En 1970 pour son film More, Barbet Schroeder confie la musique à un petit groupe qui monte : Pink Floyd.
Quand on s’étonna, à la sortie du film, de la quasi absence de la musique au montage final, Schroeder rétorqua : « Ce qu’ils ont fait était trop bon. Leur musique bouffait mon film… »
Peckinpah, lui, est de la génération précédente. Il ne sait pas encore, comme Coppola trois ans plus tard, mixer The End et Apocalypse Now. Non, Peckinpah ne connaît pas grand’ chose au rock quand il confie en 1973 à Bob Dylan non seulement la musique, mais un rôle, dans Pat Garrett & Billy The Kid. Grave erreur. La musique de Dylan bouffe le film, et contrairement à Schroeder, Peckinpah ne sait pas où la mettre, quand la mettre, à quel volume la mettre.
Par tout vous dire, Peckinpah n’a jamais été pour moi un grand cinéaste, juste une sorte de pré-Tarantino qui aime le sang et la violence : Osterman Week End, Les Chiens de Paille, Croix de Fer, la Horde Sauvage, tout ça ne me fait ni chaud ni froid.
On serait tenté de dire que Pat Garrett & Billy The Kid c’est pareil : mal joué, mal filmé, monté à l’arrache, Il ne reste que la superbe photo de John Coquillon, le chef op’ attitré de Peckinpah.
Mais Pat Garrett, c’est plus que ça : une ode à la liberté, une réflexion sur la l’âge de la maturité, et une page d’histoire américaine.
Pat Garrett et Billy The Kid sont deux anciens hors-la-loi, et deux amis. Mais Pat Garrett, le plus vieux, (James Coburn) est devenu Shérif, et a reçu l’ordre des gros propriétaires terriens d’arrêter Billy (Kris Kristofferson). Il le fait à contrecoeur, mais Billy s’évade. Tant pis, il le poursuivra jusqu’au Mexique s’il le faut. Entre les deux, l’énigmatique Alias (Bob D.), fera le choeur grec.
Mais l’intelligence du film, c’est que si Pat Garrett représente la loi, c’est de manière bien lâche, et si Billy, représente la révolte, alors celle-ci est bien faible.
Car nous sommes dans une période clef de l’histoire de l’Amérique : 1880. La Conquête de l’Ouest se termine, et les États tout franchement réunis après une guerre de Sécession dévastatrice, cherchent à devenir un état normal. C’est donc ce moment crucial que filme Peckinpah, quand l’espace, la liberté, qui n’avaient pas de limite, incarnaient les valeurs fondamentales de la frontier : America, land of opportunity.
Mais la liberté totale, même au Paradis terrestre, c’est le chaos. « Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable », comme disait Staline. Billy prend ce qu’il veut, pensant exercer une sorte de liberté inaliénable.
Garrett, lui a compris (comme Dylan !) que les temps changent. « Peut-être, mais pas moi ! Maintenant, tu es sheriff, et avant, moi je travaillais pour Chisum. La loi, c’est un drôle de truc » rétorque le Kid. Garrett est passé du côté du manche, même si ça le dégoûte, de travailler pour les gros propriétaires terriens qui posent des barbelés dans la prairie. C’est triste, mais c’est aussi le début des lois, de la justice. Quelqu’un doit faire le job. Garrett sera là pour le faire*.
Peckinpah, semble, comme Alias, regarder cette Amérique mourir (dans de splendides soleils couchants), tandis qu’une autre va naître, à la fin du film, dans un petit matin ensoleillé.
*Suprême ironie, présenté dans l’intro de PG&BTK : Garrett périt vingt ans plus tard, de la même épée : il conteste le coût des baux de location, et on l’abat à l’ancienne dans une embuscade…
posté par Professor Ludovico
Et voilà, le boulot s’accumule et on oublie de parler de Brothers, sûrement le film le plus intéressant du trimestre, hormis l’ébouriffant Shutter Island, plus rigolo mais sûrement moins profond.
Brothers, c’est un garage à Ferrari : les meilleurs acteurs de la génération trentenaires, plus Sam Shepard en beauf vétéran du Vietnam. Aux commandes, Jim Sheridan, monsieur Au Nom du Père. Et en plus un sujet qui décoiffe.
