[ Les films ]



vendredi 28 mars 2014


The Grand Budapest Hotel
posté par Professor Ludovico

Au début – et pourrait-on dire – pendant une grande partie du film, on se demande ce qu’on est venu faire dans ce Grand Budapest Hotel. Trop rococo, trop chargé, trop poli pour être honnête… Mais n’est-ce pas le sort de tous les films de Wes Anderson ? Depuis que nous nous sommes rencontrés, famille Tennenbaum, Commandant Cousteau et autres Trains indiens, nous sommes dans une forme d’embarras gêné.

Car nous avons bien le sentiment d’entrer dans la tête d’un grand maniaque, collectionneur de maisons de poupées, amateur de trains électriques et expert en musique traditionnelle hongroise. D’être, à chaque film, face à un enfant dans un corps d’adulte. Le petit cousin texan, comment dire… différent.

De fait, on met un peu de temps à entrer dans le film, avec ses habituels plans perpendiculaires, et ses non moins obligatoires travellings parallèles. Ce sens incroyable de la composition de l’image. Cette minutie graphique des costumes et des décors (avec, par exemple, des chaussettes accordées aux enjoliveurs des voitures…) Ce casting all star, la famille Anderson (Adrien Brody, Harvey Keitel, Bill Murray, Edward Norton, Jason Schwartzman). Plus un jeu de cache cache à découvrir les invités de ce film-ci… Oh, mais ça ne serait pas la petite Seydoux ?

Encore un qui n’a pas lu l’Evangile selon Saint Hitchcock. Car tout ce parasitage n’aide pas à s’intéresser aux personnages.

Mais bon, petit à petit, l’univers du Grand Budapest Hotel s’installe, et on commence à s’intéresser à cette rocambolesque histoire de captation d’héritage, de fils proto nazi, et de maître d’hôtel gigolo. Et de s’enthousiasmer devant les innombrables défis que s’est fixé Wes Anderson : parodie de James Bond, parodie de La Grande Evasion, parodie de Scarface : tout y passe.

Mais là, n’est pas le génie de Wes Anderson. Si c’est un grand formaliste, un obsédé du détail graphique, comme Tati, le texan parisien est aussi un amoureux de l’humanité. Qu’il dénonce les troubles familiaux, qu’il moque gentiment des institutions (le Scoutisme ou le Commandant Cousteau), il y a toujours un cœur qui bat dans les films de Wes Anderson.

Comme il avait su nous prendre avec Bill Murray dans La Vie Aquatique, marchant avec un enfant sur les épaules, tandis que retentissait un tonitruant Life on Mars, c’est à la toute fin que The Grand Budapest Hotel nous assène son coup de grâce. Après avoir aimablement moqué une avant-guerre d’opérette, avec ses royaumes Mitteleuropa de pacotille, et ses nazis en toc, Anderson nous ramène soudain à la réalité avec un hommage à Stefan Zweig, rappelant au passage que ces événements s’étaient vraiment déroulés, quelque part au cœur de l’Europe, il y a soixante-dix ans.

Magnifique.




mercredi 26 mars 2014


Pompei
posté par Professor Ludovico

Déjà quinze jours de passés et on réalise qu’on n’a pas eu le temps, le courage, l’énergie, de chroniquer Pompéi. Peut-être parce que c’est une bouse, peut-être qu’on y est allés à cause du Théorème de Rabillon, mais c’est une bouse quand même. Même si ça a plu au Professorino, Constante de Ludovico oblige (Chronique à venir prochainement.)

Pompéi, c’est juste Conan le Barbare + L’homme qui Murmurait à L’oreille de Chevaux + Spartacus + Titanic. Bref une GCA qui essaie d’appliquer un (des) modèle(s) illustre(s) mais qui ne sait pas y faire. Une Grosse Connerie Américaine, sans américaine dedans.

Bref si vous avez vu un peu de films dans votre vie, passez votre chemin.




mardi 25 mars 2014


Le Juge Fayard dit le Shérif
posté par Professor Ludovico

Ça faisait des années que je voulais revoir le biopic d’Yves Boisset, Le Juge Fayard dit le Shérif. Aussi bizarre que ça puisse paraître dans une famille UDF, mes parents m’avaient laissé voir le film à la télé. Peut-être parce que, de droite mais pas gaullistes, ils n’appréciaient guère les magouilles du SAC de Charles Pasqua.

