À la revoyure, la série de Peter Berg et Brian Grazer s’impose de plus en plus comme un The Wire positif et optimiste.
A chaque fois où l’on revoit une série, la connaissance holistique des intrigues permet souvent de réévaluer les saisons décevantes. C’est le cas de FNL : on réévalue la saison 2 – pourtant ratée à plein d’égards -, et on dévalue la quatrième, un peu lente, et pas si émouvante que ça.
Car si c’était n’était pas le projet au départ, Friday Night Lights est devenu au cours du temps une série ambitieuse. La première saison était centrée sur le football, mais les saisons suivantes vont proposer moins de matches, moins d’entrainement, moins de pep talk, et plus de sujets de société (handicap, légitime défense, pauvreté, racisme, foot business, avortement…) ou de sujets familiaux (parentalité, deuil, grand âge…)
Autre point remarquable, au-delà de ce foisonnement thématique : la défense du collectif face à une certaine pensée individualiste. Paradoxe total en Amérique ! Contrairement, par exemple, au cinéma d’un Clint Eastwood, où le héros (Sully, Walter Kowalski, le Pale Rider) lutte seul contre l’injustice ou le gouvernement, la leçon de FNL est claire : seul, on perd. Que l’on soit une grande gueule douée (Smash Williams), un fils à papa talentueux (J.D. McCoy) ou un sportif abandonné du ghetto (Vince Howard), les aventures personnelles n’aboutiront à rien. La métaphore du sport collectif joue à plein : il faut être le meilleur, mais sans l’équipe, on perd. Dans Friday Night Lights, chacun est mis face à ses responsabilités par les figures d’autorité (le Coach Taylor, ou sa conseillère d’éducation de femme.) Mais quand il y a un problème, c’est toujours vers le collectif qu’on se tourne, toutes structures sociales confondues : le couple, la famille, l’entreprise, l’équipe.
Et c’est résolvant cette contradiction : rêve personnel (devenir joueur pro) contre aboutissement collectif (gagner le championnat) que se bâtit en 76 épisodes la cathédrale de Dillon. Chaque personnage semble s’évertuer dans sa propre direction, proche du cliché : la cagole qui file droit vers le striptease (Tyra Collette), la cheerleader sainte nitouche (Lila Garrity), la cocotte-minute white trash Matt Sarracen, ou le rebel without a cause Tim Riggins, le proto-gangster Vince Howard. Mais chacun finira, grâce au collectif, à s’aboutir. Comme dans l’avant-dernière scène où Tim Riggins, revenu de tout, bâtit sa Maison sur la Colline* avec l’aide son frère et le soutien de ses amis…
Car – génie des séries – FNL a eu tout le temps de développer ses personnages. Et si elle l’a fait parfois de façon chaotique, leurs arcs narratifs seront parfaits, tenu par un cast exceptionnel, qui s’est depuis taillé une place dans la TV américaine.
C’est pour cela que nous sommes tombés amoureux de ces personnages, et que nous le sommes toujours, dix ans après…
*The House on the Hill, l’un des trois mythes fondateurs des Etats-Unis, avec la Frontière et la Destinée Manifeste
posté par Professor Ludovico
« Combien de niveaux de Méta peux-tu prendre ? » C’est depuis Scream, premier du nom, le viatique de la franchise. Nous en sommes à cinq épisodes, et Scream a beau crier, il ne s’essouffle pas…
Après avoir traité du film d’horreur, des copycats de film d’horreur, des films sur les copycats de films d’horreur, des réseaux sociaux qui se moquent des films sur les copycats de films d’horreur, on se demandait jusqu’où pouvait aller Scream. La réponse : encore plus loin. Même si Wes Craven s’en est allé, même s’il est réalisé dans une grande économie de moyens (petits acteurs, petits décors), le film n’en reste pas moins brillant dans sa construction, toujours bâtie comme une mécanique de précision.