De quoi s’agit-il ? De la parabole du Bon et du Mauvais Fils, tout simplement. Sam, le bon fils (Tobey Maguire) est parfait : capitaine respecté des Marines, marié à Grâce, la plus belle fille de la ville (Natalie Portman), et père de deux mignonnes petites filles. En face, son noir opposé Tommy, le frérot qui a mal tourné (Jake Gyllenhaal) : alcool, drogue, braquage et taule. On pense évidemment à l’Indian Runner de Sean Penn, et à la chanson de Springsteen,Highway Patrolman*…
Quand le film débute, le gentil frère va chercher le mouton noir à sa sortie de prison. S’ensuit un dîner familial à couper au couteau, où le père démontre un parti-pris terrifiant pour Sam.
Là-dessus, notre bon soldat part en Afghanistan… Et meurt. S’ensuit probablement la meilleure part de Brothers : l’impossible deuil de Grace*, le remord insurmontable de Tommy, qui donnerait volontiers sa vie ratée pour celle de son frère, et du père qui – aveu terrible – serait prêt à l’accepter. Mais voilà, la vie reprend ses droits, il faut élever les enfants et réapprendre à vivre, et à aimer. Ce qui doit arriver arrive : un peu éméchés, Grace et Sam se rapprochent.
C’est le moment où réapparaît Sam, pas mort, mais prisonnier échappé des talibans, et chargé d’un lourd secret.
C’est la que le film commence, car le bon fils est revenu transformé en monstre, un monstre comme seule la guerre peut en produire.
On ne racontera pas la suite, mais c’est ce propos-là qui rend Brothers passionnant : nous ne sommes pas, en effet, le produit de la génétique (et d’un quelconque gène criminel), ni des traumatismes parentaux… Au contraire, selon les circonstances, (et sous l’influence de notre passé, certes), mais surtout selon nos actes, chacun peut devenir un monstre, ou s’amender.
Une fois qu’il a trouvé un rôle possible, Tommy peut faire le bien, car il le souhaite. Et son frère Sam, le militaire (trop) parfait, peut suivre, de manière incompréhensible un code de l’honneur que l’Armée elle-même ne lui a pas demandé, ce qui l’amènera à la folie…
Le talent de Jim Sheridan, c’est de poser ses gros clichés, puis de nous prendre systématiquement à contre pied, et justement de nous amener à réfléchir sur nos propres préjuges…
On oubliera seulement la dernière minute de Brothers, qui ne gâche pas le film, mais le conclut par trop brutalement, en oubliant de résoudre quelques éléments au passage. Les 103 premières minutes les compensent aisément…
*Brothers est en fait le remake de Brodre, un film danois de Susanne Bier
jeudi 11 mars 2010
La Rafle : cinéma, abjection, et réalité
posté par Professor Ludovico
Une affiche, signée de la Mairie de Paris, a attiré mon attention ce matin : « Rafle du Vel d’Hiv’, Paris se souvient »
Effort louable et pédagogique me direz-vous, sauf que la rafle ayant eu lieu le 17 juillet 1942, l’anniversaire est encore loin. Je me rapproche, et, oh, surprise ! Le visuel utilisé n’est autre qu’une photo tiré de La Rafle, le film qui sort aujourd’hui sur le même sujet.
Je n’ai pas d’avis sur le film de Roselyne Bosch, que je n’ai pas vu, mais la récupération politicienne (et promotionelle ?) me sort par les yeux.
Car si les mots et les images ont un sens, cette affiche est tout simplement une faute de goût et un scandale.
Faute de goût, parce qu’on ne peut pas illustrer une tragédie réelle (13 000 déportés, femmes et enfants compris, dont seulement 800 en reviendront) avec une photo de fiction. Quel plus beau signal envoyer aux révisionnistes de tout poil ?! Il existe pourtant des photos de cette rafle… Mais montrer des vrais policiers parisiens en pleine action pique peut-être un peu trop les yeux…
Quand au message, qui se souvient exactement ? L’anonyme « ville » de Paris ? La Mairie de Paris (dont le logo est très visible en haut de l’affiche) ? Les Parisiens eux-mêmes ? Et de quoi se souviennent-ils ? Du film dont l’image est en dessous…
En pleines élections régionales, cette récupération sentimentaliste est abjecte…
samedi 6 mars 2010
Shutter Island
posté par Professor Ludovico
A quoi reconnaît-on un grand cinéaste ? A partir de rien, il est capable de réaliser un grand film.
