CineFast est né le 22 juin 2005, avec une critique séminale du Snake sur L’Antidote, sobrement baptisé « Pourquoi ?« , en tentant de lancer une mode qui n’allait jamais prendre dans l’univers janséniste de CineFast : la « Chronique avec Photo »… il faut comprendre qu’il s’agissait avant tout d’une démo de la Direction Informatique de CineFast, un proof of concept qui permettait de valider l’EB formulée par le métier. Toutes les fonctionnalités de CineFast étaient pourtant déjà là : titre de la chronique, article, fonction gras et italique, et classement par rubrique. La charte graphique, d’une grande sobriété, allait faire date : beige dégradé, texte noir en Arial Black.
Depuis, pourtant, que de chemin parcouru ! Depuis cette nuit sans lune à Colombes, consacrée à David Fincher et qui devait donner naissance aux prémisses théoriques du Cinéma Chrétien, et au concept de GCA, encore à naître.
Pour une commémoration, il est d’usage d’aligner des statistiques, mais le Professore peut juste vous dire qu’il y a 1218 critiques dans la base et quelques milliers de lecteurs partout dans le monde. Il est plus intéressant de se pencher sur le fond, c’est à dire Topten de ces dix dernières années ; le meilleur – et le pire – du cinéma selon le Professore Ludovico depuis 2005. Ça donne ça :
Meilleurs films de la décennie :
2005 – Closer
2006 – Syriana
2007 – Control
2008 – Un Conte de Noël
2009 – Un prophète
2010 – The social network
2011 – Une Séparation
2012 – Les Enfants de Belle Ville
2013 – Ma meilleure amie, sa sœur et moi
2014 – Mommy
Pires films des dix dernières années :
2005 – Bataille dans le ciel
2006 – ex aequo : Arthur et Les Minimoys et Le Dahlia Noir
2007 – Lady Chatterley
2008 – Phénomènes
2009 – Good Morning England
2010 – Skyline
2011 – Les Tuche
2012 – Prometheus
2013 – Man of Steel
2014 – Le Hobbit – La Bataille des 5 Armées
Qu’en conclure ? La disparition progressive – et programmée – du cinéma qui faisait CineFast : la mort de Don Simpson, Jerry Bruckheimer chez Disney, mais surtout le 11 septembre 2001 ont précipité l’effondrement de la GCA, du TopTen vers le BottomFive : Skyline ou Phénomènes, Man of Steel ou Le Hobbit. La constante détestation de Ridley Scott (ou l’amour contrarié, selon la façon dont on voit les choses), s’est poursuivi année après année, du premier article au désastre Prometheus. Réciproquement, la présence de plus en plus évidente d’un cinéma d’auteur : cinéma indépendant US (Closer, Ma meilleure amie, sa sœur et moi) mais aussi cinéma « français » (Le conte de Noël, Un Prophète, Mommy) et horreur, malheur, de deux films iraniens : les Etats-Unis d’Amérique ont tout simplement perdu la guerre.
Ou plutôt, ils ont gagné l’autre guerre, celle de la télévision. Je vous laisse, True Detective m’attend.
En attendant :
On s’était dit rendez-vous dans 10 ans
Même jour, même heure, même pommes
On verra quand on aura 30 ans
Sur les marches de la place des grands hommes
posté par Professor Ludovico
Tout le monde n’est pas Steven Spielberg, voilà ce que dit Jurassic World. Tout le monde n’est pas capable de faire un film à partir d’une seule idée. Ou comme disait Kubrick : d’incarner une idée. Ici une seule idée : le parc est devenu un parc d’attraction géant ; un parc qui, enfin a réussi. Se moquer de l’obsession américaine – et désormais mondiale – pour les theme parks, voilà qui suffirait à Steven Spielberg quand il faisait encore des films fun, dont Jurassic Park – Le Monde Perdu fut la dernière incarnation, et peut-être le chef d’œuvre.
