[ Les films ]



samedi 18 décembre 2021


Le Critère Caviar
posté par Professor Ludovico

S’il y a bien un proverbe qui ne s’applique pas à la cinéphilie, c’est bien « à défaut de grive, on mange des merles ». À défaut de grive, un cinéphile ne mange pas ! Comme dans toutes les passions, qu’il s’agisse de cinéma coréen, de football, d’œnologie ou de Heavy Metal, le connaisseur ne peut apprécier rien d’autre que la qualité.

De sorte que l’on pourrait – après la Loi d’Olivier, le Théorème de Rabillon, de la Théorie de l’Etiquette de Bouteille -, énoncer un nouveau théorème, à savoir le Critère Caviar, que l’on pourrait exprimer ainsi : plus on voit de films, plus nos critères de choix deviennent élitistes…

Il suffit pour cela d’observer n’importe quel loisir. Quand encore jeune Footix, Ludovico s’extasiait sur un PSG-St Etienne d’anthologie, Christophe le Shogun me fit judicieusement remarquer que ce 5-0 était dû à l’absence du goal stéphanois habituel. Moi, j’avais vu un très beau match, et lui un très mauvais. Je regardais le foot depuis cinq ans, lui depuis quarante.

Il m’arrive la même chose quand des amis abonnés à Canal+ (et seulement Canal+), me conseillent « d’excellentes séries » comme Le Bureau des Légendes ou Engrenages. Me voilà traité de snob insupportable, car je réponds par une moue dubitative. Comme disent les Anglais : « Been there, done that ». Déjà vu, déjà fait. Je n’ai pas vu ces séries ou alors un peu, mais le problème, c’est que j’ai déjà vu tellement mieux*. Et que je n’ai pas envie de perdre mon temps sur quelque chose qui n’est pas exceptionnel…

Vous ne croyez pas le Professore Ludovico ? Prenez le temps d’examiner votre propre passion, vos propres loisirs, et osez dire que c’est faux. Si vous êtes un gros lecteur, voulez-vous vraiment lire ce Katherine Pancol que je vous recommande chaudement ? Si vous connaissez par cœur les impressionnistes, irez-vous voir cette expo de peintres régionaux ? Si vous jouez depuis quinze ans de la guitare, voulez-vous jouer sur cette Paul Beuscher?  Si vous êtes gastronome, est-ce que ça vous dit d’aller à La Taverne de Maître Kanter ? Puisque vous aimez le théâtre, est-ce que ça vous dit de regarder cette pièce à la télé ? Si vous jouez souvent au Poker, est-ce que ça vous dit de miser seulement des allumettes ?

Non. Vous êtes passés du côté des amateurs de caviar. Vous ne mangerez plus jamais des œufs de lump.

*Concernant spécifiquement ces séries, La Petite Fille au Tambour ou Sur Ecoute.




vendredi 10 décembre 2021


Les Olympiades
posté par Professor Ludovico

Depuis Regarde les Hommes Tomber, on n’a jamais raté un film de Jacques Audiard. Parce qu’on n’a jamais cessé d’être émerveillé devant ce cinéma rigoureux, inventif dans la forme et respectueux du fond. Là où le cinéma s’égare le plus souvent dans les bons sentiments du Film de Festival, Jacques Audiard privilégie la documentation et la préparation ; en un mot, il travaille.

De sorte que ses films ont toujours cette rigueur et cette justesse. Son œuvre est l’une des rares capable de représenter la banlieue, les immigrés, les migrants, comme des personnages normaux, sans les étiquetter des clichés habituels : victimes de l’injustice ou trafiquants de drogue.

C’est le cas de ces Olympiades, qui suit quatre Français normaux. En l’occurrence un professeur noir, une serveuse asiatique, et deux autres « française de souche » agent immobilier et camgirl. A aucun moment, ces personnages ne seront définis par leurs origines. Ce qui est si rare dans le cinéma français ou américain.

Pourquoi alors cette petite déception à la sortie du film ? Peut-être que pour la première fois, Audiard semble un peu à côté de son sujet. Co-écrit avec Céline Sciamma et Léa Mysius, le scénario ne semble pas toujours juste* : un défaut inédit chez Audiard. Certains dialogues sont pontifiants, sur l’école, sur le handicap… Quant à la sexualité de cette génération de trentenaires qui semble être le sujet principal, (et donc l’intérêt du metteur en scène), on ne peut s’empêcher d’y voir le regard d’un sexagénaire  qui ne comprend pas bien les us et coutumes (Tinder/Youporn) de cette nouvelle génération.

