[ Les films ]



jeudi 21 mai 2015


Cinquième Colonne
posté par Professor Ludovico

Un mauvais Hitchcock, ça existe. Ce n’est pas le Professore qui le dit, c’est Hitch lui-même. Il l’explique très bien à François Truffaut en 1962 : « Chaque fois que j’ai tourné un film de ce genre, et que le héros n’était pas une vedette, le résultat en a été affecté, pour la simple raison que le public attache moins d’importance aux ennuis et aux problèmes d’un personnage interprété par un acteur qui ne lui est pas familier. Robert Cummings appartient à la catégorie des acteurs légers : quand il est dans une mauvaise situation, on ne peut pas le lire sur sa figure… »

Et comme Hitchcock est prêté par Selznick à Universal, il n’a pas les choix de son actrice principale non plus. Dommage, Priscilla Lane plaisait bien au Professore Ludovico, assez sexy et chaudasse à son goût. Trop, sûrement, aux yeux de l’auteur de Sueurs Froides. Et pas assez mystérieuse non plus.

Mais il n’y a pas que ça. Cinquième Colonne part dans tous les sens, comme si Hitch faisait le brouillon de ses grands films à venir, La Mort aux Trousses en tête. Barry Kane est accusé à tort de l’incendie de son usine d’aviation alors qu’à l’évidence le saboteur (titre original du film) est un de ses collègues, Fry. Comme dans tout bon Hitchcock, Kane enquête lui-même plutôt que de parler à la police.

Va commencer alors une traversée des États-Unis en d’ouest en est, de la Californie jusqu’à New York en passant par le barrage de Hoover jusqu’au chantier naval de Brooklyn. Il va rencontrer un aveugle sympa, un cirque sympa, et des flics idiots. Mais le génie du thriller s’emmêle un peu les pinceaux avec les multiples complots (détruire le barrage, sauver Fry, faire sauter un bateau, organiser un diner de charité pour récolter des fonds)… Avec même des petites erreurs de montage : le bateau qui devait être saboté est sauvé à temps, mais quelques minutes plus tard, Fry passe devant une épave dans le port de New York et sourit (en fait il s’agit du Normandie, le bateau français qui a vraiment coulé à New York), et Hitch voulait laisser entendre qu’il avait été saboté par les mêmes. Pas clair.

Le reste se laisse voir, car on y décèle les germes de la GCA : le méchant retors, brillant et élégant, qui explique son plan au héros avant de le tuer. La course poursuite finale, le cliffhanger.

Le cliffhanger, c’est tout ce qui reste de Cinquième Colonne : Fry, coincé par la police sur la Statue de la Liberté. C’est là qu’Hitchcock fait une erreur qu’il reconnait lui-même ; on ne suspend pas le méchant au flambeau de la Statue de la Liberté, même pour la métaphore ! C’est évidemment l’inverse qu’il faut faire. Laisser pendre le gentil – le fameux cliffhanger – et le faire sauver par la blonde.

Hitchcock ne fera plus la même erreur.




lundi 18 mai 2015


Mad Max Fury Road
posté par Professor Ludovico

Mal joué. Pas de scénario. Très mal post-synchronisé (une gageure, à ce niveau de production). Une fois qu’on a dit ça, on a tout dit de Mad Max quatrième du nom, Fury Road pour les intimes. Même le Professore vous épargnera le sous-texte (la guerre de l’eau, la femme est l’avenir de l’homme, la rédemption par le sacrifice, etc.) Ça existe peut-être, mais nous, on ne l’a pas vu. Et on ne l’a pas vu parce qu’on s’est bien marré, point barre.

On s’est bien marré parce que George Miller sait filmer les courses-poursuites comme personne. Et les bagarres sur un truck lancé à 100km/h comme pas grand monde. Qu’il sait tirer faire des décors qui font mouche, et en tirer parti à chaque seconde… Et surtout, faire peur et de faire rire en même temps, ce n’est pas donné à tout le monde. Miller a gardé son humour punk et ses gags rabelaisiens, malgré Happy Feet et Babe, Le Cochon Devenu Berger.

