[ Les gens ]



lundi 25 octobre 2021


Dune, part two: l’adaptation impossible
posté par Professor Ludovico

Dune n’est pas fait pour le cinéma. Deux adaptations recensées (Lynch, Villeneuve), quatre projets connus (Jodorowsky, Scott, Berg, Morel), et plein d’autres dans les cartons : que des échecs.

Précisons notre pensée : Dune n’est pas fait pour être adapté dans le modèle Hollywoodien de cinéma. Pas parce qu’il est inadaptable pour les raisons habituellement évoquées (complexité de l’intrigue, longueur du roman…), mais parce qu’il ne peut pas fonctionner dans le business model qui fait tourner l’édition et le cinéma américain.

Où est le problème ? Dune est le livre de SF le plus vendu dans le monde, 12 millions d’exemplaires à ce jour. La famille Herbert a gagné des millions avec l’œuvre de Frank, et continue d’en gagner autant avec les prequels et autres sequels. Les Herbert veulent leur Seigneur des Anneaux, un film qui batte des records, même s’il n’est pas fidèle à l’œuvre*. Pourvu qu’il « développe », selon le langage entrepreneurial d’usage, « la franchise Dune »…

Mais le livre d’Herbert est avant tout un drame Shakespearien. Il ferait une bonne pièce de théâtre : l’essentiel de l’intrigue se déroule dans des palais, et se base sur des conciliabules, des apartés, et quelques duels à l’épée. Les batailles que l’on voit dans les films sont hors-champ, brièvement évoquées dans le livre. Dune est en réalité un film d’auteur à 10 millions de dollars, et pas à 160**. Un film pour adultes, qui parle de pouvoir, de politique, de mysticisme et d’écologie. Hamlet meet Star Wars. Il lui faut du temps, et pas de l’argent. Un artiste – disons européen pour simplifier – préférerait probablement que l’on adapte son livre ainsi, mais pour les Herbert (et les américains en général), il est inimaginable – question d’ego autant que d’argent – de faire un « petit » film sur Dune.

L’adaptation doit donc être spectaculaire : vers des sables, batailles, et encore des batailles pour attirer un public qui veut un peu plus de divertissement que de réflexions mystico-écologiques. Spectaculaire veut dire cher. S’il coûte cher, il doit rapporter beaucoup plus. Sachant qu’on ne vendra pas de Happy Meal Harkonnen, de couette Chani, ni de radioréveil Paul Atréides, il doit rapporter encore plus.

Il faut pour cela faire un film qui plaise à un public large, 13 ans et plus. La recette est simple, il faut gommer certaines aspérités : sexe, drogue, complexité morale ou politique… Pas de chance, c’est exactement ce dont parle Dune.

Le thème principal de la saga, c’est le rapport douteux que l’humanité entretient vis-à-vis des hommes providentiels. Frank Herbert écrit son livre en 1963, en pleine Kennedy mania. Son livre est une alerte contre l’adoration quasi mystique pour la famille du Président, qui fait perdre de vue les véritables enjeux du pouvoir.

Car même armé des meilleures intentions, le pouvoir corrompt. Paul, héros libérateur de Dune deviendra dictateur sans pitié dans Le Messie de Dune.

Une histoire somme toute bien éloignée de tout ce qui fait le divertissement hollywoodien, des Pixar-Disney moralistes à Star Wars et autres Avengers. Aucune trace du Voyage du Héros cher à ces films, mais plutôt l’inverse ! Certes, Paul est initié aux arcanes du pouvoir par ses mentors, il est confronté à des expériences douloureuses et rencontre des alliés inattendus. Mais le Bien ne triomphe pas, et Paul ne rentre pas à la maison pour améliorer le monde. Au contraire, sa prédiction se réalise : un Jihad terrible commis en son nom se répand dans l’univers, « faisant pire » – selon les mots mêmes de Paul – « qu’Adolf Hitler ».

