[ Les gens ]



jeudi 16 mai 2013


La Mafia à Hollywood
posté par Professor Ludovico

Tout est dans le titre : le Professore ne s’est pas donné la peine de feuilleter ce petit livre paru chez Nouveau monde Poche, il l’a acheté les yeux fermés*. Grand amateur de films sur la mafia, lecteur assidu de James Ellroy**, il lui était impossible de faire l’impasse sur ce petit livre.

Petit, car pas forcement bien écrit, ni sérieusement documenté comme le sont habituellement les essais américains. Mais facile à lire, et passionnant de bout en bout.

Tim Adler adopte une structure chronologique qui permet de décrire la fascination réciproque – et grandissante – entre ces deux institutions typiquement américaines : Hollywood imitant la Mafia, et la Mafia parodiant Hollywood en retour.

Des années 20 à aujourd’hui, on suit cet étrange va et vient, tant financier qu’esthétique. Dès le départ, Hollywood est un racket intéressant pour l’Outfit (l’entreprise, un des nombreux surnoms de la Mafia) : la mafia de Chicago infiltre (ou crée de toutes pièces) des syndicats de projectionnistes, puis dicte sa loi aux exploitants : deux personnes par cinéma, sinon on brûle des pellicules, on diffuse les films à l’envers, on coupe avant la fin… Ceci fait, on braque le pistolet dans l’autre sens : pour faire partie de ce si bon syndicat, il faut payer son écot, et voilà les projectionnistes rackettés également. Sans parler de la prohibition, où seule la mafia est en mesure de fournir l’alcool des fêtes orgiaques organisées à Hollywood. La Mafia décide donc de s’installer sur la cote ouest, et de se lancer dans la prostitution, l’alcool, le jeu, et la drogue…

Ces « exploits » inspirent la Babylone moderne, qui propose immédiatement des adaptation filmiques de ces hauts faits : Scarface (1932), évidemment inspiré de la saga Capone, mais aussi Little Caesar (1931). Le succès de ces films est si important, et irrigue tellement la culture américaine (« The World is Yours« ), qu’elle finit par influencer les gangsters eux-mêmes, qui copient fringues, répliques, et façon de tenir un revolver. Un phénomène que l’on retrouvera quarante ans plus tard : Mario Puzo, l’auteur du Parrain, imposera ce terme, qui n’existe pas dans la Mafia.

On navigue ainsi d’Al Capone aux Incorruptibles, de Sinatra à Johhny Fontane (son alter ego dans le film de Coppola), de Bugsy Siegel à Bugsy, le film de Warren Beatty, de Joseph Kennedy à JFK, des Affranchis à Casino, de Kim Novak (menacée parce qu’elle couche avec Sammy Davis Jr) à Marilyn Monroe (menacée parce qu’elle couche avec les frères Kennedy), de Robert Evans, producteur du Parrain, à Robert Evans, accusé de meurtre et de trafic de drogue***, des Sopranos, aux acteurs des Sopranos (Lili Brancato, en prison pour un vrai meurtre).

Le livre navigue ainsi de décennie en décennie, d’allers en retours, jusqu’au Mafia Blues des années quatre vingt-dix, amplement décrit dans les Sopranos. Tim Adler dresse le tableau épique, qui embrasse tout le vingtième siècle, de ce que Brando, à la sortie du Parrain, voyait comme une métaphore de l’Amérique. Ou comme le chantait U2 à la fin du Gangs of New York de Scorcese : the hands that build America.

* Il aurait du mieux les ouvrir : c’est assez mal traduit
**Presque toutes les personnalités du livre défilent comme personnage chez Ellroy (Meyer Lansky, Sam Giancana, Mickey Cohen…)
*** Comme c’est formidablement raconté dans son autobiographie : The Kid Stays in The Picture.

La Mafia à Hollywood
Tim Adler
Nouveau monde Poche




lundi 13 mai 2013


Terence Stamp vs George Lucas
posté par Professor Ludovico

Peu à peu les langues se délient, depuis que G. Lucas a vendu son tank à 4 milliards de dollars. Là c’est Terence Stamp dans Le Figaro qui taille un short à son expérience starwarsienne dans le rôle du Chancelier Valorum. Stamp a accepté le rôle, dans le seul espoir de jouer avec Natalie Portman, qu’il considère comme la meilleure actrice actuelle.

Las : « Quand je suis arrivé sur le tournage le premier jour, j’ai demandé à George Lucas où était Natalie à qui je devais donner la réplique. Et Lucas m’a répondu « ici ! » en me désignant un point lumineux sur fond vert. Il lui avait donné un jour de congé. En fait j’ai compris que les acteurs n’intéressaient pas Lucas. Ce qu’il aimait, lui, c’était les jouets, les effets spéciaux. Lucas considère les acteurs comme des outils. Mais autant j’ai aimé être un outil dans les mains de Fellini, autant j’ai détesté ça avec Lucas. »

Ce n’est pas très nouveau, Liam Neeson et Ewan McGregor avaient fait à peu pres les mêmes reproches à l’époque.