Ça restera le grand mystère des eighties : comment un homme qui a bâti cette grande mythologie No Future a pu s’abîmer en mer avec la production de deux franchises pour enfants (pas honteuses, mais tout de même !?)

Peut-être parce que Mad Max, c’est tout ce que George Miller sait faire. Et ça se sent. Mad Max 4, c’est juste Mad Max 2 au carré : comme en 1981, les mêmes plans légèrement accélérés pour donner l’impression de vitesse, le même montage, et les mêmes gags.

Mais pour 10 €, on reviendra pour Mad Max 5. En 2045.




vendredi 15 mai 2015


La Passion du Christ
posté par Professor Ludovico

La passion filmique – cette obsession de la collection – vous amène souvent faire des bêtises : ce film, vous devez l’avoir dans ce musée virtuel qu’est votre caboche de cinéphile. Deuxième motivation, moins avouable : le film à scandale. Vérifier ce qu’il en est. Parce qu’on n’aime pas les boucs émissaires, chez CineFast. Et si le film était bon ? Et si la polémique était vaine ? Et si son antisémitisme n’était pas avéré, mais encore un complot Hollywoodien contre notre héros madmaxien ?

Mais au bout de dix minutes, La Passion du Christ est carrément insupportable : pas pour les raisons que l’on imagine, mais parce que le film est incroyablement mauvais. D’un mauvais goût i-ni-ma-gi-na-ble. Mal fait, horriblement joué, cette Passion n’est pas seulement raciste.

Mais surtout, et c’est ce qui ne cesse d’interroger, c’est cette passion américaine, et tout particulièrement celle de Mel Gibson, pour la torture et le sacrifice en martyre. Car dans tous les films Mel Gibson s’est fait crucifier (en Mad Max, en Martin Riggs, en William Wallace). Dans ses films de réalisateur, il filme avec talent parfois, une violence sans retenue Braveheart, Apocalypto.

Ici, c’est tout le film, à un point à peine croyable. Au bout de cinq minutes, Jésus se fait fracasser le crâne quand il se fait arrêter. Puis il se fait torturer par les juifs, puis les romains, puis les juifs. Puis c’est le chemin de croix (également pour le spectateur) et se fait à nouveau fouetter pendant tout le trajet, interminable. Voici venu enfin la crucifixion : le premier clou dans la main droite (aïe !) et le deuxième clou dans la main gauche (ouille !) et le troisième clou dans les pieds (aïe ! ouille !) : 127 minutes où Gibson et son chef op’ doloriste essaiera de nous montrer toutes les couleurs possibles du sang, rouge, rose, pourpre, bordeaux. Et rien, évidemment sur le message philosophique du christianisme.

Cette obsession de la violence pour la violence, cette téléréalité sordide qui compte les coups, entièrement tournée vers la souffrance et pas vers la morale, signe à l’évidence rien de moins que le déclin de notre civilisation, ce que pérore – plus grand paradoxe qui soit – Mel Gibson et la droite dure américaine qui a plébiscité son film.

Bien sûr, entre les scènes de torture, Gibson insère les scènes classiques d’un Jésus cool et sympa qui nous ordonne de nous aimer les uns les autres. Mais le réalisateur et ses acteurs sont horriblement mal à l’aise dans ces scènes kitchissimes (pas aidés par des dialogues en latin et en araméen)…

Il y avait pourtant deux bonnes idées à portée de main : la femme de Pilate qui ne veut pas, bizarrement, que ce nazaréen au message si étrange soit exécuté. Et la figure de Satan qui rode, autre bonne idée inexploitée du film.

A éviter totalement : le Professore Ludovico ne l’a regardé que par petits bouts, cinq minutes par ci, par là.

Pardonnez-lui Seigneur, car il sait ce qu’il fait.




vendredi 8 mai 2015


Lost River
posté par Professor Ludovico

Ryan Gosling est un con. Il ose tout, c’est à ça, dit-on, qu’on les reconnait. Mais le Professore Ludovico aime le beau Ryan, et ne comprend pas qu’on lui fasse le procès de jouer comme une huître. Ceux qui disent ça n’ont pas vu La Faille, Half Nelson, ou Blue Valentine.