On pourrait lister à l’infini tous les thèmes qui ne « passent pas » le test du business model Hollywoodien : la religion, outil cynique de gouvernement, la drogue comme acquis culturel des Fremen, le sexe comme outil de pouvoir, l’homosexualité malsaine du Baron, ses pensées incestueuses sur son neveu… Tous sujets traitables dans un film adulte signé Lynch, Cimino ou Kubrick, mais pas dans un Dune Spielbergo-Lucasien…

Les Star Wars, les Marvel ne sont pas confrontés à ces problèmes : depuis l’invention du Blockbuster en 1977, ces franchises sont, sui generis, faites pour le grand public, notamment adolescent. Les sujets problématiques n’ont pas besoin d’être enlevés, car ils n’y ont jamais été.

Dune, lui, est un oxymore : un drame shakespearien coincé dans un univers à grand spectacle. Il a un petit frère : le Trône De Fer, qui comporte son lot de sexe, de politique et de morale machiavélienne : mais, comme par hasard, on en a fait une série pour HBO.

Et par le plus grand des hasards, c’est HBO qui diffuse*** sur sa toute nouvelle plateforme de streaming, le Dune de Villeneuve. Ironie des ironies ! Car c’est évidemment HBO qu’il faudrait à Dune : douze épisodes d’une heure, pour un public d’abonnés adultes, ayant payé pour ne pas être censuré de sexe, de drogue, de complexité morale ou politique…

Que cela n’ait pas été imaginé reste un des plus grands mystères de l’Univers Connu. Mais comme chacun sait, il existe bien des dictons sur Arrakis : « Lourde est la pierre et dense est le sable. Mais ni l’un ni l’autre ne sont rien à côté de la colère d’un idiot. »

* Frank Herbert aurait probablement eu la même réaction. Il avait validé le film de Lynch.

** Au final, le film de Villeneuve coûte 165 millions de dollars et est censé en rapporter au moins le double. Le dernier Star Wars a rapporté 2 milliards.

***Le monde cruel d’Hollywood a vu ces derniers mois un réalisateur reconnu (Villeneuve) se battre avec la maison mère (la Warner) pour que son film soit diffusé sur grand écran, plutôt que servir de produit d’appel à HBOMax. Le canadien a fini par gagner, Dune sortira aux USA le même jour sur grand écran. Mais jeudi dernier, dans un coup de pied de l’âne dont les studios ont le secret, HBOMax a avancé d’une journée la diffusion de Dune sur sa plateforme. A la fin, c’est toujours le studio qui gagne.


 




vendredi 22 octobre 2021


Rétrospective John Sayles
posté par Professor Ludovico

Evidemment, tout le monde dans la salle connait John Sayles, légendaire incarnation du « one for them, one for us » ; l’antienne Hollywoodienne qui veut que l’on accepte de se compromettre dans l’Usine à Rêves pour pouvoir financer/greenlighter des projets plus personnels. Par exemple, accepter – comme Steven Soderbergh – de faire la suite d’Ocean’s Eleven pour faire Bubble.

John Sayles a fait mieux que ça : scénariste de films de genre (Piranha, Alligator, Battle Beyond the Stars, Hurlements…),  script doctor renommé sur des gros films Hollywoodiens (E.T., Apollo 13, Jurassic Park…), il a pourtant dévoué toute sa carrière à un cinéma des plus indépendants, très marqué à gauche : le racisme (The Brother from Another Planet), la condition des mineurs (Matewan), la corruption dans le sport (Eight Men Out), ou dans la vie publique (City of Hope), mais aussi les drames familiaux (Passion Fish, Lone Star), ses deux chefs-d’œuvre.

A chaque fois, des scénarios humains, subtils, précis, servis  par la crème des acteurs B-list, que l’on retrouve de film en film, et qui finissent par constituer une troupe : Chris Cooper, Joe Morton, David Strathairn, Mary McDonnell, Alfre Woodward, Angela Bassett…

Même si sa filmographie s’est étiolée depuis Limbo (1997), il ne faut pas rater la quasi intégrale que nous propose la Cinémathèque, en présence du Maître.