Mais ça fait toujours plaisir, on se sent moins seul.




dimanche 24 mars 2013


Hollywood Babylon enfin en français !
posté par Professor Ludovico

Après des décennies d’attente, le livre culte de Kenneth Anger est enfin traduit : Hollywood Babylon*, le brûlot trash que tout CineFaster se doit de lire dans sa vie. Et ceux qui pensent que c’était mieux avant devraient lire aussi, tiens !

Car on oppose souvent un Avant mythique – les années 20 ou d’autres -, que l’on pare de toutes les vertus, morale et bienséante, à notre époque moderne, soi-disant gangrenée de tous les excès, fric, drogues et sexualité débridée.

Hollywood Babylon a ce mérite ; ce n’était pas mieux avant, et parfois, c’était pire. L’Hollywood des années folles était une véritable Sodome et Gomhorre, où peu de gens finissent changés en sel. Pédophilie, partouzes, voyeurisme, drogue, alcool, meurtre, extorsion, tout est décrit par le menu dans Hollywood Babylon, y compris la complaisance de la presse.

Vous y retrouverez, au coin des chapitres, les héros connus ou (désormais) inconnus : Charlie Chaplin, Randolph Hearst, Eric von Stroheim, Frances Farmer, Fatty Arbuckle, Rudolph Valentino. Mais aussi un yacht, ainsi qu’une bouteille de coca, des couloirs secrets, une équipe de foot, et une Buick Electra…

Extraordinaire, implacable, trash, Hollywood Babylon est une lecture indispensable.

*Hollywood Babylon
Kenneth Anger
Editions Tristram




jeudi 14 mars 2013


Spielberg se prend pour Napoléon
posté par Professor Ludovico

Après AI, Steven récidive : il s’attaque au deuxième scénario abandonné par Kubrick : Napoléon. Un projet qui tenait à cœur au Maître, qui dut lâcher prise quand la Warner lui annonça qu’elle ne suivrait pas eu égard au retentissant échec de Waterloo, le film de Sergueï Bondartchouk avec Rod Steiger.

La mort dans l’âme, Kubrick renonça à son bébé, qu’il comparait auprès de Michel Ciment « à la campagne de Russie » ; arrêter le film avant l’hiver, éviter la bataille de trop, et échapper à la Berezina. Kubrick recycla le monumental travail de préparation dans Barry Lyndon.

La question, aujourd’hui, c’est qu’est-ce qui fait courir Steven ? Qu’est-ce qui pousse Spielberg à suivre, aussi obsessionnellement, les pas de Kubrick ? Dans son chef d’œuvre, Les Corrections, Jonathan Franzen nous met en garde contre la prétention des enfants à « corriger » les erreurs de leurs parents, sous peine d’immenses déceptions…

AI était, à cette aune, un demi succès. Une première partie Kubrickienne, glaciale, sur l’adoption, la parentalité, l’humanité… La deuxième, spielbergienne, partait dans tous les sens : le robopute Jude Law, Robin Williams Dr Know, mais se terminait en beauté avec la vision prémonitoire de New York, pris dans les glaces…

Napoléon est présenté par l’auteur des Dents de la Mer comme une mini-série, ce qui est déjà de bon augure. En 3 ou 6 épisodes, on pourra donner à ce Napoléon l’ampleur qu’il nécessite. Après, Spielberg est-il le bon réalisateur/producteur pour un sujet aussi peu consensuel ? On incline à penser que non. Lincoln, Amistad, Band of Brothers, The Pacific… Toutes ces séries ou films ont été des déceptions sur le plan historique, plombé par la volonté consensuelle de Spielberg.

Le problème de Spielberg, c’est qu’il fait trop de films. Si Kubrick a cette œuvre minérale, presque parfaite, c’est qu’il a fait très peu de films. D’autant moins de chance d’en rater un. Spielberg, lui, amasse les films, comme Hitchcock. Il aime tourner. Il ne pourra pas faire œuvre, il y a trop de taches dans son CV.

Il est temps pour lui de renoncer à devenir un grand cinéaste reconnu (ce qu’il est déjà), d’expier son péché originel (avoir coupé l’herbe sous le pied d’Aryan Papers (le projet de Kubrick sur la Shoah, mort-né avec le succès de La Liste Schindler).

Il est temps de tuer le père.




lundi 11 mars 2013


Manque de culture cinématographique et paranoïa australienne
posté par Professor Ludovico

Dès le titre, on comprend que CineFast ne pouvait manquer de vous narrer cette anecdote.

Rapportée par le Professora, et trouvée dans cette grande revue cinématographique qu’est Air et Cosmos, no 2344.

Dans un avion qui relie Sydney à Wellington, un jeune homme se promène avec un T-Shirt. Pas n’importe quel T-Shirt, non, mais portant l’inscription suivante :

– « My name is Inigo Montoya, you killed my father, prepare to die… »

Le CineFaster aura reconnu la réplique fétiche de Princess Bride, où Inigo Montoya, immortel Mandy Patinkin (le mentor de Carrie dans Homeland), recherche pendant tout le film le spadassin à six doigts qui « a tué son père »…

Si l’avion était empli de CineFasters, l’histoire se serait arrêtée là. Mais malheureusement, il était plein d’australiens, semble-t-il toujours tétanisés par le 11-septembre, et qui ont exigé le retrait du menaçant vêtement.

