On a le longtemps renâclé à l’idée de revoir Subway. Le film de nos vingt ans était trop important, trop viscéral. Et on ne savait que trop bien ce que le cinéma de Besson était devenu. Quelques scènes du Grand Bleu avait suffi à nous convaincre qu’il ne fallait pas retourner sur les chemins de la jeunesse ; ils avaient changé – nous aussi.
Pour autant, il est difficile d’expliquer aujourd’hui ce que Subway représentait pour la jeunesse de 1985. C’était avant tout un film d’action excitant, drôle, émouvant. Mais surtout, il était fait pour nous, par l’un d’entre nous. Besson n’avait pas fait d’école de cinéma, il sortait de nulle part : c’était l’équivalent punk du septième art. Mais il avait à peu près notre âge, savait ce qui nous émouvait, ce qui nous faisait rire… et il était bien le seul dans le cinéma français ! Si un type comme lui pouvait trouver de la pellicule pour tourner Le Dernier Combat, on pouvait le faire aussi…
Subway incarnait cela, mais plus encore : notre état d’esprit, fait de rébellion et d’arrogance, contre ces horribles années 70, giscardiennes, à la fois hippies et compassées. Subway parlait des Halles où nous traînions. Des catacombes, où nous nous aventurions la nuit venue… De musique, où nous nous lancions…
Le casting de Subway était le reflet parfait de cette génération : Adjani, qui était à trente ans la reine incontestée du cinéma français, Christophe Lambert, qui émergeait, mais aussi Richard Bohringer et Jean-Hughes Anglade, qui incarnaient les outsiders de génie, déjà vus dans Diva ou à venir dans 37°2 Le Matin, autres films cultes de cette génération.
Revoir Subway aujourd’hui, c’est donc se confronter à ce cinéma (qui a techniquement peu vieilli) mais aussi aux valeurs un peu surannées qu’il transporte. Certes, la rébellion bourgeoise d’Adjani à la table du Préfet sonne un peu faux aujourd’hui*, alors qu’elle faisait notre joie en 1985.
Mais le
reste tient la route. Besson est le premier à montrer l’autre France, ces
immigrés qui font le métro (la fête d’anniversaire, l’haltérophile). Cela a
l’air évident aujourd’hui, mais Besson fut le premier, au moins dans ce genre
grand public.
Il ridiculise la police, en la personne de Batman** (déjà génial Jean-Pierre Bacri !) et du commissaire Gesberg*** (immense Galabru !), mais derrière la comédie, se profile une belle tragédie : l’histoire d’un enfant blessé, autiste, clown triste et punk (Lambert) qui vole les riches (Adjani) pour monter un groupe de rock. Une vraie tragédie, qui finit mal.
La force du film, c’est à la fois les décors d’Alexandre Trauner, les comédiens, servis par les meilleurs dialogues que Besson écrira : une sorte, – osons la comparaison de l’époque – d’Enfants du Paradis des années 80.
Mais le plus étonnant là-dedans, c’est que tout le cinéma de Besson à venir est dans Subway : le cinéaste ne fera que des copies de ce film : des femmes belles et rebelles (Nikita, Jeanne d’Arc, Lucy), des héros au visage d’enfant (Leon, Arthur et les Minimoys), des voitures dans des courses-poursuite incroyables (Taxi, Le Cinquième Elément), des flics idiots (Taxi) et des adultes défaillants (Le Grand Bleu, Arthur). Mais on ne peut pas faire à cinquante ans le film qu’on faisait à vingt.
C’est toute la force de Subway, et toute la faiblesse du cinéma de Besson.
*« Monsieur le préfet, votre dîner est nul, votre baraque est nulle, et je vous emmerde tous ! »
** « Chier, merde ! Chier !! »
*** « C’est terrible, hein? Cette violence qui sommeille en chacun de nous ! »
posté par Professor Ludovico
Alors que la saison 4 de Fargo se termine, et que tout le monde s’accorde sur ses qualités mais en reconnaissant que c’est un objet différent, plus politique, moins fun, plus adulte, on réalise qu’on n’avait parlé que succinctement de la meilleure série de ces finissantes années dix.
A vrai dire, on a mis du temps à tenter le voyage jusqu’au Minnesota*. Parce que déjà, on avait du mal à imaginer qu’on puisse faire une série sur le chef-d’œuvre des frères Coen, LE film qui les a installés, eux, leur style loufoque, baroque, et pourtant tiré au cordeau, sur le panthéon du cinéma mondial. Ensuite on avait un peu été échaudé par Noah Hawley et son Legion, certes brillant et prometteur, mais brouillon et assez incompréhensible.