La Cinémathèque Française
51 rue de Bercy
75012 Paris




mardi 7 septembre 2021


Ode à Michael K. Williams
posté par Professor Ludovico

Il y a des gens qui n’ont jamais de chance. C’est le cas de Michael K. Williams, qui a eu la mauvaise idée de mourir le même jour que Jean-Paul Belmondo, notre patrimoine national. On n’entendra donc pas beaucoup parler de Michael K. Williams dans les journaux français aujourd’hui, ni demain d’ailleurs. Pourtant, c’est vers lui que se tourne aujourd’hui notre tristesse, immense, à la hauteur des émotions prodiguées par son rôle-phare, Omar Little.

Car Michael K. Williams a eu de la chance, finalement, en se voyant offrir ce rôle dans The Wire – peut-être le plus grand rôle de la télévision américaine. Robin des Bois de Baltimore, gangster, homosexuel et drogué, consacré meilleur personnage de fiction par Barack Obama. Oui, l’Amérique avait changé. Oui, l’Amérique pouvait changer.

Ce n’est pourtant pas le seul rôle de Michael K. Williams. Il a interprété d’autres gangsters, sans jamais refaire Omar : stylé comme Chalky  White de Boardwalk Empire, dangereux comme Freddy dans The Night Of. Il a trainé son sourire, à la fois triste et carnassier, dans pléthore de rôles au cinéma et à la télévision, avant et après Sur Ecoute : Lovecraft Country, Dans leur Regard, SOS Fantômes, Assassin’s Creed, Inherent Vice, Gone Baby Gone, Twelve Years a Slave…

Mais c’était trop tard. Nous avions découvert ce diamant dans la trentaine. Il ne serait jamais jeune premier. Michael K. Williams avait débuté comme danseur chez Madonna et Missy Elliot. Une carrière artistique qui, comme il le disait, l’avait sauvé de ses pires tourments*.

Mais on n’y échappe jamais réellement, à l’instar de son emblématique cicatrice au visage, qu’il portait comme une bannière de sa jeunesse agitée. Ces tourments l’ont rattrapé dans l’appartement de Flatbush, Brooklyn, la ville qu’il n’avait jamais quitté : retour à la case départ.

C’est aujourd’hui avec tout l’égoïsme du spectateur que l’on souhaite que Michael K. Williams repose en paix. Non pas dans la réalité, près de ses proches, mais dans son univers de fiction. Qu’il retrouve au paradis des gangsters Brandon, Dante et Renaldo, ses amants, Butchie, son mentor, et tous les autres incroyables personnages dont la mort fictive nous a ému dans la magnifique cité de Baltimore.

Car comme il est dit dans la Nuit des Rois, « Je suis un acteur : je suis ce que je joue. »

* « Les arts m’ont donné quelque chose qu’aucune somme d’argent, aucune statue ne pouvait me donner – une vie, une voix, un but. » Vanity Fair, 2017




lundi 6 septembre 2021


Jean-Paul Belmondo
posté par Professor Ludovico

– « Quelle est votre ambition dans la vie ?
– Devenir immortel et mourir. »

A Bout de Souffle




samedi 28 août 2021


« N’oubliez jamais les petites villes »
posté par Professor Ludovico

En 1936, auréolé du succès de Mayerling, Joseph Kessel est accueilli en grande pompe à Hollywood. Déçu par les contraintes qu’on lui impose, il en tire néanmoins un petit livre assez bien vu sur l’Usine à Rêves, Hollywood, film mirage.

