[ Les films ]



mercredi 27 octobre 2021


Return of the Secaucus 7
posté par Professor Ludovico

Depuis la révélation Passion Fish et Lone Star, on avait noté soigneusement sur notre Palm Pilot les films de John Sayles. Le cinéaste avait ébloui nos années 90, la grande époque du cinéma indépendant façon Hal Hartley, Steven Soderbergh, ou Harmony Korine.

Mais le cinéma de Sayles était invisible : trop américain pour le cinéma « cultivé » français, trop « cultivé » pour les américains. Pas de DVD, pas de diffusion TV, et rien sur les plates-formes de streaming*.

Et patatras, voilà qu’on apprend au détour de Libération que la Cinémathèque Française organise une grande rétrospective. On se jette d’abord sur AlloCiné – le site le plus buggé de France depuis Day One – puis on se replie sur le site de la Cinémathèque : une vraie rétrospective, avec toute notre ToDo list : The Secret of Roan Inish, The Brother from Another Planet, Baby, It’s You, Lianna, et Return of the Secaucus 7

Malheureusement, on travaille, et on ne peut pas tout voir. Donc priorité est donnée au premier film, Return of the Secaucus 7. Nous voilà donc tranquillement installé dans la salle quand un fâcheux s’empare du micro, et l’on se dit qu’on va avoir une demi-heure d’exégèse oiseuse, mais non. « Mesdames et Messieurs, je vous demande d’applaudir… John Sayles ! ». Le Maître était dans la salle ! Prototype du septuagénaire américain, cool et élégant, le Johnny nous narra en dix minutes chrono la genèse de son premier film. Simple romancier, scénariste sur les films série B de Roger Corman, John Sayles avait gagné 40 000 $ pour écrire le Piranha de Joe Dante. Il les investit sur ce premier film. Lui qui n’avait passé qu’une journée sur un plateau, ses camarades acteurs et techniciens guère plus, bouclèrent ce Return en cinq semaines…

C’est évidemment la faiblesse – et tout le charme – du film. Le montage est abrupt, et parfois hasardeux, l’image 16 mm très granuleuse, mais voilà : John Sayles a quelque chose à dire. Un petit sujet qui n’intéresse plus grand monde aujourd’hui : la vie, tout simplement. L’éternelle histoire coming of age d’une bande de trentenaires qui se retrouvent dans une maison de campagne**. L’occasion de comprendre qu’on n’a plus vingt ans, que des choix importants se profilent (le couple, le mariage, les enfants, la carrière, devenir chanteur de country ou renoncer à ses idéaux et faire du fric). Et constater l’écart qui se creuse avec les copains laissés au bled, devenus garagistes, tandis qu’on fait carrière à Washington… Malgré ses acteurs débutants***, Return of the Secaucus 7 finit petit à petit par nous gagner. À la fin, John Sayles a installé la petite musique inimitable qu’il va développer dans une vingtaine de films.

« La plupart des films [de John Sayles] sont à la pointe des grandes préoccupations de reconnaissance sociale, identitairetout en se refusant aux platitudes des discours bornés, péremptoires, du «film à sujet»» , constatait Camille Nevers dans son excellent article consacré au cinéaste dans Libération. « Latinos, Amérindiens, noirs, homosexuels, femmes, pauvres, étrangers, ruraux, les opprimés habitent ce cinéma en refusant de se laisser fixer sur une seule identité ou une fiction bouclée… »

 Rien de plus ? Rien de moins, en tout cas.

* Depuis, certains films sont disponibles sur Amazon et Canal+

** On a souvent prétendu que Lawrence Kasdan s’en était inspiré pour son Big Chill, ce que le cinéaste a toujours nié.

*** L’occasion de découvrir les début de Gordon Clapp (le Medavoy de NYPD Blue) ou David Strathairn (qui va devenir l’acteur fétiche de Sayles, puis faire carrière sur le tard : Good Night, and Good Luck, Lincoln, The Expanse…)




lundi 25 octobre 2021


Dune, part two: l’adaptation impossible
posté par Professor Ludovico

Dune n’est pas fait pour le cinéma. Deux adaptations recensées (Lynch, Villeneuve), quatre projets connus (Jodorowsky, Scott, Berg, Morel), et plein d’autres dans les cartons : que des échecs.

