[ Les films ]



dimanche 19 mars 2017


Hail, Hail, Rock’n’Roll
posté par Professor Ludovico

Dans le film de Taylor Hackford, entièrement monté et produit – dans tous les sens du terme – par Keith Richards, il y a cet échange savoureux. Chuck Berry : tu ne vas quand même pas me dire quelle est la tonalité de cette chanson !! C’est moi qui l’ai écrite ! Keith : c’est justement parce que c’est toi qui l’a écrite que je sais qu’elle est en Si Bémol. Et pas en Ré.

Tout Hail, Hail, Rock’n’Roll est à cette aune, Chuck Berry renâclant devant l’hommage que lui rend le petit blanc de Dartford, cent fois plus riche que lui et qui lui a tout piqué. Les chemises de mauvais gout, les plans de guitare, les intro en si bémol.

C’est l’histoire de Chuck Berry, et des pionniers noirs du rock ; des petits blacks à qui on donnait un centime sur chaque disque vendu, tandis que les blancs en touchait dix. Si ça va pas, tu peux toujours retourner au champ de coton. Chuck avait plein de défauts ; il était irascible, radin, colérique, il se tapait des gamines. Mais pendant que Jerry Lee Lewis se mariait avait avec sa cousine de treize ans, Chuck moisissait en taule.

Peu importe tout cela, nous avions treize ou quatorze ans et Antenne 2 diffusait Jazz à Antibes. Le Limougeaud m’avait prévenu : ce soir, y a Chuck Berry ! C’est le King !. On était en 1980 et ma vie ne serait plus jamais la même. Voir ce petit vieux (il avait cinquante ans) faire le duck walk, écarter les jambes comme en quarante, chanter les Little Sixteen et les Cadillac, les Maybellene les Bettie Jean, les Carol et les Nadine, m’avait donné pour toujours le gout de l’Amérique, et avait décidé de mon futur : le rock’n’roll.

C’est un moment, comme dirait Greil Marcus ; un carrefour où tout change. L’attitude corporelle, la sexualité du texte et du phrasé, l’envie immédiate et incontrôlable de danser, Chuck Berry a accompli tout ça. Il y a, en vérité, peu de chansons qui donnent vraiment envie de tout casser. Johnny B. Goode est de celle-là. Et en fait cassa tout. Chuck Berry commença à avoir vraiment du succès en 1955. Dix ans après, c’était la fin de la ségrégation, comme si le noir qu’aimaient les blancs et les noirs, bien avant Michael Jackson, avait cassé la barrière.

Au cinéma, il faisait partie du cast de La Blonde et Moi, la charge anti rock’n’roll qui devint son meilleur outil de promotion. Mais surtout, on n’oubliera pas Retour vers le Futur. Le film de Zemeckis, incroyable hommage, et – en même temps, déconstruction ultime de l’Amérique des fifties –, ne pouvait choisir meilleure illustration musicale que Johnny B. Goode.

Mais en en faisant l’apex de son film, la scène d’hommage uchronique est devenue aussi un moment de l’histoire américaine. Michael J. Fox, petit blanc venu du futur, reprenant dans le passé Johnny B. Goode devant d’autres petits blancs (médusés), et des noirs (admiratifs), qui téléphonent au cousin Chuck pour qu’il « découvre ce nouveau son » ; quel meilleur hommage au plus grand architecte de leur musique populaire ?

Les gens meurent, mais la musique est éternelle. L’Edda poétique, un ensemble de poèmes scandinaves du XIIIème siècle, dit ceci :

Le bétail meurt et les parents meurent
Et pareillement, on meurt soi-même
Je connais une chose qui ne périt jamais
Le prestige des exploits d’un homme mort.

Sæmundr Sigfússon pensait probablement à Chuck Berry.




samedi 18 mars 2017


Certaines Femmes
posté par Professor Ludovico

Il y a, dans la théorie du jeu de rôle, un concept qui s’appelle le vide fertile. Dans ces jeux, il y a un arbitre qui doit faire vivre à ses joueurs une aventure, genre Seigneurs des Anneaux, Star Wars, Blade Runner. Pour cela, il pose son univers, et les joueurs y agissent et y réagissent. S’il parle tout le temps, c’est un conte, ce n’est plus un jeu de rôle. Il faut donc laisser aux joueurs un vide fertile, un espace, du silence, pour que les joueurs s’expriment et apportent leur propre part de création à l’œuvre finale.