Ce qu’il écrit à l’époque est encore valable aujourd’hui. Voilà par exemple ce qu’il fait dire à un producteur :  

« N’oubliez jamais les petites villes d’Amérique, si vous faites des scénarios pour nous. Ne pensez plus que vous travaillez pour les spectateurs évolués d’Europe. Ce n’est pas de New York dont nous vivons, ni de Chicago, ni d’aucun des grands centres. Nous dépendons des cités sans joie, des bourgades où habitent les gens les moins cultivés, les moins informés, les plus primitifs, les plus enfantins, et les plus naïvement sentimentaux du monde. Il faut les faire rire du ventre et non de la gorge. Il ne faut pas les faire pleurer, mais tout juste humecter gentiment leurs paupières. Il faut éviter tout ce qui suppose une connaissance quelconque géographique, historique, ou scientifique. Il faut éviter tout effort de l’intelligence, toute égratignure aux conventions. Songez à cela, et tâcher de nous être indulgent. »

Ça pourrait être du Michael Bay ou du Jerry Bruckheimer…




mercredi 25 août 2021


Le Veau d’or (le Godard) est toujours debout
posté par Professor Ludovico

L’occasion était trop belle. Sur France Culture, Michèle Halberstadt – la voix la plus sensuelle du PAF – animait cet été une émission intéressante*, Les films qui ont changé nos regards.

Le concept : les grands films du répertoire (Vertigo, 2001, Le Mépris…) vus par des spectateurs français de renom (Isabelle Huppert, Bruno Podalydes, Arnaud Desplechin…), passionnés par le film en question.

A la fin de chaque émission, Michèle Halberstadt demandait l’avis de l’Oracle. L’oracle, quel oracle ? Mais l’Oracle, voyons ! Jean-Luc Godard himself. L’homme dont la pensée rayonne – au sens radioactif du terme, nous y reviendrons – sur le cinéma français depuis 70 ans. Et là, évidemment, c’est un défilé : « Le Parrain ? pas un film qui a changé le monde ! » « Kubrick ? Un faiseur…» « Hitchcock ? beaucoup de faiblesses… » Etc., etc.

Venant d’un cinéaste, dont, le moins qu’on puisse dire, aucun film n’a eu le retentissement ou la longévité de Vertigo ou de 2001, ça ne manque pas de sel. Comme on sent la jalousie d’un nonagénaire aigri, qui a beaucoup aimé le cinéma, mais qui brûle ce qu’il a adoré, on se rue sur la dernière émission qui lui est intégralement consacrée. Une heure de pure pensée godardienne sur le cinéma, la vie, et le reste.

Que dirait-on aujourd’hui de quelqu’un qui trouve tout le monde nul, à commencer par ses amis (Truffaut, Goupil, Cohn-Bendit) ? Qui râle sur tout ce qui est moderne ? Qui répond par la négative à toutes les questions** ? Un facho ? Un vieux con ? Mais non, c’est Jean-Luc Godard, l’Ermite de Rolle. Dont nous écoutons, masochistes béats, les « leçons », diverses et variées, depuis 1950***…

Hormis quelques fulgurances connues****, le génie godardien est essentiellement composé de réponses négatives (indiquant que vous avez tort, quelle que soit la question) basées sur des jeux de mots lacaniens : « Dans la peinture moderne, il y a toujours des titres aux tableaux. A la banque aussi. » « La représentation ? Mon avocat dit aussi qu’il va me représenter, mais comment peut-il me représenter ? » Etc. Essayez vous aussi, avec quelques huîtres et un bon petit Muscadet, vous verrez, c’est pas très compliqué…

Ce n’est pas pour rien que le Snake – le Chief Technical Officer de CineFast – a créé la rubrique Pour En Finir Avec. Finissons-en donc avec Jean-Luc Godard, le veau d’or du cinéma français, l’homme par qui tout est arrivé, et par qui tout fut détruit.

Car Godard n’a réalisé qu’une poignée de films réellement intéressants, les premiers surtout (À Bout de Souffle, Pierrot le Fou, Masculin Féminin)*****. Donnant corps à la diatribe d’Orson Welles (« Si vous voulez faire du cinéma, faites-en ! Volez des caméras ! Volez de la pellicule ! », la Nouvelle Vague apportait cette idée neuve dans le cinéma des studios : une révolution technique, en tournant avec de simples caméras 16 mm, qui permettaient de s’affranchir de la lourdeur des studios. Et une révolution narrative, en filmant ainsi dans la rue, sans décor, des choses nouvelles. En un mot les aspirations de cette jeunesse 50’s étouffant dans la pesanteur sociale d’après-guerre…

