[ Séries TV ]

Il n’y pas que le Cinéma dans la vie.. y’a aussi quelques séries TV…



dimanche 29 janvier 2017


The Rocky Horror Picture Show – Let’s do the Time Warp Again
posté par Professor Ludovico

La Fox, pour les 40 ans du Rocky Horror Picture Show, a eu la bonne idée de faire un remake télé du vénérable film culte. Ceux qui suivent le Professore sur Instagram ont pu voir comment cette idée l’enthousiasmait, notamment le casting d’un vrai transsexuel, LaVerne Cox, dans le rôle du Professeur Frank’n’Furter. Et ceux qui ont pu voir l’abattage de Mrs Cox dans Orange is the New Black ne pouvaient qu’être réjouis.

C’est donc hier soir que les fidèles (la Professorina, la Duchesse de Suède, et A .G. « Riff Raff » Beresford) se sont réunis pour partager un brownie chocolat blanc framboise et célébrer, une fois de plus, la Passion selon Saint Frank.

Le bilan est mitigé. C’est très bien fait, chanté, dansé. Probablement mieux que le cast d’origine. Mais ce qu’on gagne en technique, on le perd en sincérité. Tim Curry est plus flamboyant, Riff Raff plus inquiétant, Magenta et Columbia plus sexies, plus « présentes » dans la version originelle. Ceux qui s’en tirent le mieux aujourd’hui sont probablement les Brad and Janet, toujours aussi coinçouilles.

Mais ce remake n’apporte rien. Ça pourrait être, tout simplement, le Rocky qu’on verrait sur scène, à Broadway ou dans le West End. Il aurait fallu, pour que ce soit intéressant, apporter quelque chose de neuf. Le moderniser, ou le transposer dans un autre univers… Il y a quelques bonnes idées, mais elles ne sont pas exploitées : l’hommage aux fans qui font le Rocky depuis quarante ans est anecdotique, comme ce personnage de l’Usherette qui ne sert qu’au début et qu’à la fin. Pourtant, elle donne le ton de ce qu’est profondément le Rocky, quelque chose de transgressif, de punk avant l’heure. La scène rock intégré au film est aussi une bonne idée, mais également sous exploitée. Seul Rocky, interprété façon Créature de Frankenstein, amène une relecture intéressante.

Il est tout à fait symptomatique de voir comment l’occident a régressé, contrairement à ce que l’on pense – et que l’on dit – sur le plan des mœurs. Alors que le sujet du film est évidemment provocateur, son traitement télé est amoindri, bien que quarante ans aient passé ! « Mindfuck » est censuré, les scènes du lit (en ombres chinoises bleues et rouges) avec F’n’F et notre couple de WASP, est filmé en pleine lumière et donc édulcoré, les statues de nus ont été ôtées, tout comme l’inceste potentiel entre Riff Raff et Magenta.

Le fan du RHPS pourra voir cette version sans déplaisir, et le débutant y jeter un œil. Mais le « Virgin » devra absolument s’en abstenir, sous peine d’excommunication.

Le Professorino, d’ailleurs, était cantonné dans sa chambre hier soir.




samedi 21 janvier 2017


The War Room
posté par Professor Ludovico

A regarder en ces temps difficiles pour l’Amérique, la campagne de Clinton de 1992 vue de l’intérieur par un très grand documentariste, DA Pennebaker. Coups bas, intrigues, motivations des troupes, tout est dans The War Room. Un Primary Colors en vrai.

Et on y découvre l’excellent James Carville, l’excellent protagoniste de K Street, la série de Soderbergh sur les lobbys de Washington.




dimanche 15 janvier 2017


The Walking Dead, saison 2
posté par Professor Ludovico

Les acteurs français sont souvent comparés – défavorablement – avec les acteurs américains ; notamment dans ces colonnes. Pourtant, il est un endroit où l’on peut admirer de très mauvais acteurs américains : The Walking Dead. C’est criant dans ce début de saison deux, un véritable étalage de contre-performances. Tellement étonnant de voir Jon Bernthal (qui joue à la fois dans The Walking Dead et Show me a Hero), mauvais comme cochon dans l’un, et très bon dans l’autre*.