Précisons notre pensée : Dune n’est pas fait pour être adapté dans le modèle Hollywoodien de cinéma. Pas parce qu’il est inadaptable pour les raisons habituellement évoquées (complexité de l’intrigue, longueur du roman…), mais parce qu’il ne peut pas fonctionner dans le business model qui fait tourner l’édition et le cinéma américain.

Où est le problème ? Dune est le livre de SF le plus vendu dans le monde, 12 millions d’exemplaires à ce jour. La famille Herbert a gagné des millions avec l’œuvre de Frank, et continue d’en gagner autant avec les prequels et autres sequels. Les Herbert veulent leur Seigneur des Anneaux, un film qui batte des records, même s’il n’est pas fidèle à l’œuvre*. Pourvu qu’il « développe », selon le langage entrepreneurial d’usage, « la franchise Dune »…

Mais le livre d’Herbert est avant tout un drame Shakespearien. Il ferait une bonne pièce de théâtre : l’essentiel de l’intrigue se déroule dans des palais, et se base sur des conciliabules, des apartés, et quelques duels à l’épée. Les batailles que l’on voit dans les films sont hors-champ, brièvement évoquées dans le livre. Dune est en réalité un film d’auteur à 10 millions de dollars, et pas à 160**. Un film pour adultes, qui parle de pouvoir, de politique, de mysticisme et d’écologie. Hamlet meet Star Wars. Il lui faut du temps, et pas de l’argent. Un artiste – disons européen pour simplifier – préférerait probablement que l’on adapte son livre ainsi, mais pour les Herbert (et les américains en général), il est inimaginable – question d’ego autant que d’argent – de faire un « petit » film sur Dune.

L’adaptation doit donc être spectaculaire : vers des sables, batailles, et encore des batailles pour attirer un public qui veut un peu plus de divertissement que de réflexions mystico-écologiques. Spectaculaire veut dire cher. S’il coûte cher, il doit rapporter beaucoup plus. Sachant qu’on ne vendra pas de Happy Meal Harkonnen, de couette Chani, ni de radioréveil Paul Atréides, il doit rapporter encore plus.

Il faut pour cela faire un film qui plaise à un public large, 13 ans et plus. La recette est simple, il faut gommer certaines aspérités : sexe, drogue, complexité morale ou politique… Pas de chance, c’est exactement ce dont parle Dune.

Le thème principal de la saga, c’est le rapport douteux que l’humanité entretient vis-à-vis des hommes providentiels. Frank Herbert écrit son livre en 1963, en pleine Kennedy mania. Son livre est une alerte contre l’adoration quasi mystique pour la famille du Président, qui fait perdre de vue les véritables enjeux du pouvoir.

Car même armé des meilleures intentions, le pouvoir corrompt. Paul, héros libérateur de Dune deviendra dictateur sans pitié dans Le Messie de Dune.

Une histoire somme toute bien éloignée de tout ce qui fait le divertissement hollywoodien, des Pixar-Disney moralistes à Star Wars et autres Avengers. Aucune trace du Voyage du Héros cher à ces films, mais plutôt l’inverse ! Certes, Paul est initié aux arcanes du pouvoir par ses mentors, il est confronté à des expériences douloureuses et rencontre des alliés inattendus. Mais le Bien ne triomphe pas, et Paul ne rentre pas à la maison pour améliorer le monde. Au contraire, sa prédiction se réalise : un Jihad terrible commis en son nom se répand dans l’univers, « faisant pire » – selon les mots mêmes de Paul – « qu’Adolf Hitler ».