Le pauvre T-Shirt fut enlevé, et le vol reprit sa trajectoire normale. L’histoire ne dit pas quel film était programmé dans l’avion…




jeudi 31 janvier 2013


The Rock
posté par Professor Ludovico

En 1996,  The Rock signe l’aboutissement du film « High Concept » mis en place par le duo  de producteurs Simpson/Bruckheimer ; une aventure des eighties à découvrir dans Box Office, le passionnant livre de Charles Fleming consacré à Don Simpson.

Or ce film, c’est aussi le dernier : la même année, Don Simpson meurt dans ses toilettes, une bio d’Oliver Stone à la main. Incident cardiaque, dû à l’abus de médicaments et de drogues. Simpson ne verra pas Armageddon, futur film de leur poulain Michael Bay. Or, The Rock n’est que le brouillon d’Armageddon, en alignant les mêmes thématiques, et les mêmes figures de style. Démonstration.

Le parcours du héros

The Rock et Armageddon, c’est – malgré les apparences – la même histoire, le même Parcours du Héros Simpsono-Bruckheimerien. Deux types ordinaires, deux real McCoys sauvent la planète, en combattant à la fois l’ennemi intérieur (qui n’en est pas vraiment un) et l’Etat Tyran  (qui nous a vraiment mis dans le pétrin).

Dans Armageddon, c’est le duo Willis/Affleck, binôme antique Vieux Con/Jeune Con, qui sauve la planète, aidé par une joyeuse bande de Village People issue des recoins de l’Amérique trash. Dans The Rock, ce binôme est déjà là : Nicolas Cage débute sa fructueuse coopération avec les S&B dans le rôle de Stanley Goodspeed (« Bon vent » en anglais (1)), un ingénieur spécialisé dans les armes bactériologiques. Sean Connery est John Patrick Mason, un ancien détenu d’Alcatraz, évadé multirécidiviste. Les voilà obligés de faire équipe pour empêcher un général renégat, Hummel, (Ed Harris, en beauté !), de bombarder San Francisco, pour (sic !), restaurer l’honneur perdu des centaines de Marines morts au combat dans des missions secrètes. Pour cela, le duo Mason/Goodspeed doit se rendre sur The Rock, qui n’est pas un astéroïde tueur mais bien la prison d’Alcatraz, dans la baie de San Francisco.

L’Etat Tyran, l’Etat Menteur

Constante américaine, constante républicaine, constante simpsono-bruckheimerienne : depuis la Révolution de 1776, les américains semblent vivre dans l’angoisse du retour de la tyrannie, sous la férule d’un ennemi extérieur (les british, les communistes, les extraterrestres), ou intérieur (l’administration fédérale, le FBI, Washington) (2). Un propos parfaitement illustré par X-Files, 24 ou Homeland.

Mais chez Simpson/Bruckheimer, l’ennemi extérieur n’existe pas. Les Russes d’Armageddon sont nos amis. Les Russes d’USS Alabama sont nos amis, aussi, à part quelques exaltés, vite réduits au silence par les troupes loyalistes. Il y a bien une menace extérieure dans Top Gun (des Lybiens), mais le véritable ennemi de Maverick, c’est lui-même. La constante de Simpson/Bruckheimer, c’est bien la tyrannie intérieure, le risque d’un état centralisateur, omnipotent, manipulateur, qui commande tous les espaces de nos vies. L’état est une menace ; l’état, c’est LA menace.

C’est précisément l’argument de The Rock : le Général Hummel prend Alcatraz, ses 80 touristes, et la ville de San Francisco en otage pour extorquer au gouvernement 100M$ : une récompense pour les familles des soldats morts en opération secrète, sans sépulture. On n’a rien dit aux familles : premier mensonge. Cet argent, Hummel veut qu’il provienne des trafics d’armes de la CIA, c’est à dire l’Irangate (vente d’armes à l’Iran pour financer les Contras nicaraguayens). Deuxième mensonge.

Pour cela on fait appel à Mason, un type qui a passé trente ans à Alcatraz, parce qu’il est l’agent secret britannique qui a volé… les dossiers secrets de Hoover ! « This man knows our most intimate secrets from the last half century! The alien landing at Roswell, the truth behind the J.F.K. assassination. » Troisième, quatrième, cinquième mensonge !!! L’état nous ment, et il nous ment depuis toujours ! Kennedy, Zone 51, Irangate.

Dans cette introduction, Bay a posé le dilemme : même si ses méthodes sont contestables, Hummel met le doigt où ça fait mal, sur l’état manipulateur, qui surveille les citoyens, bafoue leurs libertés individuelles, et qui – terrible péché – nous ment. Comme dans Armageddon, Ennemi d’Etat, USS Alabama, ou Déjà Vu.

Cela permet de justifier – au passage – le port d’arme, autre obsession redneck. Chaque citoyen devant être capable, comme les Minutemen de 1776, de se retrouver armes à la main pour casser de l’Habit Rouge. C’est traité ici au travers d’une blague : le gardien d’Alcatraz n’est pas autorisé à porter une arme (comme s’il pouvait faire quelque chose contre cinquante marines surentrainés !) Une mama noire, touriste otage, se moque de lui : « Oh you’re not allowed to carry a gun? I got a goddamned gun! If I’d’a known this was gonna happen, I’d’a brought my mother-fuckin’ gun! » Si on avait armé les citoyens, tout cela ne serait pas arrivé ; heureusement, deux citoyens lambda vont prendre les choses en main.