Mais pire que tout, voilà un acteur, beau de surcroit, qui ose jouer au réalisateur ! Et qui ose, comme on l’a dit, tout. Le film fantastico-onirique, l’œuvre graphique, la fable économique, le thriller lynchien. Bien sûr, tout n’est pas réussi dans ce fatras.

Dans Lost River, le cinéaste débutant arrive pourtant à mélanger description réaliste de l’Amérique en crise et conte initiatique avec dragon (un dinosaure en plastique), un méchant terrifiant (un trafiquant de cuivre) et le Mal, évidemment tapi sous les eaux d’un lac (artificiel).

Comme dans un roman médiéval, un vieux sage au début de Lost River donne ce conseil au héros « Il faut que tu partes, il faudra que tu partes un jour de toute façon ».

Le héros n’est pas sur l’ile d’Avalon, mais dans un Detroit post-apocalyptique comme il est difficile de l’imaginer. Toutes les maisons victimes des subprimes sont au bord de la destruction. Et ceux qui tentent d’y survivre comme le héros (Iain De Caestecker) et sa Mère Courage (Christina Hendricks) doivent se préparer à de nombreux sacrifices. Pour sauver sa maison, l’Empire du Mal (le banquier) propose de « travailler » dans un club très lynchien. Le héros arrivera-t-il à sauver sa mère de cette abysse, à se sauver des griffes du méchant trafiquant de cuivre, à séduire avec la jeune et jolie (princesse) voisine, et à partir comme l’annonce la prophétie ?

C’est l’argument fantasmagorique de Lost River, où sont plaquées, de façon certes un peu désordonnée, les pères cinématographiques de Gosling (Lynch, Malick, Refn)… Au final, Lost River ressemble aux films français des années 80 : 37,2 Le Matin, La Lune Dans Le Caniveau ou Subway.

Certes, il y a des maladresses, mais des films ratés comme celui-là, on veut bien tous les jours…




mercredi 6 mai 2015


Birdman
posté par Professor Ludovico

L’idée que les américains se font des films d’auteur est parfois pénible. Parmi les auteurs réputés se prendre le melon, et pour peu de choses, on trouve des gens comme David O’Russell, James Gray ou Christopher Nolan. On pourrait ajouter à cette liste Alejandro González Iñárritu, ou plutôt son dernier film, Birdman, car le reste de sa cinématographie plaide plutôt pour lui (Amours chiennes, 21 Grammes, Babel…)

Qu’est-ce qu’un film-melon ? C’est un film dont l’ambition affichée dépasse largement le résultat final.

Birdman est dans une autre catégorie, le film-cerveau. C’est-à-dire un film très intellectuel, au premier sens du terme, un film-concept fabuleusement construit et intellectualisé avant d’être un film tout court.

Birdman est très réussi sur cette dimension-là : le fameux plan séquence interminable (argument marketing n°1 du film) est une démonstration de la perfection. Mais au bout d’un moment, il ne sert pas grand-chose au film. Que veut-il dire, à part vanter de son propre génie ? Un plan au cinéma n’existe pas par lui-même, il est un des éléments de la grammaire de l’œuvre, une équation dont le but est de faire comprendre une idée. Il doit être au service de cette idée, et pas l’idée elle-même. Dans Birdman, on ne voit pas quelle idée est servie par ce plan*. Au bout d’un moment, il dessert même le film, car on ne pense plus qu’à cet aspect technique, comme si on regardait comment est parfaitement tendue la toile d’un Picasso, plutôt que regarder le tableau lui-même.

Pareil pour les dialogues, brillants, les comédiens, intenses et électriques, la crème de la crème d’Hollywood (Michael Keaton, Zach Galifianakis, Edward Norton, Amy Ryan, Emma Stone, Naomi Watts) à qui l’on donne enfin un peu plus que trois secondes d’onomatopées pour exprimer leur talent, dans, au hasard, Batman.

