Le Jeu des Trônes a repris, du moins sur mon disque dur. Malgré quelques ennuis de sous-titres, ça repart en quatrième vitesse grâce au talent proche de la perfection de ses créateurs. Scan du chef d’œuvre en 4 points :
Intelligence des dialogues
Les dialogues sont souvent le parent pauvre du cinéma, cantonné à une fonction utilitaire : où se passe l’action, que pense le personnage, est-il un gentil ou un méchant ? D’où des dialogues le plus souvent plats et très premier degré. Foin de tout cela dans Le Trône de Fer, où l’on pratique l’art de la litote et du non-dit : dans une scène merveilleuse à proximité du Mur, le jeune Jon Snow vient d’apprendre que son hôte n’avait pour descendance que des filles, qu’il conservait jalousement autour de lui. Il s’inquiète auprès d’un autre Garde de Nuit : qu’arrive-t-il aux garçons ? Le silence qui lui répond vaut cent lignes de dialogue.
Et chaque épisode de fournir la réplique qui tue : beaucoup de dialogues sont gratuits, ils ne sont pas là pour décrire l’action, mais pour enrichir les personnages.
Beauté et réalisme des décors
C’était le premier attrait du Trône de Fer, son traitement – enfin ! – réaliste du moyen-âge, de la Fantasy. La déco de la saison 2 enchaîne en beauté, avec les pêcheurs de Pyke, les appartements inondés de soleil de Port Réal, les demeures vikings de ceux qui vivent au-delà du Mur, les idoles en flamme sur la plage de Storm’s end… Seul regret persistant : les barbares Dothraki, toujours trop propres à mon goût.
Personnages de légende, interprétations first class
Les personnages sont déjà le point fort du Trône de Fer, le livre, ils restent indubitablement le cœur de la série. Cette saison 2 semble tourner autour de l’incroyable Tyrion Lannister, en passe de devenir le plus célèbre nain de toute l’histoire du cinéma. Porté par un comédien incandescent (Peter Dinklage) qui dérobe chaque scène, même face à nos chouchous Cersei (Lena Headey) et LittleFinger (Aidan Gillen). Mais au-delà des têtes d’affiches, la moindre prostituée, le pauvre serviteur ou le puissant conseiller, bénéficie d’une véritable caractérisation, avec ses enjeux, sa personnalité, une façon de parler ou un accent spécifique. Ainsi Tyrion Lannister, nain joyeux, hédoniste, baiseur-bouffeur-buveur, sait tout autant se révéler machiavélien et fin politique, mais finit aussi par exposer ses blessures, comme dans un venimeux échange avec sa sœur Cersei.
Pédagogie e-learning
Il y a déjà le générique, devenu culte (une carte médiévale en 3D, qui permet en 30 secondes de situer l’action ; le générique évoluant en fonction de la progression de l’intrigue, d’épisode en épisode, pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ?). Mais le souci de pédagogie est constant, à la mesure de cet univers foisonnant (lieux, personnages, religions, alliances, amours). Là où cette pédagogie était pesante (dans Dune*, où chaque phrase semble vouloir apprendre quelque chose au spectateur qui n’en peut mais, ou dans Les Tudors, chaque scène commençait systématiquement par le nom de l’interlocuteur (« Hello your Grace ! » « Hello Sir Cromwell ! », au cas où l’on ne l’aurait pas reconnu), dans Le Trône de Fer , la pédagogie se veut subtile. Elle se glisse dans chaque pore de chaque épisode**. Au détour d’une phrase, on apprend que l’acier valaryen est solide, que Machin a tué le père de Truc à la Bataille de Bidule (ce qui explique cette haine tenace entre les deux familles), que la comète serait le présage du retour des dragons, et que l’hiver va être rigoureux.
Ce dernier sujet est exemplaire dans l’excellence pédagogico-cinématographique du Trône de Fer. Dans cet univers, les étés peuvent durer parfois plusieurs années, et les hivers aussi, amènant famine et destruction. L’angoisse d’un long hiver (« Winter is coming ! ») est LE sujet central du livre. Pourtant, la série a sciemment évité le sujet pendant 12 épisodes (la saison 1 + 2 épisodes de la saison 2). Quand cette thématique apparaît enfin, on comprend que cette thématique va prendre de l’ampleur. Pas la peine d’ennuyer le spectateur avant avec un sujet que l’on n’allait pas traiter, même si des allusions avaient parsemé la saison 1.
C’est cet équilibre parfait, entre le besoin de satisfaire la base hardcore (ceux qui ont lu les 14 tomes) et le souci d’initier le public néophyte qui débarque sur HBO, c’est cette réussite qui signe le chef d’œuvre total qu’est Game of Thrones.
* A venir : la critique absolument opposée du Dune de David Lynch, qui rate la plupart de ces objectifs
** Touche supplémentaire, le site de HBO est très bien fait, avec cartes interactives, arbres généalogiques des maisons de Westeros ; un excellent complément à la série.
posté par Professor Ludovico
Poursuivons notre exploration de deux séries antinomiques : la fiction de prestige, qualité française, contre le divertissement décérébré US, l’amateurisme frenchy contre le professionnalisme ricain.
Disséquons par exemple les deux séquences de résumé qui introduisent désormais toutes les séries : « Précédemment dans Un Village Français » contre « Previously on Lost* ». La comparaison est intéressante parce que justement, la série de France3 lorgne désespérément vers ce modèle US : série chorale, multitude de personnages et de rebondissements, et comme son modèle, ajoute désormais à la fin de l’épisode, un résumé… de la semaine prochaine (une idée détestable, soit dit en passant).
Dans Previously on Lost*, on résume, dans un montage très cut, l’intrigue des précédents épisodes. Un visage, un sourire de Sawyer, le visage désespéré de Kate, peut signifier très simplement l’enjeu de l’épisode qui va suivre : Jack sauvera-t-il Kate ? Sawyer avouera-t-il son vol ? Etc.
C’est ce qu’essaie de faire Un Village Français. Elle utilise effectivement les images de l’épisode précédent, mais elle y ajoute bêtement une voix off. Et cet ajout dit tout de l’impuissance française, de son athéisme cinématographique : on ne croit pas, ici, au miracle du cinéma. Pays littéraire, la France vénère ses scénaristes, et ne les considère pas comme de simples techniciens. Même si Un Village Français a opté – une nouveauté au pays de Flaubert – pour l’atelier scénaristique, c’est-à-dire une équipe qui écrit les scénarios, elle en n’a pas su en tirer cette jouissance américaine à produire de l’émotion en collant seulement deux plans côte à côte.
Non, nous sommes au royaume de l’écrit ; les images, c’est pour les enfants. Donc, au cas où on n’aurait pas compris, la voix égrène les événements de la semaine dernière : « L’inspecteur Marchetti protège Rita, sa compagne juive. Le sous-préfet Servier est sorti rasséréner du discours du Maréchal, tandis que madame Larcher prépare son exposition de peinture… » On se met à rêver de ce que ferait les producteurs de Lost d’un tel matériau : un regard inquiet de Marchetti, un sourire de Servier, un plan large de l’exposition, tout serait dit en images…
Tout ceci ne serait que détail, si ce n’était le reflet de la médiocrité cinématographique de cette quatrième saison : rebondissements ridicules, personnages aux motivations chaotiques, intrigues inutiles ne servant qu’à alimenter artificiellement d’autres intrigues…
Mais le propos de la série (le dessillement de notre génération sur les fantasmes liés à l’occupation) reste génial et sauve la série : Un Village Français reste un passionnant OVNI.
* dont l’histoire étonnante de la voix off qui prononce ces trois mots est narrée ici…