Le Président des Etats-Unis, créature luciférienne

Si les démocrates – et donc Hollywood en général – magnifient souvent la fonction (A La Maison Blanche, Président d’un Jour, Deep Impact, 2012…), c’est une antienne du cinéma « républicain », que d’en faire la critique. Avec une autre illustration de la tyrannie : l’imagerie présidentielle.

Dans Armageddon, POTUS (3) donne l’ordre de faire sauter l’astéroïde et sacrifie ainsi Bruce Willis. Idem dans The Rock : le Président ne croit plus en Goospeed et Mason, il envoie donc ses avions bombarder le rocher d’Alcatraz, alors que nos héros sont justement sur le point de stopper Hummel et ses Marines terroristes.

Manque de confiance dans l’héroïsme du Citoyen lambda ? Usage inconsidéré de la force brute ? Décisions absurdes, prises dans le brouillard ? Cette critique de la fonction présidentielle est déjà développés dans l’USS Alabama de Tony Scott, où des procédures foireuses, sans tête, rédigée en haut lieu sans le pragmatisme du terrain manquent de mener à l’apocalypse nucléaire, c’est à dire : l’Armageddon.

Comment mieux illustrer ce gouvernement « sans tête » ? En évitant de le filmer. Dans toutes ces oeuvres, on ne voit rien du Président des Etats-Unis. Invisible dans USS Alabama, simple regard bleu-vert dans The Rock, nimbé d’une sorte de vapeur (le diable ? l’indécision ?), et carrément dans l’obscurité du Bureau Ovale dans Armageddon, tel Méphistophélès dans les ténèbres, force immatérielle possédé de noirs desseins.

Les soldats perdus de l’extrême droite

Les extrémistes de droite sont des personnages récurrents dans l’univers Simpson/Bruckheimer. Provocation Sudiste et républicaine (4) vers un Hollywood Nordiste, bien-pensant et démocrate ? Pas seulement. Les personnages très à droite de leurs films sont toujours nuancés et un perpétuel mouvement de balancier vise à les mettre en perspective. D’abord de manière très négative, puis sensiblement positive, jusqu’au point où ces films finissent irrémédiablement par sonner comme un plaidoyer avec circonstances atténuantes. Un processus tout à fait à l’œuvre dans Le Plus Beau des Combats, mélo sur le foot US, sorti en 2000. Le facho n’est pas celui qu’on croit : l’entraineur sudiste a les idées plus ouvertes qu’on ne le suppose de prime abord, et le vrai facho (sur le terrain, du moins), c’est Denzel Washington, le coach noir imposé au premier. A la fin, ce mouvement de balancier aura « positivé » les deux personnages, qui deviendront amis, comme dans la vraie vie.

Dans The Rock, Michael Bay poursuit ce même but : Hummel est d’abord présenté comme un personnage sombre, terrifiant et sans pitié : il fait tuer des dizaines de soldats pour s’emparer des munitions. Mason – tout à son rôle de sidekick british – moque l’absurdité de la démarche (et au passage, du scénario !) : « I don’t quite see how you cherish the memory of the dead by killing another million. And, this is not combat, it’s an act of lunacy, General Sir. Personally, I think you’re a fucking idiot. » Cette autodérision scénaristique est une indication du caractère comique, autoparodique, de The Rock.

Mais ensuite, Hummel révèle une grande compassion pour tous les soldats, amis ou ennemis, et un grand sens de l’honneur (5). Dans un mexican standoff (6) d’exception, les Navy Seals (commandés par Anderson, un officier ayant servi sous les ordres du Général) se font piéger dans les douches d’Alcatraz, ce Fort Alamo du pauvre. Ils refusent de se rendre, et se font abattre jusqu’au dernier.

Hummel, consterné par un massacre qu’il a tenté d’éviter, montre alors toute son humanité (au mépris de tout réalisme scénaristique !) Hummel est certes un facho, mais 1) il a des raisons valables (le message politique du film, voir plus haut), 2) il peut se montrer humain. A la fin du film, Hummel déviera même un missile avant sa chute fatale sur San Francisco. « Me prenez-vous pour un dément ? Je n’allais pas tuer des milliers de gens !! » : Hummel admet sa défaite, et demande à ses hommes de se rendre. Mais certains ne sont pas aussi nobles : « I want my fucking money !!! » Ce sont eux, les véritables traîtres. Ils n’étaient là que pour l’argent, pas pour l’honneur. CQFD.

La Loi du Talion

« L’Europe est baignée dans le culture du Nouveau Testament (égalité, charité, pardon), tandis les Etats-Unis sont dans le culte primitif de l’Ancien Testament (Dix Commandements, Loi du Talion) » Si je me permets de citer la théorie du FrameKeeper, c’est que c’est une constante du cinéma US, qui irrigue tout aussi bien le film d’action (La Loi du Talion) que la comédie (happy ending sur les valeurs familiales). The Rock, mi-film d’action, mi-comédie, possède évidemment les deux.