Aujourd’hui, pour la première fois à la télé, on entend le mot SAC. Car à l’époque, c’est un bip qu’on entendait : le SAC avait gagné en référé le droit de ne pas apparaître dans le film. Mais il y avait toujours un type pour le révéler aux Dossiers de l’Ecran, pour hurler que la télé de droite censurait les artistes, immédiatement démenti par un représentant du ministère le traitant de gauchiste irresponsable.

La force du film de Boisset, ce n’est pas sa forme qui, contrairement au Police Python 357 d’Alain Corneau, est très classique. C’est avant tout l’intrigue, très bien faite, pleine de suspens (l’évasion, le braquage) et son casting de révoltés fracassants (Patrick Dewaere, sa copine Aurore Clément, le flic intègre Philippe Léotard). Ils sont en très bonne compagnie, une flopée de seconds rôles incarnant cette France rancie (Michel Auclair, le gangster, Jean Bouise, le Procureur Général, Jean-Marc Bory, le type arrogant du SAC, Marcel Bozzuffi, l’ancien de l’OAS) et évidemment le magnifique Jacques Spiesser, ange blond de la vengeance.

Ensuite, si le film est un brûlot engagé, il est loin d’être gentillet. Fayard est un personnage sympathique, mais en demi-teinte. Face à sa copine prof, évidemment anti flic, Fayard est un républicain, un type qui croit lui aux institutions, et qui n’a pas, selon ses propres termes, renoncé à changer le monde.

Mais petit à petit, Fayard va se prendre au jeu de faire tomber ces notables. Obsessionnel, menacé, mais confronté à son impuissance, il devient un type odieux, capable de secouer un suspect sur son lit de mort. Sans parler du rôle trouble du Syndicat de la Magistrature, incarné par Spiesser, qui instrumentalise Fayard jusqu’à sa perte.

Le Juge Fayard, c’est aussi le sentiment d’assister à la fin d’une époque, illustré par la destruction finale de l’usine Camus (sic) : un monde qui implose sur les ruines du gaullisme, de l’Indochine, et de l’Algérie.

Bozzuffi en est le vivant emblème, soldat perdu de l’OAS mis au service d’intérêts particuliers qu’il méprise. En en prenant conscience, il préfère mourir en duel à mort face à Philippe Léotard, comme dans un western, plutôt que d’être pris. Quant à Dewaere, il meurt abattu comme un chien, pour n’avoir su lâcher du lest au bon moment.

Bozzuffi/Dewaere, deux idéaux opposés, mais qui se rencontrent dans la mort… Un final de rêve pour un film cauchemardesque.




lundi 24 mars 2014


« Il faut qu’on se fasse un résumé de la saison 2 »
posté par Professor Ludovico

Il a bien raison le Professorino. Il est encore loin d’entrer à UCLA, mais il se rapproche de la section Super8 du collège Jean-François Oeben. Avant d’attaquer la saison 3 de Friday Night Lights, il a souhaité, comme on le fait autour de la machine à café, se remémorer les grandes lignes de la saison 2 de la série footballo-texane de Mister Berg.

Las ! Une fois cet exercice terminé, nous avons inséré le DVD dans le lecteur, et c’était parti pour « Chacun sa Chance* », l’épisode S03e01 de Friday Night Lights.

Dans cet épisode, on déroule en effet tout ce qu’il ne faut pas faire. C’est-à-dire, oublier de repartir là où la série avait laissé ses spectateurs.

Un personnage devait partir à la fac ? Il se casse une jambe et veut quitter le foot (on l’apprend dans un flashback de trois secondes). Machine aimait Bidule et détestait Truc ? Elle est maintenant avec Truc, et Bidule a disparu**. Un autre personnage a soudain obtenu une promotion. Comment ? pourquoi ? On ne sait. Un couple s’est séparé. Sans parler des playoffs de l’an dernier, dont on ne sait s’ils ont été gagnés ou perdus.

Quelques jours plus tard, par la grâce du Chevalier Bayard, on eut un début d’explication. La saison 2 s’était terminé dans le sang, c’est à dire dans la fameuse grève des scénaristes en 2007-2008, qui nous priva également d’une saison de Battlestar Galactica.