Mais voilà, après de multiples relances du Snake, on lance Netflix (ou Salto). Premier bon point, le tacle tongue -in-cheek aux biopics : « Ceci est une histoire vraie. Ces événements ont eu lieu dans le Minnesota en 1987. À la demande des survivants, les noms ont été changés. Par respect pour les morts, le reste est décrit exactement comme cela s’est déroulé. »
Et dès le premier épisode, le Professore ne peut que constater le chef-d’œuvre absolu. Mise en scène, narration, dialogues, dramaturgie, mise en scène, cadrage, son, musique, acteurs : Fargo est la perfection même.
Doublement, car Noah Hawley ose marcher dans les pas d’un autre, tout en laissant ses propres traces. Quel pari risqué, en effet, que de s’attaquer à chef d’œuvre reconnu (le film Fargo), en réutiliser la trame, en reprendre le principe même (la tragédie des idiots), et les principaux ingrédients (la bêtise meurtrière, le happy end paradoxal des « gentils »), en copier les canons esthétiques (cadrage, musique…), pour au final, produire sa propre œuvre, ample, majestueuse et originale…
Triplement, car Hawley arrive à étendre le concept sur quatre saisons, avec à chaque fois une histoire différente, mais en gardant le même esprit… tout en les reliant très subtilement les unes aux autres… et créant au final une sorte de Fargo/Frères Coen cinematic universe…
Oui, Fargo est le chef-d’œuvre sériel de ces dix dernières années… Bravo l’artiste !
* Pour les pointilleux, Fargo (la ville) se situe dans le Dakota du Nord, mais Fargo (la série) se déroule pour l’essentiel dans le Minnesota.
mercredi 19 février 2020
The Irishman
posté par Professor Ludovico
On n’aime plus trop Martin Scorsese depuis, disons, Le Temps de l’Innocence, et à l’exception notable des Infiltrés et du Loup de Wall Street, les deux derniers films véritablement Scorsesiens du Maître de Little Italy. A nouveau, malheureusement, le pronostic se vérifie : The Irishman est un gros caca marketing.
La recette est simple : prenez des stars* et mélangez-les au bouillon Affranchis, plongez le paleron Jimmy Hoffa et laissez mijoter pendant 3h30. Ne laissez pas reposer ; ça devrait se manger tout seul.
Mais il y a un os – voire plusieurs. Comme son nom l’indique, Frank « The Irishman » Sheeran est irlandais, et la fiche Wikipédia de Robert De Niro indique qu’il a 76 ans. Il est donc difficile, voire impensable, de lui faire jouer le rôle d’un irlandais aux yeux bleus à 20 ans (dans l’armée), à 30 ans (chez les camionneurs), à 40 ans (dans la mafia des Teamsters). Mais ça ne gêne pas Scorsese, qui s’est entiché de Méliès et des trucages depuis qu’il a réalisé la bouse Hugo Cabret. Il passe donc le grand Bob (et les autres) à la moulinette 3D. Ce qui donne un horrible monstre italo-irlandais, mi-Shrek, mi-John Wayne, avec des yeux de Fremen.
Le résultat est absolument cauchemardesque, alors qu’il eut suffi
de prendre trois comédiens pour jouer le rôle. Et Pacino retouché n’est pas époustouflant
non plus…
The Irishman est en plus très long, d’autant plus que c’est un copier-coller des films précédents de Scorsese qui étaient, eux, beaucoup plus musclés : voix off qui raconte tout, arrêt sur image avec date et circonstances du décès, musiques fifties, etc. Du pur Scorsese : le public (et Netflix**) en auront pour leur argent…
On sauvera néanmoins deux choses : une très grande
performance de Joe Pesci, à qui l’on confie enfin un rôle posé et tragique. Et
les vingt dernières minutes, pure tragédie grecque, où De Niro, impassible, est
condamné à faire l’impossible.
* C’est la réunion que tout le monde attendait (De Niro/Pacino/Pesci), oublier que depuis Heat, les rencontres Pacino/DeNiro n’ont pas donné grand-chose, sans parler de leurs efforts solos.
** Le seul intérêt pour Netflix dans ce genre de coup marketing étant de générer des abonnements, peu importe l’accueil, critique ou public, du film.
dimanche 5 janvier 2020
Unstoppable
posté par Professor Ludovico
Unstoppable, c’est, en 2010, le dernier sommet de l’œuvre Simpsono-Bruckheimerienne, alors que Don Simpson est mort depuis quinze ans et que Jerry Bruckheimer, qui travaille avec Disney, sort Prince of Persia.
C’est en tout cas le dernier film de Tony Scott, et un film en tout point remarquable. Basé sur une histoire vraie, Unstoppable raconte comment la fausse manœuvre d’un cheminot (obèse, forcement obèse) lance un train fou sans pilote à travers la Pennsylvanie. A l’autre bout de la voie, le couple éternel vieux con-jeune con qui a fait les beaux jours du high concept (Armageddon/The Rock/Jours de Tonnerre) est en train de manœuvrer un autre convoi. Évidemment, ils vont se retrouver sur la trajectoire du convoi en folie, s’opposer à une bureaucratie éloigné de réalités, etc. Seul les hard working people pourront, une fois de plus, tirer l’Amérique de ce merdier.