On pourrait lister à l’infini tous les thèmes qui ne « passent pas » le test du business model Hollywoodien : la religion, outil cynique de gouvernement, la drogue comme acquis culturel des Fremen, le sexe comme outil de pouvoir, l’homosexualité malsaine du Baron, ses pensées incestueuses sur son neveu… Tous sujets traitables dans un film adulte signé Lynch, Cimino ou Kubrick, mais pas dans un Dune Spielbergo-Lucasien…

Les Star Wars, les Marvel ne sont pas confrontés à ces problèmes : depuis l’invention du Blockbuster en 1977, ces franchises sont, sui generis, faites pour le grand public, notamment adolescent. Les sujets problématiques n’ont pas besoin d’être enlevés, car ils n’y ont jamais été.

Dune, lui, est un oxymore : un drame shakespearien coincé dans un univers à grand spectacle. Il a un petit frère : le Trône De Fer, qui comporte son lot de sexe, de politique et de morale machiavélienne : mais, comme par hasard, on en a fait une série pour HBO.

Et par le plus grand des hasards, c’est HBO qui diffuse*** sur sa toute nouvelle plateforme de streaming, le Dune de Villeneuve. Ironie des ironies ! Car c’est évidemment HBO qu’il faudrait à Dune : douze épisodes d’une heure, pour un public d’abonnés adultes, ayant payé pour ne pas être censuré de sexe, de drogue, de complexité morale ou politique…

Que cela n’ait pas été imaginé reste un des plus grands mystères de l’Univers Connu. Mais comme chacun sait, il existe bien des dictons sur Arrakis : « Lourde est la pierre et dense est le sable. Mais ni l’un ni l’autre ne sont rien à côté de la colère d’un idiot. »

* Frank Herbert aurait probablement eu la même réaction. Il avait validé le film de Lynch.

** Au final, le film de Villeneuve coûte 165 millions de dollars et est censé en rapporter au moins le double. Le dernier Star Wars a rapporté 2 milliards.

***Le monde cruel d’Hollywood a vu ces derniers mois un réalisateur reconnu (Villeneuve) se battre avec la maison mère (la Warner) pour que son film soit diffusé sur grand écran, plutôt que servir de produit d’appel à HBOMax. Le canadien a fini par gagner, Dune sortira aux USA le même jour sur grand écran. Mais jeudi dernier, dans un coup de pied de l’âne dont les studios ont le secret, HBOMax a avancé d’une journée la diffusion de Dune sur sa plateforme. A la fin, c’est toujours le studio qui gagne.


 




vendredi 22 octobre 2021


Rétrospective John Sayles
posté par Professor Ludovico

Evidemment, tout le monde dans la salle connait John Sayles, légendaire incarnation du « one for them, one for us » ; l’antienne Hollywoodienne qui veut que l’on accepte de se compromettre dans l’Usine à Rêves pour pouvoir financer/greenlighter des projets plus personnels. Par exemple, accepter – comme Steven Soderbergh – de faire la suite d’Ocean’s Eleven pour faire Bubble.

John Sayles a fait mieux que ça : scénariste de films de genre (Piranha, Alligator, Battle Beyond the Stars, Hurlements…),  script doctor renommé sur des gros films Hollywoodiens (E.T., Apollo 13, Jurassic Park…), il a pourtant dévoué toute sa carrière à un cinéma des plus indépendants, très marqué à gauche : le racisme (The Brother from Another Planet), la condition des mineurs (Matewan), la corruption dans le sport (Eight Men Out), ou dans la vie publique (City of Hope), mais aussi les drames familiaux (Passion Fish, Lone Star), ses deux chefs-d’œuvre.

A chaque fois, des scénarios humains, subtils, précis, servis  par la crème des acteurs B-list, que l’on retrouve de film en film, et qui finissent par constituer une troupe : Chris Cooper, Joe Morton, David Strathairn, Mary McDonnell, Alfre Woodward, Angela Bassett…

Même si sa filmographie s’est étiolée depuis Limbo (1997), il ne faut pas rater la quasi intégrale que nous propose la Cinémathèque, en présence du Maître.