La preuve en creux qu’un scénariste, ça sert à quelque chose …

*Oui, ils sont nuls les titres français (ou québécois ?) des Nuits du Vendredi Soir
** Au 5ème épisode toujours pas de nouvelle de Bidule…




samedi 22 mars 2014


300 – la Naissance d’un Empire
posté par Professor Ludovico

Plus con. Encore plus mal joué. Mal écrit. Parfois ridicule. Toujours plus à droite. Voilà comment on pourrait résumer ce nouveau 300, sans Zack Snyder aux commandes, mais produit (heureusement) et écrit (malheureusement) par notre cinéaste républicain préféré.

Mais on pourrait dire aussi : historiquement correct (même si mythifié larger than life), formidablement filmé, usant merveilleusement de l’ignoble 3D pour produire des images magnifiques et particulièrement, d’incroyables scènes de combat.

Car on ne peut regarder 300 à l’aune critique habituelle. 300 – La Naissance d’un Empire est un divertissement décérébrant, parfaitement bushiste, dont on pourrait résumer l’argument ainsi : pendant que les 300 Spartiates (les hommes, les vrais, même outrageusement huilés) se couvrent de gloire aux Thermopyles, les pédés d’Athènes discutent et ergotent, comme ces salopards de démocrates à la Chambre des Représentants. Ils finissent quand même, devant le danger irakien… euh, perse, par confier au meilleur d’entre eux, Thémistocle, la marine grecque (tous des pédés) pour aller casser du Perse, tout aussi inverti. Après quelques batailles homériques en Mer Egée, qui feraient passer Transformers pour un film d’Alain Resnais, Thémistocle affronte enfin son véritable ennemi, l’Amiral de la flotte perse : une FEMME.

Selon le bon vieux paradigme US, si Artemisia, cette traîtresse, est grecque, c’est qu’elle a gagné le combo Loi du Talion dès la naissance (famille massacrée + ado violée). Assoiffée donc très logiquement de revanche, elle s’est mise au service du Perse Xerxès*.

Eva Green est pas mal en Artemisia, princess warrior visiblement très frustrée sexuellement : son grand chef est une drag queen, et ses officiers, elle les balance à la flotte avec une belle constance. A la moindre défaite, ils vont découvrir le fond de la Méditerrané lestés de quinze bons kilos de plomb.

Difficile de bâtir un foyer chrétien dans de telles circonstances. Notre guerrière gothique, réalisant l’impasse dans laquelle elle se trouve, finit par inviter l’amiral adverse, Thémistocle, pour une partie de jambes en l’air, dans le but de le retourner, et pas que sur la table.

De là, deux hypothèses : soit Eva Green n’a pas bien lu le scénario, parce que depuis le début notre pâtre grec ne jure que dans la Grèce Eternelle. A côté, John Rambo est un marxiste internationaliste.

Soit elle n’a pas inventé le feu grégeois, ce qui est également plausible.

Cela finit par donner une scène assez étonnante de sexe sur la table des cartes, la seule minute olé olé de la franchise.

Bref, vous l’aurez compris, 300 – La Naissance d’un Empire… ne plaira qu’à ceux qui croient dans le plaisir régressif du cinéma, comme ceux qui avaient jubilé à la sortie de son modèle : 300. Si vous voulez enfin voir des vrais combats, qui relèguent les récentes et pathétiques tentatives hobbitiennes au rang d’aimables courts métrages amateurs, si vous voulez entendre le son des épées vibrer dans l’éther de Salamine, si vous voulez voir 80% d’Eva Green, si vous voulez retrouvez les sensations jubilatoires de l’esprit peplum facon Dernière Séance, courrez voir 300 – La Naissance d’un Empire

Sinon, passez votre chemin…

* Ce qui est drôle, dans ce film rarement touché par la grâce du second degré, c’est que dans la réalité c’est Thémistocle qui a trahi les grecs, quelques années plus tard, en se mettant au service du fils de Xerxès.




vendredi 21 mars 2014


Pourquoi je ne veux pas regarder Apocalypse
posté par Professor Ludovico

On fait souvent aux cinéphiles un procès que l’on ne ferait pas aux amateurs de bon vin.
« Comment peux-tu dire du mal d’un livre ou d’un film que tu n’as pas lu ? » Il ne viendrait pourtant à personne l’idée de vous reprocher de préférer un Montrachet ou un Mouton Rothschild à un Cubi de Rouge.*

C’est la même chose – exactement la même chose – pour le cinéphile : un simple coup d’œil à l’étiquette suffit à distinguer le grand cru de la piquette.