Malgré ce côté totalement mécanique, Scream a l’intelligence de ses quatre prédécesseurs. Il se moque – sui generis – de son propre propos. Cette autodérision, ajouté au charme Colomboesque d’une mécanique par avance connue, emporte l’affaire. Qui est le tueur ? Y en a-t-il plusieurs ? Qui sera la Final Girl ? Chaque personnage, chaque acteur s’ingénie à prendre l’air le plus coupable possible…
Scream 5 s’appelle officiellement Scream, signifiant que son thème est le Requel, c’est à dire cette tendance à rebooter une franchise en repartant du film original. La première scène – un appel téléphonique du tueur à Tara Carpenter (Jenna Ortega) – reprend d’ailleurs celle du film initial (avec Drew Barrymore).
Mise en abyme sur mise en abyme, Scream 5 s’attaque à la Fan Nation, qui voudraient que les films soient exactement comme ils le désirent, plutôt que se confronter à la vision de l’artiste (une problématique adressée en son temps dans l’ultime et fabuleux épisode de Game of Thrones.)
Brillant, drôle, et entraînant : voilà du cinéma pop-corn comme on voudrait en manger tous les jours…
jeudi 3 février 2022
Le Rideau Déchiré
posté par Professor Ludovico
Même les génies peuvent trébucher*… Ce Rideau Déchiré, 83ème film de l’autoproclamé « Maître du Suspense » est en grande partie inintéressant. Totalement irréaliste, même pour un Hitchcock. Ridiculement anticommuniste, même pour un film américain. Pire, il est très faiblement interprété par des pointures (Paul Newman et Julie Christie), qui semblent a) ne rien comprendre à l’intrigue b) ne rien avoir à faire dans la ménagerie hitchcockienne.
Dans Hitchcock / Truffaut, le grand Alfred prétend s’être passionné pour l’affaire Burgess / McLean : qu’avait pensé madame Burgess quand elle apprit que son mari était un traître, parti en Union soviétique** ?
L’histoire part sur cette base : Paul Newman, savant atomiste américain, passe à l’Est. Il n’a rien dit à sa future fiancé. Mais elle décide de le suivre. Problème : le spectateur est sûr que Newman ne peut pas être un putain de transfuge communiste ! D’ailleurs, Newman finit par lui révéler (dans une des rares belles scènes du film, avec un travelling circulaire autour de Julie Christie) qu’il est un agent double venu voler les secrets atomiques allemands.
Aussitôt dit, aussitôt fait, ils s’enfuient (lors d’une course poursuite en autocar, d’une émeute dans un théâtre, et d’un panier en osier en partance pour la Suède…) Dans ces quelques scènes rocambolesques pointe le génie d’Hitchcock pour faire monter le suspense, mais l’assemblage du tout ressemble plutôt à un quilt qu’à de la Toile de Jouy.
On est loin de La Mort aux Trousses, et 1966 est déjà le commencement de la fin : Hitch vient de fait son dernier grand film (Pas de Printemps pour Marnie), et il ne fera après que des films mineurs : L’Étau, Frenzy, et Complot de famille…
* sauf Kubrick, évidemment !
** Comme Madame Burgess s’appelait Monsieur MacLean, c’était une question assez facile…
jeudi 20 janvier 2022
The Green Knight
posté par Professor Ludovico
Hasard de la programmation. On regarde The Green Knight juste après avoir fait la chronique de Too Old to Die Young. On pourrait y voir l’exact opposé ; deux films extraordinairement beaux, mais l’un a du sens, l’autre pas.