Au cinéma, on appelle ça l’intelligence du spectateur. Kelly Reichardt sait faire ça, on le sait depuis La Dernière Piste, ou Night Moves. Elle crée ce vide fertile que le spectateur va remplir.

Certaines Femmes emprunte sa forme à La Ronde, de Max Ophuls. Quatre histoires où un détail, à chaque fois, créé un lien avec l’histoire suivante. Mais ce formalisme n’est qu’un détail, une citation ; Kelly Reichardt va nous raconter l’histoire de quatre femmes et de leurs frustrations. Il y a là une avocate (Laura Dern) emportée bien au-delà de sa mission initiale par un ouvrier blessé sur un chantier. Une femme chef d’entreprise (Michelle Williams) qui se construit sa propre maison, peu aidée par un mari gentil, mais falot, et une ado pénible. Et une jeune cow-girl solitaire qui découvre l’amour (Lily Gladstone)…

Il y a de l’Antonioni chez Reichardt, une Antonioni qui saurait jouer de la fibre comique. Une prise d’otage tourne au gag, une négociation pour un tas de pierres menace d’échouer. Mais le grand intérêt de Certaines Femmes, c’est ce vide fertile, cette capacité à étirer ces plans contemplatifs du Montana jusqu’à l’ennui. Car c’est l’ennui, oui, qui met en marche le cerveau du spectateur. On découvrira ainsi, dans une sorte de chasse subtile, comme disait Ernest Jünger, des indices posés ici et là dans le film. Ainsi la nature est magnifiée ; fabuleux paysages du Montana, mais ils sont toujours pollués par un bruit de train, de rivière, ou de moto. L’espace américain, vierge, n’existe plus. On en voyait la fin dans Meek’s Cutoff, on en cherchait le retour dans Night Moves.

On part à la recherche aussi de ce fil ténu qui imbrique les histoires de chacun, on y cherche un sens, il n’y en a évidemment pas. Dans cet espace gigantesque, ce Montana si faiblement peuplé, où il faut quatre heures de routes pour assurer un cours, tout est pourtant lié, de près ou de loin. Les gens se croisent, mais ne se connaissent pas.

Certes le cinéma Kelly Reichardt est aride, mais il mérite d’être vu.




jeudi 16 mars 2017


Contact
posté par Professor Ludovico

Que faire quand ces putain de sous-titres de Orange is the New Black ne velent pas fonctionner sur la Freebox ? Il reste à organiser une visite du patrimoine ; ce soir, Contact. Ça faisait longtemps qu’on voulait montrer le film au Professorino et à la Professorinette et dans un premier temps, on lui laisse le choix entre Les Affranchis, Contact, Starship Troopers. Finalement on prend la décision pour eux : ce sera Contact. Mais comment expliquer que Contact est un 2001 dont a extrait la moelle pour faire un blockbuster grand public ? Eux qui pensent que 2001 est la pire expérience de leur vie ? Le Professore Ludovico fait profil bas ; on va regarder Contact comme ça, sans discuter. Et en fait, on est un peu inquiet parce que le début est assez mou. Mais très vite les jeunes têtes blondes ne veulent plus aller se coucher ; ils sont accros à cette histoire mystico-scientifique.

Maintenant qu’on connaît l’histoire de Contact (les ET, le père disparus, les complots de Washington), on peut s’intéresser aux sous textes. Et ce qu’on n’avait pas vu à l’époque, c’est le débat mystique qui est le fond de Contact. Qui doit-on envoyer comme émissaire de l’humanité ? Quelqu’un qui ressemble (au peuple américain) et donc qui est à 95 % croit en un Dieu quelconque ? Ou quelqu’un qui en a vraiment envie ? Quelqu’un qui a tout donné et qui est prêt à donner sa vie pour cette cause ?

Contact avait à l’époque l’intérêt d’apporter une réponse ambiguë : on envoie d’abord le politicard : celui qui fait semblant de croire en quelque chose, le Professeur Drumlin (Tom Skerritt). une forme de critique de l’hypocrisie religieuse américaine.