Certes, tout le monde peut se tromper. Mais on peut – sans trop de risques – affirmer que Supercondriaque ne viendra pas révolutionner la comédie à la française tandis que The Grand Budapest Hotel a de grandes chances d’être un peu plus plus long en bouche.

Ça, ce n’est pas de l’intellectualisme mal placé, c’est juste l’expérience qui parle.

Voilà pourquoi je ne veux pas regarder Apocalypse. Je sais déjà ce que je vais voir, et je sais aussi que ça ne va pas me plaire : des images d’époques sorties de leur contexte (pour la plupart, des films de propagande), des commentaires actuels plaqués artificiellement sur des mentalités passées, sur le patriotisme par exemple**. Des officiers bouchers de leurs troupes***. Des généraux incompétents. Des peuples entraînés, contre leur volonté, dans la guerre****.

Etc. Etc. Etc.

Ces inepties en fait ne résistent pas un minimum de lecture sur le sujet. Toutes ces historiettes font partie de notre mythologie nationale, au même titre que « nos ancêtres les gaulois« , et ne sont que l’expression de nos mentalités actuelles.

PS : Tout arrive : Le Figaro pense comme moi.


* Le Professore n’a jamais bu une goutte de vin de sa vie. Ça se voit ? Il serait bien incapable de faire la différence. Mais vous, si.
** Lire les lettres de Céline à son père au mois d’août 14 et les comparer au Voyage au Bout de la Nuit. Lire Jünger, lire Genevoix.
*** 22% des officiers français sont morts au combat, pour 18% des soldats
**** Le 2 août 1914, une gigantesque manifestation pacifiste est organisée à Londres. Mais le 4 août, l’Angleterre entre en guerre et les manifestations s’arrêtent. D’août à décembre, 1 million de volontaires s’engagent dans l’armée (Il n’y a pas de conscription en Angleterre). Mieux, c’est au au moment où les batailles sont les plus sanglantes, qu’il y a de le plus volontaires.




samedi 15 mars 2014


Un Eté à Osage County
posté par Professor Ludovico

C’est une histoire terrible – et pourtant banale – que nous propose John Wells, l’histoire d’une famille qui se déchire.

D’un côté le père et la mère, terrible, de l’autre trois filles, trois incarnations féminines qui, de génération en génération, creusent un sillon de sang et de bile.

Meryl Streep, dans une de ses plus grandes performances, interprète Violet Weston, la souveraine d’Osage County, au fin fond de l’Oklahoma. Accro aux médicaments, atteinte d’un cancer, la Reine Mère régit son petit monde, du chantage affectif à l’autoritarisme échevelé. Chaque phrase est chargée de fiel, chaque haussement de sourcil semble supporter soixante ans de haine ou de mépris.

Et Violet, en bonne reine égotique et destructrice, a évidemment détruit ses trois Blanche Neige.

Karen (Juliette Lewis) est une bimbo sur le retour, toujours au bras du mauvais type, qui ne semble être venue sur terre que pour émettre des idées toutes faites et des lieux communs. Un beau mariage, une famille unie, des enfants heureux aimant leur mère : l’exact contraire de ce qui se trame à Osage County depuis toujours.

Ivy (Julianne Nicholson) est un petit animal craintif, la seule des filles Weston restée dans l’Oklahoma et qui supporte – dans tous les sens du terme – ses parents.

Barbara (Julia Roberts) est celle qui apparemment s’en est le mieux tiré : intelligente, équilibrée, mariée, un enfant. Mais aussi celle qui a payé le prix le plus élevé. Aigrie, au bord du divorce, et principale cible des tirs d’artillerie maternels.

John Wells, loin de sa Maison Blanche, est quand même à son affaire. De ce chaudron diabolique, il réussit à s’extraire du théâtre filmé (Osage County est une pièce de Tracy Letts) et focalise son attention sur le huis clos. Dont il tire une pièce maîtresse, la scène du dîner.

Évidemment les comédiens sont formidables (Margo Martindale, Sam Shepard, Chris Cooper, Benedict Cumberbatch, Ewan McGregor, Dermot Mulroney, Abigail Breslin, Misty Upham) : pas de rôle secondaire ici.

