[ Les films ]



vendredi 25 mai 2018


Cold Hell
posté par Professor Ludovico

Conseillé par le Framekeeper, Cold Hell (Die Hölle) est un petit polar allemand mélangeant à la fois clichés et originalités. Clichés parce qu’il surfe sur la dynamique habituelle « serial killer + témoin qui a tout vu + flics blasé » et qu’il enchaîne les poncifs du genre, parfois à la limite du vraisemblable.

Mais l’intérêt est ailleurs, dans un contexte assez passionnant. L’héroïne, chauffeuse de taxi d’origine turque mais totalement intégrée, se voit régulièrement rappelée à ses origines, par les allemands de souche comme par les turcs. Se cache pourtant derrière tout cela tout un ensemble de subtilités que le spectateur sera amené à décrypter. Idem pour le flic qui gère l’enquête et montrera un autre visage au fur et à mesure que l’intrigue avance.

Cold Hell est assez gore et mais sa mise en scène est raffinée et inventive. Un petit bijou, donc, à découvrir dans les recoins de votre VOD.




lundi 30 avril 2018


Rome
posté par Professor Ludovico

Quand on regarde une série, il ne faut jamais laisser trop de temps entre deux saisons. Normalement on patiente un an, et c’est déjà beaucoup.
J’ai vu Rome quand elle est sortie en 2005, et je regarde la deuxième et dernière saison cette année, 12 ans après.

Grave erreur !

Rome est-elle mauvaise parce que le temps a passé, et qu’on a vu beaucoup mieux depuis ? Ou était-ce mauvais tout court dès le début ? On sait que cette deuxième saison fut torpillée par la destruction totale des décors, suite à un incendie des studios de Cinecitta. La série coutait déjà fort cher, et comme il était hors de question de les reconstruire, Rome fut annulée.

La saison deux condense donc tout ce qu’il ne faut pas faire : des arcs narratifs tirés par les cheveux, et des personnages en carton qui changent d’avis comme de toge. On ne s’intéresse plus qu’à la grande Histoire, version Mankiewicz : Marc-Antoine, Octave, Cléopâtre…

Rome engendra en tout cas de beaux bébés ; HBO découvrit potentiel de la formule péplum + sexe ; elle devait faire florès quatre ans plus tard, sous une autre forme, celle du Trône de Fer.




dimanche 29 avril 2018


Godless
posté par Professor Ludovico

Le big sky. Ce n’est pas seulement le titre original de La Captive aux Yeux Clairs d’Howard Hawks, c’est la meilleure définition que l’on pourrait donner de la Terre des Fantasmes, quelques secondes après y avoir posé pour la première fois le pied. Quand on arrive aux États-Unis d’Amérique, c’est ce qui vous frappe en premier : le ciel. Un immense et bleu, devant, derrière, sur les côtés, sans limite. Un ciel de paradis, blanc comme les nuages qui y paressent… Un pays de géants, incroyablement beau.

C’est aussi ce qui frappe de prime abord dans Godless : la magnifique représentation – renouvelée – de cette immensité. Pourtant, elle n’a pas manqué de glorieux représentants dans le western classique, de la Monument Valley de John Ford, aux étendues neigeuses immaculées de Jeremiah Johnson. Mais c’est comme si Scott Frank avait su trouver pour Godless de nouveaux pinceaux, une nouvelle palette, pour filmer l’ouest, ses grandes plaines, ses déserts et ses forêts.

Pour une fois nous allons faire chronique commune avec Planet Arrakis, le blog de jeu de rôle du Professore. Car par un effet de synchronicité typiquement Jungien, ce qui se passe dans la vie se passe dans la série, et inversement. Le Professore Ludovico anime depuis quelques mois une partie de jeux de rôle western baptisé La Nuit des Chasseurs*. L’un de ses joueurs, l’auguste Beresford, nous signale Godless, « une série qui va vous plaire », tant elle ressemble aux aventures qui nous occupent autour de la table de jeu. On regarde donc. Et on est fasciné par les ressemblances : la vieille mine, la ville du Wild West, son saloon et ses putes, les indiens qui rôdent, les soldats perdus de la Guerre de Sécession… Normal, dira-t-on : dans les deux cas, on fait appel aux clichés du western, mais cela va bien au-delà. Dans le jeu, Karl Ferenc (il y a beaucoup de Cinefasters, à commencer par Le Snake, autour de la table), tire dans le genou d’un journaliste pour lui apprendre la vie. Dans le film, la peintre tire dans le genou pour apprendre la vie à un Agent Pinkerton. Il y a un cercueil, bourré de dollars, qui traîne quelque part dans La Nuit des Chasseurs. Idem dans Godless. Et une ambiance fantastico-biblique pèse sur le fatum des deux fictions.