Quand sonne l’heure du jugement, séparant le bon grain de l’ivraie, Hummel « l’Homme d’Honneur » meurt dans les bras de Goodspeed, qui a tenté de le sauver d’un deuxième mexican standoff. Comme un châtiment divin, il répond au premier : « Qui vit par l’épée périra par l’épée ! » Les autres terroristes subissent également la Loi du Talion, symboliquement punis en fonction des crimes commis : empalé par le missile qu’il allait lancer, ou avalant la munition bactériologique qu’il allait répandre sur San Francisco.

La rédemption des pères

Si les femmes sont rigoureusement absentes de The Rock, hormis les quelques apparitions habituelles (et minuscules) de la Fille ou de l’Epouse/Mère (7), c’est que le thème de la famille, et particulièrement des défaillance paternelles, est central.  En mineur dans The Rock, et en vrai thème dans Armageddon, les pères sont à la ramasse à Alcatraz.

Mason a passé sa vie à tenter de s’évader (dans tous les sens du terme) et n’a jamais vu sa fille. Nick Cage est un adulescent, qui tripatouille sa guitare et commande via Fed-Ex des vinyls des Beatles ; il ne veut pas d’enfant. Pas de bol, sa compagne est enceinte.

Voilà donc nos deux personnages principaux confrontés aux affres de la maturité. C’est l’objet d’une scène, lourde de sens, au sommet de San Francisco, dans le jardin du Musée des Beaux Arts (le bâtiment s’appelle aussi Legion of Honor !) Au milieu de colonnes grecques, de l’Athena moderne, nos deux mâles gagnent en sagesse : Mason promet à sa fille de revenir, en faisant un mea culpa retentissant, et Goodspeed lui sauve la mise (en faisant croire qu’il est « en mission », et pas évadé de nouveau)…

Même cause, même effet dans Armageddon. Bruce Willis n’a pas été un bon père pour Liv Tyler : sa rédemption finale sera de « confier » sa fille à Ben Affleck. Will Paxton est divorcé : il retrouvera épouse et enfant. Steve Buscemi est un obsédé sexuel : il voudra un enfant, après ses exploits interstellaires. La morale est sauve : tout désordre, même après la pire catastrophe humaine possible (l’armageddon !) doit retourner à l’ordre moral, social et familial, dans la plus pure tradition puritaine US.

Le Rookie/L’Homme d’Expérience

Etait-ce une allégorie de leur propre association ? Ou le signe de brûlures plus intimes ? Les deux producteurs ont multiplié les duos de mâles dans leur cinématographie : 48 heures, Le Flic de Beverly Hills, Bad Boys, USS Alabama, Jours de Tonnerre, jusqu’à ce duo de père et fils virtuels.

Mason, le Père, a tout raté : il multiplie les conseils à Goodspeed, son « Fils », lui-même père en devenir : « Losers always whine about their best. Winners go home and fuck the prom queen ! » ; « I’m fed up saving your ass. I’m amazed you ever got past puberty. » ; « I’m sure all this will make a great bed time story to tell your kid. »

Selon les canons de la comédie américaine, ces personnages ne sont que deux faces interchangeables, que l’on réconcilie à la fin. Goodspeed devient courageux et bagarreur, Mason devient sage et plein d’honneur. Le coup de génie étant d’avoir inversé les rôles au début. On croit que Mason est un vieux gâteux, il est en fait un agent secret en forme exceptionnelle, et Goodspeed, qui a montré son courage dans l’intro en désamorçant une bombe bactériologique serbe, se révèle plutôt poule mouillée. Les scènes d’action du milieu du film s’en trouvent renforcés, car le spectateur jubile devant l’énergie du vieux et le regard perpétuellement effrayé du rookie, le tout appuyé de dialogues délicieusement hardboiled (« Je vais très bien, CONNARD !!! »).


Le partenariat avec la Navy

Avec Top Gun, les Simpson Bruckheimer ont développé un partenariat riche avec l’US Navy (8). La Marine avait mis à leur disposition porte-avions et F-15 sans compter, elle fut récompensée par un clip de recrutement de 110 mn. Ces bonnes relations serviront ensuite à monter USS Alabama, et The Rock. Les « méchants » sont des Marines, les gentils des Navy Seals, et les méchants avions qui vont les bombarder sont eux aussi prêtés par la Navy (mais on cache soigneusement leur appartenance !)

Figures stylistiques

Côté style, rien de nouveau sous le soleil : l’œuvre simpsono-bruckheimerienne n’est qu’un éternel work in progress, de Flashdance  aux Experts. Entre les deux, la « patte » S&B se sera installée, elle aura même fait florès dans tout Hollywood.

Côté image, The Rock perfectionne le look fluo mis en place dès Top Gun. Vert et bleu pétant, et jolis filtres Belkin, furieusement eighties, pour des couchers de soleil couleur tabac. Côté musique, grosse pop qui tache pour vendre des CD, et musique russo-wagnérienne de gros tonnage pour le reste.