Conseillé par son filleul et par le Snake lui-même, le Professore Ludovico n’a pourtant pas eu trop à se forcer pour regarder ce Chevalier Vert. C’est facile (il passe sur Prime Video), ça parle de Chevaliers de la Table Ronde, c’est précédé d’une réputation grandiose, et c’est produit par A24, qui ne fait pas que du caca*…
On se jette donc dessus, et on est immédiatement capté par la beauté de chaque plan. La musique, les costumes, les décors, les éclairages sont incroyables. Loin de toute idée de réalisme (Gauvain et Morgane sont joués par des acteurs d’origine indiennes), mais guidé par un véritable amour du Moyen Age. Iconographie, typographie, musique : tout suinte une véritable culture médiévale, rare chez les américains. Sans compter un petit côté Donjons&Dragons : le bouclier magique, le parchemin de sort, le glyphe runique, la ceinture de protection, l’épée magique…
Mais voilà, au bout de 130 minutes, on ne sait toujours pas de quoi parle The Green Knight. C’est une des histoires de la Table Ronde : Gauvain, chevalier lâche et fainéant, est sommé (pour des raisons pas très claires) de défier ce fameux Chevalier Vert et surtout, d’en accepter les conséquences. Si le film est constitué très ludiquement comme un puzzle, avec des saynètes qui se répondent, des personnages qui se ressemblent (car joué par la même actrice), des anachronismes, etc., on ne s’intéresse pas longtemps à ce petit jeu. On n’est pas au cinéma pour résoudre des puzzles. Et nous voilà – mauvais signe – en train de déchiffrer le résumé Wikipédia pour comprendre de quoi il retourne.
Des films semblables existent, oniriques, effrayants et beaux, comme It Follows, Valhalla Rising, Midsommar, ou Too Old to Die Young. Mais ces films ont quelque chose en plus, quelque chose à dire au spectateur, un message, une métaphore, un point de vue.
Et aussi, des personnages. Difficile, ici, de s’attacher à Gauvain – pourtant formidablement interprété par Dev Patel. On se fiche un peu de ce qui va lui arriver.
Partant, The Green Knight est très beau à regarder, mais reste légèrement ennuyeux.
* Moonlight, Mise à Mort du Cerf Sacré, Hérédité, 90’s (Mid90s), Midsommar, The Lighthouse, Uncut Gems, Euphoria…
mercredi 19 janvier 2022
Too Old to Die Young
posté par Professor Ludovico
Nicolas Winding Refn est un punk. Quand tout le monde accélère le mouvement, caméra portée, plan d’un quart de seconde, montage et musique à fond, le Danois rétrograde en seconde et pose sa caméra.
À l’instar du premier plan de Too Old to Die Young, un interminable panoramique, droite/gauche, gauche/droite, alternant entre une voiture, garée sur l’une des anonymes artères de Los Angeles, et une voiture de police, garée en face. Ennuyeux ? Oui et non. Car ce plan est magnifique, tout coloré de néon comme l’aime notre Nicolas dernière période, tellement beau en HD que le pauvre Prime Video a du mal à suivre ! Ça va continuer pendant 750 mn, images folles de beauté, dialogues hiératiques (3 à 4 secondes entre chaque réplique…), et mouvements de caméra d’une incroyable beauté plastique…
Mais si tout est beau à l’image, c’est que – comme d’habitude – Nicolas filme l’Ordure. De Pusher à Neon Demon, NWR filme les salopards en action. Ici, un jeune flic mutique et corrompu du LAPD (l’excellent Miles Teller de Whiplash). On en verra d’autres : le très bel héritier d’un cartel mexicain (Augusto Aguilera), et une pléthore de femmes fatales, tout aussi belles et terrifiantes que formidablement interprétées (Cristina Rodlo, Jena Malone, Callie Hernandez, Nell Tiger Free…).
Le bellâtre mexicain rêve de baiser sa mère, le dealer cruel (Babs Olusanmokun, le Jamis de Dune) écoute du Two-Tone*, et le beau-père incestueux (William Baldwin) est prêt à coucher avec son gendre… Le polar est très simple, tout ce joli monde va gentiment s’entretuer, et tiendrait aisément en deux heures.
Est-ce que ça vaut le coup de le regarder en 10 × 75mn ? Si on aime le cinéma oui, cent fois. Parce que NWR a toujours eu le talent de raconter des histoires très simples, caricaturales, tout en créant de véritables personnages.
Quant à son éloge de la lenteur, ce geste artistique n’est pas une petite rébellion d’un type-qui-veut-faire-l’artiste : il donne à voir, tout simplement.
*Avec une BO incroyable, une fois de plus…