Le cinéma, comme les autres arts, est toujours en recherche de la martingale commerciale qui lui garantirait le succès. Cette quête chimérique de la formule magique ne marche pas. Et la meilleure façon de déceler une formule, c’est de regarder un film qui a échoué. OCS vous le propose sur un plateau : Le Sport Favori de l’Homme d’Howard Hawks.
La formule Hawksienne est connue : des héros masculins confrontés à une situation désespérée qui prouvera leur courage, et des femmes puissantes, assumant pleinement leur sexualité. Cela a parfaitement marché dans la comédie (L’Impossible Monsieur Bébé, La Dame du vendredi, Chérie, je me sens rajeunir) ou la tragédie (Rio Bravo, La Rivière rouge, Seuls les anges ont des ailes). Mais voilà, en 1964, Hawks est à la fin de sa carrière, et, à 68 ans, toujours aussi libidineux. En perpétuelle recherche de jeunes femmes pointues qu’il transforme en stars (et, si possible, en compagnes), il en trouve pas moins de trois pour Le Sport Favori de l’Homme : Paula Prentiss, Maria Perschy, Charlene Holt, qu’on verra défiler dans toutes les tenues*. L’intrigue, même légère, est typiquement Hawksienne : un vendeur de magasin de pêche a écrit un bestseller sur le sujet. À la veille d’un concours, il est sollicité par Abigail et Easy, deux jolies jeunes femmes de l’organisation, qui veulent le voir participer. Le voilà obligé d’avouer qu’il n’y connait rien et n’a fait que mettre sur le papier les conseils… de ses clients. Duperie, allusions sexuelles dans tous les sens, quiproquos, « héros » confronté à une situation légèrement « désespérée » : on est bien dans une comédie Hawksienne. Qu’est-ce qui ne marche pas alors ?
Pour comprendre, la lecture de la bible Hawksienne de Todd McCarthy s’impose. Hawks voulait Cary Grant, il aura Rock Hudson, énorme star de l’époque. Mais Hudson s’ingénie à « faire du Cary Grant », et ça ne marche pas. Il n’a ni l’élégance, ni la folie absurde de l’acteur de L’Impossible Monsieur Bébé. Et si pendant tout le film, on reconnait les gags habituels, ça ne fonctionne pas.
De sorte que se superpose alors une seconde lecture, impossible à l’époque, et accessible uniquement au spectateur d’aujourd’hui, qui connait l’homosexualité de Rock Hudson. Le sport favori de l’homme n’est pas la pêche, ça on l’avait compris, et c’est bien le sexe. Le film est frontalement l’histoire d’un type à qui trois filles apprennent à être un mec, un vrai : comment tenir bien droite sa canne à pêche, comment embrasser, comment descendre une fermeture éclair. Mais ce mec n’en peut mais.
Aujourd’hui, on sait pourquoi.
* Pyjama, short, lingerie transparente, T-Shirt mouillé, et surtout combinaisons de plongée TRES ajustées qui ont coûté la bagatelle de 10000$
posté par Professor Ludovico
Dix années avant Gods & Generals, Ted Turner avait déjà sorti son portemonnaie de Civil War buff, sorti sa collection de soldats de plomb Bluues & Grays, et pour 20 millions de dollars, reconstitué in situ la plus grande bataille américaine : Gettysburg.
Rappelons-en le pitch : Lee, le grand stratège virginien, veut s’emparer de Washington pour faire plier Lincoln alors que la cause sudiste est de plus en plus mal en point. Il opère un grand mouvement dans la vallée de la Shenandoah, mais le général nordiste, Meade, l’attend à Gettysburg. Au bout de 3 jours, et suite à une (rare) grossière erreur de Lee, les sudistes sont défaits. Gettysburg, et ses 50 000 hommes perdus, est le tournant de la Guerre de Sécession. Quelques semaines plus tard, Lincoln fera son célèbre Discours : « à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre. »
Gettysburg, initialement prévu comme une minisérie fut repris et financé par Ted Turner. Il fit évidemment un four au Box-office (voir plus bas) mais connut beaucoup de succès sur le câble et devint un film scolaire, c’est à dire ce qu’il est foncièrement.