Si ce bouleversement a engendré de beaux bébés (Godard, Truffaut, le Nouvel Hollywood), elle a aussi détruit le cinéma français. Car ces jeunes Turcs ont pris le pouvoir en fustigeant le « cinéma de papa » : le cinéma populaire, de qualité, des années 30 à 50. Ecartés les Duvivier, Marcel Carné, Claude Autant-Lara…

La Fatwa des Cahiers du Cinéma a duré trente ans. Un peu comme Boulez imposant son joug dodécaphoniste sur la musique contemporaine, Godard&Co ont imposé les sujets chichiteux de la bourgeoisie de Saint-Germain des Prés, son refus du scénario, et ses pré-requis techniques low cost (son direct, éclairages hésitants, acteurs improvisés…)

Cette révolution obligatoire de la forme a contaminé tout le cinéma français comme des rayons gamma. Son aura intellectuelle a été relayée par le système des subventions du CNC, qui valide les bons sujets/le bon goût du moment (il y a vingt ans, les banlieues, aujourd’hui, les problématiques de Genre). De facto, l’État oriente le type de sujets de films qui peuvent se tourner et ceux qui ne peuvent pas se tourner. Cette pensée se retrouve parmi les techniciens (formés aussi par l’Etat, via la FEMIS). Autant dire qu’un film d’action, un thriller politique, une comédie romantique n’a pas lieu d’exister dans ce système.

Mais les gens meurent, leur influence s’estompe, et le système s’écroule lentement. Notamment grâce à quelqu’un comme Luc Besson, un autodidacte, qui pris lui aussi Welles au mot. Bricolant en 1983 son Dernier Combat tout seul, et prouvant que le cinéma de genre pouvait fonctionner en dehors du système. On peut penser ce qu’on veut de Besson (à vrai dire, le Professore n’en pense pas beaucoup de bien), mais il a remis le cinéma populaire (et au passage toute une industrie) au centre de la table.

Citons donc Yves Montand :  il est temps de mettre la statue du Commandeur, « le plus con des maoïstes suisses » au musée.

* Quoique non dénuée d’erreurs factuelles : le casting de 2001, par exemple …
** Halberstadt pose pourtant des questions très consensuelles, comme « Quel est votre film de chevet ?»
*** Miss Halberstadt valide elle-même cette théorie, racontant sa rencontre avec Godard, qui l’avait insulté direct : « Depuis quand votre journal, Première, se préoccupe de cinéma ? ». Quarante ans après, la journaliste devenue distributrice est toujours en transe…
****« Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse. »
***** Et les parties musicales de certains films (One Plus One avec les Stones et Soigne ta Droite avec les Rita Mitsouko)…




dimanche 25 juillet 2021


La Servante Ecarlate au Pays de Lovecraft
posté par Professor Ludovico

On dit souvent ici que le cinéma est l’âme d’un peuple, et que c’est particulièrement vrai du cinéma et du peuple américain.

Si c’est le cas, l’Amérique va mal.

En témoigne les deux season finale de Lovecraft  Country (S01) et La Servante Ecarlate (S04). Deux séries très différentes, l’une fun, l’autre sérieuse, mais dans les deux cas pavées de bonnes intentions.

Comme l’enfer.

Dans la série inspirée du livre de Matt Ruff, il s’agit de rendre hommage à Lovecraft, tout en renversant son racisme foncier du début du vingtième siècle. Dans l’adaptation du livre Margaret Atwood (qui n’est couvert que par la première saison), il s’agit de faire œuvre prospective : que deviendrait les Etats-Unis si la dérive religieuse, déjà en cours, prenait le pouvoir ?  