Car quoi qu’on en dise, le propos de Shutter Island ne casse pas deux pattes à un canard (on en reparlera quand vous l’aurez vu). Ce qui compte, comme dirait l’immense philosophe Mélanie Thierry, c’est le chemin…
Peu importe, en fait, le dénouement final de Shutter Island, car on passe de toutes façons un bon moment. Il faut dire que Papy Marty a mis la gomme. Dans ce thriller haut de gamme, rien n’est laissé au hasard. Casting en béton : Ben Kingsley, Max von Sydow, Mark Ruffalo, et le Géant qui Grandissait, Leonardo di Caprio. On croyait avoir déjà tout vu avec Di Caprio, mais il est toujours capable de faire mieux. Côté mise en scène, c’est impeccable, comme toujours chez Scorcese, et côté musique, cette fois-ci, Marty a piqué la collec’ de musique contemporaine de Stanley (Ligeti, Penderecki, ça fait toujours son petit effet)…
Rajoutez à cela, et ce n’est pas gratuit, une mise en scène maniérée façon Michael Powell, le héros de Marty, (rouges très rouges, verts et marrons qui pètent…), et on se croirait dans un film des années 40.
Car il ne faut pas oublier que Scorcese est avant tout un geek, un fondu de cinéma qui a tout vu, et même plusieurs fois. Il est par exemple réputé pour commander ses techniciens par référence : « Je voudrais une lumière qui flashe, comme dans La Flèche Brisée… En colère, tu vois, de Niro dans Mean Streets ! Fais moi une musique un peu triste, comme dans La Strada »
Ici, on voit bien que c’est surtout ça qui l’amuse. Reconstituer cette esthétique un peu toc (les flics sur le bateau très réaliste, alors que le fond est à l’évidence un blue screen), le phare qui fait décor de théâtre, la prison qui ressemble à un décor des Mystères de l’Ouest… Bien sûr, ça sert le propos, mais surtout, on se croirait chez Hitchcock, La Maison du Dr Edwards, ou Soupcons…
Pour le reste, le film creuse le filon psycho-thriller qui amuse tellement les américains (Sang Chaud pour Meurtre de Sang Froid, Color of Night…) : à chaque fois on a droit au Phare (symbole phallique), au cimetière inquiétant, et à l’HP, plus ou moins gothique. Auquel se rajoute une ambiance conspirationniste fifties : ancien nazis, médecins fous, et Post-Trauma Stress Disorders…
Peu importe, car on passe un excellent moment et c’est bien l’essentiel.
samedi 6 mars 2010
Césars, Rugby et Opéra…
posté par Professor Ludovico
Le Professore, qui n’aime rien tant que l’observation des petites cruautés sociales, n’a pu manquer cette petite anecdote aux derniers Césars…
Comme chacun sait, Canal+ est désormais le grand ordonnateur de la cérémonie des Césars. Un rôle qu’elle a longtemps brigué – avec raison – et qu’elle anime aujourd’hui, avec un talent et un sens du professionnalisme quasi Hollywoodien.
Mais Canal+, c’est d’abord, selon la formule célèbre, la Chaîne du Cul et du Foot. Sans ses 4 millions d’abonnés à 30€ par mois, pas de cinéma français, du moins au niveau où il est aujourd’hui.
Samedi dernier, les caméras de Canal nous offraient des plans de coupe sur le petit monde du cinéma. Terzian et Meheut (P-DG de Canal+) encadrant la minaudante Présidente Cotillard, Harrison Ford se demandant s’il était si vieux que ça pour se retrouver honoré par un César, et Plastic Adjani – un signe – reléguée au second rang. Vers 23h, un de ces plans de coupe attira mon attention. C’était Jean Trillo. Jean Trillo, oui, le sémillant animateur des Spécialistes Rugby, pour ceux que ça intéresse…
Que faisait-il là ? Probablement sur la liste des invités de Canal… Mais où ? Au perchoir, dans les loges pas chères, sûrement derrière un pilier. Dans le temps, à l’opéra, c’était en bas que se trouvait le peuple, et dans les loges, les riches, assis.
Les gars qui financent le cinéma français relégués au balcon : tout un symbole.