Mais voilà, si dans Gettysburg, tout est authentique, jusqu’à l’emplacement exact des canons confédérés, il n’y a pas de film. Pas de personnages, pas d’histoire. On pourrait gagner une heure rien qu’en enlevant les scènes de salut au garde-à-vous, une autre heure quand les canons tirent, et encore une heure quand les fusils tirent… Le seul intérêt réside dans le personnage de Joshua Chamberlain, le jeune colonel héros de Little Round Top (Jeff Daniels), chargé de représenter le point de vue nordiste et d’incarner le bon officier, généreux et attentionné. Mais comme tous les officiers sont vénérés par la troupe (même quand ils les envoient dans une boucherie sans nom), il n’y a aucune aspérité dans le film. Anecdotique pour le passionné, Gettysburg est totalement inutile au néophyte.
mardi 1 janvier 2019
The Myth of the American Sleepover
posté par Professor Ludovico
En regardant ce film de David Robert Mitchell, juste pour une sombre histoire de complétude, on se dit que la cinéphilie fait faire de drôles de choses. Que vient-on faire dans cette galère (un film sur les soirées pyjama) ?
Mais comme d’habitude, la petite musique de D. R. Mitchell s’impose lentement mais sûrement : ces chansons inconnues en background, ces jumelles mystérieusement habillées de noir et en rose (haut noir, rose pour le bas pour l’une, et vice-versa). Et ce lac noir qui préfigure le lac d’argent d’Under The Silver Lake, et ces blondes aux cheveux mouillés qui sortent en souriant de la piscine, dans les trois films de David Robert Mitchell.
Pourtant il n’y a pas grand’chose : un ado cherche la jolie blonde qu’il a croisée au supermarché, une fille découvre la vérité sur son boyfriend, et un sophomore plus âgé qui prend sa voiture pour une quête absurde.
À partir de ses petits riens qui font l’enfance, David Robert Mitchell déploie son film sur cette seule nuit… Mais au final, et trois films après, The Myth of the American Sleepover commence à ressembler à la première pierre d’une œuvre. It Follows restant le chef d’œuvre indiscuté, mais – même quand c’est un peu raté comme Silver Lake – son cinéma reste passionnant et sensible.
vendredi 14 décembre 2018
Retour vers le Futur
posté par Professor Ludovico
Plus qu’une pépite nostalgique, Retour vers le Futur est un chef-d’œuvre du cinéma, à la manière des films de Hawks. Mais en revisitant les chouchous de la cinéphilie, il y a toujours un petit pincement au cœur ; le film aurait-il vieilli ? Nous étions-nous fourvoyés ?*
Bien sûr que Retour vers le Futur a vieilli. La comédie est le genre le plus exigeant, le plus référentiel, et donc le plus difficile à maintenir dans le temps**. Cette fabuleuse mécanique est un peu trop mécanique justement, elle souligne un peu trop les gags. On a parfois l’impression que les scénaristes (Robert Zemeckis et Bob Gale***) flèchent l’histoire pour le spectateur. Ainsi, quand Doc demande à Marty ce que faisait ses parents pour s’amuser quand ils étaient jeunes (ce qui est un gag en soi), on voit apparaître l’affiche d’Enchantment under the sea. Cela suffirait aujourd’hui, mais Zemeckis montre l’affiche et Marty la commente.
Hormis ces péchés véniels, Retour vers le Futur reste un authentique chef-d’œuvre. La construction des enjeux vue comme une mécanique de précision, qui s’accumule minute après minute pour exploser dans un tonnerre final, à l’écran et dans le cœur du spectateur.
Mais derrière la comédie screwball, deux sous-textes (au moins) viennent écailler le vernis fifties. Le racisme, le sexisme, la violence larvée de cette période prétendument dorée fait l’objet de nombreux gags doux-amers. Le sommet culminant avec le gag Chuck Berry, un paradoxe temporel à double tranchant où les petits blancs comme Zemeckis payent leurs dettes à la musique noire, tout en sous-entendant qu’elle vient du futur, et donc des blancs.
Et puis l’incroyable sous-texte freudien ? Quand on aura dit que Marty doit éviter de coucher avec sa mère pour pouvoir naître, on aura dit beaucoup. Que le père, adolescent, était un voyeur frustré qui volait des petites culottes, et que la mère était une alcoolo un peu chaudasse, on aura tout dit. La morale de l’histoire, ce sont les fils qui rendent les pères virils. Et que le salut de la vieillesse viendra – comme toujours – de la jeunesse.
En revanche, ce qui n’a pas vieilli, c’est l’extraordinaire performance des acteurs ; le Doc (Christopher Lloyd), Marty (Michael J. Fox), mais surtout George McFly, le père de Marty, interprété par l’incroyable Crispin Glover. Être crédible à ce point dans un ado de 15 ans et un père de 50, le coinçouille des fifties et le raté des eighties, puis l’écrivain à succès dans ce futur alternatif, peu de comédiens sont capables de faire ça.