Au-delà de cette averse de couleurs et de sons, un déluge phénoménal de cascades et d’explosions, même quand l’action le justifie peu. L’évasion de Mason dans San Francisco donne lieu par exemple à une course-poursuite dantesque et totalement irréaliste (la Ferrari 355 explosant fenêtres et devantures sans jamais se rayer, jusqu’à sa destruction finale.) Le tout, faut-il le souligner, sans aucun trucage numérique…

Ce style apocalyptique est devenu la marque de fabrique de l’usine Bruckheimer. Des Experts à l’ensemble de la filmographie qui va suivre : Les Ailes de l’Enfer, 60 Secondes Chrono, Black Hawk Down, Bad Company, The Island, Transformers

Mais The Rock est sûrement l’apogée de ce style. Don Simpson va mourir. Le duo commençait à battre de l’aile, devant ses excès coke-médocs-putes, mais la mort de Simpson va profondément affecter Jerry Bruckheimer. De fait, sa production va s’assagir : moins de violence (Coyote Ugly), plus de films familiaux grâce à un contrat en or avec Disney (Pirates des Caraïbes, Benjamin Gates), ou plus profonds (Le Roi Arthur, Le Plus Beau des Combats). Il entamera aussi une série de succès exceptionnels à la télé avec Les Experts, mais aussi Cold Case, et FBI : Porté Disparus.  Aujourd’hui, son royaume est consensuel. Question de business, mais aussi d’âge.

De son côté, Michael Bay sera finalement le plus fidèle continuateur (9), avec des films sur-vitaminés (Bad Boys II), mais eux aussi plus profonds (The Island), ou plus familiaux, sous influence de Spielberg (Transformers)

The Rock, (Ge Rock pour les intimes, attachés à la prononciation toute particulière de Sir Connery) sera évidemment massacré par la critique à sa sortie et tout aussi évidemment un formidable succès en salle.

Il reste aujourd’hui le parangon de ce cinéma drôle et écervelé.

Et, disons-le tout net, un classique.

  1. On dit aussi God speed, ce qui est aussi le nom d’un bateau célèbre, chargé de colons qui qui fondèrent la colonie de Jamestown en Virginie. Les Pères Fondateurs, encore, toujours.
  2. Comme le dit le Commandant Anderson (Michael Biehn), chef des Navy Seals venus l’intercepter : « But like you, I swore to defend this country against all enemies, FOREIGN, sir… and DOMESTIC »
  3. President Of The United States
  4. Jerry Bruckheimer est un des rares donateurs du parti républicain à Hollywood
  5. Tout comme le personnage de Déjà Vu, interprété par Jim Caviezel
  6. Figure de style chère au western spaghetti, où trois cowboys  (ou plus) se menacent mutuellement. Ça finit en général par un carnage.
  7. On notera l’obsession Bayenne pour les filles pointues, aux yeux en amande et brunes : Kate Beckinsale dans Pearl Harbor, Liv Tyler dans Armageddon, Vanessa Marcil dans The Rock, Megan Fox dans Transformers
  8. Il faut à ce propos absolument lire l’excellent livre de Jean-Michel Valantin « Hollywood, le Pentagone et Washington, Les trois acteurs d’une stratégie globale ».
  9. Il fera encore trois films avec Jerry Bruckheimer : Armageddon, Pearl Harbor et Bad Boys II

 




vendredi 25 janvier 2013


JJ Abrams, le grand mensonge
posté par Professor Ludovico

Ah, délicieuses contradictions américaines ! Ce pays qui abhorre le mensonge, mais pratique l’hypocrisie, en offre l’illustration éclatante aujourd’hui.

Dans le rôle principal, JJ Abrams, notre menteur pathologique. L’homme qui avait déclaré, Saison 1, et sans rire, qu’il connaissait la fin de Lost, et que l’île n’était « absolument pas un purgatoire« , récidive ces jours-ci.

Il y a un mois, il renonce à diriger Star Wars VII . La main sur le cœur, et un argument massue, lourd comme un pâté en croûte Klingon : « J’ai eu quelques discussions avec la production, mais j’ai rapidement fait savoir ma décision. A cause de la fidélité à Star Trek et surtout à cause du fait que je suis un grand fan de Star Wars, je ne voulais pas être impliqué dans ces suites. J’ai décliné l’offre très rapidement. Je préfère largement faire simplement partie du public et ne rien savoir de l’intrigue plutôt qu’être impliqué dans cette histoire. Ces deux franchises sont sans cesse comparées, mais je ne rentre pas dans ce jeu-là. Je suis un énorme fan de la première trilogie et l’idée de voir cet univers se développer est absolument fascinante. De plus, Kathleen Kennedy est une amie et il n’y a pas de productrice plus futée qu’elle. La saga est en de bonnes mains »

Ce matin, Patatras. JJ Abrams dirigera Star Wars VII. Qu’est-ce qui a changé ? Probablement un zéro rajouté sur un chèque, un droit au final cut, un bonus de 0,00005% sur les mugs Yoda, ou une petite copine qui jouera la femme de Bobba Fett. Ou (on n’est pas à l’abri de nouveaux rebondissements), une façon de négocier pour l’une et l’autre partie (Disney qui tente un coup de pression pour faire baisser le cachet de Ben Affleck (pressenti lui aussi) ou Abrams qui veut voir augmenter le sien sur Star Trek III. Peu importe. Le Professore n’est pas dupe, mais il a un cœur.