C’est tout bête, un acteur, c’est un violon : il faut un bon archet (le réalisateur) et une bonne partition (les dialogues) pour produire une mélodie harmonieuse. Bernthal est ici très mal servi par les discours à l’emporte-pièce sur la vie et la mort. Ce qui, en soit, est  une excellente adaptation de la BD de Robert Kirkman et Charlie Adlard. Elle aussi, ne faisait pas la fine bouche sur une phrase sentencieuse ou sur un bon cliché philosophico-métaphysique.

La série, parait-il, ne cesse de s’améliorer. Faut-il la regarder jusqu’à la saison 7 pour se faire un autre avis ?

* ou dans Fury, Le Loup de Wall Street ou Sicario




dimanche 1 janvier 2017


The Affair, saison 3
posté par Professor Ludovico

On se demandait comment The Affair allait pouvoir adapter sa formula – très contraignante – sur plusieurs saisons. On sait que c’est désormais chose faite. Non seulement les auteurs (Hagai Levi, Sarah Treem) jouent avec, en alternant pas forcement deux personnages qui se croisent dans les deux parties d’un épisode. Mieux, ils se permettent avec talent de sortir du simple contexte de cette affair, cet adultère qui tourne au drame, pour en tirer les conséquences, sur des années s’il le faut.

Pourquoi ça marche ? Parce que les personnages sont très solidement construits, et encore plus solidement interprètes. Au delà des personnages principaux, on prendra pour exemple Jennifer Esposito, qui joue la sœur de Noah. Cette actrice, qu’on avait vu jusque-là plutôt dans Rescue Me ou NCIS – pas forcément les parangons d’un acting raffiné -, prend de l’ampleur dans cette saison trois. Le peu qu’elle avait dans la saison deux est suffisant pour construire une relation frère/sœur complexe, et c’est tout naturellement l’un des arguments de cette nouvelle saison. Et on pourrait multiplier les exemples avec la femme de Noah, ses fils, etc.

A ce rythme-là, The Affair peut durer encore longtemps.




dimanche 18 décembre 2016


The People vs OJ Simpson : American Crime Story
posté par Professor Ludovico

On s’était trompé sur The People vs OJ Simpson. Même si certains défauts, envisagés au départ, se sont confirmés par la suite, comme cette volonté trop pédagogique de faire endosser au dialogue certaines explications nébuleuses, on ne peut cacher une incommensurable fascination pour la série, et l’envie – malgré la fatwa du Professore contre le binge watching – de la grignoter en un seul morceau.

Comment ne pas se passionner pour cette affaire ? Comment ne pas tomber amoureux devant la terrible frustration sexuelle de la procureure Marcia Clarke (Sarah Paulson) ? Ou de son amoureux transi Christopher Darden (Sterling K. Brown) ? Comment ne pas éclater de rire devant la prestation de Travolta en Shapiro ? Comment ne pas avoir envie de cogner sur OJ (Cuba Gooding Jr) et ses mensonges à répétition ?

La grande qualité de The People vs OJ Simpson, c’est de nous remettre totalement dans le contexte plombé du Los Angeles des années 90, post Rodney King et pré Affaire Rampart/Suge Knight. Une ville où la police est corrompue depuis toujours (relire James Ellroy) et où il ne fait pas bon être noir… ou pauvre. Ou comment le Procès du Siècle, le Procès qui ne Pouvait Etre Perdu, fut gâché parce qu’OJ était noir, parce que OJ était riche, et parce que la ville était au bord de l’implosion.

Ce que montre aussi The People, c’est comment cet évènement a bâti, ou portait pour le moins, les racines du monde actuel : l’infotainment 24 heures sur 24 (cette course-poursuite échevelée dans Los Angeles), l’affrontement des minorités transféré dans les médias, et le rapport douteux que nous entretenons avec la célébrité, quel que soit les délits dont les celebs se rendent coupables (Nabila, Polanski, etc.).