Néanmoins le film reste graphiquement magnifique et tout à fait visible. Il est juste un peu en-deçà de nos attentes…

* Et le pompage d’une vanne de Seinfeld, au passage…




jeudi 9 décembre 2021


Us
posté par Professor Ludovico

Après Get out, Jordan Peele enchaîne un nouveau grand film, dans son style si particulier d’horreur sociale. Le cinéma d’horreur a toujours porté en lui une petite part de critique de la société, de la folie de la consommation chez les zombies de Romero, aux teenagers bourgeois 80’s punis dans d’innombrables slashers

Mais on pourrait dire aujourd’hui, comme le fait Michel Ciment, que la part est inversée*. En effet, ce sont les films de genre qui tiennent le haut de l’affiche, même dans les festivals : Titane (Cannes), Parasite (Oscars), etc.

Le cinéma de genre n’est plus contraint dans de petites productions cheap, mais au contraire réalisé avec qualité, et des budgets afférents**. Personne ne va s’en plaindre.

Dans Us, Jordan Peele tisse à nouveau sa toile autour de personnages noirs projetés dans l’horreur pure. Une famille aisée se trouve soudain confrontée à ses doubles, qui lui ressemble trait pour trait. Pourquoi sont-ils là ? Que veulent-ils ? Le film passe alors au slasher, avec beaucoup de talent et d’humour.

La seule faiblesse du film réside dans la scène d’explication sur l’origine des doppelgangers, pas très claire et, pour tout dire, un peu inutile. Pour paraphraser Hitchcock, on aurait aimé que rien ne soit dit.

Mais hormis cela, c’est la perfection.

* Ciment se plaignait plutôt de la primauté donnée désormais aux films de genre (Titane Palme d’Or), versus des films plus conventionnels.

** Us a couté 20M$, La Nuit des Morts Vivants avait couté 114 000$ en 1968.




mardi 7 décembre 2021


House of Gucci
posté par Professor Ludovico

D’où l’intérêt de ne pas spoiler : quand on ne connaît pas une histoire, elle est toujours intéressante. On déteste les biopics, ici, mais comme on ne connaît pas cette affaire Gucci, il suffit de ne pas s’intéresser au film pour arriver frais comme un gardon au MK2 Bibliothèque.

Et on se passionne pour cette histoire de mariage entre une pauvre petite secrétaire (Stefani Germanotta, aka Lady Gaga) et un riche héritier Gucci (Adam Driver). Car ces deux-là font vraiment la différence, deux énormes performances d’acteur. Lady Gaga est épatante en Patrizia Reggiani, épouse possessive et/ou amoureuse arriviste, et reste suffisamment subtile pour qu’on n’arrive pas à choisir entre ces deux options. Le talent d’Adam Driver n’est pas une surprise, mais on suit avec intérêt l’évolution de Maurizio Gucci. Héritier gauche, amoureux coinçouille, employé débutant chez Gucci coaché par son épouse, jusqu’à l’homme d’affaires carnassier et insensible. Ces deux-là volent le film, et c’est tant mieux.

Le reste malheureusement est très faible. Al Pacino n’a pas grand’ chose à jouer, Jared Leto en fait des tonnes dans une prestation totalement ridicule, Salma Hayek n’est pas bonne non plus. Seul Camille Cottin, à qui on donne peu de choses, mais qui en fait beaucoup, sauve la fin du film.

Mais encore une fois House of Gucci est intéressant, distrayant, et donne envie de lire le livre de Sara Gay Forden.

On a connu pire au cinéma.




jeudi 2 décembre 2021


Old Joy
posté par Professor Ludovico

Old Joy est peut-être le moins intéressant de la filmographie de Kelly Reichardt. Partant une nouvelle fois d’un argument minuscule, elle en extrait cette fois-ci très peu.

Deux copains décident de partir en balade dans les Cascade Mountains. La petite rando de trentenaires va virer à l’épiphanie coming of age. Mark (Daniel London) a un job, et va bientôt de venir papa. Kurt (Will Oldham) est plutôt bohème, et se laisse porter par le vent. Leur balade – et le film donc – sont le constat de leur routes désormais divergentes.

A l’instar des personnages qui perdent un moment leur itinéraire, il semble que Kelly Reichardt ne sache pas quoi faire de cette situation. La cinéaste laisse ses personnages en suspension, mais aussi le spectateur. Pas désagréable mais pas passionnant non plus.




mercredi 1 décembre 2021


Wendy et Lucy
posté par Professor Ludovico

On peut faire du cinéma avec très peu de choses : une jeune femme, un chien, un parking de supermarché. Un film sur l’errance, mais qui restera immobile, stuck inside Oregon with the Fort Wayne Blues again, pendant 80 minutes.