Les clichés, malgré leur mauvaise réputation, font le genre, au cinéma, en jeu de rôle, en littérature. Ils sont les piliers sur lesquels le public s’appuie pour s’aventurer en terrain connu, et connivent, avec l’auteur. Pas de film de zombie sans blonde hurlante, pas de film de guerre sans soldat héroïque, pas d’heroic fantasy sans princesse à sauver… Sans, vraiment ? Pourtant, pas de blonde hurlante dans Walking Dead, pas de soldat héroïque dans La Ligne Rouge, et pas de princesse à sauver (c’est plutôt le contraire !) dans Game of thrones

Car pour faire œuvre, il faut transcender les limites du genre, les respecter, les violer, bref, jouer avec. C’est exactement ce que fait Scott Frank dans Godless : plutôt que d’aligner ces clichés, il les transcende**, démontrant qu’avec du travail et du talent, on peut passer du produit commun de série B au pur chef d’œuvre. Car ce n’est pas un western normal, même si sa forme et son propos restent étonnamment classiques.

Godless est d’abord extraordinairement esthétique (ne ratez pas les vingt premières minutes, jamais on a filmé comme cela les grandes plaines sous l’orage). Mais ses histoires sont toutes simples, pour ne pas dire éternelles. Un outlaw sur la voie de la rédemption, un shérif veuf, inconsolable, et à la ramasse, une fermière mère courage, et un vieux gangster revenu de tout, godless, qui veut récupérer un magot et se venger.

Mais dans cette soupe de légumes classique, Scott Frank, scénariste averti d’Hollywood pour pointures 90’s (Branagh, Spielberg, Sonnenfeld, Soderbergh***) ajoute des épices tout à fait étonnantes. La ville est spéciale, peuplée quasi uniquement de femmes depuis l’effondrement de la mine qui a tué leurs maris. De cet événement quasi biblique, Scott Frank tire parti pour lancer l’idée d’une utopie féministe anachronique, à l’aube du XX° siècle. Et fait de ces femmes des personnages qui ont les clefs en mains : au-delà de la tragédie, voilà une incroyable opportunité de devenir maîtresse de son propre destin. On verra ainsi s’esquisser un personnage lesbien absolument pas ridicule (ce qu’il craignait fort d’être), des femmes fortes et de faibles femmes, des hommes forts qui se révèle faibles et vice versa…

De Titanic, on disait ici que c’était un film con, car les films cons osent tout, et c’est à ça qu’on les reconnaît. On pourrait dire la même chose de Godless, une série conne qui ose tout et réussit tout. Un film féminin et féministe, un western d’action et contemplatif, une histoire de rédemption et l’impossibilité de la rédemption, des histoires d’amour (qui finissent mal en général…) Tout en maintenant une tension érotique pendant six épisodes sans jamais succomber à la tentation d’en montrer plus…

Et ce n’est rien dire des grands acteurs qui transforment ces clichés en personnages de chair de et de sang, où même les pires ordures auront leur moment de gloire. Car Godless est peuplé de ces acteurs « B » dont personne (sauf les cinefasters) connaissent le nom : Jack O’Connell (Skins, ’71, HHhH), Michelle Dockery (Downtown Abbey), Scoot McNairy (Halt&Catch Fire, Monsters, Twelve years a Slave, Fargo), Merritt Wever (The Walking Dead), Thomas Brodie-Sangster (Le Labyrinthe, Game of Thrones), Sam Waterston (La Déchirure, The Newsroom), Jeff Daniels (Speed, The Newsroom, The Looming Tower) …

Si une série est capable de vous donner envie de dresser des étalons, que vous dire de plus ?

