C’est un miracle. Pour la première fois, un biopic, a fortiori un docudrama historique à gros budget (74M€) a réussi à séduire le Professore. Les plus grands centres de recherches, le Laboratorio di cinematografia comparata de Parme et le Cornell Lab of Kubrickology ont immédiatement passé le cerveau de Ludovico dans leurs accélérateurs de particules pour tenter de comprendre ce qui s’apparente, il faut bien le dire, au mystère du Suaire de Turin.
Les astres étaient pourtant alignés. Car bizarrement, le professeur avait envie de voir ce film, lui qui déteste ces grosses productions bourrées de poncifs et de bons sentiments. A fortiori un biopic sur le plus grand d’entre eux, Mongénéral lui-même, garantissait du Bubblegum à tous les étage. Et ce n’est pas tout à fait faux. La Bataille de Gaulle le film enchaîne les clichés du docudrama, les dialogues explicatifs, la CGI dégueulasse sur fond vert… Pas beaucoup de cinéma là-dedans.
Qu’est-ce qui sauve le film alors ? En fait, deux choses…
Le personnage de de Gaulle lui-même. Simon Abkarian ne fait pas dans la dentelle, il crée un personnage larger than life qui incarne le melon du Général. C’est un drôle de pari : plutôt que le moderniser, l’héroïser, le réalisateur-scénariste Antonin Baudry préfère assumer totalement la caricature. Un Mongénéral de folklore que tout le monde connaît. Il aligne les bons mots « Les moustiques ne piquent pas de Gaulle ! », les postures un peu raides « Dans la direction de mon bras ! », et manque cruellement d’humour. Paradoxalement, c’est ce qui rend le personnage comique et attachant. Et cela montre au passage que tout ne tient qu’à un fil ; tout l’accable : les Anglais, les Américains, les Français de Londres ne veulent pas de lui… Plutôt Darlan, plutôt Giraud*… Sans cette arrogance, nous serions tous pétainistes.
L’autre point fort, c’est l’intrigue secondaire, celle de Fernand qui permet de créer un vrai personnage, avec un vrai point de vue et de vrais enjeux. On ne sait pas (et donc on se passionne) pour ce jeune homme scandalisé par la défaite, qui tombe petit à petit – sans héroïsation aucune – dans la résistance radicale. Cette aventure fait parallèle avec la Grande Histoire : la France qui résiste à Londres, au Cameroun, au Tchad, à Bir Hakeim, et la France qui résiste en France.
C’est rondement mené. Le personnage de Fernand monte en température par des actes minuscules (bousculer un portrait du Maréchal, chanter devant les allemands…) mais qui vont l’amener à la fameuse manifestation étudiante du 11 novembre 1940. 5000 jeunes gueulent « Vive de Gaulle ! » sous l’Arc de Triomphe, courage insensé… Dans son Journal Parisien, Ernst Jünger note laconiquement « Les fous ! S’ils savaient… » Car le lendemain, la répression s’abat sauvagement sur les participants.
Baudry raconte ça adroitement, sur la pointe des pieds, juste contrepoint à l’artillerie de campagne de la saga gaullienne : l’amoureuse juive, le passage de la Ligne de Démarcation, Jean Moulin, l’exil à Alger. Tout cela donne du cœur, et des raisons, à cette Résistance que de Gaulle seul ne peut incarner…
Et quand arrive le final, quand la petite histoire rejoint la Grande Histoire**, on comprend où Antonin Baudry a voulu nous emmener : au bord des larmes…
* Jusqu’en 44, les Américains négocieront avec Pétain, et on interdira de Gaulle d’être sur les plages de Normandie les premiers jours du Débarquement
** Comme ce personnage est peu connu, le scénariste se joue un peu de la vérité : pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fernand_Bonnier_de_La_Chapelle