La Cinémathèque Française
51 rue de Bercy
75012 Paris




vendredi 22 octobre 2021


Dune
posté par Professor Ludovico

« Dieu a créé Arrakis pour éprouver les fidèles ». Dès le départ, Frank Herbert nous avait prévenus : le Sentier d’Or ne serait pas une promenade de santé. Un très grand livre initial, mais des suites de pire en pire (Les Enfants, L’Empereur-Dieu…) Une adaptation Lynchienne en forme d’accident industriel. Des séries TV fidèles mais d’une cheapitude abyssale. Une tentative d’adaptation par Alejandro Jodorowsky qui fait rigoler sur le papier, mais qui aurait déclenché une guerre sainte si jamais elle avait vu le jour. Sans parler des livres écrits par le fiston, sur un coin de table. Rien, réellement, n’a été épargné au fan de Dune, sans pour autant écorcher son estime immodérée pour le roman original et son univers…

Pour ma part, j’ai menti. J’ai trahi mes amis, qui voyaient pourtant en moi leur Lisan al Gaib, la Voix du Dehors qui les guiderait sur le Sentier d’Or. J’avais promis de les accompagner voir Dune, mais en vérité, c’était impossible. Il fallait que j’y aille seul, le premier jour, à l’aube, sans le popcorn des fâcheux. Sans amis aux pensées négatives, ou confits d’extase indue. Il fallait pouvoir pleurer en silence ou crier au génie, seul, après trente-sept ans d’attente dans le silence de l’Impérium.

« On ne verse pas l’eau des morts », mais évidemment, c’est plutôt de larmes dont il faut parler. Ce n’est pas encore cette fois-ci qu’on verra un vrai film sur Dune. Il y a bien une adaptation, signée Denis Villeneuve, qui passe en ce moment en salles, (et rencontre un immense succès), mais pas un film. Ce qui confirme au passage que Villeneuve décline jour après jour : un chef d’œuvre (Prisoners), un film expérimental intéressant (Enemy) et depuis, des films prétentieux, esthétiques, mais vidé de personnages et de sentiments.

Comme Dune.

Car, malgré l’amour évident que Denis Villeneuve porte au livre, le réalisateur échoue (on doute même qu’il s’y intéresse) à bâtir une construction dramatique, et à créer des personnages charismatiques. Dune le film est un mélange du cinéma d’Epinal (une illustration des grandes scènes du livre) et un déversoir désordonné des obsessions artistiques – hors cinéma – de Denis Villeneuve…  

C’est en vérité tout le contraire d’un Peter Jackson qui a su casser Le Seigneur des Anneaux sans le détruire. Peter Jackson est un cinéaste, il sait ce qui marche au cinéma et ce qui ne marche pas. Il développe le personnage d’Arwen, absente du livre, pour créer une love story qui emporte le spectateur. Il déplace l’intrigue des Ents, importante mais peu sexy, pour alterner moments forts et moments faibles. 

Villeneuve fait le contraire lors de l’affrontement entre le Duc Leto et le Baron Harkonnen. Il alterne cette scène cruciale avec une autre, celle de Paul et sa mère, refugiés dans une tente. Ce montage alterné se justifie parce que, dans le livre, ces scènes se passent en même temps. Mais Lynch (dont le film n’est pas bon, mais pour d’autres raisons) a compris l’intérêt dramatique du suspens autour de « la dent ».

En renonçant à poser dès le départ, les enjeux de ses personnages, Villeneuve se prive de toute résolution, et de tout drame. Pourtant, les enjeux existent, ils sont là, clairement décrits par Herbert… L’amour entre Leto et Jessica, mais aussi la suspicion, le double jeu potentiel de sa concubine, et les soupçons de Thufir Hawat, la menace qui pèse sur Yueh, sans parler des manigances qui agitent la Maison Harkonnen, ou la Maison Impériale. Même Lynch réussit (maladroitement) à les exposer…

Autre défaite du cinéma, la musique omniprésente de Hans Zimmer, révolutionnaire dans The Dark Knight, et qui confine au cliché aujourd’hui. En permanence, elle indique grossièrement au spectateur ce qu’il doit ressentir : avoir peur, être effrayé, pleurer… Une musique lourde comme les briques, posée à la truelle sur le montage de Villeneuve.