Quand JayJay a évoqué sa fidélité à Star Trek, celui-ci a fait un bond. Le Professore n’aime pas trop Star Wars, trop concon, trop plagiaire pour lui. Et il est un trekkie pratiquant : la série originale, et TOUS les films (11*, douzième en cours, avec Gégé justement). Avec des scénarios qui racontent autre chose qu’un paysan en peignoir, à qui on offre un coupe chou, et qui part découvrir le vaste monde à la recherche de sa soeur(TM)  et de son père(TM). Mais une fois de plus, le Professore a cru le Grand Menteur.

Tous les artistes sont des affabulateurs, et il faut avouer que l’on attendait plus grand-chose d’Abrams, à qui l’on aurait pourtant volontiers confié, il y a quelques années, la succession Spielberg.

Mais là, bizarrement, ça fait mal.

*Star Trek, La Colère de Khan, À la recherche de Spock , Retour sur Terre, L’Ultime Frontière, Terre inconnue, Star Trek : Générations, Premier Contact, Insurrection, Nemesis,
Star Trek (le reboot de JJ Abrams) et à venir : Star Trek Into Darkness (2013)




dimanche 20 janvier 2013


Arletty
posté par Professor Ludovico

J’ai toujours aimé Arletty. Aussi loin que je me souvienne, c’est à dire vers 15 ans, quand j’ai découvert la gouaille de Loulou dans Fric Frac*, la colère rentrée de Raymonde dans Hôtel du Nord**, et évidemment, la sincérité triste de Garance dans Les Enfants du Paradis***.

Je viens de lire son autoportrait, judicieusement baptisée La Défense (elle est née à Courbevoie, comme son ami Céline), et je l’aime encore plus. Représentante éternelle de la petite française type, pas forcément très belle, mais charmante, marrante, et pas la langue dans la poche. L’esprit – et la séduction – à la française.

Dans son livre, elle ne cache rien, ni la semi-prostitution des débuts, ni ses démarrages peu glorieux dans le mannequinat****, les revues comiques, le cabaret, et le théâtre populaire. Où, au passage, les textes étaient très osés, pleins de sous-entendus.

Arletty ne cherche pas à embellir la réalité (elle n’a pas été gentille avec tout le monde), ni à éluder ses problèmes à la Libération***** : elle avait pour amant un officier allemand, et a toujours affiché son mépris (même après) pour De Gaulle, et ses collègues comédiens qui avaient fui la France et revenaient comme « résistants ».

On ressort de cette confession, à la fois peu écrite (des bouts de phrase, façon Céline) mais finalement très littéraire, avec l’impression d’avoir accompagné une femme dans une trajectoire de vie, de la petite fille espiègle à la jeune femme séduisante, de la femme de pouvoir à la vieille dame indigne.

La vie d’Arlette ferait un formidable biopic. Et, surtout, les dialogues seraient de Jeanson.

Arletty
La défense, autoportrait
Editions Ramsay cinema

* « Vous nous prenez pour des caves ! »
** « Atmosphère ! Atmosphère ? Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ??? »
*** « C’est tellement simple, l’amour »
**** On offrait déjà moult cadeaux aux actrices (on dirait sponsoring aujourd’hui)
***** « Comment vous sentez vous ? » lui demande-t-on en prison. Elle répond : « Pas très résistante. »




vendredi 18 janvier 2013


Petit Eloge de Martin Winckler
posté par Professor Ludovico

C’est un tout petit livre, mais si vous avez des préjugés contre les séries, c’est le livre qu’il faut lire. En même temps, si vous avez des préjugés contre les séries, vous n’êtes probablement pas en train de lire cette chronique.

Dans son Petit Eloge des Séries, Martin Winckler nous apprend tout ce qu’il faut savoir pour regarder une série : pourquoi une sitcom ne se regarde qu’en VO*, pourquoi il ne faut jamais suivre une série sur TF1** ou sur France2***, a fortiori si c’est un chef d’œuvre****, et pourquoi, finalement, le téléchargement est justifiable.

Martin Winckler est un vrai fan, il possède une culture encyclopédique, et a un vrai sens de la pédagogie. Son Petit Eloge, en plus d’être une porte d’entrée vers les séries américaines, est, comme son nom l’indique, une réhabilitation du genre. « Psyché de la société », « Miroir de notre vie », Winckler échafaude, en quelques pages, une théorie de la fiction comme réparatrice, ou consolatrice, de l’âme. Là où le héros d’un film vous accompagne deux heures, le héros d’un roman, deux semaines, le héros d’une série vous accompagne des années ; il grandit, et vieillit avec vous. Il partage vos joies, vos peines, vos hésitations, vos dilemmes. C’est pourquoi il est si triste de les quitter.

Une lecture salutaire, pour deux euros seulement.




dimanche 13 janvier 2013


Une Femme Disparaît
posté par Professor Ludovico

Le Professore n’est pas devenu snob, il est snob.