Dans une de ces indistinctes villes américaines, horizontales et répétitives, où les seuls repères sont les Walgreens et les stations-services, une jeune femme (Michelle Williams) est en route pour un avenir meilleur : l’Alaska, qui promet enfin de l’emploi, enfin un endroit où dormir, enfin un endroit où se nourrir.

Mais sa voiture tombe en panne dans l’Oregon, dans une ville dont on ne saura jamais le nom. Si ce n’est qu’elle est à mi-chemin entre son départ de Fort Wayne (Indiana) et sa destination, Ketchikan (Alaska).

Kelly Reichardt aime cette immensité de l’Amérique, mais là, elle renonce justement à la filmer. En serrant le cadre autour de son actrice, l’enfermant dans ce non-lieu, les seules informations qui nous parviennent sont sonores et envahissantes. Sirène de train, voitures qui passent en coup de vent, vibration permanent de l’air conditionné. Wendy erre, mais dans un espace intérieur.

Elle n’a pour seul compagnon que sa chienne Lucy, et ne rencontrera que des personnages épisodiques : des hobos qui la conseillent sur l’Alaska, un vieux vigile de supermarché, un jeune vendeur discipliné, etc.

Mais elle va vite perdre Lucy et consacrer toute son énergie, et ses maigres dollars à la retrouver.

Cela semble peu. Le film est court mais peut paraître long. Tout y est lent. Mais c’est mal connaitre la méthode Reichardt, qui engendre systématiquement ce genre de réaction. Des films faibles, en réalité très forts. Car le slow-movie de Kelly Reichardt vous amène, imperceptiblement – mais lentement et sûrement – là où il doit, c’est-à-dire à l’émotion.




mercredi 1 décembre 2021


Kelly Reichardt
posté par Professor Ludovico

On réalise qu’on a oublié de vous parler des films de Kelly Reichardt, que Le Grand Action a pourtant la bonne idée de diffuser en intégralité depuis la rentrée. On avait jusque-là eu accès uniquement aux quatre films de la réalisatrice sortis en salle depuis 2010 : La Dernière Piste, Night Moves, Certaines femmes et First Cow.

Mais là, c’est l’occasion de redécouvrir les premiers films fondateurs de ce style Reichardtien si particulier, totalement indépendant et féministe. Des films low fi, tournés avec des amis d’Hollywood (Todd Haynes à la production,  et Jesse Eisenberg, Michelle Williams, Kirsten Stewart, Laura Dern comme acteurs)

Au programme : River of Grass (1994), Old Joy (2006), Wendy et Lucy (2008). On y revient. Et on parlera aussi de l’excellent dernier : First Cow.




mercredi 17 novembre 2021


Ninotchka
posté par Professor Ludovico

Il y a des cinéastes avec qui on n’est pas en affinité, sans vraiment savoir pourquoi. Dans les années 80, nous arrivions à Paris, tel un Rastignac des Yvelines. Le célèbre IUT-Paris V Communication d’entreprise était infesté de jeunes garçons du XVIème arrondissement qui n’avaient pas réussi à intégrer Dauphine, ou de filles (du même arrondissement) qui n’avaient pas – encore – trouvé de mari. En tout cas, c’étaient des parisiens qui fréquentaient les cinémas du Quartier Latin depuis leur tendre enfance, dès que leur grand mère avaient pu les emmener voir Les Aristochats. De sorte que la cafétéria de l’Avenue de Versailles bruissait des rétrospectives vachement bien qu’il fallait absolument voir : Hitchcock et Lubitsch…

Mais le Professore Ludovico, pauvre mais déjà snob, n’avait absolument pas envie, selon le mot fameux d’un comparse, de « pointer au chef d’œuvre »… Peut-être parce qu’il y décelait, indistinctement, une forme de choix bourgeois, et de pure convention sociale : voir des vieux films plutôt que plonger dans l’excitant cinéma eighties : Birdy, Blade Runner, ou La Fièvre au Corps

Quarante ans plus tard, voilà Ninotchka sur OCS, un des waypoints obligatoires de la cinéphilie, de surcroit recommandé par le Rupellien. Poussé uniquement par le nom du film et la présence de Garbo, (et sans comprendre qu’il s’agit d’un Lubitsch), on se jette donc sur Ninotchka.