Idem pour le design du film, impeccable mais bétonné… Villeneuve aime cette architecture brutaliste, et nous l’impose désormais à chaque film. Les vaisseaux de Dune ressemblent aux galets de Premier Contact. Tout le monde semble vivre dans un décor monumental, comme dans Blade Runner 2049. Ce n’est pas un détail, c’est là la faiblesse du cinéaste ; Villeneuve n’est pas un intellectuel du cinéma, mais un graphiste qui cherche juste à traduire sa vision en images. Il ne réfléchit pas à ce que le cinéma peut – et doit – véhiculer. Il oublie que le public ne regarde pas des images, mais s’immerge dans un univers. Et que tout ce qui constitue cet univers est crucial pour ne pas perdre le spectateur. Ce qui obsède aussi bien Hitchcock, (qui voulait que l’appartement de l’institutrice des Oiseaux ne ressemble pas à un penthouse de designer), ou Ridley Scott (qui voulait que toute l’électronique d’Alien fonctionne). Villeneuve, lui, se fiche du réalisme du moment que c’est beau. Les scènes se déroulent dans de grandes pièces rectangulaire, où ne traine ni une chaise, ni un papier. Il fait sombre partout, quelle que soit la planète. On est loin de la richesse graphique de la production d’Anthony Masters, le DA du Dune lynchien, avec ses costumes victoriens et ses décors incroyables…*

Il y a néanmoins dans le Dune de Villeneuve des points positifs : Timothée Chalamet, qui sort largement du lot, malgré les pointures qui l’entourent (Oscar Isaac, Stellan Skarsgård, Josh Brolin, Javier Bardem…) Comme entrevu dans The King, Chalamet est parfait pour le rôle : frêle et fort, timide et charismatique, capable de déclencher l’émotion d’un simple froncement de sourcil. Zendaya fait de même en proposant une Chani plus rigoureuse que Sean Young. Les scènes de duels sont réussies, l’arrivée sur Arrakis et la description des Fremen et de leur messianisme, particulièrement courageuse et réussie**. Les parties dans le désert sont tout aussi magnifiques.

On ira donc voir la suite, sachant qu’en vérité, on attend l’impossible. Dune n’est pas adaptable. Pas pour des problèmes techniques, tous résolus aujourd’hui, mais pour un bête problème de business model hollywoodien.

Le Professore revient bientôt vous expliquer tout ça…

*Un exemple parmi d’autres : la navette du Héraut de l’Empereur est gigantesque, mais ne contient que quelques personnes. Les autres vaisseaux sont petits. Pourquoi ? Peut-être parce que l’Empereur est immensément riche. Dans le Lynch, c’est montré : l’intérieur est entièrement en or…

** Rappelons que ce film américain décrit des méchants capitalistes exploitant sans vergogne un monde moyen-oriental peuplé de gentils fanatiques religieux prêts à déclencher le Jihad.  




jeudi 14 octobre 2021


Le Dernier Duel
posté par Professor Ludovico

C’est la bonne nouvelle du jour : Ridley Scott est encore capable de faire un bon film. Sur la base d’un casting improbable : Ben Affleck et Matt Damon, les working class heroes de Boston, en chevaliers français du XIVe siècle, écrit et produit par eux. Mais c’est oublier que ce sont aussi de bons scénaristes (Will Hunting, Gone Baby Gone, The Town, Promised Land).

L’argument ici est relativement simple, et évidemment basé sur des faits réels. On n’ira pas questionner, de toute façon, la véracité d’une histoire qui a sept cent ans. Jean de Carrouges (Matt Damon), est un vaillant chevalier, loyal, au visage couturé par les batailles de la Guerre de Cent Ans. Son meilleur ami, Jacques le Gris (Adam Driver) est toujours à ses côtés. Carrouges finit par trouver une épouse, la ravissante Marguerite (Jodie Comer), fille d’un seigneur honni pour avoir collaboré avec les Anglais.