Pas de pathos ou de mélo non plus, car rien ne viendra sauver ces personnages, simplement unis, comme le dit un personnage, par les hasards de la génétique.




mardi 11 mars 2014


Docteur Folamour
posté par Professor Ludovico

L’autre jour, c’était école du soir à CineFast : dans cette grande dictature éclairée, le Professorino et la Professorinette avaient cours du soir, option Kubrick. Ça n’a pas marché : trop long, trop vieux, trop compliqué. Pour des enfants qui l’étudient en cours, la Guerre Froide ne signifie pas grand’chose, pour nous, si. Petit, je vivais dans l’angoisse d’une guerre atomique, c’est peut-être pour ça que Docteur Folamour fait rire les gens de ma génération.

Le film reste néanmoins une pierre blanche dans la filmographie de Kubrick, et sa meilleure comédie (c’est facile, c’est la seule !) Revue de détail.

Eros et Thanatos
Kubrick avait titré sa première œuvre Peur et Désir : toute était dit, pour toujours : ce thème sera omniprésent dans l’œuvre kubrickienne, et à son apex dans Eyes Wide Shut.

Dans Docteur Folamour, elle prend un sens particulier, c’est le fondement même de l’intrigue : si le colonel Jack D.Ripper lance ses bombardiers à l’assaut de l’URSS, c’est bien parce que ses « fluides corporels » sont menacés. En clair, il ne bande plus. Kubrick va jouer du motif sexe/guerre pendant tout le film : dans le coffre des codes nucléaires du B-52, il y a des posters de filles nues, dans les rations de survie, cohabitent colt 45 et préservatif, et au lieu de retourner à son poste, le general Turgidson (dont le nom est tout un programme) préfére rester avec sa secrétaire en bikini. Quant au salut nazi du Docteur Folamour, il ressemble à une érection mal contrôlée. Le bon docteur est en train d’expliquer son plan de survie : s’enterrer dans des mines pendant en un siècle, entouré de jeunes femmes sélectionnées pour leurs « attrait sexuels » afin de favoriser la reproduction, et dans une proportion de dix femmes pour un homme, ce qui ne manque pas d’émouvoir profondément le General Turgidson (George C. Scott).

L’anti-militarisme
Peace is our Profession. C’est ce panneau publicitaire mis en évidence dans le cadre à plusieurs reprises, dans les arrière-plans. Comme Orange Mécanique, Docteur Folamour est évidemment un conte philosophique, une farce pour faire passer un message plus grand que la blague qui le contient. Ici, pas mieux qu’ailleurs, les militaires passent un sale quart d’heure. Stratège à la petite semaine, Petit César de Bataillon, Jack D’Ripper (Jack l’Eventreur, Sterling Hayden) est la version drôle des brutes galonnées qui hantent l’œuvre kubrickienne, de Full Metal Jacket aux Sentiers de la Gloire, de Peur et Désir à Barry Lyndon. Ici, dans un versant ridicule, mais tout aussi effrayant. Et c’est le message, évidemment, de Kubrick sur la Guerre Froide : il suffit d’un abruti comme Ripper pour sombrer dans l’apocalypse.

L’homme est une machine
Un autre élément central de Docteur Folamour, c’est le concept de l’homme-machine. Une idée assez centrale chez Kubrick : quand on met l’homme dans un système, il est capable de tout, et surtout du pire : l’aliénation du libre arbitre d’Alex dans Orange Mécanique, via la méthode Ludovico, la soumission à l’ordinateur dans 2001, à l’ordre social dans Eyes Wide Shut, à l’esprit de corps dans Full Metal Jacket.

Dans Docteur Folamour, Kubrick s’attarde tout particulierement à cette logique. L’introduction, dans le bombardier B52, décrit de manière interminable la procédure, extrêmement rigoureuse, à appliquer en cas d’attaque nucléaire. Une façon de montrer que la guerre ne se lance pas à la légère, pense-t-on. L’équipe vérifie, revérifie, et revérifie encore, grâce à des procédures très absconses, codées comme dans une secte. Mais non, le « code R » a bien été déclenché. Après un petit discours de motivation « je ne suis pas très doué pour ça les gars, » dit le Major King Kong, alors que son discours est excellent (il promet des récompenses et des médailles à la fin, même pour les noirs !), on se lance de manière très professionnelle dans l’extermination de masse. Sans aucune crise de conscience des membres de l’équipage. Sans questionnement. Car le piège de la technique s’est refermé sur eux : les soldats sont devenus des robots. Ce que Kubrick va démontrer dans la scène finale, où le sort s’acharne sur eux (missile russe, incendie, soute à bombes en panne), mais, petits robots dévoués, ils triompheront des éléments pour détruire l’humanité. La scène finale répond alors à la première par une interminable litanie de chiffres : « cap 060, cible 5 miles, CPI enclenché à 7... » Quand la communication a échoué, il ne reste que le programme.