Et de rappeler qu’en Amérique ce ne sont pas les blancs qui gagnent, mais tout simplement les riches.




vendredi 2 décembre 2016


Narcos
posté par Professor Ludovico

On est censé, parait-il, s’extasier sur Narcos. C’est en tout cas le cas du Professorino qui apprécie – bien plus que son père – ce truc à base de drogue, de violence, et de Bolivie. C’est aussi l’avis d’AG Beresford, qui, en spécialiste de ces trois questions, a beaucoup apprécié l’aspect documentaire et réaliste de la série Netflix.

C’est justement ce qui ne va pas dans Narcos : c’est un documentaire. Un docudrama. Un très beau docudrama, même, fait avec beaucoup de talent et de budget*, mais un docudrama quand même.

Certes, on se passionne pour l’aspect historique, et comment le trafic de drogue a été instrumentalisé politiquement par les USA et le gouvernement colombien, tout à leurs obsessions anticommunistes, quitte à détruire la belle jeunesse floridienne. Ou comment la CIA préférait Pablo Escobar à n’importe quel militant communiste, jusqu’à ce que celui-là, tout à son hubris, finisse par faire exploser consciencieusement une bonne partie du personnel politique.

20/20 pour le côté docu donc, ses arrêts sur image avec commentaire en voix off, et ce mélange d’images réelles et de fiction.

Côté drama, c’est autre chose : on a beaucoup de mal à se passionner pour les personnages, que ce soit le jeune flic yankee qui veut se venger (c’est un peu court, jeune homme) ou en face, Pablo Escobar, l’homme qui voulait être roi. On est ni avec l’un ni avec l’autre, et comme dans Un Village Français, (ce n’est pas un compliment), les personnages sont obligés de nous expliquer ce qui se passe, puisque le réalisateur a renoncé à le faire. C’est dommage, parce que c’est bien joué, particulièrement Escobar.

Pour éduquer le Professorino, on a donc décidé de passer au vrai drama, c’est à dire au Scarface de De Palma, qui sur un sujet semblable, transforme (avec l’aide d’Oliver Stone), le film 1930 d’Howard Hawks en Richard III floridien. On y reviendra.

* On aperçoit quand même les limites budgétaires dans la reconstitution riquiqui du palais présidentiel, avec le président Gaviria qui se bat en duel avec un seul conseiller, deux tables et un canapé.




mardi 29 novembre 2016


Casual
posté par Professor Ludovico

On ne regardait plus trop de sitcoms, car rien ne nous faisait rire. L’humour, ça se date plus sûrement que le Carbone 14. Parks & Recreation, par exemple, qui tord de rire mes enfants, peine à me décrocher un sourire. C’est tout simplement que ce rire-là ne nous est plus destiné.

On essaye pourtant ce qui passe ; Togetherness, par exemple, précédé d’une réputation flatteuse. On sourit mais on n’est pas suffisamment séduit pour s’engager dans la relation à long terme que représente une série.

Casual ressemble beaucoup à Togetherness (famille de californiens divorcés et problèmes de couple afférents), mais cette série-là, elle nous parle. Une histoire de quadras qui doivent se refaire une vie, et pas seulement sexuelle. Le pitch : Valerie est une psy qui a réussi (merveilleuse Michaela Watkins), mais qui vient de se faire larguer pour une jeunette de vingt ans. Elle emménage par nécessité chez son frère (Tommy Dewey), start-upper à succès, en embarquant sa fille ado (Tara Lynne Barr). Mais rien n’est simple. Le tonton est certes séduisant, très très (trop) cool, mais aussi un peu suicidaire. La jeune fille, elle, est très pressée d’expérimenter sa sexualité et la mère cherche désespérément à retrouver la sienne.