* La Nuit des Chasseurs, par Yno, disponible ici
** La Nuit des Chasseurs, aussi, même si cette transcendance reste entièrement aux mains des joueurs et du Maitre de Jeu
*** qui coproduit Godless




lundi 23 avril 2018


Jusqu’à la garde
posté par Professor Ludovico

Le cerveau du Cinefaster est son propre ennemi. Après avoir admiré en 2012 le court-métrage de Xavier Legrand, Avant que de tout Perdre, on s’est abstenu de lire un quelconque commentaire avant de se délecter de son premier long métrage Jusqu’à la Garde.

Mais quelque part, on a dû saisir un indice qui laissait entendre une autre fin que celle du film. Le mot « ambigu » flottait dans l’air. Et donc pendant toute la projection, le cerveau se délectait de cette « ambiguïté », et la cherchait partout, même là où il n’y en avait pas. Tirer des fils ; regrouper des indices qui mèneraient à cette fin « ambiguë », évidemment cela pollue considérablement l’appréciation du film, surtout qu’à la fin, on ne trouve pas « l’autre fin ».

On vous laissera donc la découvrir vous-même car les qualités du film sont indéniables. Autour de ce qui se faisait déjà le sujet de son court-métrage (à savoir les violences familiales, et dont on n’avait pas compris qu’il était évidemment le prequel de Jusqu’à la garde), Xavier Legrand tisse le réseau de la maltraitance psychologique. Ça commence chez le juge, ça se poursuit sur les parents, les enfants, et les grands-parents. Où cette histoire nous mènera ? On ne fera pas la même erreur : vous raconter quelque chose qui pourrait vous intriguer. Puissamment écrit et interprété, il monte jusqu’à son apex avec un moteur de V8. Voilà du bon cinéma français…




samedi 21 avril 2018


Retour vers le futur, le livre
posté par Professor Ludovico

Dans cette collection du British Film Institute, nous avions déjà une monographie sur Alien qui était très bien, une étude sur Shining ,achetée mais non lue, mais celui-ci, signé d’Andrew Shail et Robin Soate est très mauvais, malgré sa jolie couverture DeLorean.

Mal traduit – le nom du tracteur n’apparait même pas – le livre fait trois contresens majeurs : Retour vers le Futur serait l’apologie toute reaganienne des magnifiques Fifties, le parangon de l’anti-féminisme, et la promotion (sic) du nucléaire.

CineFast vous prouvera tout le contraire prochainement. La meilleure adaptation de Sophocle par la bande à Spielberg vaut mieux que ça.




lundi 16 avril 2018


RIP R. Lee Ermey
posté par Professor Ludovico

« If you ladies leave my island, if you survive recruit training, you will be a weapon. You will be a minister of death praying for war. But until that day you are pukes. You are the lowest form of life on Earth. You are not even human fucking beings. You are nothing but unorganized grabastic pieces of amphibian shit! Because I am hard, you will not like me. But the more you hate me, the more you will learn. I am hard but I am fair. There is no racial bigotry here. I do not look down on niggers, kikes, wops or greasers. Here you are all equally worthless. And my orders are to weed out all non-hackers who do not pack the gear to serve in my beloved Corps. Do you maggots understand that? »

Le Sergent instructeur Hartmann est au paradis des Marines, maintenant, parce que Dieu bande pour les Marines, tout simplement : « He plays His games, we play ours! To show our appreciation for so much power, we keep heaven packed with fresh souls! »




mardi 3 avril 2018


Ready Player One
posté par Professor Ludovico

Steven Spielberg déclarait autrefois que pour juger de la qualité d’un film, il fallait pouvoir le regarder en entier sans le son. C’est à dire sans dialogue pour en dévoiler l’intrigue, et sans musique pour y indiquer les émotions à ressentir. Il serait intéressant de passer Ready Player One à l’aune de ce filtre-là : il est clair que le dernier opus Spielbergien retournerait à la table de montage, voire au stade précoce du développement.

Car Ready Player One est totalement incompréhensible. Cette avalanche de poursuites, bagarres, et fusillades virtuelles sur fond d’épopée technico-fantastique (« Retrouvez les 3 clefs, LA SURVIE DE L’OASIS EN DEPEND !!! ») n’est que le clone 2010 (boostée aux amphétamines CGI-3D) de Tron, premier du nom : des gamers s’introduisent dans la matrice pour affronter un grand méchant capitaliste dirigeant la grande méchante Corporation. Mais le film maudit de Disney avait l’avantage de la nouveauté, et celui d’engendrer un immense sentiment poétique*. Poésie dont est totalement dépourvu le Spielberg, entièrement perdu à son rythme frénétique insoutenable.