C’est le rêve du Docteur Folamour. Lui qui est l’incarnation de ce rêve, mi-homme, mi machine, avec son bras mécanique et sa chaise roulante. Le bon docteur explique en détail – et avec un plaisir non dissimulé – comment fonctionne la Doomsday Machine, l’outil de dissuasion ultime, puisque c’est un ordinateur russe qui décide, dans aucune intervention humaine, de la riposte nucléaire. Petit oubli : pour qu’il y ait dissuasion, il faudrait que l’ennemi en face le sache, mais les russes avaient oublié.

Échec de la communication humaine, triomphe de la machine, thème kubrickien par excellence.




samedi 8 mars 2014


L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot
posté par Professor Ludovico

C’est l’histoire d’un film maudit, un film que vous ne verrez jamais : L’Enfer, d’Henri-Georges Clouzot, l’un des plus grands – si ce n’est le plus grand – réalisateur français : L’assassin habite au 21, Le Corbeau, Quai des Orfèvres, Le Salaire de la peur, Les Diaboliques

En 1963, Henri-Georges Clouzot sort d’une grave dépression personnelle et il a ce sujet, l’histoire d’un homme qui reprend un hôtel au Viaduc de Garabit et devient jaloux de sa femme, jaloux jusqu’à la folie. Cette femme, c’est tout simplement Romy Schneider, splendide du haut de ses vingt-six ans.

Comment filmer la jalousie ? C’est ce qui préoccupe Clouzot. Il retient l’idée de filmer la réalité en noir et blanc, et les hallucinations en couleur… Va commencer alors un tournage délirant qui va mener le film à sa perte. D’autant plus que Clouzot est alors un cinéaste A-List : à telle enseigne que la Columbia, émerveillée devant ces premiers essais hallucinatoires, lui ouvre une ligne de crédit illimitée pour réaliser son film. Erreur dramatique : Clouzot va se lancer dans des recherches interminables, mais sublimes.

C’est l’objet de ce merveilleux documentaire, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, signé Serge Bromberg. Ces bobines sublimes nous montrent à la fois l’étendue du talent de Clouzot et ce que le film aurait pu être. Un film onirique, lynchéen, d’une perfection graphique et musicale sublime, à base d’effets de couleur, d’éclairages tournants, de musique électro-acoustique et dégageant un érotisme incroyable. Clouzot a tout simplement trois ans d’avance avant que la vague psyché ne déferle sur Londres avec les light show du Pink Floyd.

Une fois cette phase de recherches terminée, Clouzot se lance dans le tournage à proprement parler. Et c’est là, ivre d’argent et de pouvoir, qu’il va échouer. Comme Coppola pour son Apocalypse Now, Clouzot a « trop d’argent, trop de monde » et pas assez de temps : il tourne au lac artificiel de Garabit, qui doit bientôt être vidé. Clouzot a trois semaines de tournage ce qui est largement suffisant, sauf qu’il décide de multiplier les prises, les caméras, les équipes, tout en voulant tout contrôler : le cadre, la lumière, la mise en place.

Evidemment, qui trop embrasse mal étreint. Les équipes attendent Monsieur Clouzot, puisqu’il va vouloir tout refaire, et le plan de travail n’avance pas. Le réalisateur du Salaire de la Peur harcèle ses jeunes assistants, démotive ses grognards, et pousse au burn out son acteur principal, Serge Reggiani qui rend son tablier, même sous la menace d’un procès.

Clouzot n’a pas le temps de trouver un remplaçant, terrassé lui-même par une crise cardiaque en filmant (sic !) une scène lesbienne entre Romy Schneider et Danny Carrel.

Il n’y aura jamais d’Enfer. Claude Chabrol en tirera un remake en 1994, avec François Cluzet et Emmanuelle Béart.

