samedi 18 mars 2017


Certaines Femmes
posté par Professor Ludovico dans [ Les films ]

Il y a, dans la théorie du jeu de rôle, un concept qui s’appelle le vide fertile. Dans ces jeux, il y a un arbitre qui doit faire vivre à ses joueurs une aventure, genre Seigneurs des Anneaux, Star Wars, Blade Runner. Pour cela, il pose son univers, et les joueurs y agissent et y réagissent. S’il parle tout le temps, c’est un conte, ce n’est plus un jeu de rôle. Il faut donc laisser aux joueurs un vide fertile, un espace, du silence, pour que les joueurs s’expriment et apportent leur propre part de création à l’œuvre finale.

Au cinéma, on appelle ça l’intelligence du spectateur. Kelly Reichardt sait faire ça, on le sait depuis La Dernière Piste, ou Night Moves. Elle crée ce vide fertile que le spectateur va remplir.

Certaines Femmes emprunte sa forme à La Ronde, de Max Ophuls. Quatre histoires où un détail, à chaque fois, créé un lien avec l’histoire suivante. Mais ce formalisme n’est qu’un détail, une citation ; Kelly Reichardt va nous raconter l’histoire de quatre femmes et de leurs frustrations. Il y a là une avocate (Laura Dern) emportée bien au-delà de sa mission initiale par un ouvrier blessé sur un chantier. Une femme chef d’entreprise (Michelle Williams) qui se construit sa propre maison, peu aidée par un mari gentil, mais falot, et une ado pénible. Et une jeune cow-girl solitaire qui découvre l’amour (Lily Gladstone)…

Il y a de l’Antonioni chez Reichardt, une Antonioni qui saurait jouer de la fibre comique. Une prise d’otage tourne au gag, une négociation pour un tas de pierres menace d’échouer. Mais le grand intérêt de Certaines Femmes, c’est ce vide fertile, cette capacité à étirer ces plans contemplatifs du Montana jusqu’à l’ennui. Car c’est l’ennui, oui, qui met en marche le cerveau du spectateur. On découvrira ainsi, dans une sorte de chasse subtile, comme disait Ernest Jünger, des indices posés ici et là dans le film. Ainsi la nature est magnifiée ; fabuleux paysages du Montana, mais ils sont toujours pollués par un bruit de train, de rivière, ou de moto. L’espace américain, vierge, n’existe plus. On en voyait la fin dans Meek’s Cutoff, on en cherchait le retour dans Night Moves.

On part à la recherche aussi de ce fil ténu qui imbrique les histoires de chacun, on y cherche un sens, il n’y en a évidemment pas. Dans cet espace gigantesque, ce Montana si faiblement peuplé, où il faut quatre heures de routes pour assurer un cours, tout est pourtant lié, de près ou de loin. Les gens se croisent, mais ne se connaissent pas.

Certes le cinéma Kelly Reichardt est aride, mais il mérite d’être vu.


Un commentaire à “Certaines Femmes”

  1. CineFast » Topten 2017 écrit :

    […] Certaines Femmes 2 Get Out 3 Dunkerque 4 Une Vie Violente 5 La La […]

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