Au service de cela, le style de Scott, inimitable. La caméra
tournoyant autour de la cabine, nouvelle façon de traiter ce huis clos en deux
dimensions (l’avant de la voie, l’arrière de la voie). L’image aux couleurs saturées.
Les longues focales semblant écraser le train, qui alternent avec des plans
latéraux magnifiant au contraire sa vitesse. Et toujours, Denzel Wasington,
impérial, qui trouve un rookie très complémentaire en la personne de Chris Pine.
Avec cela, et malgré un scénario couru d’avance, Tony Scott crée de l’émotion. Le
film fut un succès en France comme aux Etats-Unis.
Mais Tony Scott se tuera deux ans plus tard, en se jetant d’un pont. Il est inhumé à Hollywood Forever, le cimetière des stars, mitoyen aux studios de la Paramount. Sa tombe est une simple pierre, érigée comme une montagne miniature, avec un petit alpiniste en laiton en train de l’escalader.
Inarrêtable.
samedi 4 janvier 2020
High Rise
posté par Professor Ludovico
J-G. Ballard fait partie des plus grands écrivains de science-fiction.
D’abord parce que c’est un écrivain avec du style, et ensuite parce que Ballard
a eu un certain nombre de prémonitions qui se sont vérifiées.
Avec Crash, il dénonçait l’invasion de la voiture et la fascination pour les accidents de star. La mort de Lady Di en fut un brillant exemple. Dans Sécheresse, il décrit un futur apocalyptique caniculaire. Ou ici, dans High Rise, il prédit l’effondrement de la civilisation au travers de la métaphore d’une tour gigantesque.
En haut, les classes royales, les architectes, qui pensent
régler les problèmes de l’humanité par l’urbanisme, en dessous la classe
dirigeante de dilettantes friqués, présentateurs de télé et autres financiers,
et en dessous, le populo, qui sert notamment de femmes de chambre aux étages
supérieurs.
On a rarement aussi bien rendu le style d’un écrivain dans un film. Dans un autre genre, L’Empire du Soleil, adapté par Spielberg, était outrancier. Mais ici grâce à l’acteur (Tom Hiddleston) et la mise en scène de Ben Wheatley, le conte philosophique tient de bout en bout.
On reprochera simplement quelques longueurs vers la fin,
mais voilà un film où il y a matière à réflexion, et où il y a du cinéma.
samedi 4 janvier 2020
Tirez sur le Pianiste
posté par Professor Ludovico
Quand on a l’esprit mal tourné comme le Professore, on peut penser que Tirez sur le Pianiste, le deuxième film de François Truffaut avec Charles Aznavour, est l’annonce de tout le mal que va faire la Nouvelle Vague au cinéma français.
En effet, voilà un film entièrement tourné vers ce qu’il veut raconter, sans se préoccuper de comment il veut le raconter. Un méli-mélo de leçons mal comprises d’Hitchcock, la volonté de choquer le bourgeois (les seins de Michel Mercier, les gros mots), et quelques expérimentations visuelles…
Mais rien ne tient debout dans cette histoire adaptée de David Goodis : chaque scène est ridicule, les plans sont flous, et les acteurs, mal doublés (car évidemment on veut tourner en son direct et on se retrouve à refaire les prises son), ânonnent des dialogues littéraires peu crédibles.
On est loin des Quatre Cent Coups, et de la future maîtrise du grand François Truffaut.
dimanche 20 octobre 2019
High Life
posté par Professor Ludovico
« Hélas, les idées ne font pas les bons films. Il faut des idées dans les bons films, mais cela demande beaucoup de créativité artistique pour incarner fortement une idée… »
C’est toujours le vieux Stanley qui parle, et on jurerai qu’il a vu le High Life de Claire Denis. High Life ferait un très bon film de science-fiction : des criminels déportés dans l’espace espèrent y bâtir un nouvel éden… Bon point de départ.