Dans ce barnum, c’est ce qu’on retiendra, cette belle intention, cette immense ode aux racines mêmes de la comédie : le théâtre et ses comédiens. Hollywood qui affiche son terrible complexe face à Broadway, comme les acteurs de chez nous face à la Comédie Française.

C’est dommage, parce qu’il n’y a pas loin de la Roche Tarpéïenne au Capitole : Birdman pourrait être un chef d’œuvre s’il arrivait à nous émouvoir sur le sort de Riggan Thomson, ce comédien qui ressemble tellement à Michael Keaton, l’homme qui fut Batman et ne veut plus l’être. Mais à aucun moment, on est ému pour le sort de Birdman. On « voit » littéralement l’intention, ce qu’Iñárritu cherche à faire, mais on est tellement absorbés par la technique filmique qu’on manque de temps pour s’intéresse aux personnages. Tout le contraire, en somme, de l’intention initiale.

Et un film, c’est d’abord ce sont des personnages qu’on vient voir… Ces extensions outrées de nous-mêmes ; ce que le théâtre promet de toute éternité.

* Un bon contre-exemple est l’un des plans des Affranchis, où Ray Liotta passe tous les barrages pour installer sa dernière conquête au premier plan d’un cabaret, preuve du pouvoir nouvellement acquis. Ou le plan d’introduction de La Soif du Mal d’Orson Welles, une vision globale de la ville frontière, de la mise en place de la bombe à son explosion est aussi un modèle du genre…




dimanche 26 avril 2015


Iranien
posté par Professor Ludovico

Voilà une tentative étonnante. Un iranien, Mehran Tamadon, opposant au régime, et qui vit en France avec une française mais qui désespère de voir son pays coincé dans une théocratie absurde, essaye de convaincre quelques mollahs de discuter avec lui. De discuter de la religion, de la démocratie, du voile, bref, de la possibilité de « vivre ensemble », ce qui fait bien rire les trois religieux qui ont finalement accepté de passer un week-end avec lui.

Le film est passionnant, parce qu’il démontre la faiblesse de la démocratie (le moins pire de tous les systèmes) face à une théocratie sûre d’elle-même. Les mollahs ne sont pas les idiots obtus que l’on croit. Orateurs doués, ce sont des dialecticiens entraînés à prêcher et à imposer leurs idées. Et que disent-ils, ces mollahs ? Que cette République Islamique a été instaurée librement, démocratiquement par 95 % de la population… Il y a 34 ans. Ce que fait remarquer, malicieux, Tamadon, mais il n’arrive pas à porter son avantage plus loin. En tout cas, enchaînent ses contradicteurs, la minorité, c’est lui. Et la minorité doit respecter les règles édictées par la majorité.

La démocratie, on le voit, est ainsi prise à son propre piège. « Nous sommes restés une démocratie, les gens votent et ils veulent la loi religieuse : ce n’est pas nous qui leur imposons. »

Le moment clef du film, c’est quand Tamadon, très doucement, très gentiment, tente la métaphore de cette maison de weekend comme espace pour « vivre ensemble ». Deux mots qui sonnent soudain caricaturaux. « Imaginons la société comme cette maison ; dans vos chambres, chacun fait ce qu’il veut : moi je suis athée, vous vous pratiquez votre religion, pas de problème ! Mais dans cet espace commun qu’est le salon, chacun se doit de respecter les convictions de l’autre, ce doit donc être un espace laïc, sans religion. »

Le Mollah le plus âgé, le plus drôle et aussi le plus convaincant, le sèche aussitôt. « Tu as un jeune fils, non ? Si une femme nue s’installait ce salon, ne lui demanderais-tu pas d’aller se rhabiller ? » Tamadon acquiesce. « Alors pourquoi demandes-tu cela ? Pourquoi devrait-elle se plier à tes désirs ? Sur quelle base doit-elle renoncer à son propre désir ? Le dictateur, c’est toi ! »

Comme Michel Onfray, Tamadon oppose timidement des « valeurs communes » partagées par tous, qui viendraient de nulle part. Ce qu’il oublie (et que n’ont pas oublié ses détracteurs), c’est que ces valeurs sont le produit de deux mille ans de culture occidentale, grecque, romaine, chrétienne, et des Lumières. C’est-à-dire la lente métamorphose du christianisme en système démocratique, républicain, qui nous semble aussi évident aujourd’hui que l’eau et le pain. Et que nous cherchons à exporter depuis 1492 avec des succès divers.