On l’a compris, les trois sont à la poursuite de ce casual sex que nous vante les sites de rencontres (et c’est justement le métier du tonton, tiens, tiens). Leur quête poursuit des motivations bien différentes, mais les résultats sont tout aussi catastrophiques. On ajoutera des grands parents dysfonctionnels (avec une Frances Conroy qui joue l’exact opposé de son rôle dans Six Feet Under) et un voisin black (Nyasha Hatendi), british et coinçouille, et vous avez une salade californienne particulièrement réjouissante.

Casual a l’intelligence de chercher le sourire avant l’éclat de rire, d’alterner le chaud comique et le froid dramatique, et la finesse de choisir des comédiens normaux, pas particulièrement beaux, et donc parfait contrepoint à cette Californie hygiéniste et politiquement correcte, où le rêve d’un sexe performatif et efficace côtoie les utopies d’un relationnel de couple fusionnel, sans accroc ni conflit.

On ne pouvait pas attendre moins de la férule de Jason Reitman, monsieur In the Air, Juno, et Thank You for Smoking




samedi 12 novembre 2016


Un Village Français, finale : un naufrage français
posté par Professor Ludovico

C’est triste de voir couler le Titanic. Une série qui semblait insubmersible malgré ses défauts, et malgré les charges de plus en plus importantes qu’on lui demandait de porter : être une série pédagogique, mais excitante (donc feuilletonnante) avec des personnages crédibles, mais pas monolithiques, et qui ne rate pas sa sortie : l’Epuration, 1945, était toute désignée pour servir d’écrin à un final en beauté.

Malheureusement, la série déclinait déjà depuis deux saisons, et son naufrage n’en est que trop logique. Comme toutes les séries, on peut imaginer que ses fondateurs soient déjà partis comme des JJ Abrams de Marne-La-Coquette, avec en tête de nouvelles aventures, de nouvelles séries, et des projets à pitcher.

Mais quand même. Six scénaristes, un atelier d’écriture, un conseiller intrigue, un conseiller en psychologie des personnages ; tout ça pour ça ? Autant de monde pour torpiller dans les grandes largeurs le plus beau cuirassé que la France fictionnelle ait produit depuis des années ? Six épisodes pour massacrer consciencieusement ses personnages, les amener prendre des décisions les plus ridicules les unes que les autres, et leur faire jouer des situations les plus rocambolesques ? Un cake indigeste, nappé par-dessus le marché de quelques velléités graphiques tout aussi ambitieuses que ridicules ? Du fameux mouvement circulaire avant/après évoqué précédemment aux faux raccords de la scène d’amour des Schwarz, qui tentent péniblement d’évoquer La Ligne Rouge ?

Ça fait beaucoup pour le suiveur, comme on dit sur le Tour de France.

Et crime ultime pour une fiction : ne pas finir. Un Village Français avait déjà du mal à relier une saison à l’autre : pas de résumé de l’épisode précédent*, pas de scène de réintroduction contextuelle. On sait désormais que ce Village-là ne sait pas non plus faire un dernier épisode. Le Professore resta longtemps abasourdi avec sa petite famille devant le générique de fin, se demandant si c’était bien là la fin de Villeneuve.

* On suppose que, dans ce cas particulier, on fasse appel à « l’intelligence du spectateur »…




mardi 1 novembre 2016


Un Village Français, la der des ders
posté par Professor Ludovico

C’est parti pour les six derniers épisodes de notre série fétiche sur la France de 40, et, à vrai dire, il est temps que ça s’arrête. La série, qui était composée à 90% de réalisme historique et à 10% d’intrigues feuilletonnantes, est en train d’inverser cette proportion. Elle aligne les rebondissements les plus improbables, les uns après les autres, croyant que ça fait système. Au contraire, le spectateur, dépité, amoureux désabusé de sa maîtresse infidèle, décroche un peu plus à chaque scène.