Mais dans les deux cas – on n’ose le dire – poussées par une forme d’enthousiasme macabre, ces deux séries prolongent leur concept au-delà de l’extrême, et leur conclusion est la même – kill’em all! – tuons tous les blancs, lynchons tous les hommes…

Si un raisonnement élaboré amène à cette conclusion (enlevons aux blancs la magie qui a servi à notre oppression, punissons les violeurs de Gilead…), elle n’en est pas moins révoltante. Il suffit de pitcher l’inverse : qui voudrait d’une série où des héros blonds se proposeraient de tuer tous les noirs parce que certains pratiquent le vaudou ?

Il y a toujours eu cette culture de la vengeance dans le cinéma américain, (nous l’évoquions ici), mais elle était le problème de personnages solitaires*. Ici, la violence est proposée comme remède systémique. Pourtant, d’autres solutions existent : le personnage de Cristina, belle magicienne blonde, prend la défense des personnages noirs, et a même une romance (dans les années 50s de la ségrégation !) avec l’une d’entre elle. Les méchants de la Saison 4 de La Servante Ecarlate pourraient être jugés (probablement atrocement) par Gilead, mais June Osborn complote pour organiser leur lynchage. Les héros de ces séries ne sont donc pas obligés de sombrer dans une vengeance aveugle, c’est au contraire un choix conscient.  

Il y a dix ans, face à un problème collectif comme le racisme ou le sexisme, aucun film, aucune série US n’aurait proposé ce type de solution. Au contraire, une réconciliation, un pardon, une rédemption aurait été proposé au méchant (le plus souvent un mâle blanc)**. Via le pardon du héros, ou vers un procès, avec la loi comme remède aux maladies de l’humanité.

Nous n’en sommes plus là. Nous sommes à l’heure de la vengeance, et de la violence « juste », seule solution à la violence injuste***.

Et ça fait peur.

* Qui la plupart du temps étaient obligés de tuer le méchant :  repensons à toutes ces scènes avec Bruce Willis/Nick Cage/Stallone tenant la main au méchant au bord du précipice/hélicoptère, et que celui-ci, ignorant la main tendue, en profitait pour tenter de balancer notre héros dans le vide, qui n’avait alors d’autre choix que de le tuer…

** Mississippi Burning, Le Plus Beau des combats, American History X, Gran Torino, La Dame du Vendredi, Du silence et des Ombres, Amistad, Working Girl…

*** Sur le même sujet, avec les mêmes références (le massacre de Tulsa), et la même maison de production (HBO), Watchmen fait beaucoup mieux…




samedi 22 mai 2021


Abbas Kiarostami à Beaubourg !
posté par Professor Ludovico

Les 46 films d’Abbas Kiarostami sont projetés au Centre Pompidou jusqu’au 26 juillet, qui veut venir ?

Nan, j’déconne…




mercredi 3 mars 2021


Full Metal Jacket Diary
posté par Professor Ludovico

Le livre de Matthew Modine est une double rareté. D’abord, c’est un beau livre avec reliure métal, on peut le laisser sur sa table basse. Sauf s’il y a déjà, comme dans Seinfeld, le livre de Cosmo Kramer sur les livres sur tables basses qu’on peut mettre sur les tables basses.

Ensuite, c’est l’un des rares témoignages d’un acteur, franc (et parfois naïf), sur le tournage d’un Kubrick. Il y a bien sûr des confidences de ci de là, la colère de Kirk Douglas sur Spartacus*, le désespoir de Malcolm McDowell, le voyage au bord de la folie de Shelley Duvall, mais là, c’est un livre entier sur un tournage, de la joie d’être casté jusqu’au dernier jour du tournage. Il manque seulement la réception du film, ce qui aurait été intéressant également.

Mais il s’agit bien d’un journal, c’est à dire des impressions au jour le jour d’un jeune homme de vingt-cinq ans emporté dans la tourmente kubrickienne. Comme il le dit d’ailleurs lui-même, c’est une chance que le tournage de Full Metal Jacket dure aussi longtemps, car il laisse matière à introspection et réflexion. Et c’est le sujet le plus passionnant ; les affres de l’acteur au travail.