Clouzot fera encore un film (La Prisonnière) mais ne retrouvera jamais le niveau, et mourra 13 ans plus tard, à 70 ans.

Reste ces bobines magiques, exhumées dans ce magnifique documentaire. A ne pas rater.




mercredi 5 mars 2014


Le Loup de Wall Street
posté par Professor Ludovico

Sur l’amicale pression de mes amis, Notre Agent Au Kremlin, Ludo Fulci et Rupélien, je suis allé voir, comme le condamné va à l’échafaud, Le Loup de Wall Street. On l’a déjà dit, c’est la meilleure posture pour aller au cinéma : on ne peut qu’être agréablement surpris. Il restait cependant la voix désagréable de James Malakansar, Jiminy Cricket de mauvais augure, qui me susurrait à l’oreille « C’est trop long / Chaque scène est trop longue / C’est trop long ». Évidemment, pendant le film, je chronométrai chaque scène. Ce qui eut l’avantage de me faire oublier les mangeurs de pop corn, la nouvelle plaie d’Égypte du MK2 Bibliothèque, après les pubs pour la MAIF.

Mais voilà, si Malakansar a raison à chaque scène, il a tort sur l’ensemble du film, qui est formidable. On ne s’ennuie jamais. La virtuosité de Scorsese, qu’il n’a jamais perdu ces dernières années alors s’il s’est perdu lui-même, n’est jamais prise en défaut. La caméra est toujours là où il le faut, et n’en fait jamais trop. La musique est parfaitement choisie, comme au temps béni des Affranchis.

On a l’impression, en fait, de retrouver ce Scorsese-là. Et on se met à penser que si le film est aussi passionnant, c’est parce que ce n’est pas tant Wall Street qu’on nous décrit, mais bien quelque chose de bien plus personnel : Scorsese lui-même. Comment ne pas faire le parallèle entre Jordan Belfort, ce petit mec de Brooklyn lâché dans le bain de la finance et le jeune Scorsese, lâché dans l’Hollywood des années 70 ? Comme lui, Scorsese « vend du vent », comme lui, Scorsese va tutoyer les sommets, comme lui, Scorsese va sombrer dans les drogues. La description précise et fascinée de la coke, du crack, des quaaludes, semblent venir directement du cerveau scorsesien. Quant aux fêtes orgiaques de Stratton Oakmont, la compagnie de courtage de Di Caprio, elles ne dépareraient pas dans Box Office, la sulfureuse bio du producteur Don Simpson, ou dans l’Hollywood Babylon de Kenneth Anger sur l’Age d’or Hollywoodien. Ce qui explique, par ailleurs, la grande compassion, pour ne pas dire mansuétude, dont fait preuve le réalisateur, pour son personnage principal.

Car à tout seigneur, tout honneur : Di Caprio est immense dans le rôle-titre. S’il est évident que Scorsese s’est trouvé, depuis Gangs of New York, un fils de substitution, cela n’incite pas à la facilité. Dans Le Loup de Wall Street, Di Caprio ne joue pas un rôle, il les joue tous ! Idiot, brillant, défoncé, génial, charismatique, sans prendre pour autant la main sur ses collègues, l’impressionnant Jonah Hill qui sort des comédies de Judd Apatow, Matthew McConaughey en Gordon Gekko Sioux, ou notre chouchou Kyle Chandler, coach Taylor rescapé de Friday Night Lights, qui joue ici les Columbo de service.

Car tous les acteurs sont formidables. Dans un film qui regorge de petits rôles, pas une scène n’est ratée. On sent la présence du metteur en scène derrière chaque comédie, lui donnant le temps qu’il faut, l’attention qu’il faut pour qu’il puisse jouer sa partie à la perfection et que celle-ci s’imbrique ensuite parfaitement dans l’immense cathédrale Scorsesienne.

L’autre coup de génie, c’est de ne pas s’être enfermé dans le biopic, comme c’était malheureusement le cas de The Aviator. En optant ici pour la comédie, la farce shakespearienne, il évite le pathos et l’ennuie qui guette ; Scorsese n’est pas le moraliste de Wall Street, car, comme dirait Machiavel, celui qui trompe trouvera toujours qui se laissera tromper. Tout cela n’est rien qu’une gigantesque comédie, pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui n’a pas de sens.




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