Mais voilà que Marguerite est violée, et refuse de se taire. Pour venger son honneur, son mari demande l’ordalie, c’est à dire demander à Dieu de décider qui dit la vérité, dans un duel à mort : sa femme ou son violeur.

Le génie de Ridley Scott est double. D’une part, ne jamais franchir la ligne rouge du réalisme de ce #metoo médiéval. Ensuite, ne pas chercher le chef-d’œuvre. Scott se contente de son programme de divertissement :  combats sanglants et reconstitution soignée*. En gardant ce bon niveau d’ambition, Le Dernier Duel s’approche du film parfait, qui avance vite sans pour autant perdre le spectateur. Son dispositif panoptique (la version de la femme violée, de son violeur et du mari) passe crème. Les acteurs, qui pourraient aisément sombrer dans le ridicule, tiennent la rampe, jusques et y compris Ben Affleck, qui propose dans cet univers hypocrite bardé d’honneur et de loyauté, un judicieux contrepoint, jouisseur et cynique…

A voir absolument.

* Même si le médiéviste acharné peut découvrir quelques incongruités, comme par exemple ce vitrail baroque au milieu d’une église médiévale.




lundi 13 septembre 2021


Serre-moi fort
posté par Professor Ludovico

À la fin, c’est toujours pareil avec Mathieu Amalric : il gagne. L’éternel Paul Dédalus d’Arnaud Desplechin, dont on est  tombé amoureux en 1996 (avec Comment Je Me Suis Disputé… (Ma Vie Sexuelle)), nous a rendu addict à sa voix narquoise, à son sourire de Quasimodo, et sa capacité inimitable à débiter des vacheries sur un ton égal.*

Devenu sur le tard cinéaste, les deux films que nous avons vus (Tournée et La Chambre Bleue) nous avaient déjà enthousiasmé.

Mais ici, le charme n’opère pas. Le sujet est intéressant (une femme disparaît, sa famille cherche à survivre), les acteurs, excellents (Vicky Krieps, Arieh Worthalter) et la forme est inventive.

Mais on reste derrière, en admiration devant la virtuosité de la mise en scène qui passe de personnage en personnage, et cette façon fantastique, presque quantique – où est-on, quand est-on – de raconter cette histoire.

Mais on n’arrive pas à être ému, malgré la tragédie évidente. Et à la dernière seconde, en quelques scènes de conclusion, Amalric nous cueille d’un bon coup de poing (cinématographique) dans la gueule. Et nous laisse là, évanouis, devant le générique.

 Trop fort.

*On va même le voir dans un James Bond, c’est dire.




lundi 6 septembre 2021


Jean-Paul Belmondo
posté par Professor Ludovico

– « Quelle est votre ambition dans la vie ?
– Devenir immortel et mourir. »

A Bout de Souffle




mardi 31 août 2021


La Loi de Téhéran
posté par Professor Ludovico

Depuis que Notre Agent au Kremlin nous a orienté vers Asghar Farhadi, on regarde toujours avec intérêt les propositions du cinéma iranien. La Loi de Téhéran arrive avec une réputation flatteuse de polar de l’été, sur un sujet a priori trash : la consommation et le trafic de drogue en Iran, un pays qu’on n’imaginait pas totalement gangrené par l’addiction.

 « Quand j’ai commencé dans ce métier, il y avait un million de junkies. On arrête tous ces types, et on les pend depuis des années, mais maintenant ils sont six millions et demi* ? Comment tu expliques ça ? » lance un des flics à son supérieur, mais aussi, à l’évidence, au spectateur.

Evoquant aussi bien Sur Ecoute que Heat, La Loi de Téhéran nous fait suivre le quotidien d’un groupe de policiers remontant la filière pour s’attaquer au gros poisson, Nasser, le trafiquant de drogue, dans une République Iranienne où la simple possession peut vous valoir la peine de mort.

On assistera donc à des scènes dantesques que ne renieraient pas le cinéma américain : course poursuite, évacuation de taudis, interrogatoire musclé, prison nauséabonde, et corruption tous les étages. Film coup de poing, La Loi de Téhéran ne vous lâchera pas, ni pendant, ni après.