Les mollahs, en face, savent ça évidemment. Et ne disent rien. Sauf à un moment, en lâchant cette phrase terrible. « Le christianisme, c’est une religion morte, ils ne se battent plus pour leurs valeurs ».

Tout est dit.




mercredi 22 avril 2015


Dear White People
posté par Professor Ludovico

C’est quand on croit que le cinéma est mourant qu’il se remet sur pied. Tandis que les Vengeurs Deux sortent en salle et que L’Homme de Fer Trois passe en boucle sur Canal+, et que, subséquemment, nous nous blottissons au fond de la tranchée pour ne regarder que des séries (Mad Men-BreakingBad-Game of Thrones), Dear White People sort du bois. Et pas de n’importe quel bois : celui dont on fait Metropolitan, Damsels in Distress, Nola Darling n’en Fait qu’à sa Tête. C’est-à-dire le meilleur du cinéma Côte Est, Ivy League, qui nous a donné le Spike Lee des bons jours, et Whit Stillman tous les jours.

Dear White People, c’est un petit film qui n’a l’air de rien, une petite comédie de fac. Un sujet qui, traité autrement, pourrait tout aussi bien donner American Pie ou Social Network. Dear White People ne fait ni l’un ni l’autre, car c’est l’œuvre d’un cinéaste naissant : Justin Simien.

Le pitch, anecdotique, se résume en deux phrases. A Winchester, une fac collet monté de la Côte Est, la guerre raciale fait rage, même si elle se joue à fleurets mouchetés. D’un côté les blancs, sûrs d’eux-mêmes, de l’autre les noirs, tous riches, mais ségrégués quand même. Et au sein de cette communauté noire, la révolte gronde : les extrémistes communautaristes, menés par la séduisante activiste Samantha, qui lance brûlot sur brûlot dans son émission culte « Dear White People », une allusion aux « Dear Black People » de l’animateur radio ultraconservateur Rush Limabugh. De l’autre, le courant réformiste, piloté par Troy, le propre fils du Doyen mais aussi … l’amant de Sam.

L’essentiel est là : un Jules et Jim de comédie, où tous les personnages se piègent dans les stéréotypes où ils eux-mêmes se sont enfermés… Troy, le fils à papa Oreo (comme les fameux gâteaux : black à l’extérieur, blanc à l’intérieur), la révoltée métisse qui cache quelque chose derrière cette peau mulâtre. Car tout le monde en prend pour son grade, et pas seulement les blancs. Mais comme chez Spike Lee, Justin garde ses meilleures flèches pour sa propre communauté : derrière les mots tout n’est qu’affaire de prise de pouvoir. Simien dénonce les propres clivages internes, liés à la noirceur plus ou moins prononcée de la peau. Autre preuve que le racisme existe partout, même au sein de sa propre communauté, il y a toujours pire qu’un noir : un noir homosexuel.

Cerise sur le gâteau : Simien est aussi un grand styliste. Au mitan de Wes Anderson et de Whit Stillman, chaque plan de Dear White People est millimétré, au cadrage comme au rythme, pour obtenir l’effet comique attendu.

Justin Simien est un futur grand cinéaste.




lundi 20 avril 2015


Pulp: A Film About Life, Death, And Supermarkets
posté par Professor Ludovico

Il fut un temps où la guerre faisait rage. C’était au début des années 90 : la guerre de la Brit Pop. D’un côté Blur (les nouveaux Beatles ?), de l’autre Oasis (les nouveaux Rolling Stones) ? Pour ceux qui s’intéressaient plutôt à la musique qu’aux vieilles ficelles du marketing rock, façon Andrew Loog Oldham, il y avait Pulp. Pulp nous parlait, parce que Pulp n’était ni de Londres, ni de Manchester. Pulp était d’ailleurs. De Sheffield. Sheffield, le trou du cul du monde.