En deux mots, trois russes (sosies de Lénine, Trotsky et Staline), sont à Paris pour vendre des bijoux de l’aristocratie tsariste. En face, le Comte d’Algout (Melvyn Douglas), playboy parisien, cherche à récupérer ces bijoux pour le compte de sa maÏitresse, la Grande Duchesse Swana.

Vite distraits par les plaisirs de la vie parisienne, les trois russes sont vite rappelés à l’ordre par l’envoi du commissaire politique Ninotchka (Greta Garbo), inflexible héraut de la révolution prolétarienne. Mais évidemment, la camarade Nina Ivanovna Yakouchova va tomber dans les bras du comte, puis se laisser séduire par les charmes du capitalisme.

Si le début avec les 3 stooges russes est plaisant, le film est très vieillot et l’histoire d’amour est tout sauf plausible. Greta Garbo a été belle, mais ne l’est plus en 1939*, Melvyn Leroy encore moins… Le rythme se traine à la vitesse du transsibérien et le film est affreusement pataud dans son anticommunisme primaire – et c’est un fan de Michael Bay qui vous le dit !

*C’est d’ailleurs son avant-dernier film.




lundi 15 novembre 2021


The French Dispatch
posté par Professor Ludovico

Chez Wes Anderson, il y a tout ce qui normalement devrait irriter le cinéphile : un style, certes unique, mais répétitif (cadre carré, regard caméra, travelling latéral, maquettes, etc.) Toujours la même mécanique scénaristique, du général au particulier, répétée à l’envi. Des personnages stéréotypés, dans des univers qui le sont encore plus.

Vingt ans plus tard, The French Dispatch ne change rien à l’affaire. Les Royal Tenenbaums newyorkais sont réincarnés en midwesterns exilés à Angoulême, France. Mais le changement de carte postale n’affecte nullement le cinéaste : de l’Inde à Rhode Island, de la Mitteleuropa au Japon, rien ne change sous le soleil andersonnien.

Et ici, à Angoulême, la magie opère de nouveau. Car derrière cette âme d’enfant qui construit encore et toujours la maquette du Calypso, fait tourner ses trains électriques et ses Circuit24, et qui joue aux Playmobil avec ses personnages, il y a un cerveau d’adulte.

Dans tous les films de Wes Anderson, même ceux directement destinés aux enfants, les problématiques restent sérieuses : les parents absents (Fantastic Mr. Fox), la pollution (L’Île aux Chiens)… Même si The French Dispatch est plutôt léger et comique, la mort et la folie rôdent.

On ne peut pas dire qu’on rit à chaque instant, mais ce qui est sûr, c’est qu’à la fin on pleure.




samedi 30 octobre 2021


Stardust
posté par Professor Ludovico

Bowie aime les biopics. Ou les biopics aiment Bowie. Après Velvet Goldmine, ce sont des inconnus avec peu de sous qui s’y collent. Précédé d’une note catastrophique et d’une réputation ad hoc, Stardust débarque directement sur OCS. Pourtant il est loin d’être nul, le film de Gabriel Range, surtout si on le compare aux autres biopics musicaux (Ray, Bohemian Rhapsody, All Eyez on me)

Stardust remplit toutes les cases de ce que devrait être – et n’est jamais – un biopic. D’abord, il a un point de vue : David Bowie devient David Bowie pour ne pas devenir fou comme son frère, grand schizophrène. Bowie sera un schizophrène de scène, camouflant le vrai David Robert Jones sous des identités changeantes : Ziggy Stardust, Major Tom, Thin White Duke, Alladin Sane. Sûrement pas un scoop pour la Bowiesphère, mais néanmoins un bon point…

En se centrant sur la période pré-Ziggy, et en particulier sur une tournée calamiteuse aux Etats-Unis, Range dresse un portrait assez fin de Bowie (très bon Johnny Flynn) et de sa relation compliquée avec Angie (Jena Malone, qui explose ensuite dans Too Old To Die Young).

Certes, on a droit à la happy end conventionnelle : Bowie sauvé par sa transformation en Ziggy, le personnage-concept qu’il est le seul à défendre. L’éternelle héroïsation « seul contre tous » du biopic, comme si l’art se faisait tout seul.

En réalité, l’histoire de David Bowie commence, et Ziggy est loin d’être une happy end. Mais pour cela, il faudra voir (ou revoir) l’excellent Velvet Goldmine de Todd Haynes, qui reprend la saga Bowiesque là où Stardust se termine, sur un ton beaucoup plus fictionnant et mystique.

Stardust n’a pas cette ambition, ou, en tout cas, son ambition est toute petite. Mais dans cadre, il réussit.

 



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