Car même si le talent du « Spielberg de l’enfance » (E.T., I.A., Hook) transparait parfois (dans le regard des personnages 3D plus que dans les acteurs, d’ailleurs) il n’est pas suffisant pour insuffler des émotions à ses personnages, leurs enjeux étant inexistants. Pourquoi ces enfants se battent-ils dans une lutte à la vie, à la mort ? Pour gagner une partie d’un immense jeu vidéo qui leur permettra d’hériter d’une entreprise qui vaut des milliards de dollars… Quel sorte d’enjeux spielbergien est-ce là ? Quelle sorte de morale ? Le film hésite en permanence entre un futur dystopique à la Minority report où le jeu vidéo est devenu le nouvel opium du peuple, et une éloge-hommage du gaming, sa culture, et ses geeks. A la fin, on conclut mi-chèvre mi-chou que le jeu vidéo c’est vraiment bien, mais pas le mardi et le jeudi, où l’on devra se déconnecter, car « la réalité, c’est le seul endroit où les choses sont (SIC)… réelles**… »

Ready Player One est donc triplement incompréhensible. On ne comprend pas l’intrigue, on ne comprend pas la morale de cette histoire, mais surtout, on ne comprend pas le projet : à qui s’adresse ce film ? Soit c’est l’adaptation d’une œuvre de littérature adolescente et dans ce cas, à quoi servent les références, pour la plupart inaudibles, aux années 80*** ? Soit c’est l’hommage à cette culture pop des quadras/quinquas, à laquelle Spielberg a tant participé et tant bénéficié, et dans ce cas, pourquoi autant de simplicité, pour ne pas dire de bêtise ?

* Notamment grâce à une fabuleuse direction artistique, qui manque totalement ici, vu que ce n’est que l’empilement des tous les jeux vidéos (et de leur direction artistique afférente) depuis trente ans
** « Because reality is real »
** On voit ce que peuvent en faire les frères Duffer, les nouveaux Spielberg de Stranger Things




lundi 26 mars 2018


Mute
posté par Professor Ludovico

Il y aurait plein de choses méchantes à dire sur Mute, ce Blade Runner du pauvre. On n’a pas trop envie, parce qu’on avait bien aimé Moon et Source Code puis que Duncan Jones, c’est quand même le fils de David Bowie.

Mais bon, copier Blade Runner à ce point pour n’en rien faire, était-ce bien nécessaire ? Piquer des sous à Netflix, refiler un scénario de jeunesse, pourquoi pas, mais si Duncan Jones semble avoir un vrai amour de la SF, il ne peut pas bousiller le genre comme ça.

La Science-Fiction part d’une ambiguïté congénitale ; est-elle, comme on le comprend en français, une extrapolation futuriste de la science actuelle, une format Black Mirror ? Ou comme on le prononce en anglais, une fiction située dans un background scientifique ? Mute n’est ni l’un ni l’autre*.

Projeté artificiellement dans une Europe fascisto-communiste d’un proche futur, cette enquête improbable d’un serveur muet (Alexander Skarsgård) pour sa chérie aux cheveux bleus (Seyneb Saleh) n’a rien de futuriste, rien de scientifique, rien de fantastique. Aucun des postulats émis par le décor (la dictature communiste, la guerre américaine perdue en Afghanistan, les drones qui servent des pizzas) ne vient influer l’intrigue. Tout le contraire de son illustre modèle, qui sur à peu près la même trame (une chasse à l’homme, des ennemis) en profite pour poser les questions vertigineuses que l’on sait sur l’impact des biotechnologies…

Ici, c’est une simple course poursuite, un décor d’opérette, des américains pédophiles et des citations en veux-tu en voilà**

Une fois de plus, le décor sert à cacher la faiblesse de l’argument initial, sans parler du scénario.

Et un premier constat, les films Netflix semblent moins réussis que les séries Netflix : un Mute raté, un Cloverfield Paradox marrant mais sans plus, et un Annihilation à voir.

On y va et on revient vous dire.

