Enfin.
Seize ans après, Netflix remet l’église au centre du village. Nous n’étions pas nombreux en 2010 à soutenir Patrice Evra, Nicolas Anelka, et Frank Ribéry contre Raymond Domenech, Jean-Pierre Escalettes et Roselyne Bachelot. Pas nombreux à défendre ces « caïds de banlieue », cette « racaille millionnaire » qui osait faire grève. Et perdre cette Coupe du Monde qui nous était due.
Car ces joueurs étaient des champions. Evra, meilleur arrière gauche au monde, capitaine de Manchester United, vainqueur de la Ligue des Champions. Anelka, gros buteur de Chelsea, Ribery, star du Bayern etc. Comment se fait-il, dans un sport collectif, que des joueurs géniaux deviennent nuls ? Qu’ils enchaînent les contre-performances, perdent l’Euro ? La raison est toujours la même, quel que soit le sport : l’entraîneur n’a pas réussi à créer un groupe.
Et dans les faits, Domenech était alors un sélectionneur haï, comme il avait été un joueur haï pour sa brutalité. Vilipendé pour son manque de résultats, pour ses déclarations à l’emporte-pièce « J’ai vu des belles choses », pour son indécente demande en mariage à l’issue de la défaite à l’Euro…
Pourtant, ce n’est pas ce qu’on va reprocher à Domenech dans ces fameuses heures de Knysna. Car tout se renverse après France-Mexique. Anelka ne rentre pas à la deuxième-mi-temps, la France perd et le lendemain, la Une de l’Equipe titre « Va te faire enculer, sale fils de pute » attribué à Nicolas Anelka. Voilà le joueur exclu de la Sélection, il rentre en France. Les joueurs menés par Evra font la fameuse grève de l’entrainement, tout cela inverse les rôles et transforme le coach et la FFF en victime de voyous immatures.
Le Bus de Netflix fait enfin la lumière sur tout cela, et les acteurs parlent. Les joueurs (Evra, Gallas, Sagna), la presse (Vincent Duluc, Sébastien Tarrago) mais surtout les institutionnels (Domenech, Bachelot et François Manardo, l’attaché de presse de la FFF…)
Ces mensonges, ces manipulations étaient suspectées, mais en voici la preuve. Anelka n’a jamais prononcé ces mots (c’est Domenech lui-même qui le dit, face caméra « Il m’a tutoyé , ça m’a énervé… » sic !) Il n’y a pas eu de traître au sein de l’Equipe de France : la presse s’est enflammée sur une ambiguïté de Ribery (sur un terrain déjà bien inflammable, il est vrai.)
Et surtout, la récupération politique a commencé. Le football, mouchoir habituel des passions mauvaises, comme le dit Eduardo Galleanao*, est sorti de la poche des politiques…
Le témoignage de Roselyne Bachelot est tout à fait éclairant sur le sujet. Après la grève, elle se rend en urgence en Afrique du Sud et tient un discours très émouvant de fermeté, selon les mots mêmes des joueurs. Une maman, aimante, qui vient les gronder : « Quelle trace voulez-vous laisser ? », conclut-elle. Et ça fait son effet : « Enfin un discours d’entraineur ! », commente Evra aujourd’hui. Mais deux jours après, la même Bachelot à l’Assemblée Nationale les traite de « caïds immatures » ; opportunisme crasse du politique**, et stupéfaction des intéressés. Le cliché est en réalité trop beau pour ne pas être instrumentalisé : quelques pauvres blancs pur sucre (Gourcuff, Domenech…) harcelés par des voyous issus de l’immigration (Anelka, Evra, et… Ribery, le musulman converti). Le cirque peut commencer.
Pourtant rien de tout cela n’est vrai, rien de tout cela n’est arrivé. En confiant imprudemment son journal intime à Netflix, Domenech montre son vrai visage d’égocentrique, paranoïaque obsédé qui aime la provocation permanente : « Gourcuff est un autiste complètement con », « Anelka est un gros con », ses joueurs « des abrutis, de vrais connards ». Manipulation de Netflix ? Même face caméra, Domenech continue : « Si Gallas est capitaine, moi je suis général » « La lettre ? Je ne pouvais pas croire qu’ils l’avaient écrite, il n’y avait pas de fautes d’orthographe ! »…
Domenech a toujours été en roue libre, et il aurait dû être viré bien avant. Si l’Equipe de France était en finale de la Coupe du Monde 2006, c’était grâce au retour de Zidane. Si elle l’a perdu, c’était à cause du coup de boule de Zidane. Tout cela avait caché l’impréparation, la bêtise manipulatoire de son Sélectionneur. Mais la FFF s’est entêtée pendant quatre ans, sans voir que l’iceberg Knysna pointait à l’horizon.
Il y a aussi des beaux moments dans ce Bus : la larme d’Evra pendant la Marseillaise, celles de Deverne, le préparateur sportif, seize ans après, qui montre ces vies abimées (et celles de leurs familles) par le scandale. Ces gens gagnent certes des millions mais personne, absolument personne, ne mérite l’injustice. Le football, une fois de plus, révèle les fractures de notre pays qui rêve de trouver des boucs émissaires aux malheurs qu’elle s’est elle-même créés.
Le mouchoir, les larmes, encore et toujours.
* Le Football : Ombre et lumière, Eduardo Galleanao
**Comme par hasard, la très télégénique Roselyne 2026 refuse dans le documentaire de commenter cette dernière déclaration.