Et on ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’histoire parce
qu’il y en a une : un jeune homme seul dans une station spatiale, avec seulement
un bébé, une petite fille. Par flash-back, et par la tache de sang qu’on
aperçoit dans le premier plan, on comprend qu’il n’était pas seul au départ ;
on découvre cet équipage de condamnés à mort qui ont accepté de partir explorer
un trou noir en échange de leur punition. Pourquoi se sont-ils battus, pourquoi
il n’en reste qu’un ? Qui est le père de cette petite fille, forcement conçue
pendant le trajet ? Il y a tout ce qu’il faut pour raconter quelque chose…
Voilà une histoire intéressante, des personnages, et Claire
Denis a le métier pour mettre ça en place. Mais elle expose ses idées sans les
travailler ni les nourrir. Et que dire de ce décor volontairement ridicule (un
simple couloir) qui sent le cinéma amateur ? On ferait pareil avec une
caméra Super 8 et l’entrepôt d’un ami. Mais on est assez cinéphile pour savoir qu’il
y a assez de budget pour faire beaucoup mieux que cela. Pourquoi Claire Denis
fait ce choix ? On ne saura jamais. Pourquoi ses personnages sonnent
creux, pourquoi agissent-ils n’importe comment ?
Comme d’habitude, on a le sentiment d’un immense gâchis et
d’une énorme fainéantise…
vendredi 4 octobre 2019
Le Vol de l’Intruder
posté par Professor Ludovico
Encore un film qui traîne quelque part dans le cerveau du Professore, et dont on ne sait pas vraiment pourquoi il est sur sa To Do list. Peut-être, si : dans les crédits de Hot Shots, la fabuleuse parodie de Top Gun de Jim Abrams, il était dit que certaines des images venait de ce fameux Intruder.
Mais cela étant dit, ce n’est pas du tout la même chose, ou au contraire, c’est tout à fait pareil. Une immense parodie involontaire de film de guerre, des films comme on n’en fait plus, en tout cas depuis 1960. Et c’est signé John « Conan » Milius.
Pilote de l’aéronavale, Jake Grafton perd son coéquipier lors d’une mission au-dessus du Vietnam. Rien que ça vaut le déplacement : l’appontage nocturne d’une seule main, en tenant l’aorte giclant le sang de son pote, vaut tous les Y a-t-il un pilote dans l’avion de la terre.
Mais voilà Jake très en colère : les missions qu’ils effectuent ne servent à rien, car on bombarde des objectifs sans intérêt et son avion (l’A6-Intruder, vous aurez compris) est uniquement défensif (sic !) : il n’a pas d’armes (hormis 8 petites tonnes de bombes) contre les missiles anti-aérien.
Arrive alors Willem Dafoe, et là, on se dit que ça va chauffer parce que notre ami, il a joué les pires fils de pute de toute la terre. Pas de chance : Le Vol de l’Intruder c’est son seul rôle de gentil. Jake convainc Dafoe de tenter le coup, et de bombarder Hanoi, ce qui est formellement interdit. Le problème, c’est de trouver des cibles. Pour cela, il faut une carte mais c’est Top Secret. (Non pas le film, mais l’expression). Comment faire quand on n’a pas de carte sur un porte-avions ? On va à la bibliothèque (où il y a, entre parenthèses, Les Hérétiques de Dune, ce qui en dit long sur la qualité du film). Grâce au Guide Michelin de Hanoi (resic !), on peut aller bombarder le Viêt-minh.
Les voilà en Cour Martiale, mais ils ne sont pas punis car, incroyable mais vrai, Nixon vient justement de décider qu’on peut bombarder Hanoi (reresic)! Les Intruders repartent, l’amiral en tête (qui a l’air méchant mais qui en fait a bon fond), et patatras Danny Glover se crashe et va être fait prisonnier des Viêts. Et ça, c’est grave.
Nos deux héros décollent pour chercher leur amiral (ils sont interdits de vol) et se font eux aussi abattre. Mais putain, comment on va faire ??? Willem Defoe se sacrifie : oui, oui, vous avez bien lu, comme dans les Battler Britton de notre enfance « Putain Joe, non, tu vas pas mourir !!??! Si, les gars ! Je crois que c’est terminé pour moi ! Balancez la sauce !!! ».
À ce niveau-là, on s’incline.
dimanche 25 août 2019
Un Peuple et son Roi
posté par Professor Ludovico
Avec Un Peuple et son Roi, on assiste à un spectacle assez étonnant : un réalisateur doué, Pierre Schoeler, aux convictions républicaines assumées, admiré ici pour L’Exercice de l’État, et qui dirige ici la moitié de l’élite actuelle du cinéma français (Gaspard Ulliel, Louis Garrel, Adèle Haenel, Laurent Lafitte, Denis Lavant, Izïa Higelin, Olivier Gourmet, Noémie Lvovsky…) sur un thème porteur : la révolution de 1789, la république, le peuple.
Et au final, un OVNI. Moitié film scolaire pour collégiens, moitié film expérimental d’une incroyable vanité, le tout ne ressemble à rien, et ce n’est pas un compliment. C’est comme si le on n’avait pas su par quel bout prendre cette affaire, et tout est raté : les éclairages, les dialogues, les comédiens : rien ne marche. On aimerait avoir les tenants et les aboutissants de cette histoire pour comprendre cette incroyable ratage.