It Follows faisait partie de la ToDo list de 2016 ; une affiche accrocheuse et une réputation flatteuse. Mais voilà encore une bonne résolution passée au chapitre des pertes et profits, suite à un emploi du temps cinéphilique surchargé. It Follows passe sur Canal, mais, là aussi, on laisse filer, arguant – avec une certaine mauvaise foi – qu’il faut être dans de bonnes dispositions pour regarder un film d’horreur.
Mais voilà, plus que deux jours : bien obligé de s’y mettre ce vendredi soir, malgré la fatigue. Depuis des années, je regarde les films en plusieurs fois, programmé que je suis par le format série qui m’empêche de regarder plus d’une heure la même chose.
Impossible de faire ça avec It Follows. Il est même difficile de se lever pour aller se ravitailler en gâteaux secs. Car le film de David Robert Mitchell est non seulement une merveille de film d’horreur, mais c’est une merveille cinématographique tout court. Splendide visuellement, mais sans esbroufe, It Follows parvient à réhabiliter le zoom comme forme cinématographique, ou à instiller une horreur sans nom par d’inquiétants panoramiques à 360°. Quiconque aura vu It Follows ne regardera plus jamais en arrière sans un soupçon de terreur.
La musique du film, elle aussi, est inouïe, au sens premier du terme. Expérimentale, mais audible. Pareil, on n’achètera pas la BO, de peur de ne plus jamais dormir.
Il y a aussi les jeunes comédiens, excellents (Maika Monroe, Keir Gilchrist, Jack Weary), et un scénario basé sur un pitch génial, dont malheureusement on peut rien dire, car c’est de l’effet de surprise et que naît la fascination pour It Follows.
Du haut de notre cinémathèque personnelle (2905 films au compteur), il est coutumier de sombrer dans le « pas mal, mais déjà vu chez… ». Ça n’arrivera pas ici : on n’a tout simplement jamais vu ça au cinéma. Le talent de David Robert Mitchell est, comme le Kubrick de Shining, ou, plus récemment, le Richard Kelly de The Box, est de prendre le genre au sérieux. Mitchell fait un film, pas un film d’horreur. Il filme des personnages, pas des victimes. Pas des ados Génération Y brainless, mais des personnages avec une âme, des tourments et les pulsions morbides de l’adolescence. Et propose pêle-mêle, en sous-texte, le trouble que le sexe engendre en ces temps de sida, l’angoisse de la banlieue pavillonnaire, la peur de l’océan ou l’occident en ruines, post-apocalyptique, vu de Detroit.
On pourra aussi, une fois qu’on l’aura vu, traîner sur Internet pour découvrir des richesses qu’on n’aurait pas forcément remarquées. Au cas où l’on n’aurait pas compris qu’It Follows est un très grand film.
posté par Professor Ludovico
Quand Notre Agent au Kremlin et le Prince d’Avalon vous demandent d’aller voir Manchester by the Sea, on n’a pas trop le choix. Sauf à vouloir encourir d’intenses représailles, comme le blocus de la machine à café ou la privation de Topten.
Naan, j’déconne. J’allais le voir, ce film, tout simplement parce qu’il y avait Manchester dans le titre, Joy division, Happy Mondays, etc. Le temps de réaliser que Manchester by the Sea, c’est plutôt dans le Massachusetts, avec le petit Affleck, Boston, et les Celtics. C’est pas grave, je suis déjà dans la froidure de l’hiver, bien au chaud dans le 86, direction MK2 Bastille.
On aime Casey Affleck, on aime ses films, on aime son frère, on aime les films de son frère avec lui dedans. Et s’il n’y a pas de Ben Affleck à l’horizon, on est prêt à y aller quand même. Le début du film est assez décevant. On connait le jeu minimaliste de Casy Affleck, on sait qu’il ne jouera jamais Iron Man ou Tony Montana, mais on est étonné par le manque d’émotion que procure son jeu. Évidemment, c’est un leurre qui sera bientôt expliqué. Enfin, bientôt, c’est beaucoup dire : il faudra presque une heure pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette histoire. Ce n’est pas ici, à CineFast, que l’on va se plaindre : cette heure toute en subtilité, en flash-back, va nous révéler patiemment cette histoire.
Si celle-ci est classique (Lee Chandler, un quadra solitaire retourne dans sa ville natale pour hériter de son frère, on comprend qu’il n’est pas le bienvenu), sa résolution ne l’est pas du tout. On est dans le terrain connu du mélodrame, mais si Kenneth Lonergan* semble un moment jouer des pistes habituelles de la rédemption hollywoodienne (travail, couple, famille), ces pistes en réalité, ne mènent nulle part.
Et c’est évidemment cette sécheresse affective qui contribue à l’énorme réussite du film. Nous aurons nos explications, mais nous n’aurons pas la fin que nous attendons. Et elle sera jouée de façon parfois très sobre, parfois totalement incandescente, par des comédiens d’exception qui se contentent parfois d’un tout petit rôle (Kyle Chandler, Michelle Williams).