On mettra un bémol néanmoins, car le film n’est pas exempt de tout défaut. L’exotisme de la situation tente parfois à les éclipser. Souvent verbeux, il sort facilement de son réalisme foncier pour le plaisir d’un bon mot. On pourrait être dans un Maigret, avec Gabin dans le rôle du flic et Ventura en dealer. Si on y regarde de près, le comportement de certains personnages ne tient pas forcement la rampe. Dans le cas des flics, ce serait de l’incompétence crasse. Certaines péripéties sont également un peu téléphonées, car Saeed Roustayi, perdu dans son rythme infernal, ne prend pas le temps d’installer ses intrigues secondaires.

En dernière extrémité, si le film glorifie les flics et la justice – en tout cas, ceux qui ne sont pas corrompus – la question n’en demeure pas moins : nous pendons les junkies haut et court, et il y en a toujours plus. Comment expliquer ça ?

À Téhéran comme à Baltimore, personne n’a encore trouvé la réponse.

* 6,5 millions : c’est le titre iranien du film, gros succès là-bas.




mardi 31 août 2021


Drive my Car
posté par Professor Ludovico

Un metteur en scène japonais qui fait répéter du Tchekov à des acteurs japonais, chinois, coréens et sourds-muets. Une voiture rouge, et des allers et retours. Des tunnels et des ponts. Uniquement des plans fixes. Malgré ce programme alléchant, on ne s’ennuie pas une seule seconde pendant les trois heures de Drive my Car. Inspiré d’une (courte !) nouvelle d’Haruki Murakami, on retrouve dans le film la subtilité de l’écrivain dans la description des tourments intérieurs, incroyablement incarnés ici par les acteurs et la mise en scène.

Au Masque et la Plume, Jérôme Garcin a pour habitude d’annoncer dans sa présentation la durée du film* ; la plupart du temps d’un air las, si le film dépasse les deux heures fatidiques. Cela m’a toujours semblé stupide. Il y a des films de quatre heures qui sont passionnants, et les films d’une heure trente un peu longs.

Cette fois-ci, Jérôme Garcin à la fois noté la durée (3h) et l’incroyable réussite du film de Ry?suke Hamaguchi. Nous sommes on ne peut plus d’accord.

Drive my Car, c’est du cinéma.

* Il fait la même chose pour les livres. Comparer favorablement les cent cinquante pages écrit gros d’Amélie Nothomb avec les quatre cent pages d’un écrivain comme Franzen est tout aussi absurde.




samedi 28 août 2021


« N’oubliez jamais les petites villes »
posté par Professor Ludovico

En 1936, auréolé du succès de Mayerling, Joseph Kessel est accueilli en grande pompe à Hollywood. Déçu par les contraintes qu’on lui impose, il en tire néanmoins un petit livre assez bien vu sur l’Usine à Rêves, Hollywood, film mirage.

Ce qu’il écrit à l’époque est encore valable aujourd’hui. Voilà par exemple ce qu’il fait dire à un producteur :  

« N’oubliez jamais les petites villes d’Amérique, si vous faites des scénarios pour nous. Ne pensez plus que vous travaillez pour les spectateurs évolués d’Europe. Ce n’est pas de New York dont nous vivons, ni de Chicago, ni d’aucun des grands centres. Nous dépendons des cités sans joie, des bourgades où habitent les gens les moins cultivés, les moins informés, les plus primitifs, les plus enfantins, et les plus naïvement sentimentaux du monde. Il faut les faire rire du ventre et non de la gorge. Il ne faut pas les faire pleurer, mais tout juste humecter gentiment leurs paupières. Il faut éviter tout ce qui suppose une connaissance quelconque géographique, historique, ou scientifique. Il faut éviter tout effort de l’intelligence, toute égratignure aux conventions. Songez à cela, et tâcher de nous être indulgent. »

Ça pourrait être du Michael Bay ou du Jerry Bruckheimer…




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