*Le projet initial, d’ailleurs, se passait de nos jours.
** La Low symphony de papa, la BD Blue de Joël Houssin, le Blade Runner de Ridley.




lundi 26 mars 2018


Grave
posté par Professor Ludovico

Il existe encore des croyants dans le cinéma ; Julia Ducournau, réalisatrice de Grave, en fait partie. Et elle pose la question à laquelle bien peu savent répondre : comment rester un artiste tout en faisant un film de genre, malgré ses codes et ses clichés ? Bien peu ont su répondre correctement à cette question (le Kubrick de Shining, le Jonathan Glazer d’Under the Skin…). On le voit, la barre est haute.

Grave se présente comme une chronique naturaliste : l’entrée d’une jeune élève en école vétérinaire, avec son bizutage afférent.

Mais subrepticement, quelques indices montrent que le fantastique n’est pas loin… Ou pas. La future vétérinaire est végétarienne… comme toute la famille : père, mère, et grande sœur. Celle-ci est déjà à la fac. Si elle aide d’abord «la petite », elle se met ensuite à la bizuter méchamment.

On le voit, on entre progressivement sur des terrains sombres et troublants, où se mélange veganisme et bestialité, sexe et enjeux de pouvoir… On n’en dira pas plus car le plaisir est dans l’exploration de ces continents inconnus. C’est, de plus, formidablement bien filmé et bien joué.

Mais vous êtes encore devant CineFast ? Qu’est-ce que vous attendez ?




dimanche 25 mars 2018


Moi, Tonya
posté par Professor Ludovico

L’image d’Épinal, c’est l’état final du biopic. Comme les tablettes de chocolat Meunier, et ses cartes à collectionner (Saint Louis rendant la justice sous son chêne, Roland à Roncevaux, Napoléon et le Soleil d’Austerlitz…), le biopic procède de même : narrer, via des clichés, l’Histoire. Illustration avec Moi Tonya, une histoire passionnément émotionnelle transformée en image d’Epinal par la malédiction du biopic.

L’histoire est belle, pourtant : le vilain petit canard white trash du patinage artistique (Tonya Harding) ne peut lutter contre la jolie princesse des cœurs Nancy Kerrigan, malgré le travail, malgré le talent. Tonya est musclée et vulgaire, elle ne sait pas s’habiller, sa mère fume sur la patinoire. Pendant ce temps, Nancy et les autres font des ronds de jambes bien galbées au jury. Devant tant d’injustice, son entourage (mari, ami du mari, connaissances de l’ami du mari, soit une belle bande de bras cassés) décide de lui casser non pas les bras, mais lesdites jambes galbées d’un bon coup de marteau.

Tonya est-elle coupable ? Le savait-elle ? L’a-t-elle commandité ? En tant que spectateur, en fait, on s’en fout*. On voudrait plutôt savoir ce que c’est d’être le vilain petit canard. Parce que de toute éternité, les histoires (conte, chanson de geste, théâtre, opéra, cinéma) servent à ça : nous faire ressentir ce que les autres humains ressentent. Compatir ou s’indigner.

Mais un biopic ce n’est pas ça, c’est juste une collection des grands moments de la vie de Sainte Tonya (Tonya enfant et sa méchante maman, Tonya ado rebelle, Tonya à Albertville, Tonya et son couple dysfonctionnel…) Malgré l’agrégation d’immenses talents devant la caméra (Margot Robbie, Allison Janney) et derrière (c’est si bien filmé que ça donnerait envie de s’intéresser au patinage artistique), aucune émotion n’en sort.

Pendant deux heures, on ne ressent aucune empathie pour ce personnage, pourtant éminemment sympathique (cf. images d’Epinal ci-dessus). Pourquoi alors, à la fin, l’émotion vient ? Parce que la caméra se pose, sort de sa pseudo bonne idée de reconstituer image par image les interviews vidéo d’époque** et laisse enfin aux acteurs un peu de temps pour montrer leur désarroi : Tonya ne pourra plus jamais patiner ; elle qui détestait ça se retrouve soudain sans raison de vivre.

Et là, l’émotion est prenante ; mais c’est trop tard.

* On peut se passionner par ailleurs pour l’affaire, ce qui était le cas du Professore en 1994.
**avec preuves à l’appui post générique




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