Aux alentours de 1983, une grande rétrospective Hitchcock enflamma Paris. Le Professore, jeune Rastignac beauceron, venait de monter à Paris pour mener les brillantes études que l’on sait. Reclus dans un cul de basse fosse à Malakoff, terrifié par les dangers de la capitale, il engloutissait l’essentiel de son maigre budget dans les salles de cinéma. Mais cet engouement pour un cinéaste populaire était plus que suspect à ses yeux. Que la multitude communie ainsi, de façon si œcuménique, sur La Mort Aux Trousses, Rebecca, ou Vertigo , le répugnait au plus haut point.

Un an plus tard, la MJC de Malakoff proposa elle aussi ce cycle Hitchcock, au modique tarif de 5F la place. Le sang beauceron de Ludovico ne fit qu’un tour : à ce prix-là, vingt dieux, on pouvait bien se damner pour un Hitchcock.

Ce film, c’était Une Femme Disparaît.

Dès lors, le Professore entreprit son chemin de Damas. Rétrospective complète, Ciné-Club avec Claude-Jean Philippe (sur Antenne 2 le samedi soir) ou Cinéma de Minuit, sur FR3, avec la douce de voix de Patrick Brion le dimanche soir, le but étant de voir les 53 Hitch possibles. Ainsi paré, il restait à lire la Bible (« Hitchcock/Truffaut ») conseillé par elBaba. Lecture indispensable à tout cinéphile, même si on ne s’intéresse pas à Hitchcock. Car ce livre dit tout ce qu’il faut savoir sur le cinéma, de la direction des actrices blondes à l’impossibilité d’adapter des Agatha Christie, en passant par la définition du célèbre McGuffin*.

Bref, j’ai revu hier Une Femme Disparaît, et c’est effectivement une bonne façon de commencer chez Hitch : tout y est, en mode léger. C’est une comédie, un film d’espionnage, un thriller, et on ne s’y ennuie jamais.

Pourtant ça commence très doucement : un hôtel dans les Balkans, bondé à cause d’une avalanche qui retarde un train. Cette première nuit inconfortable permet à Hitch d’installer ses personnages, sans placer pourtant l’enjeu principal : une jeune fille va se marier, un couple illégitime se dispute, deux anglais crypto-gays sont des obsédés de cricket, un musicien dilettante, pénible et charmeur, ennuie la future mariée et une vieille dame sympathique passionnée de musique folklorique.

C’est elle qui va disparaître, et la future mariée qui va s’en inquiéter. Après avoir débuté sur ce mode comique, Hitch change de ton. Bizarrement, et contre toute apparence, on accuse Iris (la jeune mariée) d’être mentalement dérangée. Non, elle n’était pas accompagnée d’une vieille dame dans le train, non, elle n’a pas pris le thé avec elle. Le scénario joue alors à la perfection de l’empathie que nous avons nouée avec ce personnage ; nous somme les seuls, semble-t-il, à croire Iris… Un principe qui sera repris dans les grandes lignes, et aussi dans les détails (le nom sur la vitre) dans FlightPlan, avec Jodie Foster.

La mise en place du début, qui peut sembler longuette, se révèle alors diablement efficace : les obsédés de cricket se taisent car ils ne veulent pas retarder le train, la maîtresse illégitime ment, car elle veut faire divorcer son amant. Et une TSI** commence à naître entre la future mariée et le musicien encombrant, modèle inusable de la comédie, associant la pimbêche et le fâcheux.

A la fin, chacun aura néanmoins révélé son vrai caractère : les anglais seront courageux dans l’adversité, l’amant, un vrai lâche, et le dilettante, un vrai courageux.

Outre le talent d’Hitchcock à bâtir une histoire passionnante autour d’un argument aussi mince, Une Femme Disparaît a plein d’atouts dans sa poche : une ambiance sexy (la scène des jambes, les actrices girondes, les sous-entendus sexuels, future marque de fabrique hitchcockienne), un humour très british (Une Femme Disparaît est le dernier film anglais de Sir Alfred), le tout dans une grande économie de moyens « Nous avons tout tourné dans un studio de 90 pieds », déclare-t-il à Truffaut.

Une Femme Disparaît possède aussi un troublant sous texte, pour un film de 1939 : condamnation du « pacifisme idiot » de l’avocat, américains écervelés et anglais tétanisés par le cricket, tandis que des pays d’Europe centrale sont au bord de la guerre. Une paix qui sera sauvée par un artiste : le musicien polyglotte et cultivé, tout un symbole.

Si vous ne connaissez pas Hitchcock, l’entrée est donc par ici, dans une gare perdue du Bandrika, au coeur des Balkans…

*Le McGuffin, est selon Hitch « un truc très important pour les personnages, mais pas du tout pour moi, le narrateur » (p.111 du Hitchcok/Truffaut). Dans Une Femme Disparaît, c’est le message secret que doit convoyer la vieille dame (on ne saura jamais ce que ce message contenait (et on s’en fout), mais les personnages se battent pour lui, et ça, c’est intéressant.


** Tension Sexuelle Irrésolue : quand un homme et une femme se désirent, mais du fait de l’intrigue, ne peuvent conclure : Mulder et Scully en sont le plus vibrant exemple




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