Le buzz n’avait pas tort, Notre Agent au Kremlin et le Prince d’Avalon non plus : il faut aller voir Manchester by the Sea.
* Scénariste de Gangs of New York et … Mafia Blues
jeudi 5 janvier 2017
Bilan 2016
posté par Professor Ludovico
20 films cette année. C’est dire que le Topten va être facile cette année. 20 films moins 10 Top ten et moins 5 Bottom Five = 5 film à éliminer de ma très short list. La concrétisation d’un désamour du cinéma dans ces colonnes, qui me semble de plus en plus puéril, inachevé, aux personnages inexistants et aux formules toutes faites.
Qu’on soit bien clair : ce n’est pas un désamour du cinéma, ou de la chose filmée en général. J’ai vu une trentaine de long métrages à la télé, pour la plupart des classiques : Wings, Le Voyeur, Pas de Printemps pour Marnie, Sixteen Candles… J’ai vu surtout – peu ou prou – 120 heures de séries cette année, c’est à dire l’équivalent de 60 films ! Et J’ai lu une cinquantaine de livres, notamment sur le cinéma : Retour à babylone, Movie Wars, Seinfeldia, Hollywood sur Nil, L’anticyclopedie du cinéma…
Non, c’est bien ce cinéma disparu des années 70-90, celui des auteurs américains first class (Coppola, Kubrick, Cimino) ou indépendants (Hal Hartley, David Lynch) tout autant que celui des grosses machines au bon goût de hamburger* (Spielberg, les frères Scott, Simspon&Bruckheimer) qui manque désormais.
Mais tant pis, never give up, never surrender…
* Seul Deepwater entre dans cette case cette année. Symptomatiquement, le film de Peter Berg a été un échec aux Etats Unis.
samedi 31 décembre 2016
Passengers
posté par Professor Ludovico
2016 avait commencé par une révélation ; elle finit par une confirmation. Oui, Jennifer Lawrence est la grande actrice que l’on pressentait. Il faut la voir surnager dans Passengers – dans tous les sens du terme -, et dominer, de la tête et des épaules, le reste du cast.
Car Passengers, c’est la bonne surprise de cette fin d’année. C’est l’oustsider, bon dernier au Moulin de Longchamp, qui finit dans les trois premiers au Grand Prix de Paris…*
Seul le Théorème de Rabillon peut vous pousser à aller voir Passengers : un bon film de SF ne se rate pas, et un mauvais film de SF ne se rate pas non plus. Là ça commence très mal, c’est-à-dire le pompage version plastique/polystyrène du début d’Alien. Rien de moins. Un vaisseau interstellaire s’éveille ; ses passagers, en vie suspendue dans des cercueils cryogénisés (2001, Alien,…) dorment depuis des années.
Mais en voilà un qui se réveille. C’est Chris Pratt. Oups, le vaisseau n’est pas encore arrivé à destination (Alien). Allons donc voir ce qui se passe dans la cabine de pilotage Ikéa (Star Trek). La déco, hyper stylisée, ferait passer Cosmos 1999 pour un chef d’œuvre naturaliste.
Mais passé l’énervement du CineFaster après une poignée de minutes, on commence à comprendre. Une volonté pastiche se fait jour. Malheureusement, on ne pourra pas en dire plus sans déflorer l’intrigue originale de Passengers, une variation détonante sur le voyage interstellaire, façon Costa Concordia. L’intérêt principal étant l’arrivée de Miss Lawrence, et pas seulement pour quelques scènes de baignade mémorables. Notoirement surcastée pour ce film de genre, elle apporte son incroyable palette à un film qui serait pâlot avec une autre actrice.
On oubliera aussi l’avant dernier chapitre du film, particulièrement raté (encore une fois on ne peut pas dire pourquoi). On dira seulement ceci : s’il fallait le réalisateur d’Imitation Game** pour tirer le plus grand parti de Mr Pratt and Mrs Lawrence, il eut fallu confier cette partie orientée « action » à quelqu’un de plus compétent, au hasard, JJ Abrams.
Que cela ne vous prive néanmoins pas d’aller voir ces Passengers, car là n’est pas son principal intérêt.
* relire Paris Turf, SVP.
** Film culte du Framekeeper, on attend toujours la conférence-débat
mardi 27 décembre 2016
L’anticyclopédie du cinéma
posté par Professor Ludovico
On est un peu en retard pour les cadeaux de noël, mais vous pouvez toujours vous rattraper pour les Etrennes. Quel livre offrir pour les fêtes ? La bible sur Hitchcock (Une vie d’ombre et de lumière, de Patrick McGilligan), The Making of Stanley Kubrick’s ‘2001: A Space Odyssey’, chez Taschen ?
Mais non, vous n’y êtes pas ! C’est L’Anticyclopédie du Cinéma, de Vincenot et Prelle, qu’il vous faut.
Comment résister par exemple à cette définition de cinéma portugais* ? Où de l’esthétisme** ? Où est ce résumé de Comment Je Me Suis Disputé, Ma Vie Sexuelle***?