* En tout cas, moins que la presse de l’époque…
** Les blagues sur Ronald Reagan ne fonctionnent plus avec le Professorino, par exemple.
*** Qui ont dans leur contrat l’interdiction de produire une suite de leur vivant, sans leur accord.
samedi 1 décembre 2018
L’Origine du Christianisme
posté par Professor Ludovico
Plus compliqué, mais tout aussi passionnant, L’Origine du Christianisme poursuivent l’œuvre entamée par Corpus Christi : comment, après la mort de Jésus, le christianisme est né à partir de l’an 50. Un débat, non pas contradictoire, mais en revanche bourré d’incertitudes, dans lequelles Jérôme Prieur et Gérard Mordillat tentent de mettre de l’ordre. Comment Saint-Paul, celui qui ne croyait pas, est devenu le plus grand prosélyte ? Comment une religion, issue de Judée, et dont les principaux prophètes étaient juifs, a accusé les juifs de tous les maux pour mieux convertir les romains ? Comment une religion naissante, en interdisant aux non-juifs du prêcher à Jérusalem, leur a paradoxalement offert l’opportunité de prêcher dans l’ensemble du pourtour méditerranéen ? Comment l’exclusion des premières hérésies, a permis à la religion de se définir ?
Tout cela en dix heures ardues, mais toujours passionnantes.
dimanche 18 novembre 2018
La Nuit des Généraux
posté par Professor Ludovico
La Nuit des Généraux est encore un de ces films dont on se glissait le nom sous le manteau, nous les maquettistes Matchbox/Revell/Italieri des années soixante-dix, nous les collectionneurs de films sur la Seconde Guerre Mondiale. Quoi ? Tu n’as pas vu La Nuit des Généraux ? Mais putain, c’est génial ! C’est une histoire de meurtre à Varsovie en 42 ! Y’a Peter O’Toole en général nazi, trop classe ! Y’a même Philippe Noiret !
Trente ans après, on réalise ses promesses. Bon, La Nuit des Généraux est un film assez foutraque mais intéressant par ailleurs. D’abord avec le personnage de Peter O’Toole, grande folle incroyable chez les nazis, maquillé comme Cléopatre. Et puis il y a aussi Donald Pleasence, et Charles Grey (futur narrateur du Rocky Horror Picture Show) en généraux nazis, mais aussi Philippe Noiret en flic français et Omar Sharif en flic allemand. Sharif veut trouver l’assassin d’une prostituée tuée à Varsovie ; il poursuit les généraux suspects jusqu’en 44, malgré l’attentat contre Hitler, malgré la libération de Paris…
Une curiosité, sans plus…
samedi 17 novembre 2018
Pandora
posté par Professor Ludovico
Une baie magnifique dans la Méditerranée, une cloche sonne le tocsin. Travelling arrière. Sur la plage, des pêcheurs et dans un filet, une main d’homme et une main de femme. Emmêlés. Morts, évidemment.
Ainsi commence le début magique de Pandora, un autre classique passé entre les mailles du filet de CineFast. L’histoire de Pandora (divine Ava Gardner) entourée de prétendants sybarites qu’elle rejette les uns après les autres, jusqu’à rencontrer le mystérieux Hendrick Van der Zee (James Mason), un hollandais dont le bateau mouille, solitaire, dans la baie. Albert Lewin, réalisateur quasi inconnu et auteur d’une poignée de films, relie ça sans barguigner, dès les premières scènes, à la légende du Hollandais Volant, le marin maudit.
Il n’a pas besoin des astuces scénaristiques habituelles, ce film, car il est tout simplement magique. Pas seulement grâce à Jack Cardiff, le grand chef op’ de Michael Powell, pas seulement par l’intensité érotique d’Ava Gardner. Non, Pandora est un sort en lui-même, jeté sur le spectateur ; il n’en échappera que 122 minutes plus tard.
Dès le premier plan (un guardia civil filmé comme un colosse de Memnon, statue de pierre, immobile, qui encadre Geoffrey, le protecteur de Pandora, et Stephen, l’un de ses amants éconduits), le ton est donné : magique, mystérieux, surréaliste, Daliesque. Pendant deux heures, le film ne cessera d’inventer et de créer du mystère. Pandora, séductrice mais emplie d’un étrange spleen… Hendrick Van der Zee, mystérieux peintre navigateur. Une corrida, un bain de minuit… Une fête sur la plage… une course dans la montagne… Et une galerie de prétendants, alcooliques, toréadors, champion automobile…
Pandora est clairement le précurseur du cinéma des tourments des années soixante, du Passenger d’Antonioni à la Belle de Jour de Buñuel. On pense aussi à Sueurs Froides, à Mulholland Drive. Tous ces films qui partagent le qualificatif de rêve éveillé….
Y’a-t-il plus belle définition du cinéma… ?