C’est de là dont on vient, nous, du trou du cul du monde ; de la Beauce ou de la Basse Normandie. Et de Sheffield, Pulp racontaient nos même malheurs… Nos complexes d’ados face à la grande ville, nos 103SP contre les Golf GTI, hey mister, we just want your car, ‘cos we’re taking a girl to the reservoir… et notre impossibilité subséquente à tirer des coups… Now I don’t care what you’re doing. No I don’t care if you screw him, just as long as you save a piece for me… Et évidemment, cette volonté de jouer dans un groupe, pour outrepasser tout ça ; enfin croiser le regard des filles… Oh I want to take you home, I want to give you children…

Pulp a commencé comme nous, parce que tout simplement ils ont notre âge, ont connu le succès grâce à un single (Common People) en 1995 et se sont arrêtés comme tous les groupes de rock ; 20 ans, c’est déjà pas mal. 

Mais comme le dit Jarvis Cocker, le Beigbeder de Pulp, il y avait comme un goût d’inachevé dans cette aventure. Il a donc été décidé de finir en 2012 par une tournée en Grande-Bretagne en terminant là où tout avait commencé : à Sheffield. C’est le sujet de Pulp: A Film About Life, Death, And Supermarkets, dont le titre dit bien qu’il s’agit d’autre chose qu’un documentaire rock habituel. C’est peut-être même LE documentaire ultime sur ce qu’est le rock.
Car ce dernier concert à la maison – qui suppose de revenir chanter devant sa mère, son pote poissonnier, et ces filles qui vous ont un jour dit non – sonne comme une revanche, que les paroles de Pulp laissaient supposer.

Un film enfin honnête sur le désir qui fait monter sur scène, à gratter six cordes et à cracher tout ce qu’on a sur le ventre. L’équivalent filmique du Rolling Stones de François Bon. Le coup de génie de Pulp: A Film About Life, c’est que, plutôt que de faire parler le groupe, il donne la parole à ceux qui n’ont pas réussi et qui viennent, les bras tendus, les larmes aux yeux, voir un des leurs se déhancher. Un comme eux, qui n’a pas oublié d’où il vient et qui est capable de faire pleurer  14 000 personnes sur ces années perdues. Dans cette transe de quatre-vingt-dix minutes, oublier un peu les soucis de la vie, de la mort et du supermarché. Oublier ce corps malingre (Jarvis) ou malade (Candida) et ne plus penser à rien…

On croisera ainsi deux vieilles dames très dignes, une sexagénaire qui glose sur la qualité des textes, un universitaire qui fait de même sur l’impact social de Common People, des choristes quinquas qui reprennent la chanson, avec une malice toute sexuelle dans les yeux, un couple de punks qui sortent de l’HP, une émouvante mère célibataire américaine qui a mis toutes ses économies pour passer deux jours à Sheffield et saluer, pour la première et la dernière fois, son groupe fétiche. Et se rappeler de ce qui reste de ses vingt ans. Pourtant, elle en a à peine trente.

Par-dessus le (super)marché, le film est magnifique, réussissant à restituer la poésie de cette petite ville ouvrière anglaise, une bouche d’égout ou un stand de poisson, ou le vol élégiaque des rouleaux de PQ flottant dans l’air immobile du Motor Point Arena, comme si le temps s’était soudain suspendu.

Car, comme le dit si bien une jeune philosophe de CM2, dix ans à peine, mais déjà les traits de la femme qu’elle deviendra : « Je veux rester jeune le plus longtemps possible. »

Nous aussi, ma chérie, nous aussi…




samedi 28 mars 2015


Imitation Game
posté par Professor Ludovico

Voilà un film intéressant, au moment même où sort Foxcatcher ; deux biopics, deux tentatives modernes de reconstituer le passé, de construire un personnage. Pour autant, ceux qui auront aimé Foxcatcher détesteront Imitation Game… et vice versa, les qualités de l’un étant les défauts de l’autre.

Mais d’abord, il y a la question du désir de fiction. Pourquoi aller voir un mauvais film sur les casseurs de code nazi plutôt qu’un bon documentaire sur Enigma, on ne sait.