Il y avait aussi dans Contact cette histoire d’amour extraordinairement équivoque entre une Jodie Foster, geek coincée, et un prêtre beau comme un dieu (Matthew McConaughey). Entre l’amour bien réel et le souvenir virtuel du père, Jodie Foster, en bonne freudienne, choisit le père. Mais pourtant le professeur-prêtre croit en elle : est-ce qu’elle a la foi ? Pas la simple croyance en un dogme, mais bien le fait de posséder de vraies valeurs. Évidemment Contact répond par l’affirmative.

A part ça on se demande comment on a pu tomber amoureux de Jodie Foster dans ces horribles fringues années 90 sud-africaine, look Johnny Clegg & Savuka …




mardi 14 mars 2017


Premier Contact
posté par Professor Ludovico

On n’a pas vraiment eu le temps de chroniquer Premier Contact, le dernier film de Denis Villeneuve, futur director de Blade Runner 2046 et Dune, rien que ça. On dira donc juste ceci : Premier Contact est un très bon film, un film qui, comme d’habitude chez Denis Villeneuve, croit dans le cinéma, mais qui en même temps laisse traîner quelques soupçons sur Villeneuve Denis.

Car si on réfléchit deux minutes (et quand on réfléchit au cinéma, c’est mauvais signe), le scénario de ce Premier Contact est très simple. C’est celui, peu ou prou, de Rencontres du Troisième Type. Les ET arrivent, comment discuter avec eux ? Faut-il les craindre ou encourager un dialogue ? Avec ça, Spielberg, qui a rarement pété plus haut que son cinéma, fait un film classique, grand public. Denis Villeneuve se sent obligé de camoufler la faiblesse scénaristique par une mise en scène extrêmement complexe.

Il ne faudrait pas que cela devienne une habitude. Nous préférons le Denis Villeneuve de Prisoners, qui avait des choses à dire, que celui de Sicario qui nage dans la même semoule esthétique que Premier Contact. Et dont le scenario brillait encore moins. Sans parler des personnages : Prisoners vous prenait aux tripes, Enemy moins, et Sicario, pas du tout. On peut donc s’inquiéter pour Villeneuve ; si cette pente devenait fatale, on y décèlerait à coup sûr un manque d’ambition.

Récemment, le réalisateur canadien disait être venu aux Etats-Unis convaincu que Prisoners ne serait qu’une étape dans sa carrière (i.e., qu’il ne marcherait pas) et qu’il retournerait ensuite faire ses films au Canada. Pas de bol, le voilà enchaînant les projets de plus en plus en plus prestigieux, à tel point qu’il demande du temps pour se reposer et faire Dune correctement.

Pas sûr qu’on lui donnera.




jeudi 9 mars 2017


PSG-Barca
posté par Professor Ludovico

On n’a pas trouvé mieux, malheureusement, que Don de Lillo, pour décrire ce qui arrive au supporter du PSG, à l’amateur de foot, au chauvin, ou au trois, tout simplement :
« J’étais le seul fan des Dodgers dans le quartier. Je mourais intérieurement quand ils perdaient. Et c’était important de mourir seul. Les autres me dérangeaient

Le cinéma procure d’autres émotions, parfois des surprises, mais on sait la plupart du temps à quoi s’attendre : avoir peur à It Follows, pleurer à Autant en emporte le vent, rire à Sacré Graal.

Mais seul le sport, en direct, peut proposer une telle intensité émotionnelle ; et même, à vrai dire, seul le foot. Le scenario d’hier, était invraisemblable. Si ça avait été un film, on pouvait s’attendre à différents issues : une défaite qualifiante du PSG, ou même à une victoire. Mais personne n’aurait pu dire qu’on allait être qualifié, puis risquer de ne plus l’être, puis l’être à coup sûr, puis ne plus l’être du tout. Et c’est fréquent au foot, parce que, favori ou pas, il suffit d’un point pour passer devant l’adversaire. Il n’y a pas d’accumulation comme au tennis – qui procure aussi d’intenses émotions, mais pas les mêmes -, ni le rugby, le plus souvent prévisible.

