça a bien changé, que le Professore affabule, que l’âge d’or esclavagiste des Studios est mort dans les années soixante ? Allez voir Map to the Stars. C’est la bonne nouvelle de la semaine : David Cronenberg is alive. And kicking.

* Hitchcock était loué à l’époque à la Fox




lundi 9 juin 2014


Edge of Tomorrow
posté par Professor Ludovico

Edge of Tomorrow commence comme Pacific Rim : cinq minutes débiles de mise en situation, sous la forme archi-convenue d’extraits de journaux télévisés mis bout à bout. Avec – comble du mauvais goût – notre Tom Cruise national, en haute définition, maladroitement collé sur des images d’archives low-res tirées de la Guerre du Golfe. On a soudain envie de vomir et on quitterait bien le cinéma s’il n’y avait pas James Malakansar à vos côtés. C’est ça le cinéma, c’est un engagement. Devant la télé, on peut déserter.

Ça tombe bien, Tom aussi veut déserter. Le Major Bill Cage avait sa petite agence de pub avant la guerre, il veut bien faire les RP de l’armée en lutte contre la menace Mimic (des aliens mécaniques façon Matrix), mais de là à aller les combattre sur les plages de Normandie (sic), faut pas pousser Tom dans les orties.

Menotté, voilà notre Major Cage tombé dans les mains de l’Escouade J, sous les ordres par du fringant sergent Farrell, qui ne déparerait pas dans Full Metal Jacket. Le lendemain, voilà Tom à l’assaut des plages normandes avec ses nouveaux petits camarades, où ils se font consciencieusement massacrer. Quand Tom Cruise meurt, c’est là, évidemment, que ça devient intéressant. Matrix devient Un Jour Sans Fin, et ce n’est pas juste un gadget scénaristique. Notre Major devra refaire cent fois ce terrible assaut pour comprendre pourquoi il ne meurt jamais et revient systématiquement 24 heures plus tôt, et qu’il croise l’obsédante image de Rita Vrataski (Emily Blunt), le héro(ïne) de la Bataille de Verdun (resic).

On ne va pas tout vous expliquer non plus, car tout le charme du film est là, dans cette intrigue adolescente et pourtant rondement menée : c’est un excellent divertissement qu’on vous propose là, et vous devriez le découvrir en salle.

On ajoutera néanmoins qu’une fois de plus le talent de Tom Cruise vient grandement enrichir le film. Dans les trente secondes de vraie tragédie qui lui sont accordées, au milieu d’une heure cinquante-trois minutes de ta taa ta ta ra ta taa, Cruise amène cette petite touche de crédibilité dramatique qu’ont rarement les acteurs de ce genre de film. C’est tout dire que Tom Cruise, l’acteur, mériterait tellement mieux.

Le pire, c’est qu’il le sait.




février 2026
L M M J V S D
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728