Mais bon, cette idée de parc à thèmes, c’était déjà peu ou prou* l’idée de Jurassic Park ; la photocopie de photocopie de photocopie est forcément bien pâle. Ça n’avait pas empêché Spielberg de faite quelque chose du Monde Perdu. Mais ce n’est pas l’illustre inconnu Colin Trevorrow, et son maigre sous-texte « Guerre en Irak » qui y arrivera.
Trevorrow essaie laborieusement d’extraire l’ADN de cette idée jurassique pour en faire un film, comme le savant fou essaie de créer de nouveaux dinos à partir d’une goutte de sang prise dans un moustique lui-même fossilisé dans une goutte d’ambre.
Mais c’est là qu’il faut du talent. A ce moment précis, où on frôle le nanar : une idée débile peut faire un film génial, quand on s’appelle Spielberg ou Hitchcock. Mais ici, une seule blague au milieu des dialogues consternants** (rappelons-nous des saillies géniales de Jeff Goldblum***), des acteurs moches, à commencer par l’héroïne, et un scénario qui se contente de recycler plan par plan les idées du grand Steven.
Comme disait un proverbe arabo-tchequo-chinois, « Celui qui marche dans les traces de l’autre ne laisse pas de traces. »
* sauf si l’on considère – théorie intéressante – que Jurassic World est une métaphore du cinéma US au bord de l’implosion ; le vieux Jurassic Park (cf. la fin) triomphant du nouveau Jurassic World génétiquement modifié ; le premier sequel affirmant haut et fort qu’il ne vaudra jamais l’original.
** comme ça, vous n’avez pas de mal à l’identifier…
*** Dr. Ian Malcolm: God creates dinosaurs. God destroys dinosaurs. God creates man. Man destroys God. Man creates dinosaurs.
Dr. Ellie Sattler: Dinosaurs eat man. Woman inherits the earth.
lundi 15 juin 2015
Loin de la Foule Déchaînée
posté par Professor Ludovico
De beaux décors (le Dorset), avec plein de petits moutons. Les jolies couleurs de l’automne pour filmer ce paysage bucolique de l’Angleterre des années 1870. Un beau mélo signé Thomas Hardy. Et bien, de tout cela, Thomas Vinterberg, Monsieur La Chasse, Monsieur Festen, ne sait que faire.
On s’ennuie fort loin de cette foule déchaînée, on rigole de temps en temps, et puis voilà c’est fini. Vinterberg, malgré ses acteurs extraordinaires : Carey Mulligan (Drive, Gatsby le Magnifique, Brothers), Matthias Schoenaerts (De Rouille et d’Os, Bullhead) et Michael Sheen (Masters of Sex, The Queen, Frost/Nixon), ne sait pas les filmer, ne sait pas couper un plan, ne sait pas cadrer, ne sait pas donner de rythme…
Heureusement, le spectacle est dans la salle. Une jeune femme à lunettes fifties, rouge à lèvres agressif, vit l’action. Elle serre les poings. Elle ouvre la bouche. Elle encourage Bathsheba Everdene à avouer enfin son amour à Mr Oak. Et voilà le baiser libérateur qui la laisse enfin repue, sur le fauteuil rouge du MK2 Bibliothèque.
On devrait séparer les salles de cinéma en deux demi-scènes qui se feraient face-à-face, avec l’écran au milieu, translucide. On pourrait regarder en voyeur non pas le film, mais les réactions des spectateurs. Ça, ce serait vraiment la magie du cinéma.
jeudi 11 juin 2015
Trois Souvenirs de Ma Jeunesse
posté par Professor Ludovico
Desplechin, c’est notre petit frère. Le petit frère qu’on aime même quand il fait des conneries, même quand il est un peu moins bon que d’habitude. On pourrait croire que c’est le cas aujourd’hui avec Trois Souvenirs de Ma Jeunesse, la troisième partie de la chronique autobiographique foutraque (et non planifiée) qui comprend également Le Conte de Noël et Comment Je Me Suis Disputé… (Ma Vie Sexuelle), le tout dans le plus parfait désordre chronologique.