Hier, on est allé au Camp Nou voir une comédie ; mais c’était une tragédie qui était au programme.




mardi 7 mars 2017


Nocturnal Animals
posté par Professor Ludovico

Pendant tout Nocturnal Animals, le spectateur espère que le film va devenir ce qu’il promet d’être. Que derrière ce vernis glacé Vogue ou Vanity Fair – l’influence unique de Tom Ford – le cinéaste finisse par donner une explication à son film, et aux indices semés tout au long.

Pitchons. Une belle rousse glaciale (Amy Adams, qu’on a connue plus inspirée) est une galeriste chic et malheureuse en amour. Elle reçoit un exemplaire du roman écrit par son ex (Jake Gyllenhaal, qui joue avec un manque de subtilité rare chez lui). Le roman raconte l’agression d’une famille par une bande de rednecks texans. Le film oscille donc, de la réalité au roman, en proposant d’étranges et excitantes passerelles. Corps nus dans la même position, téléphone qui sonne dans les deux univers, objet qui tombe dans l’un, et fait du bruit dans l’autre…

Comme le spectateur, l’héroïne est très troublée par le roman. Et se pose les mêmes questions. La galeriste a-t-elle vécu ce traumatisme elle-même ? Le romancier et son héros sont-ils la même personne ? Il nous faudra deux heures pour apprendre la vérité, tout aussi minuscule que ridicule. Une fois de plus, la Loi d’Olivier se vérifie. Un cinéaste ne peut pas être le dieu omniscient de son univers, sans donner au moins quelques clefs.

Le spectateur est prêt à tout accepter ; la scène d’ouverture avec les obèses, à la limite de l’obscénité, les riches très malheureux de Beverly Hills, les rednecks qui parlent pas bien mais quels-beaux-paysages-tout-de-même, et les acteurs qui jouent comme cochon. Prêt à remplir les trous du scénario, caressant l’idée qu’il est devant le nouveau Mulholland Drive, et que le fantastique va finir par donner une cohérence à cet étrange spectacle… Mais il ne peut ni compatir devant le personnage en carton-pâte d’Adams, ni s’effrayer de ce qui arrive à la famille texane… puisque c’est faux, puisque c’est un roman*.

Incompréhensible, donc.


* hormis la première scène, remarquablement filmée et subtile, de l’agression.




mardi 7 mars 2017


Jacques Brel, Kubrick, et Joy Division
posté par Professor Ludovico

Dans l’excellent documentaire consacré récemment à Brel sur France 3, cette citation :

« A la fin des films, il y a souvent une fille avec des fleurs qui part sur la route au soleil couchant. Mais il n’y a jamais de route avec des fleurs, et la fille qui vous attend depuis toujours ! Sur la route, il pleut, et les fleurs, elles se fanent ! Alors, on peut très bien être heureux, désespéré mais heureux, en vivant avec des fleurs qui se fanent, des filles qui ne vous attendent pas, et des routes où il pleut… C’est ça, vivre. »

Brel venait d’arrêter la chanson et se mettait au cinéma. Il aurait pu reprendre à son compte la phrase de Kubrick : « La vie n’est pas comme dans les films de Frank Capra ».

Ou dire, comme Bob Dylan,

« She said she would never forget
But now mornin’s clear
It’s like ain’t here
She acts like we never have met.
»

Ou Joy Division :

« So this is permanence, love’s shattered pride
What once was innocence, turned on its side
A cloud hangs over me, marks every move
Deep in the memory, of what once was love
».

C’est pour ça, quel que soit l’art, qu’on aime les mêmes artistes. Parce qu’ils nous proposent quelque chose, qui profondément, nous parle.




lundi 27 février 2017


La La Land
posté par Professor Ludovico

Voilà un film qui défie toute forme de jugement… Dès la première scène, il déploie une telle perfection artistique, de mise en scène, de danse, d’éclairage, de couleurs… Pendant ce plan séquence d’ouverture, désormais anthologique, Damien Chazelle nous en met plein la vue. Est-ce un si bon choix que cela ? Faire l’étalage de sa virtuosité n’est pas le but de l’artiste, c’est le but du virtuose.