Ce qu’on sait, c’est déjà trois choses qui sont rédhibitoires au cinéma : ce qu’est le personnage (il est gay), ce qui va lui arriver (recruté au MI5, il va casser du code secret) et comment ça va finir (suicide). Si, dans la fiction, on accepte la convention que Bruce Willis est SÛR de ne pas mourir à la fin de Die Hard, dans le biopic, il est insupportable de savoir qu’Alan Turing va se tuer. Le comment n’intéresse pas le spectateur. C’est le pourquoi qui l’intéresse. Pourquoi Turing est gay, pourquoi sa machine s’appelle Christopher, c’est ça qui marche dans Imitation Game

Pour le reste, on est dans le cinéma d’Épinal. C’est-à-dire un cinéma basé sur des clichés, construit sur un plan standard. Une trajectoire grossière, connue d’avance, comme le plan de la machine qu’Alan Turing est en train de construire : Alan est différent, il est méchant, mais il deviendra gentil, et on acceptera ses différences. Alan est au bord d’échouer mais il réussira. Ses compagnons, d’abord circonspects, deviendront des supporters enthousiastes. Et Alan sauvera le monde du nazisme grâce à sa belle machine.

Tout ce qui fonctionne dans une fiction ne marche pas ici. Comme si notre cerveau, déconnecté face à l’Art, se reconnectait automatiquement quand on lui propose l’Histoire Vraie.

La seule ambiguïté du film tourne autour de la non révélation d’Enigma, qui fut l’un des tournants de la guerre. Dès qu’Enigma fut cassé, il fut possible de prévoir toutes les attaques nazies, et donc de les prévenir. Mais le faire, c’était aussi révéler que désormais, les alliés savaient tout. La scène où Turing explique à l’un des personnages qu’il devra sacrifier son frère, présent sur un convoi menacé par les allemands, est la seule scène un peu passionnante du film.

A l’opposé de cela, Foxcatcher, qui refuse tout rebondissement gratuit, et s’écarte ainsi du blueprint Hollywoodien, est une merveille de subtilité. Les personnages sont ambigus, et esquissés à petite touche. On ne sait jamais ce qui va se passer dans la prochaine scène. Et évidemment, on ne connaissait pas l’histoire avant.




dimanche 15 mars 2015


Il est Difficile d’Etre un Dieu
posté par Professor Ludovico

Le cinéma peut aussi être un plaisir sadomasochiste. Par exemple vouloir absolument voir Il est Difficile d’Etre un Dieu, sous le fallacieux prétexte que c’est tiré d’un livre des frères Strougaski. Quand nous lisions de la SF, nous avions apprécié Stalker. Et nous avions détesté le film de Tarkovski. Voilà un indice qui aurait dû nous prévenir contre l’envie brûlante d’aller voir une nouvelle adaptation d’auteurs russes par le cinéma russe.

Il semble qu’il y ait un problème avec le cinéma russe. Autant les livres des Strougaski sont clairs, autant les films sont ténébreux. Celui-là, signé Alexeï Guerman, fait deux heures et 50 minutes insupportables. Dans ces 170 minutes, les acteurs ne font (authentique) que se cracher dessus, marcher dans la merde, et se recouvrir le visage de boue (cf. l’affiche). Tout cela est filmé de manière admirable, en noir, blanc, et surtout gris : chaque plan est une photo.

Quant à l’histoire, elle est incompréhensible (il faut se replonger dans Wikipédia pour se rappeler qu’il s’agit de terriens envoyés sur une planète à la civilisation médiévale, qui décident de se rebeller contre les religieux locaux, violant par là-même la loi de non-ingérence qu’ils se sont édictée.

Critique du colonialisme et de la religion, on serait bien à mal de l’avoir compris en regardant le film.

Ami cinéphile, passe ton chemin.


PS Ce livre avait déjà été adapté par Jean-Claude Carrière et Pierre Christin en 1989 sous le titre Un Dieu Rebelle. Les décors étaient de Mézières, avec un casting international improbable : pas sûr que cette version-là soit un chef d’œuvre non plus.




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