Si c’est un peu moins bien que Le Conte de Noël, c’est peut-être que celui-ci était parfait. Mais nous nous replongeons avec plaisir dans le Roubaix natal du réalisateur et acceptons volontiers d’entrer à nouveau dans son jeu qui consiste – comme dans nos Pif gadget d’antan – à relier les points entre eux, pour découvrir le dessin final, le portrait de Pif ou d’Hercule, ou une soucoupe volante.
Ici, les points sont des personnages, et on se met à reconstituer des chronologies, des analogies : l’Esther de Comment Je Me Suis Disputé… (Ma Vie Sexuelle), jouée par Emmanuelle Devos, ça serait la même Esther que celle interprétée par Lou Roy-Lecollinet dans Trois Souvenirs ? Tout en sachant que Desplechin a aussi fait un film en costumes, Esther Kahn ? Et Henry Vuillard du Conte de Noël, c’est Paul Dedalus, en fait ? C’est pour ça qu’il est cinglé ?
Mais le plus malin, dans tout ça, c’est que Desplechin s’en contrefout totalement ; il avait un vieux puzzle, et il a jeté les pièces sur le tapis persan du salon roubaisien. A vous de faire le tri dans cette fratrie suicidaire, ces parents dysfonctionnels, les amis qui restent à Roubaix et le héros qui monte à Paris et qui deviendra quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un d’autre, c’est évidemment Paul Dédalus, l’alter ego joycien de Desplechin, Mathieu Amalric lui-même. Mais aussi maintenant Quentin Dolmaire, acteur débutant, extraordinaire dans une imitation à crouler de rire de son illustre prédécesseur… Dès lors, rassembler les pièces de puzzle n’a aucun sens, sauf pour rigoler. Et on se jette avec délectation dans cet exercice…
Dans Trois Souvenirs, Desplechin se joue à la perfection des styles et des genres (dans le double sens de les éviter et de les interpréter). Capable d’enchaîner dans le même film un mini-roman d’espionnage façon John le Carré (avec un excellent André Dussollier) puis de passer au mélo tragique en revenant par le Truffaut d’Antoine Doisnel avec sa reconstitution millimétrée de nos eighties (Ford Taurus, mobylette, clopes et filles en pantalons corsaire…)
Cela posé, comme pour les frères Coen, un Desplechin raté est encore bien meilleur que la plupart du cinéma français. Et à vrai dire, l’on se prête à rêver d’une série en douze épisodes sur la famille Desplechin…
jeudi 4 juin 2015
Girls Only
posté par Professor Ludovico
Quelle mouche a piquée Lynn Shelton ? La talentueuse réalisatrice et scénariste de Ma Meilleure Amie, Sa Sœur et Moi est tombée d’un coup d’un seul dans la Comédie Clicheton façon Working Title. On voit bien le projet ; on en conteste juste La réalisation.
Le projet, c’est la sempiternelle histoire des thirtysomething ; le passage à l’âge adulte, l’engagement-avec-le-type-qu’on-aime-mais-dont-on-réalise-que-ce-n’est-pas-encore-l’homme-de-sa-vie-qu’on-découvrira-à-la-fin. Avec Keira Knightley dans le rôle de Julia Roberts.
Knightley, c’est le seul rayon de soleil de Girls Only. Une fois de plus, elle est plus que crédible. Quand reconnaitra-t-on enfin la valeur de cette actrice qui, à trente ans, est déjà passée de Cronenberg à Pirates de Caraïbes, de Jane Austen (Orgueil et Préjugés) à Tony Scott (Domino), en passant par la case anglaise de Love Actually ou Joue-Là comme Beckham ?
Quant à Lynn Shelton, on comprend qu’elle tente la comédie mainstream pour enfin jouer dans la cour des grands à Hollywood.
Mais pas comme ça…