Or il s’agit d’un film ; pas d’une démo du talent de Damien Chazelle. Pas un CV. On peine donc pendant près d’une heure et demie à s’intéresser à ces deux personnages. D’abord parce qu’on est noyé sous cette technique, ces plans séquences incroyables, et que l’on voit trop bien les citations et hommages à la comédie musicale (Demy, Minelli &co). Mais surtout parce que Mia et Seb n’ont rien de très attrayant. Ils sont lisses et fades comme une bonne partie des chansons de La La Land, hormis peut-être ce refrain entêtant de la chanson-titre.

C’est en suivant néanmoins ce motif, petit à petit, que le film s’installe et décolle, comme par hasard au moment où il y a moins de comédie musicale et plus de réalité. Le couple se forme et le poids de la vraie vie commence à se faire sentir*. Les personnages prennent de l’épaisseur. Et c’est par un final époustouflant et mélancolique que Damien Chazelle nous emportera définitivement parce que oui, La La Land est un très bon film.

Il y a une maladie commune qui traine à Hollywood. Damien Chazelle, Denis Villeneuve, Alejandro González Iñárritu, ces cinéastes se sentent comme obligés de faire l’étalage de leur incroyable talent. Oui, leurs films sont magnifiquement filmés, interprétés au cordeau, la musique est inouïe. Mais cette apparente perfection cache souvent la grande misère du scénario (Sicario), ou le manque d’empathie (Birdman). Ces grands cinéastes devraient éteindre au fond d’eux-mêmes la petite flamme égotiste qui les pousse à l’écrasante démonstration ; nous savons déjà que ce sont génies. C’est pour ça que nous sommes là, dans cette salle. Maintenant nous voulons qu’ils nous racontent des histoires.

* Symptomatiquement, la scène la plus forte du film est celle de l’engueulade : un simple champ / contre champ.




dimanche 26 février 2017


Chaînes Conjugales
posté par Professor Ludovico

Mercredi soir, c’était assemblée générale CineFast. Après un imbroglio cinématographico-culinaire dont le Framekeeper a le secret – après avoir promis cuisine indienne et programmation suédoise (Bergmann) – il s’est rabattu comme par hasard sur le combo libanais/Mankiewicz. CineFast est une dictature éclairée…

Surprise néanmoins, car le principe de l’AG CineFast est de faire découvrir aux autres participants un genre ou un cinéaste qui leur est inconnu, par exemple, un film de vampires iranien. Chaînes Conjugales, au contraire, est un classique. Et un rapide sondage permet de vérifier que Snake ou Michel vaillant l’a vu aussi. Pour sa part, le Professore Ludovico l’a vu il y a bien longtemps, au Ciné Club.

Et même si la mémoire est défaillante, les souvenirs reviennent. Trois femmes, un twist final, ah, tiens, il y a Kirk Douglas, on avait oublié.

Chaînes Conjugales, c’est l’âge d’or, Hollywood avant la télévision et 1949, c’est l’âge d’or de l’Amérique.

Le pitch tient en très peu de choses. Trois amies (Letter to Three Wives) reçoivent une lettre d’une quatrième, absente, qui parle en voix off. Oui, vous l’avez reconnu, c’est le début de Desperate Housewives, hommage assumé au film de Mankiewicz. Elle leur annonce, au moment où ils vont encadrer une sortie d’école, qu’elle est partie avec un de leurs maris. Quelques indices préalables avaient déjà été posés, un mari trop bien habillé, l’autre ronchon, etc. Qui a perdu son mari ? On l’a compris, Addie Ross, la quatrième amie, est un McGuffin, on ne la verra jamais, juste une obsession des personnages – et, partant, du spectateur – pour permettre à Mank’ de déployer son histoire, et ses thèmes. L’histoire sera révélée, assez mal et assez vite, en cinq minutes à la fin.

Ce n’est pas le sujet de Chaînes Conjugales. Chaînes Conjugales, c’est la description millimétrée d’un monde qui s’écroule, l’Amérique corsetée par le puritanisme et l’après-guerre, joyeuse en apparence mais qui pète de toutes parts. La pire décadence possible est d’écouter la radio, et ses programmes abrutissants.

Mankiewicz s’appuie sur ses trois couples pour décrire cela : un couple progressiste, avec une femme qui gagne de l’argent (à la radio, tiens, tiens) et qui est moche, et son beau mari (Kirk Douglas, prof, amateur de Shakespeare (re-tiens, tiens)) qui n’en gagne pas. Une jeune vendeuse qui a épousé un riche propriétaire de chaîne de magasins, un couple d’intérêt, où chacun se harcèle à coup de bons mots. Et deux anciens militaires qui sont rencontrés dans la Navy, mais que la psychose guette.