Sauf si, comme moi, vous vous l’êtes fait offrir par Juliette von Kadakès, vous pourrez trouver ce livre indispensable dans toutes les bonnes boucheries.
* « On reconnait un film portugais aux trois caractéristiques suivantes :
• Le film est soutenu par le fonds EURIMAGES de l’Union Européenne
• Il bénéficie d’une aide communautaire qui entre dans le cadre du programmé SCRIPT
• Au moins 30% du budget provient d’une subvention versée par Bruxelles »
** « On parle d’esthétisme lorsqu’un personnage en tenue de soirée joue du saxophone au bord d’une plage »
***« Dans ce film sorti en 1996, le cinéaste Arnaud Despleschin adapte un partie pris tragique en racontant l’histoire d’amour impossible entre deux êtres que tout sépare a priori (lui est professeur agrégé à Normale Sup, elle est Maitre de conférences en lettres à la Sorbonne) »
dimanche 25 décembre 2016
Rogue One
posté par Professor Ludovico
La malédiction de George Lucas, c’est que Star Wars, conçu par lui comme un aimable hommage aux serials des années trente, ait été pris tant au sérieux. Et que ce couscous improbable, mélange de Flash Gordon et de Buck Rogers, de princesses en bikini et de chevalier arthurien, du Dune de Frank Herbert ou des Robots d’Asimov, soit devenu le maître étalon* de la SF mondiale – en tout cas au cinéma.
Le génie de Gareth Edwards, par ailleurs papa du cultisme Monsters, c’est de garder ce qui marche dans la trilogie, cette simplicité biblique du combat du Bien contre le Mal, ce goût enfantin pour le merveilleux, l’aventure et le courage. Mais aussi de se débarrasser de tout ce qui ne va pas, c’est-à-dire ses costumes en pyjama, ses décors immaculés et ses archétypes obligés.
On passe donc un excellent moment à Rogue One, tout en n’étant pas dupe de ses faiblesses : des personnages tracé à la grosse craie, sans motivation bien définies et aux dialogues très faiblards** ; et une intrigue qui tient sur une boîte d’allumette.
Par ailleurs, on sait déjà comment ça va se terminer, comme dans Titanic, mais justement Gareth Edwards n’ose pas (pas encore ?) faire de Star Wars une simple toile de fond. C’est-à-dire ce que Cameron a fait de la tragédie du Titanic. Gareth Edwards aurait pu utiliser le vol des plans de l’Étoile Noire comme décor, et créer des personnages parallèles à ceux que l’on suit dans Rogue One.
Mais on passe un bon moment dans cet opus décomplexé de la série, et on est tombé amoureux de Felicity Jones, une sorte de jeune Chryssie Hynde perdue dans une galaxie très très lointaine, il y a très très longtemps.
Dommage, on ne la verra pas en bikini danser pour Jabba le Hut.
* ce n’est pas une faute de frappe
** Pas de phrase culte dans un Star wars, c’est rare…
vendredi 23 décembre 2016
La Dernière Séance
posté par Professor Ludovico
The Last Picture Show fait partie des films qu’on est censés avoir vu quand on se dit cinéphile. Surtout si on a lu la somme de Peter Biskind, Easy Rider, Raging Bulls, plus connu sous le titre Le Nouvel Hollywood. Cette expression, qui depuis a fait flores, est devenue le symbole du renouveau Hollywoodien des années 70. Ou comment quelques jeunes turcs (Hopper, Bogdanovich, De Palma, Lucas Spielberg, Scorsese) ont renversé le système à la papa des Warner, Paramount, etc.
Avec The Last Picture Show, Peter Bogdanovich, comme ses autres comparses, est tout à sa cinéphilie francophile (Godard, Truffaut, etc.) mais c’est sûrement ce film qui traduit le mieux l’influence des cinéastes français de la Nouvelle Vague. La parenté de La Dernière Séance avec Les Quatre Cent Coups est évidente : l’itinéraire de jeunes semi-rebelles, perdus dans une ville perdue dans l’est du Texas. Qui veulent du sexe, du billard, de l’amour, et qui le trouveront de très différentes façons pendant que le vieux cinéma local, métaphore de la ville, se meurt lentement, au milieu de tumbleweeds de western traversant la ville de part en part.
Avec ce film, plutôt ennuyeux aujourd’hui, Bogdanovich va contribuer à détruire et révolutionner le système des studios. Comme Easy Rider juste avant lui, il ne coûte rien à produire (1M$), il n’a pas besoin de stars, il est tourné en noir et blanc et en décors réels, et il va rapporter beaucoup d’argent (29M$). Comme c’est la seule chose qu’Hollywood comprend depuis toujours, la carrière de Bogdanovich est lancée. Elle n’ira pas bien loin.
Comme le raconte avec cruauté Peter Biskind, The Last Picture Show est aussi le résultat d’une travailleuse de l’ombre, Polly Platt, Mrs Bogdanovich dans le civil. Elle materne son mari, trouve les décors, organise la production de La Dernière Séance. Histoire classique : avec le succès, Bogdanovich la quitta pour une femme plus jeune et plus jolie.
Et n’eut plus jamais de succès.