Certes, Matthew Modine est pacifiste et veut évidemment sauver la planète, comme tout Hollywood. Mais il nous livre surtout la vie d’un jeune comédien réalisant un grand film avec l’un des plus grands génies du cinéma. Modine raconte ses inquiétudes, ses jalousies ou ses mépris des autres comédiens. Sans rien cacher de ses conflits avec Kubrick. 

Ainsi, on va découvrir les caprices de Kevyn Major Howard (Rafterman) qui demande sans arrêt sa bouteille d’Évian, alors que tout le monde crève de soif. Ou son amitié, puis son inimitié, avec Vincent D’Onofrio. En bon comédien de la Méthode, D’Onofrio plonge en mode passif-agressif dans son personnage de Soldat Baleine, qui finit par déborder dans la vraie vie : D’Onofrio se met à haïr réellement son ami Modine.

Et puis il y a les interminables prises de Kubrick, et notamment ces mois passés à tourner une scène devant le muret de Hué, dans le froid novembre londonien censé représenter l’été vietnamien. Ou le cynisme sociopathe de Kubrick qui refuse à Matthew Modine d’assister à la naissance de son fils : « Tu n’es pas obstétricien, tu vas plutôt les gêner, non ? Et comment je fais pour le film, moi ? » Il faudra menacer de se couper la main pour aller à l’hôpital. Mais en bon artiste, Mathieu ne se plaindra jamais. Il n’y a que le résultat qui compte, tant pis pour les souffrances**.

Full Metal Jacket Diary montre aussi un Kubrick ouvert à toutes les propositions. Il n’y a pas de mauvaise idée, et même un simple chauffeur peut faire une suggestion. Mais gare à celui qui critique une idée émise. Ce que fera le jeune acteur, à ses plus grands dépens. Kubrick, déçu, se vengera en consultant tous les acteurs sur le sort à réserver à Joker, le personnage de Matthew Modine. Sans le consulter, évidemment.

L’autre intérêt de ce journal est de comprendre que tout ce qui fait réellement un film se passe en réalité au montage. Modine décrit ainsi de nombreuses scènes qui lui semblent géniales lors du tournage et que Kubrick a finalement coupé : une scène de sexe, souhaitée par l’acteur, avec la prostituée *** ou la décapitation finale de la sniper vietnamienne…

Le livre est rare, n’existe pas en français, mais si vous tombez dessus…

* Dans le Fils du Chiffonier, Douglas raconte que Kubrick essaya de signer le scénario à la place du blacklisté Dalton Trumbo.
** « On ne demande pas à une danseuse si elle saigne des pieds » : Catherine Deneuve à un journaliste qui lui demandait de confirmer que le tournage de Dancer in the Dark s’était mal passé.
*** Et dont le tournage finalement le terrifiera, en ces périodes de découverte du SIDA




lundi 1 mars 2021


Why Hollywood sucks?
posté par Professor Ludovico

Le coup fait mal, car il vient de l’intérieur. Rien de moins que de l’acteur Anthony Mackie, le Faucon des Avengers. James Malakansar nous conseille astucieusement une vidéo de 2017 où Mackie, probablement à un ComicCon ou quelque chose d’approchant, explique pourquoi Hollywood sucks

« Avant, le cinéma était une expérience, un truc familial, un événement… Aujourd’hui, les gens vont voir un film parce qu’il va être numéro un au Box-Office, tout en sachant déjà par Internet qu’il est mauvais…

Il n’y a plus de star de cinéma. Anthony Mackie n’est pas une star ! La star, c’est le Faucon ! Avant on allait voir un Stallone, un Schwarzy, un Tom Cruise, maintenant on va voir les X-Men ! Cette évolution vers les super-héros, c’est la mort des stars de cinéma… Et ça fait peur...

On fait des films pour les gosses de seize ans et la Chine, et puis c’est tout. Les films que vous avez vus enfant, Les Goonies, Halloween, The Thing, ça serait impossible à faire aujourd’hui … Les Goonies, c’est maintenant sur Netflix et ça s’appelle Stranger Things. C’est pour ça que les gens ne vont plus au ciné : parce que les films sont nuls… »




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