Ainsi, Müller, dont personne ne nous a dit ce qu’il était devenu (les résumés à l’américaine, c’est vulgaire), revient dans la Grande Scène du IV. Une scène abrupte, absurde, incompréhensible, qu’on explique après (par un dialogue évidemment. Don’t show. Tell, it’s cheaper!) : Müller a été retourné, il est devenu un agent de l’OSS, comme beaucoup de nazis à cette période. N’importe qui, d’Asghar Farhadi à Hitchcock, de Marcel Carné à Steven Spielberg, vous aurait expliqué qu’il faut faire l’inverse, pour créer la suspense, pas la surprise.

Mais bon, UVF n’en est plus là. Elle préfère dépenser son argent dans un très bel effet spécial, qui mélange, d’un tour de caméra, passé et présent ; une façon de montrer que rien n’a changé sous la France de De Gaulle. Car il reste de belles choses dans Un Village Français ; les « corvées de bois » de la Guerre d’Algérie qui s’annoncent dans la scène des prisonniers allemands, les gaullistes qui ne s’embarrassent pas trop de principes, les communistes non plus. Il reste aussi quelques beaux personnages : Larcher, Schwartz, Servier, Bériot.

Dans quelques années, on oubliera les prestations calamiteuses des autres acteurs (peu aidés, la plupart du temps, par des situations scabreuses) pour retenir le courage ultime d’un Servier, la gouaille d’un Marchetti, l’assurance morale d’un Schwartz.

Car Un Village Français nous a beaucoup donné. Et s’il nous a un peu repris ces dernières années, le cadeau originel ne s’oublie pas.




lundi 10 octobre 2016


Twin Peaks, la beauté et la vérité
posté par Professor Ludovico

Troisième pèlerinage à Twin Peaks, cette fois-ci avec le Professorino. A cet âge-là, – quatorze ans – on déteste se faire imposer par le paternel un quelconque programme de visionnage. Il y a les parties commentées de League of Legends à mater sur Twitch, les messages à lire sur Messenger, et on veut suivre sa propre route ; finir par exemple la saison 3 d’Orange si the New Black, depuis que le vieux a décidé que les filles de Litchfield étaient devenues nulles. Sans parler de la carrière de Jean-Kevin Augustin qu’il faudrait faire décoller sur FIFA 17. Mais la soeur, déjà passé par Snoqualmie Falls, fait pression : ça sent le rite initiatique. On s’y colle donc.

Quand on regarde Twin Peaks pour la troisième fois, il est possible de s’attarder sur les détails. Et donc de remarquer les faiblesses de la série, son montage et ses coupures publicitaires parfois hasardeuses, ses longueurs non voulues (on ne parle pas des longueurs lynchiennes voulues*)…

Mais maintenant, nous pouvons approcher de près la toile Twin Peaks, et admirer un par un les détails, les coups de pinceaux, de Maître Lynch.

On remarquera ainsi que les pilotes des deux saisons sont des chefs-d’œuvre du genre. Et notamment celui de la saison deux, où un moment particulier fait exploser le talent de David Lynch et de ses comédiens.

Dans cette scène, on va enfin apprendre l’histoire d’Ed et de Nadine. Pourquoi ce couple si mal assorti, le garagiste beau ténébreux et la pirate folle des rideaux sont mari et femme. Dans une confession déchirante, Ed raconte les événements survenus vingt ans auparavant. Évidemment Ed aimait Norma, la sublime et émouvante patronne blonde** du Double R, LE diner emblématique de Twin Peaks. Et Norma aimait Ed. Mais un soir, Norma est parti avec Hank, futur voyou de Twin Peaks. De dépit, Ed s’est saoulé avec la première fille venue, Nadine. Nadine, la pas très jolie, mais si douce et si gentille.

Le lendemain, Norma est revenue ; il ne s’était rien passé avec Hank. Pas de chance, Ed et Nadine avait passé la frontière et s’étaient mariés. Tragédie. Vingt ans de malheur.

Cette histoire-là est si bien amenée depuis six épisodes (les regards déchirants des anciens tourtereaux, la folie absurde de Nadine, l’ombre menaçante de Hank qui va sortir de prison) qu’on est émotionnellement prêts à l’entendre. Et cette révélation est si formidablement interprétée par Everett McGill***, assis dans ce couloir d’hôpital, qu’il nous tire directement les larmes, comme à l’Agent Cooper.