Et c’est au travers de trois flash-back que Mankiewicz va explorer toutes les raisons qui font que le mari aurait pu quitter l’épouse en question. Dialogues qui fusent, ambiance orientée à la comédie mais où le tragique affleure en permanence. La fin de la culture, remplacée par les mass media, comme une illustration de L’Âme désarmée, le célèbre pamphlet d’Allan Bloom sur le déclin de l’Amérique. La fin du couple monolithique, où l’homme doit ramener l’argent. La fin de l’hypocrisie des rapports sociaux… Tout cela rend le film de Mankiewicz passionnant, bien plus riche que la plupart des films Hollywoodiens aujourd’hui.

Dialogues millimétrés, mise en scène classique mais totalement maitrisée. Des acteurs inconnus aujourd’hui*, mais Hollywood à son sommet, tout simplement.

*dont la troublante Linda Darnell, dont les volutes de cigarettes ne laissèrent pas le conseil d’administration de CineFast indifférent…




dimanche 5 février 2017


Nadal-Federer, victoire au ralenti
posté par Professor Ludovico

Ça y est : en cinq sets miraculeux, le Prince-Electeur de Bâle vient de battre à la régulière le méchant Baronnet de Majorque. C’était dimanche dernier, la finale de l’Open d’Australie. On l’a dit, le sport procède le même dramaturgie que le cinéma ou le théâtre… c’était particulièrement vrai la semaine dernière…

Car rien ne ressemble plus au tennis qu’un tournoi de chevalerie. Cet affrontement à distance, caché à l’abri d’une lice (le filet) est pourtant d’une violence impitoyable. À cela s’ajoute le conte de fée : le gentil Federer, sa princesse et ses deux adorables enfants contre le méchant Nadal, jamais souriant, la mâchoire carnassière et perpétuellement fermée (s’il l’ouvrait, en sortirait-il des vapeurs méphitiques ?), et dont on ne connait rien de la vie extratennistique.

Rien n’est moins vrai, bien sûr. On dit parfois que Nadal est le plus grand joueur de tennis, et Federer, le plus grand champion. Mais leur palmarès est comparable (14 grands chelem contre 18), et s’il y a rivalité, aucune haine n’existe entre eux.

Pourtant, il suffisait de regarder le spectacle dans un café parisien, où tous, du fan de tennis à la mémé de passage, s’enthousiasmaient pour Federer et vouaient Nadal – inexplicablement – aux gémonies.

Pour autant, même si tout est bien qui finit bien, et que le conte de fée federerien se termine comme il était écrit – la princesse acclamant son héros, ils vécurent heureux et eurent encore beaucoup d’enfants – quelque chose est venu gâcher cette belle histoire.

Ce quelque chose, ça s’appelle le ralenti. Car lors du point final, après cinq jeux harassants gagné par le suisse, l’espagnol demanda l’arbitrage vidéo de cette ordalie. Nous, supporters de Federer, savions qu’il avait gagné. Au moyen-âge, ou il y a quelques années, aucun chevalier du tennis ne se serait abaissé à demander un arbitrage. Les erreurs d’arbitrage faisaient la joie ou le drame du spectateur. La part inconnue de drame créait cette intense dramaturgie.

Ceux qui suivent le foot connaissent ça. Comme par hasard, le sport le plus populaire au monde refuse de s’aligner sur la vidéo. Il a compris que l’intensité des émotions vient de là ; l’arbitraire et pas l’arbitrage, le chevalier félon qui leste sa lance pour faire tomber le preux Lancelot. La traîtrise, la main de Thierry henry, les échantillons de sang des anglais à Twickenham, Lance Armstrong ou Maradona…

Le Tennis, lui, a sombré aux avances du ralenti. Ce ralenti impitoyable qui condamna Nadal et sacra Federer. Celui-ci, ayant retenu son émotion, se mit à crier comme un enfant de sept ans à qui on offrait un train électrique.

Mais c’était trop tard, l’émotion était déjà partie.




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