Mais c’est à ce moment-là que David Lynch fait un truc absolumement incroyable, un truc qui définit totalement Twin Peaks, qui est totalement Twin Peaks : il inverse la charge émotionnelle de la scène.

Nous étions dans le mélo, nous passons dans la comédie.

En face d’Ed, dans ce couloir d’hôpital où Nadine est peut être en train de mourir, il y a un odieux personnage, qu’on a déjà vu : l’Agent Albert Rosenfield (génial Miguel Ferrer). Depuis le début de l’enquête sur Laura Palmer, Rosenfield représente le seul vrai flic de la série, dur, méchant, mécaniquement professionnel. Un des rares personnages réalistes de Twin Peaks, prêt à découper sans vergogne le corps de Laura pour l’autopsie, ou à moquer les manières de bouseux du Sherif Truman ou du docteur Hayward. Albert, c’est la méchanceté de la ville, c’est l’ombre de Washington qui plane sur l’Amérique des campagnes. Le type qui n’a rien compris à la vraie vie, au bon café, à la tarte aux cerises, aux pins Douglas. Un type qui ne saura jamais que la vraie vie est à la campagne ; un type qui n’a rien compris à Twin Peaks, la ville ou la série.

Et voilà que Rosenfield retient difficilement un fou-rire devant l’histoire d’Ed et de Nadine, d’Ed et de Norma. Plié en deux, maîtrisant à grand peine ses larmes, en contraste total avec la consternation des autres personnages.

Mais, nous, subitement, nous basculons vers Albert : cette histoire d’amour, c’est un cliché ridicule, c’est pathétiquement corny, c’est digne d’un épisode d’Invitation à l’amour, le soap que regarde Lucy avec assiduité.

Encore mieux, Lynch, après nous avoir fait basculer des larmes aux rires, va encore alterner entre ces deux sentiments. Nous avec Ed qui pleure, puis nous qui rigolons avec l’agent Rosenfield, puis retour à Ed, etc.

Arriver à nous faire ressentir en même temps ces deux sentiments, c’est tout bonnement extraordinaire. Ce n’est pas lynchien (l’homme de Missoula étant rarement drôle dans le reste de son œuvre). Est-ce que cela existe ailleurs ? Même pas sûr.

Mais c’est Twin Peaks, cette série-monde qui passe de la tragédie à la comédie, du polar au mélo, ou, comme dans la dernière scène de ce pilote saison 2, à la terreur pure.

Lynch a toujours dit vouloir montrer les choses telles qu’elles sont, et pas comme la morale nous a appris à les regarder. Le cinéaste expliquait ainsi garder dans un bocal de vieux chewing-gum mâchés par ses amis, ou, dans un autre, des mouches mortes. Deux choses bien dégoûtantes en vérité. Mais, expliquait-il, il suffit d’enlever les mots qui ont été plaqués dessus pour entrevoir une autre réalité : la beauté, la vérité. Plus de chewing-gum, plus de mouches, mais une belle pâte rose, brillante et aux formes étonnantes, ou les reflets noirs et irisés de l’autre bocal. Filmer en somme le Festin Nu, le projet littéraire de William Burroughs, la vérité au bout de la fourchette ; sans jugement, sans morale. La beauté et la vérité.

Twin Peaks n’a fait que montrer cela ; la pure et terrifiante beauté de la vie, et son horrifique réalité.

* Comme par exemple la scène trioliste de la James’ song, où James passe de Donna à Maddy en trois minutes quarante ; une scène tout aussi romantique que terrifiante
** Peggy Lipton, qui est aussi la maman de Rashida Jones, miss Perkins de Parks & Recreation ou l’avocate sexy de The Social Network
. Bon sang ne saurait mentir.
*** Everett McGill, qui joue aussi le Stilgar de Dune.




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